Horace, Èpitrc, I, 7, vers
3. L'abbé Trublet, né en 1697, mort en 1770, ancien ami de La Motte et de Fontenelle, avait écrit sur eux des Mémoires; il collaborait à diverses feuilles littéraires, notamment à celle de Frcron; enfin, dans ses Essais de lilUtrature et de morale (1756), il avait écrit que la Ilenriade le faisait bâiller. — Voltaire, qui lui gardait rancune de cette appréciation, venait de le draper cruel-
lement dans le Pauvre diable :
Au peu d'e?prit que le bonhomme avait L'esprit d'autiui par supplément servait. 11 entassait adage sur adage; 11 compilait, compilait, compilait; On le voyait sans cesse écrire, écrire Ce qu'il avait jadis entendu dire, El nous lassait sans jamais se lasser.
Trublet venait .d'entrer à l'Académie le 15 avril, et, sous prétexte d'envoyer à Voltaire son discours de réception, lui avait écrit, sur le conseil de l'abbé d'Olivet, une lettre aimable que Voltaire accueillit comme il convenait.
que je vous faisais bâiller, et moi j'ai laissé imprimer que je me mettais à rire. Il résulte de tout cela que vous êtes difficile à amuser, et que je suis mauvais plaisant ; mais enfin, en bâillant et en riant, vous voilà mon confrère, et il faut tout oublier en bons chrétiens et en bons académiciens.
Je suis fort content, monsieur, de votre harangue, et très reconnaissant de la bonté que vous avez de me l'envoyer; à l'égard de votre lettre,
Nardi parvus oniix eliciet cadiim
(Ilor., lib. IV, od. s, v. 17.)
Pardon de vous citer Horace, que vos héros MM. de Fontenelle et de La Motte ne citaient guère'. Je suis obligé, en conscience, de vous dire que je ne suis pas né plus malin que vous, et que, dans le fond, je suis bon homme. Il est vrai qu'ayant fait réflexion, depuis quelques années, qu'on ne gagnait rien à l'être, je me suis mis à être un peu gai, parce qu'on m'a dit que cela est bon pour la santé. D'ailleurs je ne me suis pas cru assez important, assez considérable, pour dédaigner toujours certains illustres ennemis- qui m'ont attaqué personnellement pendant une quarantaine d'années, et qui, les uns après les autres, ont essayé de m'accabler, comme si je leur avais disputé un évêché ou une place de fermier général. C'est donc par pure modestie que je leur ai donné enfin sur les doigts. Je me suis cru précisément à leur niveau ; el in arenam cum œqualibus descendi, comme dit Cicéron.
Croyez, monsieur, que je fais une grande différence
1. Us prenaient hautementparli pour les Modernes contre les A«ciens, dont les défenseurs avaient sans cesse à la bouche le nom d'Uoracc.
2. Notamment Le Franc de Pompignan et Fréron ; Voltaire vient d'écrire ces étincelantes satires:
ie Pauvre diable, La Vaitilé , le R usse à Paris.
VOLTAIRE
entre vous et eux; mais je me souviens que mes rivaux et moi, quand j'étais à Paris, nous étions tous fort peu de chose, de pauvres écoliers du siècle de Louis XIV, les uns en vers, les autres en prose, quelques-uns moitié prose, moitié vers, du nombre desquels j'avais l'honneur d'être; infatigables auteurs de pièces médiocres, grands compositeurs de riens, pesant gravement des œufs de mouche dans des balances de toile d'araignée. Je n'ai presque vu que de la petite charlatanerie : je sens parfaitement la valeur de ce néant : mais comme je sens également le néant de tout le reste, j'imite le Vejankis d'Horace:
Vejanius armis
Uerculis adpostem fixis, latet abdilus agro.
(Lib. I, ep.'i, V. 4-5.)
C'est de cette retraite que je vous dis très sincèrement que je trouve des choses utiles et agréables dans tout ce que vous avez fait, que je vous pardonne cordialement de m'avoir pincé, que je suis fâché de vous avoir donné quelques coups d'épingle, que votre procédé me désarme pour jamais, que bonhomie vaut mieux que raillerie, et que je suis, monsieur mon cher confrère, de tout mon cœur, avec une véritable estime et sans compliment, comme si de rien n'était, votre, etc. *.
1. Ces derniers mots sont vraiment exquis; ils inspirèrent l'abbé Trublet, qui répondit en ces termes : « Mille grâces, monsieur et très illustre confrère, de la réponse dont vous m'avez honoré. Elle est aussi ingénieuse qu'obligeante, et, ce qui vaut mieux encore, elle est très gaie.
C'est la preuve de votre bonne santé, la seule chose qui vous reste à prouver. Puissiez-vous la conserver longtemps, et avec elle
tous les agréments et tout le feu de votre génie I C'est le vœu de vos ennemis mêmes; et s'ils n'aiment pas votre personne, ils aiment vos ouvrages; il n'y a point d'exception là-dessus; et malheur à ceux qu'il faudrait excepter! Pour moi, j'aime tout, les écrits et l'autour, et je suis, avec autant d'attachement que d'estime, monsieur et très illustre confrère, votre très liuinble et très obéissant serviteur. >