‹ Choix de lettresChapitre 323 sur 494 · A M. DE L:V HARPE · texte numérisé non relu

A M. DE L:V HARPE

22 décembre (ITGô).

A|irès le plaisir, monsieur, que m'a fait votre tragédie, le plus grand que je puisse recevoir est la lettre dont vous m'Iionorez. Vous êtes dans les bons principes, et votre pièce justifie bien tout ce que vous dites dans votre lettre. / Racine, qui fut le premier qui eut du goût, comme Cor- .^ / neille fut le premier qui eut du génie ; l'admirable Racine, non assez admiré, pensait comme vous. La pompe du spectacle n'est une beauté que quand elle fait une partie né- v/ cessaire du sujet ; autrement ce n'est qu'une décoration. : Les incidents ne sont un mérite que quand ils sont naturels, et les déclamations sont toujours puériles, surtout quand elles sont remplies d'enflure. Vous vous applaudissez de n'iivoir pas fait des vers à retenir; et moi, monsieur, je trouve que vous en avez fait beaucoup de ce genre. Les vers que je reliens le plus aisément sont ceux où la maxime est tournée en sentiment, où le poète cherclie moins à paraître qu'à faire paraître son personnage, où l'on ne clicrche point à étonner, où la nature parle, où l'on dit ce que l'on doit dire; voilà les vers que j'aime : jugez si je ne dois pas être très content de votre ouvrage.

Vous me paraissez avoir beaucoup de mérite, attendu que vous avez beaucoup d'ennemis-. Autrefois, dès qu'un

-1. La Harpe est né en 1759, mort en 1803. C'est le criliqiie devenu si célèbre par son Cours de littérature. 11 venait de faire icprésenter, le 7 novembre 1763, la tragédie de Warwick . c'est il cette occasion que commenrèrent ses relations avec Voli.iiio. qui estimait beaucoup son Ulclit.

2. Raisonnement contestable.— La Harpe avait des ennemis surtout à cause de son fâcheux caractère : il passait pour avoir, dès le collège, injuricusoracnt chansonné ses maîtres, dont quelques-uns étaient de plusses bionCailcurs. En outre, sa collaboration au Mercure et la dureté de SCS critiques avaient, dès ses

VOLTAIRE

homme avait fait un bon ouvrage, on allait dire au frère Vadeblé* qu'il était janséniste^; le frère Vadeblé le disait au P. Le Tellier', qui le disait au roi. Aujourd'hui faites une bonne tragédie, et l'on dira que vous êtes athée. C'est un plaisir de voir les pouilles que l'abbé d'Aubignac, prédicateur du roi, prodigue à l'auteur de Cinna*. 11 y a eu de tout temps des Frérons dans la httérature; mais on dit qu'il faut qu'il y ait des chenilles, pour que les rossignols les mangent afin de mieux chanter.

J'ai l'honneur d'être, etc.

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