Voy. lettre 22, page
2. Celui qui quatre ans plus lard iillail devenir Frédéric 11, n'avait encore que vingt-deux ans, et s'ailonnait, en opposition dûckiriJo avec les volonlôs du roi sgn i)cre,
au goût le plus vif pour les belleslettres, en particulier pour la poésie et la philosophie. Il venait d'écrire à Voltaire sa première Icltre, toute pleine d'enlliousinsnic ci illmniililé.
infiniment touché de la lettre dont Votre Altesse Royale a daigné m'honorer. Mon amour-propre en a été trop flatté: mais l'amour du genre humain, que j'ai toujours eu dau le cœur, et qui, j'ose dire, fait mon caractère, m'a donn un plaisir mille fois plus pur, quand j'ai vu qu'il y a dans 1 monde un prince qui pense en homme, un prince philoiCphe qui rendra les hommes heureux.
Souffrez que je vous dise qu'il n'y a point d'homme sur la terre qui ne doive des actions de grâces au soin que vous prenez de cultiver par la saine philosophie une àme née pour commander. Croyez qu'il n'y a eu de véritahlemcnt bons rois que ceux qui ont commencé comme vous par s'instruire, par connaître les hommes, par aimer le vrai, par détester la persécution et la superstition. Il n'y a point de prince qui, en pensant ainsi, ne puisse ramener l'âge d'or dans ses États. Pourquoi si peu de rois recherchent-ils cet avantage? Vous le sentez, monseigneur; c'est que presque tous songent plus à la royauté qu'à l'humanité : vous faites précisément le contraire. Soyez sûr que, si un jour le tumulte des affaires et la méchanceté des hommes n'altèrent point un si divin caractère, vous serez adoré de vos peuples et chéri du monde entier. Les philosophes dignes de cë^ nom voleront dans vos États; et, comme les artisans célèbres viennent en foule dans le pays où leur art est plus favorisé, les hommes qui pensent viendront entourer voire trône.
L'illustre reine Christine quitta son royaume pour aller chercher les arts*; régnez, monseigneur, et que les arts ennent vous chercher.
1. La reine Christine de Suède, née en 1626, avait succédé à son père Gustave-Adolphe en 1632.
i;ile abdiqua en faveur de son
cousin Charles-Gustave en 1654.
Mais le désir de cultiver son esprit ne fut pas le seul motif de cette détermination : lei diffionl-
Puissiez-vous n'être jamais dégoûté des sciences par les querelles des savants! Vous voyez, monseigneur, par les choses que vous daignez me mander, qu'ils sont hommes, pour la plupart, comme les courtisans mêmes. Ils sont quelquefois aussi avides, aussi intrigants, aussi faux, aussi cruels ; et toute la différence qui est entre les pestes de cour et les pestes de l'école, c'est que ces derniers sont plus ridicules
Je vois, monseigneur, avec la joie d'un cœur rempli d'amour pour le bien public, la distance immense que vous mettez entre les hommes qui cherchent en paix la vérité et ceux qui veulent faire la guerre pour des mots qu'ils n'entendent pas. Je vois que les Newton», les Leibnitz^, les Bayle', les Locke*, ces âmes si élevées, si éclairées et si douces, sont ceux qui nourrissent votre esprit, et que vous rejetez les autres aliments prétendus, que vous trouveriez empoisonnés ou sans substance.
Je ne saurais trop remercier Votre Altesse Royale de la
tes qu'elle rencontrait dans le gouvernement y furent aussi pour quelque chose. Elle passa en France, puis à Rome, où elle mourut en 1689. Elle avait attiré Descartes dans ses États et entretenu avec lui une correspondance philosophique. Cette femme, d'un esprit si distingué, se souilla par la dépravation de ses mœurs et même par des crimes odieux, tels que l'assassinat de Monaldeschi.
Voltaire passe volontairement sous silence ce côté de son caractère.
1. Le plus grand savant de l'Angleterre, né en 1642, mort en 1727, célèbre par ses travaux en mathématiques, en optique, et immortalisé par sa découverte de
la gravitation universelle. — C'est Voltaire qui rendit populaire en France l'œuvre de Newton par ses Lettres philosophiques et par ses Éléments de la philosophie de Newton, mis à la jwrtée de tout le monde (1738).
2. Né à Leipzig en 16i6, mort à Hanovre en 1716; mathématicien, érudit, philosophe éminent. Voltaire le met ici à côté de Newton, pour complaire à Frédéric; mais il fut toujours l'adversaire de la métaphysique leibnitzienne, et en particulier de la théorie de Voptimisme, qu'il railla si cruellement dans le roman de Candide (1759).