M. D'ALEMBERT
26 févric: (177S).
Cher seigneur et maître, cher Bertrand', il y a longtemps que je n'ai pu vous dire combien je vous aime, combien je vous suis obligéd'avoir écrit en faveur de mon jeune homme^. J'ai été très malade, je le suis encore, et je crois que je pourrai bientôt laisser une place vacante dans l'Académie, que vous rendez si respectacle. On dit que vous avez élogié l'abbé de Saint-Pierre' : c'est l'expression des gazettes de Berne, ma voisine. On dit que le prédicateur est fort audessus de son saint, et que votre discours est charmant. Vraiment je le crois bien. Vraiment vous avez ressuscité
l'impératrice de Russie) une Correspondance Ulléraire , publiée pour la preiniôreloisenl812-1813, clans laquelle se trouve le tableau fidèle des lettres françaises de 1759 à 1793. Grimm était lié depuis longues années à Mme d'Épinay par un tendre attachement.
1. Voltaire et d'Alembert s'appellent familièrement, dans cette partie de leur correspondance, Bertrand et Raton, par réminiscence de la faille de La Fontaine (IX, 17;
2. Le jeune d'Étallonde, condamné par contumace dans l'affaire La Barre, avait pris du service chez le roi de Prusse, et Voltaire priait d'Alembert de la recommander à Frédéric.
5. Cet éloge, destiné à figurer dans Vllistoire de l'Académie, avait éié lu par d'Alembert, le 16 février, à la réception de M. de Malesherbes. — L'abbé de Saint- Pierre, né en 1658, mort en 1743, est le rêveur aimable qui avait, entre autres projets, caressé celui
VOLTAIRE
notre Académie; elle était morte sans vous*. Voilà bientôt, ce me semble, le temps de se passer des docteurs do Sorbonne, qui ne sont pas faits pour juger de la prose cl des vers*.
Croyez-vous que ce fût aussi le temps de donner pour sujet des prix, non des éloges, dans lequels il y a toujours delà déclamation, de l'exagération, et qui par là ne passeront jamais à la postérité, mais des discours tels que vous en savez faire, des jugements sur les grands hommes, à la manière de Plutarque? Rien ne serait, ce me semble, plus instructif; rien ne formerait plus le jugement et le goût de nos jeunes écrivains.
Je vous envoie la seconde édition de Don Pèdrc'^, que je reçois dans le moment. Je vous prie de jeter uu coup d'œil sur la note qui est à la fin de la Tactique^. Elle ne corrigera personne sur la rage de faire la guerre ; mais pourronsnous corriger les monstres qui assassinent gravement l'innocence en temps de paix s?
Le pauvre Raton vous embrasse comme il peut avec ses misérables pattes.
A M. DE MALESHERBESe
Ferney, 26 février '(1775) Monsieur, un vieillard qui n'en peut plus a repris un
d'établir une paix perpétuelle entre les nations. En 1718 cet excellent homme avait été chassé do l'Académie, pour avoir censuré Louis XIV dans sa Polysynodie.