A M. LEFEBVRE
Votre vocation, mon cher Lefcbvre, est trop bien marquée pour y résister. Il faut que l'abeille fasse de la cire, que le ver-à-soie file, que M. de Réaumur les dissèque"', et que vous les chantiez. Vous serez poète et homme de lettres, moins parce que vous le voulez, que parce que la nature l'a voulu. Mais vous vous trompez beaucoup en imaginant que la tranquillité sera votre partage. La carrière
1. Il commençait à détester ces vénérables assemblées, et s'efforçait d'amener Cideville et Formont à résigner leurs fonctions de conseiller, pour n'être plus que dos gens de lettres.
2. C'est un jeune poète aux débuts duquel Voltaire s'était intéressé, qu'il logeait chei lui, et qui
mourut prématurément en 1734.
3. Réaumur, né en 1683, mort en 1757, savant physicien et naturaliste, dont le nom est devenu populaire grâce au thermomètre qui le porte ; il s'occupait alors des Mémoires pour servir à l'hisloire des insectes qui parurent de 1734 à 1742.
des lettres, et surtout celle du génie*, est plus épineuseque celle de la fortune. Si vous avez le malheur d'être médiocre (ce que je ne crois pas), voilà des remords pour la vie; si vous réussissez, voilà des ennemis : vous marchez sur le bord d'un abîme, entre le mépris et la haine.
« Mais quoi, me direz-vous, me haïr, me persécuter, parce que j'aurai fait un bon poème, une pièce de théâtre applaudie, ou écrit une histoire avec succès, ou cherché à m'éclairer et à instruire les autres! »
Oui, mon ami, voilà de quoi vous rendre malheureux à jamais. Je suppose que vous ayez fait un bon ouvrage; imaginez-vous qu'il vous faudra quitter le repos de votre cabinet pour solliciter l'examinateur; si votre manière de penser n'est pas la sienne, s'il n'est pas l'ami de vos amis, s'il est celui de votre rival, s'il est votre rival lui-même, il vous est plus difficile d'obtenir un privilège ', qu'à un homme qui n'a point la protection des femmes d'avoir un emploi dans les finances*. Enfin, après un an de refus et de négociations, votre ouvrage s'imprime ; c'est alors qu'il faut ou assoupir les Cerbères de la littérature, ou les faire aboyer en votre faveur. 11 y a toujours trois ou quatre gazettes littéraires en France, et autant en Hollande", ce sont des factions différentes. Les libraires de ces journaux ont intérêt qu'ils ^ soient satiriques; ceux qui y travaillent