‹ Choix de lettresChapitre 453 sur 494 · A M. D'ALEMBERT · texte numérisé non relu

A M. D'ALEMBERT

10 juin (1776).

C'est pour le coup, mon cher ami, que la philosophie vous a été bien nécessaire. Je n'ai appris que tard, et par d'autres que par vous, la perte que vous avez faite*. Voilà toute votre vie changée. Il sera bien difficile que vous vous accoutumiez à une telle privation. On dit que le logement que vous habitez peut-être déjcà est triste*. Je crains pour votre santé. Le courage sert «à combattre, mais il ne sert pas toujours à rendre heureux.

Je ne vous parle point, dans votre perle particulière, de la perte générale que nous avons faite d'un ministre ^ digne de vous aimer, et qui n'était pas assez connu chez les Welches* de Paris. Ce sont à la fois deux grands malheurs, auxquels j'espère que vous résisterez.

Je n'ai point de nouvelles de M. Condorcet*. On le dit non seulement affligé, mais en colère. Lorsque vous aurez arrangé toutes vos affaires et fini votre déménagement;

1. Le 25 mai 1776 était morte Mlle de Lespinasse, amie de d'Alembert, dans la maison de laquelle il habitait, rue Bellecliasse, depuis 1764. Cf. p. 31-i, note 1.

2. Le logement du secrétaire perpétuel de l'Académie française, au Louvre.

3. Turgot, ami très particulier de d'Alembert. Cf. la note 4 de la page précédente.

i. Voy. p. 313, note 1.

5. Né en 17i3, mort en 1794. Ce célèbre malhématicien, élève et ami très intime de d'Alembert, et

secrétaire perpétuel de l'Académie des sciences, s'était vivement engagé comme polémisle en faveur de Turgot et de ses réformes. Plus tard, membre de l'Assemblée législative, puis de la Convention, il fut enveloppé dans la ruine des Cirondins, et s'empoisonna dans sa prison. Il avait embrassé avec ardeur les principes des encyclopédistes : il croyait avec une confiance enthousiaste 5 l'influence toute-puissante de celte philosophie sur l'avenir et le progrès indéfini de "humanité.

lorsque vous aurez un moment de loisir, mandez-moi, je vous prie, s'il y a quelque chose à craindre pour cette malheureuse philosophie, qui est toujours menacée'. Ah! que nous avons à souffrir de la nature, de la fortune, des méchants et des sots ! Je quitterai bientôt ce malheureux monde, et ce sera avec le regret de n'avoir pu vivre avec vous. Ménagez votre existence le plus longtemps que vous pourrez. Vous êtes aimé et considéré; c'est la plus grande des ressources. 11 est vrai qu'elle ne tient pas lieu d'une amie intime; mais elle est au-dessus de tout le reste.

Adieu, mon vrai philosophe; souvenez-vous quelquefois d'un pauvre vieillard mourant qui vous est aussi tendrement dévoué qu'aucun de vos amis de Paris

Page 1