‹ Choix de lettresChapitre 84 sur 494 · A M. TIIIERIOT, A PARIS · texte numérisé non relu

A M. TIIIERIOT, A PARIS

13 juillet (1755).

Je n'ai point été intempérant, mon cher Thieriof, et cependant j'ai été malade. Je suis un juste à qui la grâce a manqué. Je vous exhorte à vous tenir ferme, car je crois être encore au temps où nous étions si unis, que vous aviez le frisson quand j'avais la fièvre

Quand je vous ai demandé des anecdotes sur le siècle de Louis XIV-, c'est moins Sur sa personne que sur les arts

1. Valet du fils de V Avare, dans Molière : « Ne sois point dans ma maison, lui dit Harpagon, planté. tout droit comme un pi-

quet, à observer ce qui se passe, Qi- faire ton profit de tout. »

(Acte I, se. 5.) 2. Voy. la lettre 26

qui ont fleuri de son temps. J'aimerais mieux des détails sur Racine et Desprraux, sur Quinault, LuUi, Molière, Lebrun, Bossuet, Poussin, Descartes, etc., que sur la bataille de Steinkerque*. Il ne reste plus rien que le nom de" ceux qui ont conduit des bataillons et des escadrons; il ne revient rien au genre humain de cent batailles données^; mais les grands hommes dont je vous parle ont préparé des plaisirs purs et durables aux hommes qui ne sont point encore nés. Une écluse du canal qui joint les deux mers', un tableau du Poussin, une belle tragédie, une vérité découverte, sont des choses mille fois plus précieuses que toutes les annales de cour, que toutes les relations de campagne. Vous savez que chez moi les grands hommes vont les premiers, et les héros les derniers. J'appelle grands hommes tous ceux qui ont excellé dans l'utile ou dans l'agréable. Los saccageurs de provinces ne sont que héros. Voici une lettre d'un homme moitié héros, moitié grand homme, que j'ai été bien étonné de recevoir, et que je vous envoie. Vous savez que je n'avais pas prétendu m'attirer des remercîments de personne, quand j'ai écrit l'Histoire de Charles XU ; mais je vous avoue que je suis aussi sensible atx remercîments du cardinal Alberoni qu'il l'a pu être à la petite louange très méritée que je lui ai donnée dans cette his-

1. Gagnée par le maréchal de Luxembourg sur le prince d'Oranf;e, le 4 août 1692. Sleinkerque est sur la Senne, en llainaut.

2. Voltaire conteste un peu trop absolument l'importance historique de la guerre, que Hegel et après lui Victor Cousin ont peutêtre exagérée. Voy. Cousin, Introduction à l'histoire de la philotojiliie, 9' leçon.

3. Le canal de la Garonne (1G81), œuvre de Riquet, entre la Méditerranée et l'océan Atlantique. — C'est de ce canal, alors commencé depuis deux ans, que Boileau disait dans la !'• Êpilre (1669) :

J'entends déjà frémir les deux men

[étonnées

De voir leurs (lots unis aux pieds des

[Pyrénées

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toire*. Il a vu apparemment la traduction italienne qu'on en a faite à Venise. Je ne serais pas fâché que M. le garde des sceaux vît cette lettre, et qu'il sût que si je suis persécuté dans ma patrie, j'ai quelque considération dans les pays étrangers. Il fait tout ce qu'il peut pour que je ne sois pas prophète chez moi -.

Continuez, je vous en prie, à faire ma cour aux gens de bien qui peuvent se souvenir de moi. Je voudrais bien que PoUion de La Popelinière pensât de moi plutôt comme les étrangers que comme les Français.

On m'a dit que ce Portrait est imprimé '. Je suis persuadé que les calomnies dont il est plein seront crues quelque temps, et je suis encore plus sûr que le temps les détruira.

Adieu ; je vous embrasse tendrement. Le temps ne détruira jamais mon amitié pour vous.

1. Ce billet de remerciement du cardinal Alberoni a été conservé. — Alberoni, premier ministre du roi d'Espagne, avait été l'instigateur de la conspiration de Cellamare (voy. page 65, note 1); il fut disgracié en 1719, à la suite de la guerre malheureuse que cette tentative avortée avait attirée sur l'Espagne. — Voltaire disait au livre VJIl de Charles XII, sur Alberoni : « Puissant génie, qui a gouverné l'Espagne assez longtemps pour sa gloire, et trop peu pour la grandeur de cet État. »

2. A la suite de la publication des Lettres philosophiques, il y avait eu arrêt du parlement con-

tre ce livre, qui fut brûlé par la main du bourreau, et mandat d'arrestation contre Voltaire, qui ne s'y déroba que par la l'uite et la retraite à Cirey. 11 avait obtenu le 2 mars 1735 la permission de lentrer à Paris, accompagnée d'une réprimande du lieutenant de police. Voici la phrase d'Alberoni qu'il voulait faire lire au garde des sceaux Chauvelin :

« Heureux les princes qui auront le bonheur de vous intéresser dans leurs faits 1 votre plume suflit pour les rendre immortels. »

3. Voy. le post-scriptum de la lettre 26. On ne sait quel est ce Portrait.

CUOIX DE LETTRES.

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