A M. THIERIOT
Aux Délices', le2i mars (17oj).
Je ne vous ai point écrit, mon ancien ami, depuis longtemps; je me suis fait maçon, charpentier, jardinier; toute ma maison est renversée; et, malgré tous mes efforts, je n'aurai pas de quoi loger tous mes amis comme je voudrais. Rien ne sera prêt pour le mois de mai ; il faudra absolument que nous passions deux mois à Prangins-, avec Mme de Fontaine^, avant qu'on puisse habiter mes Délices. Ces Délices sont à présent mon tourment. Nous sommes occupés, Mme Denis et moi, à faire bâtir des loges pour nos amis et pour nos poules. Nous faisons faire des carrosses et des brouettes; nous planions des orangers et des oignons, des tulipes et des carottes; nous manquons de tout; il faut fonder Carthage. Mon territoire n'est guère
1. Le Romaine de Saint-Jean, près de Genève, dans la situation qui sera plus loin déciile. Voltaire (ou plutôt le conseilier d'Élat Tronchin avec l'argent de Vollaiie dont il était le prête nom) venait de l'acheler 87 000 livres au conseiller Mallet, à condition que l'acquéreur récupérerait 5SO0O livres quand il le quitterait.
C'est Voltaire, charmé par le pit-
toresque du lieu, qui lui donna h nom de Délices.
2. Voltaire, à son arrivée en Suisse (voy. ^otice, p. sxiii), avait été autorisé par son ami M. Gigucr, châtelain de Prangins (sur le bord du lac Léman, dans le pays de Vaud) à s'y installer en attendant qu'il eût un domicile propre.