‹ Choix de lettresChapitre 356 sur 494 · Vuy p. 209, note L · texte numérisé non relu

Vuy p. 209, note L

340 VOLTAIRE

de ne pas oublier le petit conseiller de province, qui méprisait le philosophe son frère*. Tout votre ouvrage m'enchante d'un bout à l'autre. Je vais le relire dès que j'aurai dicté ma lettre; car l'état où je suis me permet rarement d'écrire. Vous avez parfaitement séparé le génie de Descartes de ses chimères, et vous avez habilement montré combien l'auteur même des tourbillons était un homme supérieur.

On m'a dit que vous faites un poème épique sur le czar lierre. Vous êtes fait pour célébrer les grands hommes; c'est à vous à peindre vos confrères. Je m'imagine qu'il y aura une philosophie sublime dans votre poème. Le siècle est monté à ce ton-là, et vous n'y avez pas peu contribué.

Vous faites, dans votre Éloge de Descaites, un éloge de la sohtude qui m'a bien touché. Plût à Dieu que vous voulussiez bien partager la mienne, et vivre avec moi comme un frère que l'éloquence, la poésie et la philosophie m'ont donné! J'ai dans ma masure un homme qui est comme moi votre admirateur, et avec qui je voudrais passer le reste de ma vie; c'est M. Damiiaville, qu'un malheureux emploi de finance rappelle à Paris. Il vous dira quelle obligation je vous aurai, si vous daignez venir tenir sa place. Il est vrai que dans l'été nous avons un peu de monde, et même des spectacles; mais je n'en suis pas moins solitaire. Vous travailleriez avec le plus grand loisir, vous feriez renaître ces temps que nos petits-maitres regardent comme des fables, où les talents et la philosophie réunissaient des amis sous le même toit.

J'ai bien peur que ma proposition ne soit aussi une

t. Voici le passage : « Je vois sopbe, et mettre au nombre tics

son frère, dont tout le mérite jours malheureux celui où Oes-

pcut cire était de partager son cartes naquit pour déslionorer sa

nom, parler avec dédain d'un race par un pareil niélier. 0 pré-

frcre qui, né genliihomme, s'était jugés! 0 imbécile fierté des

abaissé j'tsqu'à se faire philo- places et du ran^! »

CFIOIX DE LETTRES. 5il

fable; mais enfin il ne tiendra qii'cà vous d'en faire la vérité la plus consolante pour votre serviteur, pour votre admirateur, et, permettez-moi de le dire, pour votre ami.

Voltaire.

Page 1