‹ Choix de lettresChapitre 452 sur 494 · A M. MARMONTEL · texte numérisé non relu

A M. MARMONTEL

» mars (1776).

Mon très cher confrère, mon ancien et véritable ami, vous ornez de belles fleurs mon tombeau : je n'ai jamais été si malade, mais aussi je n'ai jamais été si consolé ni si sensiblement louché qu'en lisant vos beaux vers i^écités à l'Académie^. Quand nos Fréron, nos Clément, nos Sabatier *, s'acharnent sur les restes de votre ami, vous embaumez ces restes, et vous les préservez de la dent de ces monstres. Il n'y a point de mort plus heureux que moi.

Conservez-moi, mon cher ami, une partie de ces sentiments tant que vous vivrez. Je suis si bien mort, que je ne

1. Voy. p. 101, note 5 : c'est-àdire, ici, l'Académie, les parlements, le théâtre.

2. Premier commis des finances, ami de Tiirgot, de Coridorcet et de La Harpe; on voit que Voltaire se servait de lui pour proléger sa correspondance contre certaines indiscrétions.

5. Il s'agit du Discows en vers S2ir l'éloquence, lu par Marmonlel le 2'J février, ù la réception académique de M. de Boisgelin,

archevêque d'Aix : il s'y trouvait, suivant l'habitude, un passage en l'honneur de Voltaire.

l. SurFréron,voy.p.247,notel.

— Clément (de Dijon), auteur des Observations sur les Géorgiques de Delille,siirlesSaisonsdeSaint- Lambcrl, etc. (1771) et de L(?/<re»

à Voltaire (1773-1776); et l'abbé Sabatier (de Castres), auteur des Trois Siècles de la littérature (1772), étaient deux critiques très malveillants pour Voltaire.

savais pas que Mlle Clairon fût à Paris*. Je vous trouve bien lieureux l'un el l'autre de vous être rapprochés; vous êles faits l'un pour l'autre -. Son mérite est encore au-dessus de ses talents. Si j'existais, je voudrais bien me trouver en tiers avec vous. La littérature et un cœur noble sont le véritable charme de la société.

J'entends dire que dans Paris tout est faction, frivolité et méchanceté. Heureux les honnêtes gens qui aiment les arts et qui s'éloignent du tumulte!

Il faut espérer que Sésostris' dissipera toutes ces cabales affreuses qui persécutent l'innocence et la vertu. Ce sage Égyptien doit écarter les crocodiles*. J'apprends que vous en avez un très grand nombre sur les bords de la Seine; mais vous ne vivez qu'avec vos pareils, qui sont les cygnes de Mantoue^.

Mme Denis a eu une maladie de six mois, et n'est pas encore parfaitement rétablie. Nos étés sont délicieux, mais nos hivers sont horribles. Si le canton d'Allemagne où Mlle Clairon règne est dans un pareil climat, elle a bien fait de le quitter.

Je lui souhaite, comme à vous, des jours heureux.

Je ne demandais autrefois pour moi que des jours tolérablcs, qui sont très difficiles à obtenir.

Adieu, mon cher ami ; je vous serre entre mes faibles

1. Voy. p. 169, note I. — Mlle Clairon avait quille pour un moment le margrave d'Anspacli, auprès de qui elle s'était fixée depuis qu'elle avait renoncé au théâtre.

2. Marmonlel jeune avait été au nombre des adorateurs de cette belle comédienne, qui avait joué ses premières pièces.

0. Louis XVI. — Voltaire venait de faire un conte en vers, Scsostris, dans lequel ce prince était

loué sous f3rme allégorique.

4. Les ennemis de Turgol et du bien pul)lic. — On sait que S('Sos~ iris n'en eut ni la force ni le courage, et qu'il renvoya Turgot du ministère deux mois après.

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