‹ Choix de lettresChapitre 65 sur 494 · La marquise du Deffant, née · texte numérisé non relu

La marquise du Deffant, née

Yîcby-Cliamrond (1G97-1780), est une des femmes les plus spirituelles du siècle; elle a laissé une volumineuse correspondance, intéressante à tous égards. Elle avait fait éclat par ses galanteries sous la Régence; vers iliO elle eut un salon littéraire, et ne cessa, jusqu'à la fin de sa vio,

d ecuyer chez Mme la duchesse du Maine*, et, ne me sentant pas assez dispos pour cet emploi, j'ai été obligé d'attendre d'autres occasions de vous faire ma cour. On dit qu'avec cette charge d'écuyer, il en vaque une de lecteur; je suis bien sûr que ce n'est pas un bénéfice simple chez Mme du Maine comme chez le roi-. Je voudrais de tout mon cœur prendre pour moi cet emploi; mais j'ai en main une personne qui, avec plus d'esprit, de jeunesse, et de poitrine, s'en acquittera mieux que moi.

Voici, madame, une occasion de montrer la bonté de votre cœur et votre crédit. La personne dont je vous parle est un jeune homme nommé M. l'abbé Linant, à qui il ne manque rien du tout aue de la fortune 5. Il a auprès de

d'être en relation avec Tente de la société française. Devenue aveugle, elle faisait de )a conversation et de quelques amitiés fidèles son unique plaisir, sa consolation dans les tristesses d'une âme désabusée et d'un esprit systématiquement chagrin.

1. Anne-Louise de Bourbon, pptite-fiUe du grand Condé, née en 1676, morte en 1753. Elle avait épousé le duc du Maine, fils de Louis XIV et de Mme de Montespan.

Elle s'était personnellement compromise dans la conspiration de Cellamare (1718), afin de faire passer la réjjreace des mains du duc d'Orléans dans celles de son mari. Celte princesse, très spirituelle, mais non moins frivole, tenait dans son château de Sceaux une véritable cour; elle s'y entourait de gens de lettres, Malezieu, l'abbé Genest, Fontenelle, et de femmes d'un esprit cultivé, telles que Mme du Deffant et la célèbre Mlle Delaunay-Staal, sa femme de chambre.

2, Voyez page 8, note 1. — Louis XV ne se piquait point d'aimer les lettres, et l'emploi de lecteur devait être dans sa maison une sinécure.

3. Le jeune abbé Linant était le fils de l'hôtesse chez qui Voltaire était descendu pendant quelques jours à Rouen l'année précédente (voy. p. 37, note 4). 11 aspirait à devenir poète, et. sur la recommandation de Cideville et de Formont, s'était adressé à Voltaire pour obtenir un gagne-pain. Celte 7 tâche, à laquelle Voltaire s'était/ dévoué, n'était pas rendue facilex par la paresse et la ridicule liertéj du postulant : voy. plus loin lettre 29. « il faut, écrivait de lui Voltaire à Cideville, qu'il ne dédaigne pas les petits emplois convenables à son âge, à sa fortune, et à son état; car, quoiqu'il soit né avec du mérite, il n'a encore rien fait d'assez bon pour qu'on le mette au rang des gens de lettres qui ont à se plaindre de rinjuslice du siècle. «

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vous une recommandation bien puissante; il est ami de M. de Forment, qui vous répondra de son esprit et de ses mœurs. Je ne suis ici que le précurseur de M. de Formont, qui va bientôt obtenir cette grâce de vous; et je vous en remercierai comme si c'était à moi seul que vous l'eussiez faite. En vérité, si vous placez ce jeune homme, vous ferez une action charmante; vous encouragerez un talent bien décidé qu'il a pour les vers; vous vous attacherez, pour le reste de votre vie, quelqu'un d'aimable, qui vous devra tout; vous aurez le plaisir d'avoir tiré le mérile de la misère, et de l'avoir mis dans la meilleure école du monde. Au nom de Dieu, réussissez dans cette affaire pour votre plaisir, pour votre honneur, pour celui de Mme du Maine, et pour l'amour de Formont, qui vous en prie par moi.

Adieu, madame ; je vous suis attaché comme l'abbé Linant vous le sera, avec le plus respectueux et le plus tendre dévouement.

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