A. M. DE FORMONT
Le .... septembre (ITS?).
Je viens d'apprendre, par notre cher Cideville, qui part de Rouen, que vous y revenez. Je ne savais où vous prendre pour vous remercier, mon cher ami, mon juge éclairé, de la lettre obligeante que vous m'avez écrite de Gaillon*. Je suis bien taché que vous n'ayez vu que la première représentation de Zaïre. Les acteurs jouaient mal, le parterre était tumultueux, et j'avais laissé dans la pièce quelques endroits négligés qui furent relevés avec un tel acharnement , que tout l'intérêt était détruit. Petit à petit j'ai ôté ces défauts, et le public s'est raccoutumé à moi. Zaïre ne s'éloigne pas du succès d'Inès de Castro ; mais cela même me fait trembler 2. J'ai bien peur de devoir aux grands yeux noirs de Mlle Gaussin 3, au jeu des acteurs, et au mélange nouveau
1. Aujourd'liui chef-lieu de canton du département de l'Eure.
2. Voltaire avait écrit après la première représentation de celte tragédie de La Motte (6 avril 17*3):
« J'ai été à Inès de Castro, que tout le monde trouve mauvaise et très touchante. On la condamne et on y pleure. »
3. Cette actrice était entrée en 1731 à la Comédie française; elle était supérieure dans les rôles
tendres de tragédie, dans les amoureuses et les ingénues de comédie. Voltaire, à l'occasion de Zaïre, lui fit une épitre où se trouvent ces vers :
.... Zaïre est ton ouvrage;
Il esta toi, puisque tu l'embellis.
Ce sont tes yeux, ces yeux si pleins de
[charmes.
Ta voix touchante, et tes sons enchan-
[teur.';,
Qui du critique ont fait tomber les
[armes.
des plumets et des turbans, ce qu'un autre croirait devoir à son mérite. Je vais retravailler la pièce comme si elle était ' tombée. Je sais que le public, qui est quelquefois indulgent : au théâtre, par caprice, est sévère à la lecture, par raison. / Il ne demande pas mieux qu'à • se dédire et à siffler ce qu'il a applaudi. Il faut le forcer à être content. Que de travaux et de peines pour cette fumée de vaine gloire! Cependant que ferions-nous, sans cette chimère ? elle est nécessaire à l'âme comme la nourriture l'est au corps. Je veux refondre ÊV/jo/fj/Ze * et la Mort de César '^, le tout pour cette fumée. En attendant, je suis obligé de travailler à des additions que je prépare pour une édition de Hollande de Charles XU. Il a falki s'abaisser à répondre à une misérable critique faite par LaMotraye*. L'homme ne méritait pas de réponse; mais? toutes les fois qu'il s'agit de la vérité, et de ne pas tromper ' le public, les plus misérables adversaires ne doivent pas être négligés. Quand je me serai dépêtré de ce travail ingrat, j'achèverai ces Lettres anglaises que vous connaissez; ce sera tout au plus le travail d'un mois ; après quoi il faudra bien revenir au théâtre, et finir enfin par l'histoire du Siècle de Louis XIV'^. Voilà, mon cher Formont, tout le plan de ma vie. Je la regarderai comme très heureuse, si je peux en passer une partie avec vous. Vous m'aplaniriez
1. Cette tournure a vieilli, on dit : Il ne demande pas mieux que (le....