DÉFENSE DES CHRETIENS CONTRE LES GENTILS
VÈrtSL'AN20aDÉ J.-C.
I. S'il ne vou» est pas libre, soûvei^injt itiajlbtfâts de Pf iilplre romain , c{tii retideî vos jôgéfUénâ eii putSIIc , et datis le lieu le plus éùimeiit de celte capitale; $*il tie vous e?^t pas libre, ^oos les yeui de ta ifiuUrtude, de faire des informations exactes sur U cause des chrétieùs; si là craîoie ou te respect huttiain Vous portent à vous écarter, en cette seule occasion, des règles étroites dé la justice; si la haine du Domchrélien, comme il arriva dernièrement, trop disposée à recevoir les délations dômestiques, Ferme les oreilles à foute défense judiciaire : que la vérité puisse du moins , par le canal secret de nos lettres , parvenir Jusques à vous.
Elle ne demande point de {jràce, parce que la persécution ne Félonne point. Etranjjêre sur la terre, elle s'attend bien à y trouver des ennemis. Fille du ciel, c'est là qu'elle à son trône, ses espérances, son crédit et sa gloire. Elle ne souhaite qu'une chose ici, c'est de ne pas être condamnée , sans avoir été entendue. Qu'avezvous à craindre pour vos lois, en permettant à la vérité de se défendre dans le siège de leur empire ? Est-ce que leur puissance se montrerait avec plus d'éclat en condamnant la vérité sans l'entendre ? Mais outre la haine que vous attire une injustice si criante, vous faites soupçonner que vous ne refusez de l'entendre que parce que vous savez que vous ne pourriez plus la condamner si vous l'aviez entendue.
Voilà notre premier grief, celte haine injuste pour le nom chrétien.
Vôtre igtl0^a^cé même, qui ftemblefalt devoir l'excuser, est précisément ce qui proilfe cette injustice, et ta rend encore pluscrttttlnelle. Quoi de plus injuste en effet que dé hâtf Ce qu'on né connaît pas, quand niéilie ee qu'oA fie connaît pas .serait par hasard haïssable ! Sdsfs doute ce n'est pas le hasard, mats fa cOnnstesance du critne qui peut Ibnder votre haine et la rendre légitimé. Sans celte connaissanee, comment ju.^tifîer votre hàlne ? Puis doné que vous haïssez parce que vous necônnaisseï poiât, pourquoi ne vous arriverait-il pas de haïr te qui ne mérite point d'être haï ?
De là nous concluons : et que Vous ne notte connaissez pas tant que vous nous haïsses, et que vous nous haïssez injustement tant ^ue vous ne nous connaissez pas. Votre Ignorance est un témoin qui vous condamne en déposant pour vous.
Tuusceux qui nous haïssaient autrefois, fàiite de savoir ce que nous étions, cessent de nous haïr dès qu'ils le savent. 6ientàt ils deviénnéilt chrétiens; et vous conviendrez que c'est àVet connaissance de cause. Ils commencent à détester ce qu'ils étaient, et à professer ce qVifs délestaient. Leur nombre est à présent innombrable. Aussi se plaint-on amèrement que la ville est assiégée , que les campagnes , les île^ , les châteaux, sont remplis de chrétiens, que tout âge , tout sexe , toute condition, courent en foule s'enrôler parmi eux.
Et vous n'en concluez pas qu'il y a quelque bien caché dans notre religion ? Vous ne voulez
TERTDLLIEN.
ni renoncer à d'injurieux soupçons, ni vous assurer par vous-mêmes de la vérilé : dans celle occasion seule la curiosité est morte. Vous vous plaisez à ignorer ce que d'autres sont ravis de connaître, et vous prétendez les juger ! Vous méritez bien plus la censure d'Anacharsis que ceux qui jugeaient des musiciens sans Tétre eux-mêmes. Vous vous plaisez à ignorer, parce que c'est pour vous un parti pris de haïr. Vous préjugez donc que ce que vous ignorez est tel que, si vous le saviez, vous ne pourriez plus le haïr. Cependant , en approfondissant la vérité, ou vous trouverez qu'il n'y a pas de motifs de haine , et en ce cas sans doute il fiiut cesser de haïr injustement ; ou vous en découvrirez de raisonnables, et alors, loin d'éteindre votre haine, vous la rendrez plus durable en la rendant légitime.
«Mais enfin, dites- vous, de ce qu'un grand nombre d'hommes embrassent le christianisme, il ne s'ensuit pas que c'est un bien. Que de gens embrassent tous les jours le vice ! Que de transfuges de la vertu!» Personne ne le nie. Mais cependant , parmi ceux même que le vice entraîne , il n'en est point qui osent le faire passer pour la vertu. La nature a puni le mal ou par la crainte ou par la honte. Les méchans cherchent à se cacher; tremblent, s'ils sont découverts; nient, s'ils sont accusés; ils n'avouent qu'à peine dans les tortures, ou même ils n'avouent point: condamnés enfin, ils se font eux-mêmes les plus vifs reproches; ils se désespèrent ; ou, ne voulant pas se reconnaître pour les auteurs du mal qu'ils avouent, ils attribuent au destin, à leur étoile, et les emportemens et les égareinens de leurs passions.
A-t-on jamais rien vu de semblable parmi les chrétiens? Jamais un chrétien ne rougit, ne se repeut, si ce n'est de n'avoir pas toujours été chrétien. Si on le dénonce comme tel, il en fait gloire; si on Taccuse, il ne se défend pas; interrogé, il confesse hautement ; condamné, il rend grâces. Quelle étrange sorte de mal, qui n*a aucun des caractères du mal, ni crainte, ni honte, ni détours, ni repentir, ni regret ! Quel i^al, dont le prétendu coupable se réjouit, dont TacCusaiion est l'objet de ses vœux, dont le châtiment fait son bonheur! Vous ne sauriez taxer de fanatisme ce que vous (tes convaincus d'ignorer.
IL Enfin, s'il est certain que nous sommes criminels et très-criminels, pourquoi donc ne sommes-nous pas traités comme les autres criminels? Aux mêmes crimes le même traitement n'est-il pas dû ? Les autres accusés peuvent se défendre, et par eux-mêmes, et par le ministère vénal des avocats. Ils ont toute liberté de contester et de répliquer , parce que la loi défend de condamner personne sans favoir entendu. Les chrétiens sont les seuls à qui il n'est point permis de parler, pour prouver leur innocence, pour défendre la vérité , pour empêcher un jugement inique. On n'attend qu'une chose pour les condamner ( elle est nécessaire à la haine publique ), c'est qu'ils confessent leur nom. Pour leur crime, on ne pense pas seulement à en informer. Au lieu que s'il s'agit de tout autre criminel , il ne suffit pas qu'il s'avoue homicide, sacrilège, incestueux, ennemi de l*Ëtat (voilà les qualifications dont on nous honore); vous interrogez encore , avant de juger, sur toutes les circonstances, la qualité du fait, le lieu, le temps, la manièi*e, les témoins, les complices. Cependant il faudrait également arracher des chrétiens l'aveu des crimes qu'on leur impose ; de combien d'enlans égorgés ils auraient goûté; combien d'incestes ils auraient commis à la faveur des ténèbres; quels cuisiniers, quels chiens auraient été complices. Quelle gloire en effet pour un magistrat de déterrer un chrétien qui aurait mangé de cent cnfans !
Nous trouvons qu'on a même défendu d'informer contre les chrétiens. Pline le Jeune , gouverneur de Bithynie, après avoir condamné à mort quelques chrétiens, en avoir privé d'autres de leurs places, effrayé de leur multitude, consulta l'empereur Trajan sur ce qu'il avait à faire dans la suite. Il expose dans sa lettre, que tout ce qu'il a découvert des mystères des chrétiens, outre leur entêtement à ne pas sacrifier , se réduit à ceci : Qu'ils s'assemblent avant lejour pour chanter les louanges de Christ, leur dieu, et pour entretenir parmi eux une exacte discipline; qu'ils défendent Thomicide, l'adultère, la fraude, la trahison, et généralement tous les crimes. Trajan répondit, qu'il ne fallait pas les rechercher, mais les punir quand ils seraient dénoncés. Étrange et insoutenable arrêt ! Trajan défend de recher-
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craindre que ce clirélien, après avoir été renvoyé absous , ne se moque de vous, et ne redevienne chrélien comme auparavant ?
Puis donc que vous en usez à notre égard tout autrement qu'avec les autres coupables ; que vous n'exige? de nous qu'une chose, à savoir, que nous renoncions au nom de chrétien (nous y renonçons, qir:and nous nous permettons ce qui est défendu aux chrétiens)*; vous voyez clairement qu'on ne nous charge d'aucun crime ; qu*on n'a à nous imputer que notre nom. La rivalité de religion le poursuit avec acharnement. Elle commence par vous empêcher d'approfondir ce que vous êtes certains d'ignorer. C'est pourquoi vous croyez sur notre compte ce qui n'a jamais été prouvé ; et vous ne voulez pas faire de recherches, de peur 4e trouver des preuves du contraire. Vous aimez à conserver vos préjugés , pour pouvoir, sur notre seule confession, condamner un nom odieux. C'est pour cela qu'on nous met à la torture , si nous confessons ; qu'on nous condamne au supplice , si nous persévérons ; qu'on nous absout , si nous nions ; parce qu'on ne fait la guerre qu'à notre nom,
Enfin, pourquoi dans vos arrêts de mort ne noiis condamnez-vous que comme chrétiens, et non pas comme homicides, comme incestueux, comme coupables en un mot de tous les crimes que vous nous imputez ? Nous sommes les seuls dont vous n osiez en nous condamnant nommer les crimes, car vous en rougiriez. Mais si le nom chrétien n'est celui d'aucqn crinje, n*est-ce pas le comble de la déraison et de la fureur qu'il suffise cependant pour nous rendre criminels ?
m. Que dis-je ! La haine du nom chrétien e$t si aveugle dans la plupart, que n)ème ea louant un chrélien, ils lui font un crime de son nom. « C'e^t un homme vertueux, dit-on, que Çaius Seius, mais il est chrétien. » — ail est Ibrt étonnant, dit un autre, qu'un homme aussi sage que Lucius se soit tout d'un coup fait chrétien. »
Personne ne remarqge que Gains n'est vertueqx, ni Lucius un sage , que parce qu'ils sont chrétienSyOU qu'ils ne sont devenus chrétiens, que parce qu'ils étaient sages et vertueux. Nos eonemis louent ce qu'ils connaissent, blâment ee'quHIs ne connaissent pas, et corrom-
pent ce qu'ils savent par ce qu'ils ignorenL ^u lieu de juger de ce qu'ils ne connaissent point par ce qu'ils connaissent, ils condan^nent ce qu'ils connaissent par ce qu'ils ne connaissent pas.
D'autres, croyant décrire les chrétiens, qu*îls connaissaient avant leur conversion pour des gens perdus de réputation, font leur éloge, tant la passion les aveugle. Quoi ! dit-on , cette femme qui était si libre, si galante, ce jeune homme autrefois si débauché, les voilà chrétiens! On fait honneur au nom chrétien de leur changement.
Quelques-uns, pour satisfaire leur haine, sacrifient leurs propres intérêts. Un mari, quoique forcé de n'être plus jaloux , répudie une feoime devenue chaste en devenant chrétienne. Pc même, un père déshérite un fils soumis doQl il tolérait auparavant les désordres. Un maître chasse un esclave fidèle, qu'il avait traité jusque-là avec douceur. Tout homme qui se çor<rige en devenant chrétien se rend par-là m^me odieux ; tant la haine du nom chrétien l'emporte sur tout le bien dont il est le principe ! Mais quel crime peut-on reprocher à un noiPi si qe n'est peut-être de choquer l'oreille par qMCJque son barbare , de présenter à l'esprit des iàies sinistres, des images impures? Rien de tout cela dans le mot christianus , tiré d'uo iDOt grec qui signifie onction^. Il signifie douceur m lorsqu'il est prononcé peu correctement chrestianusA] est donc vrai qu'on hait un nom) iniM^ cent dans des hommes irréprochables.
Cest la secte, dit-on , qu'on hait dans le nom de son auteur. Mais qu'y a-t-il de nouveau que les disciples prennent le nom de leur maître ? D'où vient le nom des platoniciens, des épicuriens , des pythagoriciens ? Les stoïciens et les académiciens ont emprunté le leur du \\e\\ de leurs assemblées ; les médecins , d'Érasistrate ; les grammairiens, d'Aristarque ; les cuisiniers , d'Âpicius. S'est-on avisé de leur en faire un crime? Sans doute si on prouve qu'une secte est mauvaise , que l'auteur est un séductem*! on prouvera que le nom est mauvais, mais à cause de la secte et de l'auteur. C'est pour cela qu'avant de prendre en aversion |e qom de c|irétien, il fallait s'attacher à connaître la secte par
^ Xpico;, signifie oint, et xp^^^;, doux, agréable, utile.
APOLOGÉTIQUE
I^MHmr, on Vauteur |Mr la aecle. Mais kt , sans înfbrniatioD , sans édàirdsseni^nt m sur la seele m sar rauteur, an afcuêe, en persécute le nom 4a chrétien ; on condamne la religion des chrétiens* et son auteur, sans les connaître, anr leor nom seul.
IV. Après ces observations préltminaires , qui iii*ODt paru indis|>ensables pour combattre le plus injuste préjugé contre le nom chrétien, j^entreprends de prouver directement notre iniiocence, non-seulement en nous jusliftaot de ce qu'on nous impute, mais en confondant nos caloomiatears, en montrant qu'ils font en pur- Mie les mêmes choses qu'il nous accusent de Ihire en secret, et pour lesquelles ils nous regardent comme les plus méprisables, les plus insensés, les plus punissables et les plus corrompoê des hommes. Souillés de crimes euxmêmes , quHIs rougissent , Je pourrais dire d*accaser les hommes les plus vertueux, du moins d'accuser ceux qu'ils prétendent leur ressembler. Mais en vain la vérité aura-t-el!e répondu à tout par ma bouche ; vous nous opposez l'autorité suprême de vos lois , après linquelles, dites-vous, il n'est pas permis d'examiner, et que vous êtes obligés de préférer à la îérité. Commençons donc par disculer ce qui regarde ces lois dont vous êtes les ministres.
Lorsque après avoir prononcé durement : « Il ne vous est pas permis d'être chrétien,» vous TOUS montrez inflexible, vous annoncez du haut de votre forteresse la violence et la tyrannie , si vous prétendez que cela ne nous est pas permis, parce que telle est votre volonté, et non parce qu'en effet cela ne doit pas l'être ; si c'est par la raison que cela ne doit pas être permis, sans doute le mal seul ne peut l'être, el tout ce qui est bien, par-là même est permis. SI donc je réussis â prouver que la religion que votre loi défend est un bien , j'aurai prouvé que celte loi n*a pu la défendre ^ comme elle aurait droit de le faire si c'était un mal. Si votre loi .s'est trompée, c'est qu'elle est l'ouvrage d'un homme, et qu'elle ne tire pas son origine du ciel. Qu'y at-il de surprenant qu'un législateur se soit trompé, et qu'il se soit réformé luini^me? Lycurgue fut si affligé des changemens que les Lacédémoniens firent à ses lois , qu'il se condamna à mourir de faim dans le lieu de sa retraite. Vous-mêmes , à la faveur du flambeau
de rexpérienee, qui a dissipé les ténèbres de Tantiquité, n édaircisse&vous pas tous les jours, par des rescrits et par des édlts, l'immense et confuse forêt de vos lois? L'empereur Sévère, tout ennemi qu'il est des innovations , n'a-t-il pas dernièrement abrogé une loi peu réfléchie, quoique vénérable par son antiquité, la loi Papia , qui ordonnait d'avoir des enfans avant le temps fixé par la loi Julia pour le mariage? La loi barbare qui permettait au créancier de mettre en pièees un débiteur insolvable , a été abolie par les suffrages unanimes du peuple romain : la peine de mort a élé commuée en une peine infemante. Au Heu de répandre le sang, on a voulu qu'il servit à tracer sur le front la honte du banqueroutier, que la loi punit par la confiscation de ses biens.
Quelle réforme ne vous reste-t-il pas à faire dans vos lois , s'il est vrai que ce n'est ni leur ancienneté ni la dignité de leurs auteurs, mais leur équité seule qui les rend respectables! Mais dès qu'elles sont injustes , on a droit de les condamner ces mêmes lois qui nous condamnent. Je dis injustes : je devrais dire insensées si elles punissent le nom seul de chrétien. Si ce sont les actions qu'elles punissent, pourquoi donc nous punissent-elles sur la seule confession de notre nom , tandis que tous les autres ,^lles ne les punissent que sur la preuve du crime ? Je suis incestueux , pourquoi n*informe-l-on pas contre moi? Infanticide, que ne me met-on ^ la question? Coupable envers les dieux , envers les empereurs, pourquoi ne pas entendre ma justification? H n'y a point de loi qui défende d'examiner les preuves du crime qu'elle condamne. 11 n'y a point de juge en droit de punir, s'il ne sait que le crime a été commis. 11 n'y a point de citoyen qui puisse observer la loi, s'il ne sait ce qu'elle punit.
Ce n'est pas assez que la loi se rende, pour ainsi dire, à elle-même témoignage de son équité. Il faut qu'elle la fasse connaître â ceux dont elle exige l'obéissance. Elle devient suspecte quand elle ne veut pas qu'on l'examine. Elle est tyrannique quand elle commande une obéissance aveugle.
Pour remonter à l'origine des lois qui nous concernent^ il y avait un ancien décret qui défendait aux empereurs de consacrer aucun dieu sans l'approbation du sénat. M. iEmilius sait ce
TERTULLIEN
qui arriva à ce sujet à son dieu Âlburnus. H n'est pas indifférent pour notre cause de remarquer que c'est le caprice de Thomme qui décide de la divinité. Si le dieu ne plaît pas à Thomme, il ne sera point dieu. C'est au dieu à rechercher la faveur de l'homme. Tibère, sous le règne de qui le nom chrétien commença à être connu dans le monde, rendit compte au sénat des preuves de la divinité de Jésus-Christ, qu'il avait reçues de Palestine, et les appuya de son suffrage. Le sénat les rejeta, parce qu elles n*avaient pas été soumises à son examen. Mais Tempereur persista dans son .sentiment, et menaça des plus grands cbâtimeus les accusateurs des chrétiens.
(k)nsultez vos annales, vous verrez que Néron est le premier qui a tiré le glaive contre la secte des chrétiens. Nous faisons gloire de le nommer pour Tauteur de notre condamnation. On ne saurait douter que ce que Néron a condamné ne soit un grand bien. Domitien, qui avait hérité d'une partie de la cruauié de Néron, avait commencé aussi à persécuter les chrétiens. Mais comme il n'avait pas dépouillé tout sentiment d'humanité, il s'arrêta bientôt, et rappela même ceux qu'il avait exilés.
Voik) quels ont été nos persécuteurs, des hommes injustes, impies, infâmes : vous mêmes vous les condamnez, et vous réhabilitez ceux qu'ils ont condamnés. De tous les princes qui ont connu et respecté le droit divin et le droit humain, nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pouvons en nommer un qui s'est déclaré leur protecteur, c'est le sage Marc-Âurèle. Qu'on lise la lettre où il atteste que la soif cruelle qui désolait .<^on armée en Germanie fut apaisée par la pluie que le ciel accorda aux prières des soldats chrétiens. S'il ne révoqua pas expressément les édils contre les chrétiens, du moins les rendit-il .«^ns effet, en portant des lois encore plus rigoureuses contre leurs accusateurs.
Quelles sont donc ces lois contre les chrétiens qui ne sont exé utées que par des princes impies, injustes, infâmes, cruels, insensés; queTrajan a éludées en partie eu défendant de rechercher les chrétiens; que n'ont jamais autorisées ni Adrien, si amateur de toute curiosité, ni Vespasien le destructeur des Juifs, ni Antonin, ni Verus ? Cependant c'était à des princes I
vertueux â exterminer une secte de scélérats , et non pas à d'autres scélérats.
VI. Que ces grands zélateurs des lois et des usages de leurs pères me disent maintenant , s'ils les ont respectés tous, s'ils les ont toujours observés scrupuleusement, s'ils n'ont pas entièrement oublié et comme aboli les règlemens les plus .sages et les plus nécessaires pour la pureté des mœurs. Que sont devenues ces lois sompiuaires,ces lois si sévères contre l'ambition , qui fixaient à une somme modique la dépense d'un repas , qui défendaient d'y servir plus d'une volaille , encore n'était-il pas permis de l'engraisser, qui chassaient du sénat un patricien possesseur de dix livres d'argent, comme convaincu par là d'une ambition démesurée, qui faisaient raser les théâtres â peine élevés, comme n'étant propres qu'à corrompre les mœurs, qui ne souffraient pas qu'on usurpât impunément les marques des dignités et de la noblesse ?
Je vois â présent donner des repas nommés centenaires, parce qu'ils coûtent cent mille* sesterces. Je vois l'argent des mines converti en vaisselle, je ne dis pas pour l'usage des sénateurs, mais des affranchis, des esclaves qui à peine ont rompu leurs fers. Je vois qu'on multiplie les théâtres, qu'on les met à couvert des injures de l'air. Et sans doute c'est pour garantir du froid ces voluptueux et délicats spectateurs que les Lacédémoniens inventèrent leurs manteaux.
Je vois les dames romaines parées comme les courtisanes, et confondues avec elles. Ces anciennes coutumes, si favorables à la conservation de la modestie et de la tempérance, sont abolies. Autrefois les femmes ne portaient point d'or, à l'exception de l'anneau nuptial que leurs maris leur avaient mis au doigt. L'usage du vin leur était .si rigoureusement interdit, qu'on fit mourir de faim une femme pour avoir ouvert un cellier; et sous Romulus, Mécénius tua impunément sa femme, qui n'avait fait que goûter du vin. Les femmes étaient obligées d'embrasser leurs proches parens , pour qu'on pût s'assurer si elles avaient observé celte défense. Qu'est devenue celte antique félicité du mariage, fondée sur tes mœurs qui en cimentèrent tellement l'harmonie , que pendant près de six cents ans, il n'y eut pas un seul exemple de di-
APOLOGÉTIQUE
VDTce ? Aojoiirdliui f oat le corps d*uoe femme plie 50US le poids de for. La passion des femmes poar le vin ne leur permet plus de recevoir (Teoibrassemens. Le divorce est comme le fruit et le vœu du mariage.
Yous avez même aboli les sages ordonnances de vos ancêtres sur le culte des dieux. Les consaU, conformément su décret du sénat, avaient chassé Bacchus et ses mystères non-seulement deRomp, mais de toute lltalie. Les consuls PisoD et Gabinius, qui cependant n'étaient pas chrétiens, avaient interdit rentrée du Capitole, c'esi-à-dire du palais des dieux, à Sérapis, à Isis, àHarporrateetâcelui qu on représente avec une tète de chien; ils avaient renversé leurs autels, et arrêté le cours de ces vaines et infâmes superstitioa<(. Vous avez rétabli ces divinités dans tout leur éclat. Où est la religion, où est le respect dû à vos pères? Vous dégénérez en tout des exemples qu'ils vous ont laissés, par votre habillement, vos goûts, votre luxe, vos sentiroens, votre langage. Vous louez sans cesse Vantiqnité , et rien de plus nouveau que la manière dont vous vivez. Vous vous éloignez de plus en plus des sages institutions de \oh pères, pour ne les imiter que dans leurs égarcmens. Je pourrai même vous montrer dans la suite que, semblables en ce point aux chrétiens, à qui cependant vous en faites un cnme capital, vous négligez, vous méprisez, votis détruisez le coite de vos propres divinités, quoique vous TOUS piquiez d'avoir hérité du zèle religieux et aveugle de vos pères, quoique vous ayez comme naturalisé parmi vous Sérapis , dont vous avez relevé les autels, Bacchus dont la fureur célèhre les orgies. Mais je vaisrépondreauxaccusations decrimes secrets, pour passercnsuite aux autres. Vn. On dit que dans nos mystères nous égorgeons un enfant , que nous le mangeons , ft qu'après cet horrible repas nous nous livrons àdesplaisirs incestueux , lor.squedes chiens complices de ces infamiesontrenverséles flambeaux, etqu>n nous délivrant de la lumière, ils nous OQt affranchis de la honte. On le dit toujours; mais depuis si longtemps qu*oo le dit , vous n'avez pas pensé à informer de ces crimes. Si TOUS les croyez, informez-en donc ; ou si vous ne le faites pas, ne les croyez donc point. Votre négligence à cet égard prouve assez qu'il n'y a rien de réel dans ce que vous n'osez éclaircir.
Aussi donnez'vous au bourreau des chrétiens une commission bien étrange. Vous ordonnez de les tourmenter pour les forcer non pas à avouer ce qu'ils font . mais à nier ce qu'ils sont.
La religion des chrétiens a commencé sous Tibère. La vérité s'est fait haïr dès qu'elle s'est fait connaître. Autant d'étrangers, autant d'ennemis: les Juifs par jalousie, les soldats par l'avidité du pillage, nos serviteurs par la malignité naturelle de leur état. Tous les jours on nous assiège, tous les jours on nous trahit. Trè.5-souvent on vient nous faire violence dans nos assemblées. Quelqu'un a-t-il jamais entendu les cris de cet enfant que nous immolons ? Nommez-moi le déncnciateur qui a fait voir au juge nos lèvres teintes de sang, comme celles des Cyclopes et des Sirènes. Vos femmes chrétiennes vous ont-elles donné lieu de soupçonner les infamies que vous nous imputez ? Mais si quelqu'un avait été témoin de ces abominations, les aurait-il cachées ; se serait-il laissé corrompre par les mêmes hommes qu'il traînait devant les tribunaux?
Si , comme vous le dites , nous nous cachons toujours, comment donc ce que nous faisons a-t'il été découvert? Par les coupables mêmes? C(*la ne peut être. Le secret est ordonné dans tous les mystères. Il est inviolable dans ceux d'Eleusis et de Samothrace : il le sera à plus forte raison dans les nôtres , qui ne peuvent être révélés sans attirer aussitôt la vengeance des hommes, tandis que celle du ciel est suspendue. Si les chrtHiens ne se sont pas trahis eux-mêmes, ils ont donc été trahis par des étrangers? Mais doù les étrangers ont-ils pu avoir coimaissance de nos mystères, puisque toutes les initiations même des hommes pieux écartent les profanes? Les impies sei^aienl-ils les seuls qui ne craignissent rien ?
Il ne reste d<mc que la renommée qui puisse nous accuser. Mais la nature de la renommée est connue de tout le monde. Votre poêle l'appelle aie plus rapide de tous les maux^» Pourquoi rappelle-i-il un mal, sinon parce qu'elle est presque toujours menteuse? Elle Test même lorsqu'elle annonce la vérité; parce qu'elle l'altère toujours, so t en diminuant, soit en exagérant. Que dis je ? La renommée ne vit
* Fama malum, quaî non aliiid velorius ulUim.
Virgile, jEncid., iv, v. 171.
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^.*'.' 'msv>^* l'^r 1rs bouches et par les oreilles
** '!,V;î»u'»ido, comme par aulant de canaux.
^^^*.^^jî[^.urii(* el le vice de son origine sont
.^^jj^iii aMivcrls par Téclat qui Tenvironne,
* ' ' ' source
par le mensonge ; cf q"î«rrlve pourtani, lanlôt par jalousie, lauîM iwr des soupçons téméraires, tantôt par ce i>cnchant naturel d*une partie des hommes pour le mensonge. Heureusement,
H B*eft rieii à la fin que le tempe ne découvre :
cela est passé en proverbe parmi vous. La nature a voulu que rien ne pût être longtemps caché, pas même ce qui a échappé à la renommée.
Ce n'est donc pas sans raison que depuis tant de temps la renommée seule a connaissance de nos crimes. Oui, voilà le seul accusateur que vous produisez contre nous, et qui jusqu'ici n'a pu rien prouver de ce qu'il publie partout et avec lant d'assurance.
VIll. J'en appelle à la nature contre ceux qui jpgcnt de tels bruits dignes de créance. Je suppose que nous proposions en effet la vie éternelle comme la récompense de ces crimes. Croyez pour quelques momens ce dogme incroyable. Mais je vous le demande, quand même VQus seriez parvenus à le croire, voudriez-vous acheter si cher la récompense? Oui, venez plonger le fer dans le sein d'un enfant , qui n'a pu faire mal à personne, qui n'a pu se rendre coupable d'aucun crime, el que vous regardez comme votre enfant commun. Ou si ce barbare
'elfe ' mlBisitre est commis à un autre, venez voir
mourir votre semblable, presque avant d'avoir vécu. Soyez attentifs au moment où s'échappera l'âme qui vient de ranimer. Recevez ce sang qui commence à couler, trempez-y votre pain, rassasiez-vous. Remarquez pendant le repas, remarquez avec soin où est votre mère , où est votre sœur, afin qu'il n'y ait point de méprise, dès que les flambeaux seront éteints ; car ce serait un crime de manquer à commettre an inceste. Initiés de la sorte aux myslères, vous êtes sûrs de l'immortalité. Répondez-moi de grâce, voudriez-vous de Timmortalilé à ce prix? Non sans doute. Aussi ne sauricz-vous croire qu'elle soit à ce prix. Mais quand vous le croiriez, vous n'en voudriez point ; et quand vous le voudriez, vous ne le pourriez point. Comment donc d'autres le pourraient-ils, si vous ne le pouvez pas? Et si d'autres le peuvent, comment ne le pourriez-vous pas? Sommesnous d'une autre nature que vous? Nous croyezvous des monstres? Li nature nous aurait-elle formés sin{çuliêremeut pour l'inceste et pour les repas de chair humaine ? Si vous croyez ces horreurs d'un homme, vous pouvez les commettre : vous êtes hommes comme les chrétiens. Si vous ne pouvez les commettre, vous ne devez pas les croire : les chrétiens sont Sommes comme vous.
« Mais on trompe, on surprend les nouveaux chréiiens.» Comme s'ils pouvaient ignorer les bruits qui courent â ce sujet ; comme s*ils n'avaient pas le plus grand intérêt à les approfondir, à s'assurer de la vérité. D'ailleurs l'usage est que (ous ceux qui demandent à être initiés vont trouver l'hiérophante , pour savoir de lui les préparatifs qu'ils ont à faire. Il leur dira donc : «Il faut avoir un enfant qui ne sache pas ce que c'est que la mort, qui rie à la vue du couteau. Il faut du pain pour tremper dans le sang, des flambeaux et des chiens, pour ren* verser les flambeaux. Avant tout , il est néces* saire que vous veniez avec votre mêrc et avec votre sœur.» Mais si elles ne voulaient pas venir, ou même si le posiulant n'en avait point, s'il était seul de sa famille ? On ne serait donc pas reçu chréiien, si on n'avait ni mère ni sœur?
Mais quand même les nouveaux chrétiens n auraient été prévenus de rien , du moins ils savent tout dans la suite. Ils le souffrent et ne
APOLOGÉTIQUE
If
tpbigQMit pas! Graindraienl ils d'être punis?
font sûrs, en nous accusant, de trouver des Iffemeiirs. Après toul, ils préféreraient la mort Itae vie souillée de crimes. Je veux que la crainte leur ferme la bouche. Pourquoi s'obsti- MBt-iis à rester dans cette secte? Des engage- ■ais qn*on n*eôt pas pris, si on les eût connus, m les rompi aussitôt qu*on les connaît.
K. Fcmr donner une nouvelle force à notre JBsdficat{on, je vais prouver que vous vous fcmeCtez , et en secret et en public, les mêmes crfanesdoQt vous nous accusez sans fondement | il e^eet peut-être pour cela que vous nous en ewfei capables. En Afrique on immolait publificment des enfans à Saturne , jusqu'au proconsiilat de Tibère, qui fit attacher les prêtres de Saturne aux arbres mêmes du temple qui COQfraient ces affreux sacrifices, comme à autant de croix votives. Je prends à témoin les soMats de mon pays , qui exécutèrent les ordres du proooBSul. Cependant ces détestables sacri* Ares continuent encore en secret. Ainsi les chrétiens ne sont pas les seuls qui vous bravent. Aucun crime ne se déracine , et surtout ifl dieu ne peut changer. Saturne qui n'a pas éparjjné ses propres enfans, aurait-il épargné des étrangers , que leurs pères et leurs mères fenaient d'eux-mêmes lui offrir, et qu'ils carestaient au moment oA on les immolait, pour les empêcher de pleurer? Vous voyez combien le parricide enchérit sur l'homicide.
Pour les Gaulois ils sacrifiaient des hommes à Mercure. Vos théâtres retentissent des cruautés de la Tauride. Mais dans cette ville reli^ gieose des pieux descendans d*Ënée , n'adore* t-on pas un Jupiter, que dans ses jeux même an arrose de sang humain ? ((C'est du sang de criminels, dîtes- vous î » En sont-ils moins des hommes? N*cst-il pas encore plus honteux de répandre en l'honneur des dieux le sang des médians? Que ce Jupiter doit vous paraître chrétien ! Il ne dégénère pas de son père, du noins pour la cruauté.
Mais puisqu'il importe peu qu'on immole ses enfans pour honorer les dieux, ou par quelque iQtra motif, je vais â présent parler au peuple.
Combien je vois ici de gens altérés de noire isng ! Combien même de vos magistrats les fkn intègres pour vous, les plus rigoureux eontre nous , je pourrais confondre par des re-
proches trop fondés d'avoir eux-mêmes 6té la vie à leurs enfans aussitôt après leur naissance ! Vous ajoutez encore à la cruauté par le genre de mort. Vous les noyez , vous les faites mourir de faim et de froid, vous les exposez aux chiens : ce serait une mort trop douce de périr par le fer. Pour nous A qui tout homicide est défendu, il nous est également défendu de faire périr le fruit d une mère dans son sein , avant même que Thomme soit formé. C'est un homicide prématuré d'empêcher la naissance. Et dans le fond n'est-ce pas la même chpse d'arracher l'àme du corps, ou de Tempêctier de ranimer ? Vous avez détruit un homme en détruisant ce qui allait le devenir : vous avez étouffé le fruit dans le germe.
Pour en venir ft ces repas de sang et de chair humaine, qui font frémir, vous pouvez lire dans Hérodote, si je ne me trompe, qu'il y a des peuples qui , après s'être tiré du sang aux bras, se le présentent à boire les uns aux autres, comme pour sceller par là leurs traités. Il s*est passé quelque chose de semblable dans la conjuration de Catilina. On dit qu*il y a des Scythes qui mangent leurs parens après leur mort. Mais pourquoi chercher des exemples si loin ? Ici même, pour être admis aux mystères de Bellone, il faut avoir bu du sang, qu'on tire de la cuisse , et qu'on reçoit dans la main. Et ceux qui sont attaqués d'épilepsie ne les voit-on pas, pour se guérir, sucer avec avidité le sang encore tout bouillant des criminels qui viennent d'expirer dans l'arène ?
Ceux qui mangent des animaux tués dans le même lieu , ne se nourrissent-ils pas de la chair de leurs semblables? Car ce sanglier s'est abreuvé du sang du malheureux qu'il a déchiré; ce cerf n'a expiré qu'après s'être baigné dans le sang d'un gladiateur; et dans le ventre des ours on voit encore palpiter les membres des hommes qu'ils ont dévorés. Vous ne pouvez le nier, vous êtes des anthropophages. En quoi donc diffèrent vos repas des prétendus repas des chrétiens? Et ceux qui s'abandonnent à des plaisirs infâmes et contre nature, sont-ils moin^ criminels, sont-ils moins homicides?^
Rougissez d'imputer aux chrétiens des crimes, dont ils sont si éloignés, qu'ils se sont
Mi y a ici dans le texte un dévergondage d'images qui ne doit pas être fidèlement rendu.
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même interdit dans leors repas le sang des animaux, et que par cette raison ils s'abstiennent des bêtes étouffées et mortes d'elles-mêmes. Cest pour cela que vous leur présentez des mets pleins de sang. Or je vous le demande , pou vezvous vous persuader que les mêmes hommes , qui ont horreur du sang des animaux , seront Ultérés du sang de leurs semblables, hormis peut-êlre que vous n'ayez trouvé celui-ci plus délicat ? Que ne joignez-vous donc le sang humain au feu et à Tencens pour éprouver les chrétiens? Vous les reconnatlrez et les enverrez au supplice, s'ils goûtent du sang, comme s'ils refusent de sacrifier. Et certainement vos tribunaux et vos arrêls ne vous laisseront pas manquer de sang.
Vous nous accusez aussi d'inceste. Mais qui doit être incestueux comme ceux qui ont reçu des leçons de Jupiter lui-même P Gtésias écrit que les Perses abusent de leurs propres mères. Les Macédoniens ne sont pas exempts de soupçon; témoin leurs indécentes équivoques , lorsqu'ils entendaient ORdipe déplorant sur le théâtre sa malheureuse destinée. Et parmi vous, jouets éternels d'une passion désordonnée, voyez combien les méprises sont propres à multiplier les incestes. Vous exposez vos enfans, vous les abandonnez à la compassion des étrangers qui passent , ou vous les émancipez pour les faire adopter â de meilleurs pères. Insensiblement le souvenir d'une famille â laquelle on ne tient plus s'efface, et avec Terreur le crime d'inceste se répand et se perpétue. Comme cette honteuse passion vous tyrannise partout, qu'elle vous suit même au delà des mers , il doit arriver que les fruits déplorables de votre incontinence semés en tous lieux, inconnus à vous-même, s'allient ensemble ou avec leurs auteurs, sans le soupçonner.
Pour nous la chasteté la plus religieuse et la plus sévère nous garantit de ces malheurs : en nous donnant de l'horreur de tout écart, de tout excès, elle nous met à l'abri de l'inceste. Il y en a qui éloignent jusqu'à l'ombre du danger, en gardant la continence jusqu'au tombeau , vieillards tout ensemble et encore enfans. Si vous aviez pris garde que c'est chez vous que se trouvent tous ces désordres, vous auriez remarqué aussi que nous en sommes innocens : le même coup d'œil vous aurait démontré Ton
et l'autre. Mais, par un double aveuglement l trop ordinaire, vous ne voyez pas ce qui CH^ f vous croyez voir ce qui n'est point. CTeslca. que je vous ferai observer pour tout le Venons à ce qui est public.
X.« Vous n'adorez pas nos dieux .. noosdiMri vous, et vous n'offrez pas de sacrifices poar kit empereurs.» Sans doute; nous n'offrons de crifices pour personne, puisque nous n*eii frons pas pour nous-mêmes. Cest qu'en an nous n'adorons pas vos dieux. Voilà poaii|aiBi^^ nous sommes poursuivis comme criminels di/ lèse- majesté divine et humaine. Voilà le poifll^ capital de notre cause, ou plutôt la voilà toili^ entière. Elle mérite bien que vous TapprofiMip' di.Hsiez. Nous demandons seulement de n^ètnii;^ point jugés par la prévention ou par TiiyaMioe^ L'une s'interdit jusqu'à l'espérance de trouver; la vérité, l'autre refuse de la voir. \ j
Nous avons cessé d'adorer vos dieux, depidi;, : que nous avons reconnu qu'ils ne sont poifllp dieux. Ainsi vous avez droit d'en exiger de la preuve, puisqu'ils mériteraient d'être adorét^, s'ils étaient réellement dieux. Et les chrétiew ' j seraient punissables, s'il était certain que CfÊi[ dieux qu'ils n'adorent pas, dans la pcrsuanMM^' qu'ils ne sont point dieux , Tétaient en effet %
tt Mais, dites-vous, nous les tenons pour dieoLr Nous appelons de vous à votre consciraefL; Qu'elle nous juge, qu'elle nous condamne,. 4: J elle peut nier que tous vos dieux ont été tet' hommes. Et si elle pouvait le nier, elle seraif confondue par les monumens de Tantiquiléi; qui vous en ont transmis la connaissance, el qui subsistent encore, par les villes où ils sont * nés , par les pays où ils ont vécu , où ils ont. laissé des traces de leur existence, où on monUie même leurs tombeaux. Je n'ai garde d^allerdiscuter ce qui regarde ce nombre innombrable de dieux , anciens , nouveaux , barbares, grecs,^ romains, étrangers, captiBi, adoptifs, parti* entiers, communs , mâles , femelles, de la villei de la campagne, marins et guerriers. Il serait superflu même de les nommer. Je n'ai qa^im mot à dire, non pour vous les (aire connaître , mais pour vous rappeler ce que vous feignei d'avoir oublié.
Vous n'aviez point de dieu avant Saturne. C'est de lui que viennent vos principaux dieux et les plus connus. Ainsi ce qui est certain du
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premier auteur, il foudra Favouer de ses desmdaos. Or ni Diodore de Sicile, ni Gassius S^érus, ni Thaiius, ni Cornélius Népos, ni acuD autre écrivain de 1 antiquité ne parlent de Saturne que comme d'un homme. Si nous consultons les monumens, on ne peut en trouver de plus authentiques qu'en Italie , où Saturne, après plusieurs expéditions, et à son letoor de fAttique, fut reçu par Janus.II donna M» nom â la montagne où il s'était retiré , à la ?ifle qnll fonda (elle le conserve encore à frésemXà tonte lltalie enfin qui perdit dès lors le nom iTOEnotrie. Il fut le premier qui donna des lois à cette contrée et qui y fit battre mon- Baie. Cest pour cela qu'il préside au trésor. Satame e»t donc un homme : s'il est homme, il est fils d*un homme, et non pas du ciel et de h terre. Mais comme ses parens étaient inconms, il était aisé de le faire passer pour le fils da ciel et de la terre, qu'on peut regarder comme les père et mère communs de tous. Qui par respect ne consentirait volontiers à leur dooner ce nom ? N'avons-nous pas même coutume de dire de ceux que nous ne connaissons pis, et qui apparaissent tout d'un coup devant aoQs, qn1ls sont tombés du ciel ? et n'appelletH» pas vulgairement enfans de la terre les kooimes, dont on ignore l'origine? Voilà précisément ce qui est arrivé à S.iturne. Je pourrais dire que dans ces temps reculés où nos pères Aaient si grossiers, l'aspect d'un personnage inconnu les frappait, comme aurait pu le faire quelque divinité ; tandis qu'aujourd'hui même leurs descendans, avec tant de lumières, mettent au nombre des dieux des hommes dont quelques jours auparavant le deuil public attestait b mort. Ce peu de mots sur Saturne suffira. Nous démontrerons par le même argument que Jupiter fut homme, puisqu'il était fils d'un homme, et que les essaims des dieux qui en sortent, furent, comme leurs auteurs, des hommes mortels.
XI. Comme vous n'osez le nier, vous avez pris le parti d'assurer qu'ils furent faits dieux après leur mort. Examinons quelles ont pu en être les causes. Il faut d'abord que vous admettiez im Dieu suprême et propriétaire de la divinité, qui ait pu la communiquer à des hommes. Car ceux qui ne l'avaient pas n'ont pu se la donner eux-mêmes ; et personne n a pu la leur
donner que celui qui la possédait en propre. En un mot c'est une absurdité de prétendre qu'ils aient été faits dieux, s'il n'existe pas un être qui fasse des dieux. S'ils avaient pu se faire dieux eux-mêmes, sans doute ils ne fussent jamais descendus à la condition d*hommes. Si donc il existe un être qui puisse faire des dieux, je reviens aux raisons qui l'auraient engagé à en faire parmi les hommes. Je n'en vois pas d'autres que les services dont ce grand Dieu aurait eu besoin dans ses fonctions. Mais d'abord il est indigne de Dieu d'avoir besoin de quelqu'un, et surtout d'un mort. Pourquoi ne pas créer plutôt un dieu ? Et d'ailleurs quel service aurait-il pu tirer de ce nouveau dieu P Car que le monde existe par lui-même, comme le soutient Py(hagore,ou qu'il ail été, comme l'enseigne Platon, fait, construit, ordonné et gouverné avec une sagesse admirable , perfection et source universelle de perfections, il n attendait ni Saturne ni sa race.
11 faudrait être bien simple pour douter que la pluie, la lumière, les astres, le tonnerre soient aussi anciens que le monde; que Jupiter ait craint la foudre que vous lui mettez à la main; que la terre ait produit toutes sortes de fruits avant Bacchus, Gérés et Minerve, et même avant le premier homme. Car tout ce que la Providence avait prévu et préparé comme nécessaire à Thomine n'a pu être postérieur à rbomme. On dit bien que les hommes ont découvert différentes choses nécessaires à la vie, mais non pas qu'ils les ont faites. Or ce qu'on découvre existait auparavant , et doit être attribué à celui qui Ta fait, non à celui qui n'a pu que le découvrir. Au reste si Bacchus est regardé comme un dieu , pour avoir montré aux hommes l'usage de la vigne, on a commis une injustice à l'égard de Lucullus en ne lui déférant pas le même honneur, pour avoir transporté le premier des cerisiers du Pont en Italie. Si donc rien ne manquait à Tunivers dès le commencement, si toutes les parties de l'univers servaient aux usages pour lesquels elles étaient destinées, qu'était-il besoin de faire des dieux , pour leur assigner des emplois et des fonctions qui étaient remplis sans eux et avant eux ?
Vous alléguez une autre cause. Vous prétendez que la divinité a été donnée pour récompenser le mérite. Vous accorderez sans doute
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que ce Dieu par excellence, qui fait les dieux, est souverainement juste, qu'il ne prodiguera pas une telle récompense, qu4l ne la donnera point au hasard et sans fondement.
Voyons donc si vos dieux ont mérité d'être élevés au ciel , ou précipités au fond du Tartare , qui est, selon vous, la prison et le lieu des supplices des enfers. C'est là que sont tourmentés tous les enfans dénaturés, les incestueux , les adultères, les ravisseurs, les corrupteurs d'enfans, les hommes cruels, les meurtriers, les voleurs, les fourbes, tous ceux en un mot qui ressemblent à quelqu'un de vos dieux. Il n'en est pas un seul que vous puissiez justifier, à moins que vous ne niiez qu'ils aient été des hommes. Àlais vous ne sauriez le nier; et d'un autre c6té vous ne sauriez soutenir non plus que de tels hommes on ait pu faire des dieux. Car si vous êtes établis pour punir ceux qui leur ressemblent, si tous les gens de bien fuient les méchans et les infâmes, et que Dieu se soit associé de tels hommes, pourquoi condamnezvous ceux dont vous adorez les collègues? Votre justice accuse le ciel. Faites plutôt l'apothéose des plus grands scélérats. Vous êtes sûrs de flatter vos dieux et de les honorer, en rendant un culte divin k leurs semblables.
Mais c'est trop parler de ces infamies. Je suppose que vos dieux ont éié des hommes vertueux et irréprochables. Cependant combien avez-vous laissé dans les enfers de personnages supérieurs à eux , un Socrate par sa sagesse , un Aristide par sa justice , un Thémistocle par sa valeur, un Alexandre par sa grandeur d'àrae, un Polycrate par son bonheur, un Grésus par ses richesses, un Démoslhènes par son éloquence? Nommez-moi un de vos dieux plus sage que Caton , plus juste et plus brave que Scipion, plus grand que Pompée, plus heureux que Sylla, plus riche que Crassus, plus éloquent que Cicéron. C'est de tels hommes que le Dieu suprême, à qui l'avenir ne peut être caché, devait attendre pour les placer au rang des dieux. 11 s'est hâté bien mal à propos de faire son choix. Il a fermé le ciel, et il rougit à présent d'entendre au fond des enfers les murmures des âmes qui méritaient assurément la préférence.
XIL Je finis sur cet article. En vous montrant clairement ce que sont vos dieux , je vous mon- • ferai , par une suite nécessaire, ce qu'ils ne
sont pas. Or, quant à leurs personnes, je ne vois que des noms de morts; je n'entends que dci fables , et je me suis convaincu que leur calM n'a d'autre fondement que ces fables. Quant ft leurs simulacres, la matière est la même qae celle de la vaisselle et des meubles ordînairci. C'est même de ces meubles que voua les fiiUe» (telle est la force de la consécration !) après q/m Fart en a changé la forme, non sans outrager vos dieux d'une manière sanglante. Nous noQi consolons en leur voyant souffrir, pour obtenir les honneurs de la divinité, les mêmes toormepi auxquels nous sommes tous les jours eifoA â cause d'eux. Vous attachez les chrétiens à di| croix, à des poteaux; n'y attachez-vous pai vos dieux, lorsque vous en formez l'ébaucte? N'est-ce pas sur un gibet qu'ils reçoivent Ici premiers traits ? Vous déchirez les côt^ dci chrétiens avec des ongles de fer : mais i«i scies, les rabots et les limes tourmentent encoif plus violemment tous les membres de vos dieux» On tranche la tête aux chrétiens : vos diem n'en ont pas si le statuaire ne leur en dooof une. Nous sommes exposés aux bêtes : n'y cx«* posez- vous pas Bacchus, Cybèle et Cérès ? Cbi nous jette dans les flammes : comlrien de fim vos dieux n'éprouvent-ils pas le même supplice? Ou nous condamne aux mines : c'est de là qu*oi tire vos dieux. On nous relègue dans les Uct; vos dieux ont coutume d'y naître ou d'y moarir* Si c'est à tout cela que tient la qualité de dnm^ vous déifiez donc ceux que vous punissez : les supplices sont des apothéoses. Ce qu'il y a de certain , c'est que vos dieux sont également iât sensibles aux insultes, aux mauvais traitemeni et aux honneurs.
«O impiété ! ô sacrilège ! » vous écriez -vooâ Frémissez, déchaînez-vous contre nous taot qu'il vous plaira. C'est vous cependant qui avtf applaudi Sénèqne, lorsqu'il s'élevait avec ei^ core plus de force contre votre superstitîoa Nous refusons d'adorer des statues , des images froides et inanimées, et par là même plus ressemblantes. Les milans, les rats, les araignées n'en sont pas la dupe. Notre courage â rejeter un culte évidemment erroné ne mérite-t-iï pas plutôt des éloges que des châtimens ? Et pouvons-nous craindre d'offenser ce qui n'est pas, ce qui par conséquent ne peut rien sentir ?
XIU. «Quoi qu'il en soit, insistez- vous, nous
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Vi teoons pour dieux. » Mais si vous les tenez ftnr dieux , comment pouvez-vous vous rendre cBopables â leur égard d*impiété , de sacrilégCi Hrrévérence? Vous êtes persuadés que ce sont dés dietli , et vous les négligez ; vous les craigne!, et TOUS les délruisez; vous les vengez, et tous les outragez. Jugez si j'en impose.
t^retnièrement, comme chacun parmi vous lAwt les dieux qu'il lui plait , vous offensez ceai qiie vous n'adorez point. La préférence en faveur des uns est un affront pour les autres : TOUS rejetez ceux que vous ne choisissez pas : vous méprisez ceux que vous rejetez , et vous ne craignez pas leur ressentiment. Cest le décret du sénat qui a fixé le sort de chacun de ces dieux. Celui dont Fhomme n'a point voulu , que rhomme a réprouvé , ne peut être un dieu. Les dieux domestiques que vous appelez Lares, sont traités en effet parmi vous comme des domestiques. Vous les vendez , vous les engagez, vous les convertissez dans les meubles les plus vils; à mesure quils vieillissent et qu'ils s'usent par les hommages mêmes qu'ils reçoivent ; à mesure qu'ils éprouvent l'impression d'où dieu plus puissant qu'eux , la nécessité. POor les dieux publics, vous les insultez avec Faotorité du droit public. II sont soumis aux iiDpôts, ils sont adjugés à l'enchère, ils sont ioMnls sur les registres du questeur, comme toot autre effet public , comme le Gapitole, comme les marchés.
Des terres chargées d'impôts perdent beaucoop de leur prix. Les lK)mmes soumis à la capitaiion en sont moins estimés : ce sont des marques de servitude. Il en est tout autrement des dieux. Plus ils paient d'impôts, plus ils sont honorés, ou plutôt, plus ils sont honorés, plus ils paient d'impôts.
On trafique de la majesté des dieux. Leurs ministres ne rougissent pas d'aller mendier dans tous les cabarets. On paie le droit d'entrer dans les temples, et la place qu'on y occupe. U n'est pas posi»ible de les connaître qu il n'en coûte.
Quels honneurs rendez -vous de plus aux dieux qu'aux morts .^ N'clevez-vous pas des autels et des temples aux seconds comme aux premiers? Ix^urs statues ne sont-elles pas de méœe^ En devenant dieux, ne conservent-ils pas aussi leur âge, leur état , leur profession ?
Quelle différence y a-t-il entre les festins en riionneûr de Jupiter et ceux des funérailles; entre les offîciers qui en sont chargés , entre les vases même dont on se sert pour les libations ?
Cest avec raison que vous rendez à vos empereurs morts les honneurs divins , que vous leur aviez déférés pendant leur vie. Vos dieux vous sauront gré, et se féliciteront eux-mêmes d'avoir leurs maîtres pour collègues. Mais quand vous placez entre Gérés et Diane une courtisane telle que Laurentia (encore si c'était Laïs ou Phryné) ; quand vous érigez une statue à Simon le- magicien, avec cette inscription : «Au dieu saint ; » quand vous mettez parmi les dieux un infâme favori, quoiqu'à dire vrai vos anciennes divinités ne valent pas mieux ; cependant elles regardent comme une injure que d'autres viennent partager avec elles un droit dont elles étaient en possession depuis tant de siècles.
XlV. V'enons à vos rites religieux. Je ne parle pas de vos sacrifices, où vous n'offrez que des victimes de rebut , à demi mortes, infectes et couvertes d'ulcères. Et s'il s'en trouve de meilleures, vous avez grand soin de ne laisser que les extrémités, que vous n'auriez pu donner qu'à vos esclaves et à vos chiens. t)e la dime que vous devez à Hercule, il n'en parait pas le tiers sur ses autels. Je loue votre sage économie, qui sauve du moins une partie de ce qui san» cela serait absolument perdu.
Mais si je jette les yeux sur les ouvrages où vous puisez des léchons de sagesse et de conduite, que je vois de fables ridicules ! Vos dieux, partagés entre les Grecs et les Troyens , combattent les uns contre les autres à la manière des gladiateurs. Vénus est blessée d'une flèche lancée par une main mortelle. Mars languit treize mois dans les fers , où il est menacé de périr. Jupiter doit à un monstre de ne pas subir le même sort, que lui préparait la troupe des dieux. Tantôt il pleure la mort de son fils Sarpédon ; tantôt, brûlant d'un amour incestueux pour sa sœur, il lui nomme toutes ses maîtresses, et lui jure qu'aucune d'elles ne lui a jamais inspiré une passion si vive.
Enhardis par l'exemple de leur prince, quels poêles après cela seront arrêtés par la crainte de déshonorer les dieux ? L'un fait garder à Apollon les troupeaux du roi Âdmèle ; Tautre
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loue Neptune à Laomédon pour bâtir les murs de Troie. Pindare, ce fameux lyrique, chante qu^Esculape fut brôlé de la foudre pour avoir exercé la médecine avec une avarice criminelle. Si c'est la fiiiudre de Jupiter, ou ne peut excuser Jupiter d'inhumanité, pour avoir lui-même tué son peiit-fils, ni d*envie, pour avoir fait périr un si habile homme. Des hommes religieux ne devaient pas divulguer ces faits s'ils sont vrais, ni les inventer, s'ils sont faux. Les poètes tra- { giques et comiques ne sont pas plus réservés que les autres ; ils se plaisent à prendre pour sujets de leurs pièces les malheurs ou les égaremens de quelqu'un de vos dieux.
Je ne parle pas de philosophes : je ne citerai que Socrate , qui , pour se moquer des dieux , avait coutume de jurer par un chêne , par un bouc et par un chien. Aussi a-t-il été condamné comme athée : le sort de la .vérité fut toujours d'être haïe et persécutée. Cependant les Athéniens ayant cassé dans la suite ce jugement inique et puni les accusateurs de Socrate , lui ayant dressé à lui-même une statue d'or dans un temple, l'ont suffisamment justifié. Diogène n'a-t-il pas fait certaines railleries sur Hercule? Et le cynique romain Varron a imaginé trois cents Jupiters sans têtes.
XV. Les auteurs de vos farces ne vous divertis.sent qu'en couvrant d'opprobres les dieux. Croyez- vous rire des comédiens ou des dieux , dans les mimes des Lentulus et des Hostilius ? dans Anubis adultère, la lune homme, Diane battue de verges, le Testament de Jupiter, les trois Hercules afi^més? Ne représente- t-on pas au naturel toute la turpitude de vos dieux P Le soleil pleure son fils précipité du ciel, vous en riez : Cybèle soupire pour un berger dédaigneux , vous n'en rougissez pas , on chante les histoires scandaleuses de Jupiter; Paris juge Junon , Vénus et Minerve, et vous le souffrez.
De plus se sont les derniers, les plus infâmes des hommes qui jouent les rôles de vos dieux , qui représentent un Hercule, iine Minerve. N'est-ce pas là insulter, avilir la mayesté des dieux ? El vous pouvez applaudir!
Êtes-vous plus religieux dans le cirque , où , parmi l'horreur des supplices, parmi des flots 1 de sang humain, vos dieux viennent danser et fournir aux criminels le sujet des farces qu'ils : donnent au public? Souvent même ces maUieu- j
reux prennent la place et subissent le sort dieux. Nous avons vu celui qui jouoit Aiys dieu de Pessinunte, devenir eunuque sui théâtre, rFIercule expirer dans les flami Nous avons vu , non sans rire beaucoup, ( les jeux barbares du midi , le Mercure soi les morts avec sa verge brûlante; le frèr Jupiter précipiter dans les enfers, à coup marteau , les corps des gladiateurs. Si ce j*ai dit , et ce que d'autres pourront reman après moi, outrage et déshonore vos dieux pareilles licences décèlent par conséquen souverain mépris pour leurs personnes, et c les acteurs et dans les spectateurs qui applaudissent.
a Mais, dit es- vous, ce ne sont là que des je Si j'ajoute donc, ce que tout le monde avoi au moins tout bas, que c'est dans vos tem| que c'est au pied des autels que se traiten adultères , les plus infâmes commerces ; c'est pour l'ordinaire chez les prèlrcs et les nistres des dieux , sous les bandelettes , soi pourpre et les ornemens sacrés, tandis l'encens fume encore, que la passion s'asso je ne sais si vos dieux n'auront pas plus plaindre de vous que des chrétiens. Du ii] tous les sacrilèges sont parmi vous : les c tiens n'entrent pas, même de jour, dans temples. Mais peut-être que s'ils adoraier pareilles divinités, ils les voleraient coi vous.
Qu'adorent-ils donc ? 11 y a lieu d'abor présumer qu'ils adorent le vrai Dieu, puisq rejettent les faux dieux ; qu'ils ne donnent dans l'erreur, puisqu'ils l'ont abjurée dès c l'ont reconnue. Je vous expliquerai bient^ dogmes secrets de notre religion. Mais il auparavant effacer les fausses impressions vous en avez prises.
XVI. Quelques-uns de vous ont rêvé notre Dieu était une tête d*âne : Tacite est teur de ce conte. Dans le cinquième livre d( histoire , où il parle de la guerre des Juif remonte â l'origine de cette nation; et a avoir dit sur cet article , sur le nom et la gion des Juifs, tout ce qu'il lui a plu, il rac que les Juifs , libres du joug de TÉgypie comme il pense , chassés de ce pays, et tra sant les vastes déserts de l'Arabie, étaient de mourir de soif, lorsqu'ils aperçurent
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lœs saOTages qui allaient boire , et qui leur BODtrèrenl uoe source : il ajoute que par recoDoaissaDce ils ont érigé Tâne eo divinité. De là 00 a coocio que les chrétiens , comme enclins an soperstitioos judaïques, adoraient la même idole.
Cependant ce même historien, si fertile en mensonges, rapporte dans la même histoire, que Pompée, après s'être rendu maître de Jérualem , entra dans le temple pour connaître ce qoïl 7 araii de plus secret dans la religion des îufhj ec qu'il n'y trouva point ce simulacre. Assurément si c'eût été un objet d*adoration pour les Juifis, ils feussent placé dans le sanctuaire plutôt que partout ailleurs, puisqu'il y eût été à l'abri des regards profanes. Il n'était permis qu'aux prêtres seuls d'y entrer; et le voile qoi le séparait du reste du temple en dérobait la TBei tous les autres Pour vous, vous ne nierez pas que vous n adoriez les chevaux et lesbétesde charge, avec leur déesse Ëpone. Voilà peut-être ce que vous trouvez à redire dans les chrétiens, c'est que vivant parmi les adorateurs de toute espèce de bêtes Ils se bornent à vénérer l'àne. Quant à ceux qui nous reprochent de rendre Bo culte à la croix , diffèrent-ils de nous au foDÛ s'ils en rendent un au bois ? Qu'importe id la forme si la matière est la même, et si cette matière est censée le corps d'un dieu ? Y a-t-il grande différence d'une croix à la Pallas athénienne, à la Cérès du Phare, qui n'est autre cbcMe qu'une pièce de bois grossière et informe ? Tout morceau de bois fait partie d'unt* croix : ainsi nous adorerions le dieu tout entier. Nous avons vu plus haut que vos dieux se forment sur une croix. D'ailleurs, en adorant les victoires , TOUS adorez les croix qui sont au milieu des trophées. Vos armées révèrent leurs enseignes, jurent par elles, les préfèrent même à tous les dieux. Ces images superbes, ces voiles, ces étoffes précieuses de vos drapeaux et de vos étendards, semblent destini^es à décorer et à enrichir les croix. Je loue votre goût, de n'avoir pas voulu les adorer nues et sans ornemens.
D'autres, avec plus de vraisemblance et de raison, croient que le soleil est nolredieu.il faudrait alors nous ranger parmi les Perses, quoique nous n'adorions pas comme eux l'image du soleil sur nos boucliers. Le fondement de ce soupçon est apparemment que nous nous
tournons vers l'orient pour prier. Mais ne voit-on pas la plupart de vous, tournés vers le même point du monde, affecter d'adorer le ciel et de remuer les lèvres ? Si nous donnons à la joie le jourdu soleil, c'est pour une raison toute autre que pour le culte du soleil. Nous célébrons le jour qui suit immédiatement celui de Saturne, que vous passez dans l'oisiveté et les festins, bien différemment des Juifs , dons vous ignorez la loi et les rites.
Mais depuis peu on a fait paraître notre Dieu dans cette ville sous une forme nouvelle. Un de ces hommes qui se louent pour combattre contre les bêtes, a exposé un tableau avec cette inscription : a Le Dieu des chrétiens, race d'àne. » Il y était représenté avec des oreilles d'âne , un pied de corne, un livre à la main , et vêtu de la toge. Nous avons ri , et du nom et de la figure. Mais dans le \rai, ce monstre était le dieu qui convenait parfaitement à ceux qui adorent des divinités avec des têtes de lion et de chien, des cornes de chèvres et de bélier, boucs depuis les reins , serpens depuis les cuisses, portant des ailes au dos ou aux pieds.
Je n'étais pas obligé d'entrer dans ce détail : je l'ai fait pour ne pas être soupçonné d'avoir voulu rien déguiser. L'exposition de notre foi va mettre le sceau à notre apolo^^ie.
XVn. Ce que nous adorons est un seul Dieu, qui par sa parole, sa sagesse et sa toute-puissance, a tiré du néant le monde avec les élémens, les corps et les esprits, pour être rornemenl de sa grandeur. C'est pour cela que le? Grecs ont donnéau monde un nom qui signifîeornement^ Dieu est invi^ible. quoiqu'il se montre partout; impalpable, quoique sa grâce nous trace son image; incompréhensible, quoique la raison humaine le connaisse. Cest ce qui prouve à la fois son eikistence el sa grandeur.} Car ce qu'on peut voira la manière ordinaire, ce qu'on peut toucher et comprendre , est moindre que les yeux qui voient, que les mains qui louchent, que la raison qui comprend. Mais ce qui est immense ne peut être parfaitement connu que de soi-même. Rien ne donne une idée plus magnifique de Dieu que l'impossibilité de le concevoir : son infinie perfection le découvre et le cache tout à la fois aux hommes. Voilà pourquoi
KcouLo; 8i(]^nifie monde et ornement.
TERTtîLLIEN.
ils sont inexcusables de ne pas reconnaître celui qu'ils ne sauraient ignorer.
Voulez-vous que nous prouvions l'existence de Dieu par ses ouvrages, par ceux qui nous environnent , qui nous conservent, qui nous réjouissent , qui nous effraient ? par le témoignage même de Tàme, qui, malgré la prison du corps, malgré les préjugés et la mauvaise éducation, malgré la tyrannie des passions, Tesclavage des faux dieux, lorsqu'ellese réveille comme de Tivresse ou d'un profond sommeil , lorsqu elle recouvre pour ainsi dire la santé , invoque Dieu sous leseul nom qui lui convienne? «Grand Dieu ! Bon Dieu ! Ce qui plaira à Dieu, n Ce langage est à la bouche de lotit le monde. Elle le reconnaît aussi pour juge par ces paroles : a Dieu le voii. Je mets ma confiance en Dieu. Dieu me le rendra.» O témoignage de Tâme naturellement chrétienne ! Et en disant cela elle ne regarde pas le Capitole, mais le ciel. Elle sait que c'est Id que Dieu a son palais; que c'est de là qu'elle-même tire son origine, puisqu'elle la tire de Dieu.
XVIII. Pour nous donner une connaissance plus parfaite de lui-même et de ses volontés , Dieu nous accorde le secours de rÉcrlture, que consultent tous ceux qui le cherchent dans la vue de croire en lui, et de le servir après l'avoir trouvé ; car dès le commencement il a envoyé dans le monde des hommes dignes, par leur justice et leur innocence, de le connaître. Il les a inondés de son esprit, pour annoncer qu'il n'y a qu'un Dieu , qui a tout créé , qui a formé l'homme de terre ( c'est là le vrai Prométhée); qui a réglé pour jamais le cours des saisons ; qui a semé la terreur de ses jugemens par les feux et par les eaux; qui a donné des préceptes pour lui plaire, que vous ignorez, ou que vous transgressez, mais auxquels sont attachées des récompenses dignes de lui. Car à la fin du monde tous les morts ressusciteront et comparaîtront à son tribunal , pour recevoir le supplice ou la récompense qu'ils auront méritée. Il â^rde'ra à ses fidèles adorateurs une félicité éternelle ; il condamnera les profanes à des flammes également éternelles. Nous avons ri comme vous de ces dogmes ; nous avons été des vôtres : les hommes ne naissent pas chrétiens: ils le deviennent.
Les prédicateurs dont nous avons parlé, sont
appelés prophètes parce qu'ils prédisaient l'avenir. Leurs prophéties et les miracles qu'ils ont faits, pour prouver la divinité de leur mission , sont consignés dans des livres sacrée, qitl sont maintenant publics.Leplus savant des Ptolê' mées, surnommé Philadelphe, très-curieul éb tout genre de littérature , ayant conçu le projet de former une nombreuse bibliothèqae , i l'exemple peut-être de Pisistrate, donna tous ses soins pour rassembler les livres leâ plus ailciens et les plu.^ renomtiiés ; et par le toa^i du célèbre Démet rius de Phalftré, son biblk)ihécaire , il fit demander aiiit Juifs leufà livfM écrits en leur langue , et qui ne pouvaient tè trouver que chez eux. Les prophètes , Qui étàtmt tous Juils, n'avaient prophétisé que poorlél Juifs, que Dieu avait adoptés pour son peuple dans la personne de leurs pères. Lefi JûiRi tout originairement Hébreux. C'est pour cela qulll parlent hébreu, et que leurs livres soùt éeritt en cette langue. Pour en donner l'iritelligeoce à Ptolémée, ils lui envoj^èrent soixabie-dil interprètes. Mcnedèmc, philosophe religieux, a été frappé de l'uniformité de leur version : Aristée vous en a laissé l'histoire en grec. On voit encore aujourd'hui ces livres dahs lâ bibliothèque de Ptolémée, près du temple iM Sérapis , avec l'original hébreu. Les Juif^ ont M liberté de les lire publiquement moyenflant ttU tribut : on a coutume d'aller eutendre cette lecture payée le jour du sabbat. Si on y va pdttt connaître le vrai Dieu, on le trouvera; on M pourra même ^n dispenser de croire eu lui.
XIX. La grande antiquité de ces livres tàir donne une autorhé supérieure ^ celle de tous les autres. Chez vous l'antiquité va de pair avec fit religion. Or les livrée d'un seul de nos prophètes, qui sont comme un trésoi* où èe gartfebt tous les mystères de la religion juive, et pàt conséquent dé la rellgioh chrétiehtié;Oui, (M livres devancent de plusieurs siècle^ ce (}tiê voua ave^ de plus antique : vos édifices , Voà monumens, vos origines, vos ordres, Vôtfè histoire , les sources de votre histoire, lâ plupart même des nations , lés villes les plus fameuses, jusqu'aux caractères de l'écriture, témoins et gardiens de toutes les choses hu« maines. Je n'en dis pas assez; ils sont aûtfr* rieurs de plusieurs siècles à vos dieux , à Tôt temples , à vos oracles , à vos sacrifices.
APOLOGETIQUE.
Si vom avez enleudu parler de Mom , il est contemporain dlnachiis , roi d*Ar|;os ^ , antérietif de cent M>iiante-dii ans à Dana&s, un de ma plus ancien» rois, de près de huit cents ft hfbndbMioo de Rome, d*environ mille au désastre de Priant *. Je pourrais anssi , avec plusieurs chronologtstra, le faire précéder Homère de plus de cinq cents ans. Tous les autres pro^phfelea aoot postérieurs à Miyise ; et cr pendant les JMiiis anciens devancent encore les plus lociens de yos sages, de vos législateurs, et de Tos historiens.
La preuve de ce que je viens d avancer n'est pis difficile, mais elle est immense, elle de- ■snde de longs calculs. Il l^ut ou vrir les archives des peuples les plus anciens, des Égyptiens, des ChaMériia, des Phéniciens; il faut consulter lesrs historiens, Manéthon d'Egypte, Rérose de Chaldée, Iromus de Phénicie , roi de Tyr, et tnix qui ont écrit d'après eux , Ptoléméc de Menées, Ménandrc d'Ëphèse, Démétrius de FhaHre, le roi Juba , Appion , Thallus et le Juif Joseph y qui tantôt les suit, tantôt les combat. Os écf it en ftrec les antiquités de son pays.
Il faudrait aussi conKrer les annales des Grecs , s'attacher I flier les dates de chaque hénement , pont* (brmer une chaîne des temps eiaete et luinineuSe; il faudrait R'uilleteMcâ histoires du motide entier. Nous avons déjà f^it une partie de la preu^-e, en indiquant les sour^ ces d'où on peut la ixtet. Nous nous en tenons Il aujourd'hui, de peur ou de la tronquer en nous pressant, ou de nous écarter trop, en voulant la mettre dans tout son jour.
XX. Nous allons vous dédommager de ce délai. Si nous ne prouvons pas à pressent Tanti^ qnité de nos écritures, nous faisons quelque chose de plus, nous allons prouver leur divinité. La preuve ne se fera pas attendre ni cherche^; nous Tavons sous les yeux : c>st le monde même et tout ce qui s'y passe. Ce qui arrive , ce que nous voyons tous les joufé, a éié prédit; il a été prédit que la terre engloutirait des villes; que la mer submergerait des Iles: que desgueil'es intestines et étrangères déchireraient les hommes ; que les royaumes se cho-
* Moîic est pot'érieiir 9i Inachdsde plus de deux siècles, etniéiieiir à DauaUt d'enTiron un denii-siecle.
* U faudrait, pour l'exaciiUide cbrouoloi;ique d'environ trois cents ans.
queraient les uns les autres; que la famine, la peste, des calamités publiques, désoleraient certains paj's; que les bétes féroces feraient de grands ravages ; que les petits seraient élevés, et lesgranrishumiliés; que la justice deviendrait plus rare; que Tinjustice se fc)rlif)frait; que Tamour de toutes 1rs vertus s'affaiblirait; que les saisons mômes et les élément ^e dérangeraient; que des monstiTS et des prodiges troubleraient le cours de la nature.
Tandis que noussouffrons toutes cesépreoves, nous les lisuns dans nos Écritures. Mais nous ne pouvons les y reconnaître sans avoir en même temps une preuve invincible en faveur des livres où elles sont annoncées. Laccomplisscment des prophéties est, ce me semble, un garant de leur divinité. Les prophéties déjà accomplies nous font croire celles qui restent à s'accomplir. Les mômes bouches les ont prononcées, les mômes mains les ont écrites, le môme esprit les a dictées. Il n'y a qu'un temps pour les prophètes : d leurs yeux tout est présent. Les hotnmes ordinaires distinguent avec soin tous les temps : l'avenir devient le présent, et le présent est aussitôt le passé. Or, je vous le demande , avons-nous tort de croire pour l'avenir ceux que nous avons trouvés si vrais pour le présent et pour le passé ?
XXI Comme nous venons de dire que la secte des chrétiens a pour fondement les livres des Julfls, les plus anciens qui esisterit, et que cependant, de notre aveu môme, elle ne remonte pas au dolA du rogne môme de Tibère, on nous accusera de chercher ft répandre des opinions nouvelles et téméraires , à l'ombré d'une religion fameuse et permise dans l'Étal , tandis que nous n'avons rien de commun avec cl!e;niranciennelé. ni rabstinencc de certaines viandes, ni les fêtes, ni la circoncision, lii môme le nom , ce qui devrait être, selon vous, si nous reconnaissions le même Dieu. Le peuple môme sait que le Christ a paru sur la terre comme un homme ordinaire, et que les Juifs font jugé tel. De là il se croit fondé à nous accuser d'adorer un homme.
jNous n'avons garde de rougir de Jésus-Christ. Nous nous glorifions au contraire d'être persécutés et condamnés pour son nom; mais nous n'avons pas d'autre Dieu que le« Juifs. Pour me faire entendre, il est nécessaire de vous expli-
qucr en peu de mots noire croyance sur la divinité de Jé.sus-Clirist.
Les Juifs seuls étaient agréables à Dieu, à cause de la foi et de la jusiice de leurs pères. Delà la grandeur de leur nation. Leur royaume florissait et était heureux à un lel \^\n{ que Dieu lui-même les instruisait, les avertissait de lui être fidèles et de ne point Toffenser; mais follement enflés drs venus de leurs ancêtres, ils abandonnèrent sa loi pour se plonger dans rimpiété et dans toute sorte de crimes. Quand ils n*en conviendraient pas, leur état actuel le prouverait assez. Dispersés, vagabonds, bannis de leur patrie, ils errent partout, sans avoir ni Dieu ni honmie pour roi; sans qu'il leur soit permis de mettre le pied dans leur pays, même comme étrangers.
Les i^ainis oracles qui les menaçaient de ces malheurs leur annonçaient aussi que dans les derniers sièi les Dieu se choisirait parmi tous les peuples et dans tous les lieux des adorateurs beaucoup plus fidèles, à qui il accorderait des grâces plus abondantes, à cause de la dignité du nouveau législateur. Il était prédit que Tauleur de cette grâce et de celte loi, le maître qui viendrait éclairer, réformer et conduire le genre humain, serait le Fils de Dieu ; mais non pas un fils qui rougit du nom de fils, et des désordres de son père, qui dût le jour à Tincesie d'une sœur, à la faiblesse d'une fille, à l'infidélité d'une épou.se étrangère, à un père métamorpho.sé en serpent, en taureau, eu oiseau, en pluie d'or ( vous reconnais,sez \^ voire Jupiter). Le Fils de Dieu n'est pas même né d'un mariage : sa mère ne coimaissait aucun homme. Je \ais vous expliquer sa nature, pour vous faire entendre le mystère de sa naissance.
J'ai déjA dit que Dieu avait créé le monde par sa parole , sa raison et sa puis.sance. Vos philosophes mente conviennent que le monde est louvrage de Dieu , c'est-à-dire de la parole et de la raison. G est le sentiment de Zenon, qui l'appelle destin. Dieu , Tàme de Jupiter, la nécessité de toutes choses. Selon Cléanthe, ce sont là les attributs de l'esprit répandu dans toutes les parties de l'univers. Nous disons aussi que la propre substance du Verbe, de la raison et de la puissance par laquelle Dieu a tout fait, est un esprit ; verbe, quand il ordonne ; raison, quand il dispose js^puissance j quand il exécute.
TERTULLIEN
Nous avons appris que Dieu Ta proféré, et en le proférant l'a engendré ; que pour cette rai- .son on lui donne le nom de Fils de Dieu , et celui de Dieu , à cause de funîté de substance; car Dieu est Tesprit. Lorsque le soleil darde on rayon , ce rayon est une portion d'un tout : mais le .«oleil est dans le rayon, puisque c'est son rayon; et il ne se fait pas une séparation , mais seulement une extension de substance. Ainsi le Verbe est esprit d'un esprit , Diea de Dieu , comme la lumière est une émanation de la lumière. La source de la lumière ne perd rieo, ni de sa substance ni de son éclat, en se communiquant et en se répandant. De même, ce qui procède de Dieu est Dieu et Fils de Dieu ( et les deux ne sont qu'un ) , esprit de resprit. Dieu de Dieu ; autre en propriété non en nombre, en ordre non en nature, sorti de son principe sans le quitter.
Ce rayon de Dieu , comme il a toujours été prédit, est descendu dans une vierge, s'est fiût chair dans son sein : il nait homme uni à Dieo. La chair animée par l'esprit se nourrit, crott, parle, enseigne, opère, et c'est le Christ. Recevez toujours cette fable semblable aux \ôtrea» en attendant que je vous montre comment on prouve la.divinhé du Christ. Ceux qui parmi vous ont inventé des fables pour détruire la vérité que je vous annonce, savaient que le Christ devait venir. Les Juifs le savaient : c*e8t à eux que les prophètes Pavaient promis. Us l'attendent encore à pré.sent, et le grand si^jet de contestation entre eux et nous, c'est qu'ils .soutiennent qu'ils n'est pas encore venu. Deux avénemens du Christ sont marqués dans les prophètes , l'un dans la bassesse de la condition humaine, il est passé ; l'autre dans la majesté de la Divinité qui se manifeste, c'est pour la fin des siècles. Les Juifs, ne comprenant pas le premier, espèrent le second qui a été prédit avec plus de clarté , et croient qu'il est l'unique. Leurs crimes les ont empêchés de croire le premier, qu'ils auraient cru s'ils l'eussent compris, et qui les aurait sauvés s'ils l'eussent cm. lis lisent eux-mêmes dans leurs livres que Dieo, pour les punir, leur a ôté la sagesse et Tintelligeuce, l'usage des yeux et des oreilles. L'abaissement de Jésus-Christ le faisant paraître aux Juif^ comme un pur homme, sa puissance \ devait le foire regarder comme un magicien.
APOLOGETIQUE.
D^on mot chassant les démons des corps des tiommes, éclairant les aveugles, girérissant les Mpreox, ranimant les paralytiques, ressuscitant les morts, commandant aux élemens, apaisant les tempêtes, marchant sur les eaux, il se montrait panout le Verbe éternel de Dieu, son premier-né, toujours rempli de sa sagesse, de sa pnissance et de son esprit. Mais les doctcnrs d les premiers d'entre les Juif^ révoltés Cf»lresa doctrine, qui les confîindait. Furieux de voir le peuple courir en foule sur ses pas, forcèrent Pilate, commandant en Judée pour les Romains, de le leur abandonner pour le cmdBer. L4ii-méme il Pavait prédit. Ce n'est pis assez, les prophètes l'avaient prédit longtemps auparavant. Attaché à la croix il rendit Tcsprit en parlant, et prévint le ministère du toorreao. A Tinslant le jour disparut en plein raidi. Ceux qui ignoraient que ce phénomène avait été prédit pour la mort du Christ « le prirent pour une éclipse. Dans la suite ne pouvant en découvrir la raison , ils lont nié , mais ▼008 le trouvez rapporté dans vos archives.
Après qu'on eut détaché de la croix le corps do Christ , et qu'on Teut mis dans le tombeau , les Joifii le firent garder avec soin par une froopede soldats , dans la crainte que ses disciples ne IVnlevassent, et ne fissent croire à des gens déjà prévenus qu'il était ressuscité le troisième jour, comme il Tavait prédit. Mais le troisième jour la terre trembla tout à coup, la pierre qui fermait le tombeau fut renversée , les gardes furent .saisis de frayeur; et sans qu'il eût paru aucun de ses disciples, on ne trouva pins dans le tombeau que les dépouilles d'un tombeau. Cependant les principaux d'entre les Juifs, intéressés à supposer un crime pour éloigner de la foi, pour retenir tributaire et dépendant un peuple prêt à leur échapper, répandirent le bruit que le corps du Christ avait été oilevé par ses disciples. Le Christ ne se montra pas à la multitude, pour laisser 1rs impies dans leur aveuglement, pour que la foi destinée à de magnifiques récompenses coûtât quelque chose à lliomme; mais il demeura pendant quarante jours avec ses disciples dans la Galilée qui fait partie de la Judée, leur enseignant ce qu'ils devaient enseigner eux-mêmes. Ensuite les ayant chargés de prêcher son Ëvangile par toute la terre , il monta an ciel environné d une
nuée qui le déroba à leurs yeux. Ce prodige est plus sur que celui dos Romulus, dont vous n'avez que des Pi*oculus pour garans. Pilate, chrétien dans le cœur, rendit compte de tout ce que je viens de dire à Tempereur Tibère; et les empereurs eux -marnes auraient cru au Christ s'ils n'étaient pas nécessaires au monde, ou qu'ils eussent pu être empereurs à la fois et chrétiens. Les apôtres, fidèles à leur mission, se partagèrent Tunivers ; et après avoir beaucoup souffert des Juifs avec le courage et la confiance que donne la vérité, ils semèrent le sang chrétien à Rome dans la per-^écution de Néron.
Nous vous produirons des témoins irréprochables de la divinité du Christ, ceux mêmes que vous adorez. Vous serez étonnés que nous nous servions , pour vous faire croire les chrétiens, de ceux qui vous empêchent de les croire.
En attendant voilA Thistoire et la date exacte de notre secte, de son auteur et de notre nom. Qu'on ne cherche plus à nous décrier comme des imposteurs. Il n*est permis à personne de mentir en parlant de sa religion ; car m disant qu'on adore ce (|u'on n'adore pas en effet , on renie le véritable objet de son culte ; on abjure sa religion en transportant à un autre les honneurs divins. Oui, nous le disons publiquement , au milieu des tortures et tandis que le sang jaillit de nos plaies , nous confessons hautement que nous adorons Dieu par le Christ. Croyez- le un homme si vous voulez. C'est par lui et en lui que Dieu veut être connu et adoré.
Je répondrai aux Juifs quVux-mt^mes ils ont appris d'un homme, c*esi-à-dire de Moïse, à servir le vrai Dieu. Je répondrai aux Grecs qu*Orphée dans la Thrace, Musée à Athènes, Mélampe A Argos,Throphonius dans la Béotie, initiaient les honmies aux mystères des dieux. Je répondrai à vous-mêmes, ô maîtres de Tunivers : Numa, qui n'était qu'un homme, mit les Romains sous le joug des plus gênantes superstitions. Qu'il soit donc permis au Christ de révéler le mystère de sa nature divine; je ne dis pas de chercher, comme Numa , à dompter, à humaniser un peuple grossier et farouche par le spectacle imposant et par le culte d'une foule de divinités ; mais qu il soil permis de dessiller les veux et de faire connaître la vérité à des hommes bien civilisés sans doute, mais trompés par leur urbaniié même.
TERTULHEN.
Examinez dotu; si le Qirist est vérilablement Dieu , &i Ka religion corrige et rend meilleurs ceux qui la professent. Si cela est , il s'ensuit que louCe autre religion qui lui est opposée est, fausse ; particulièrement celle qui , se cachant sous des noms et des images de morts, n'a pour preuve de sa divinité que quelques prétendus prodiges et des oracles,
XXII. Nous reconnaissons des substances spirituelles , et le nom même que nous leur donnons n'est pas nouveau. Les philosophes savent quil y a des démons: Socrate naitendait-il pas la réponse de son démon, qui s'était attaché à lui dès rcnfance, et qui ne pouvait que le porter au U)al ? Les poètes savent qu'il y a des démons ; le peuple même le plus ignorant le sait: il emploie fi^équemment dans sesjure-' mens et dans ses imprécations ie nom des dé* mons et de leur chef qui est Satan. Platon reconnaît aussi des anges. Si nous écoutons les magiciens, nous apprendrons qu'il y a des démons et des anges. Mais comment, de quelques anges qui se sont volontairement pervertis, est venue la race plus perverse encore des démons réprouvés de Dieu avec leurs auteurs et leurchef? c'est ce qu'il faut voir en détail dans les livres maints.
Il suffira de parler de leurs opérations : elles tendent toutes au malheur de l'homme. Dès le commencement du monde leur méchanceté s'est signalée en ce genre avec un succès trop com* plet. Ils causent au corps des maladies, de funestes accidens, font éprouver tout à coup à Tàme des énio:ions violentes et désordonnées : la subtilité de leur nature, qui échappe à tous nos sens, est très propre à cela. On ne peut apercevoir des esprits lorsqu'ils agissent, on ne les reconnaît qu'aui maux qu'ils ont faits; soit, par exemple, qu'une secrète altération de l'QÎr fasse tomber les fleurs , étouffe les germes, Qu gâte les fruits, soit que devenu iof^t il exhale des vapeurs pestilentielles.
C'est par des ressorts aussi cachés que les ange» et les démons .remuent les ^mes , les corrompent « les jettent dans des accès de fureur et de démence, leur inspirent d'infimes passions; le^ aveuglent jl un tel point qu*i!s se font adorer eux-mêmes, qu'ils vous font offrir fleurs simulacres des sacrifices et des parfums^ dont CCS esprits impurs se repaissent. Mais ce
qu'il y a de plus délicieux pour eux, c esid'^kH* gner l'homme du vrai Dieu par leurs preatigei çt par leurs oracles que je vais vous dévoiler*
Tout esprit a la vitesse d'un oiseau ; c'est pourquoi les anges et les démons se transporleat partout en un moment. Toute la terre n'eat pour eux qu'un seul et même lieu ; il leur est aussi facile de savoir ce qui se passe quelque part que de le publier. Leur vélocité, qui eit le propre d'une nature qu'on ne connaît pat» les fait aisément passer pour dieux. Us veulent paraître les auteurs de ce qu'ils annoncent ; Ui le sont quelquefois du mal, jamais du bien ; ito ont même appris les desseins de Dieu , autre^oU par les prophètes , à présent par leurs écrite, Cest ainsi qu'en dérobant à la Divinité ses se* crets , ils sont parvenus à la contrefaire.
Quant à leurs oracles ^ Crésqs et Pyirtim peuvent nous apprendre combien ils sept bi^ biles à les envelopper de manière qu'ils s^secordent to^iours avec l'événement, quel qu'il soit. Si la prêtresse sut i Delphes que Crésps faisait cuire une tortue, c'est que le dieu s'éieit transporté en Lydie dans le moment. Répao^QS dans l'air, portés sur les nues» voisins desestrei, il leur est fort aisé de prédire les chaugeipens de temps.
Vous avex bien raison de vanter leur bten* faisance à guérir les maladies; ils eoi8*r mencent par les donner , ils ordonnent ensuite des remèdes inouïs ou contraires à la mataiflie ) et on croit qu'ils ont guéri le mal , lorsqu'ils ont cessé simplement d'en faire. A quoi bon citer après cela les prodiges e( les prestiges de ces esprits trompeurs, ces fantômes sous U figure de Castor et de Pollux, l'eau qu'une vestale porte dans un crible, le vaisseau qu*UM autre tire avec sa ceinture , cette bsrbe qui devient rousse sur-le-champ? Et pourquoi tous ces prodiges P pour faire iidorer des pierres eu préjudice du vrai Dieu.
XXUi. Or, si les magiciens font paraître dei fantômes, s'ils évoquent les âmes des moPls, s'ils font rendre des oracles à des eofaos • h ém chèvres , à des tables , s'ils imitent les prôdi0es en habiles charlatans , s'ils savent même envoyer des songes par le moyen des anges et des démons qu'ils ont invoqués, et qui leur ont confié leur pouvoir; à plus forte raison ces puissances séductrices feront-elles pour elles-mêmes
APOLOGETIQUE.
« i|ii*6lles font pour des iniérèu éifàngf*sè. liait si vos dieu]( nà faisaient ri€o de plus que las ^Dges et les démons, que deviendrait la préémioeace, la supériorité qui caractérise esitoticlleiDent la nature divine ? Vous persuadeici^voas que les dieux ne soient rien de plus qae les auges et les démons ? N'est-il pas vrai* lemblable que ces mêmes esprits, qui par leurs frodiges vous font croire aux dieux , se font aassi adorer de vous sous leur nom ? Ou toute il difEfreace viendrait-elle des lieux , de sorte (ne ceux que vous reconnaisseï pour dieux dans ks temples, cessent de félre partout ailleurs ? tt fiiodrail dire de mémo que ceux qui courent sur lot tours des temples ne sont pas fous eoflame ceux qui courent sur les toits de leurs foisÎDS, ceux qui se mulilent comme ceux qui Mceopeot la gorge. Des extravagances si semblable» n'anooncent-elles pas le même principe? Mais josqu ici ce ne sont que des paroles : voici la démonstration par le fait, que les dieux et les dtoons sont absolument les mêmes.
Qu'on fiasse venir devant vos tribunaux un
temflse qui soit reconnu pour possédé du dé-
■ioq; qu'un chrétien, quel qu'il soit, n'importe,
caoDQiaode à cet esprit de parler. Il avouera et
qu'il est véritablement démon, et qu'ailleurs il
se dit Ausseoient Dieu. Qu'on amène également
quelqu'un de ceux qu'on croit agités par un
dieu , qui en respirant avec force sur les autels
lient reçu la divinité avec la vapeur, qui parlent
avec effort et comme hors d haleine : oui , si la
vierge Célestis, déesse de la pluie, si Esculape,
inventeur de la médicine, qui a rendu à la vie
Saeordius, Tbanaiius et Asclépiodote, destinés
i la perdre une seconde fois, si n'osant mentir à
IB chrétien , ils ne confessent pas qu'ils sont
des démons, répandez sur le lieu même le sang
de ce téméraire chrétien.
Qu'y a-t-il de plus n^anifeste et de plus sur qu'une pareille preuve ? Voilà la vérité elle- Atoe avec sa simplicité et sou énergie. Que poorriez-voussoup^mner? De la magie ou de la feer^ie 9 Vos yeux ^t vos oreilles vous coniiMidraieat, Non , vous n'avez rien â opposer à l'évidence toute pue , pour ainsi dire, et sans art. Si vos dieux le sont véritablement « pourquoi disent-ils faussement qu'ils sont démons? Est-ce par déférence pour nous ? L^eur divinité est donc soumise aux chrétiens Eh ! quelle di-
vinité qui dépend des hommes, et, ce qui serait encore plus humiliant, de ses adversaires? Si d'un aulre celé ils sont anges ou démons, |>ourquoi répondent-ils qu*ailleurs ils se donnent pour des dieux ? De même que ceux qui passent pour dieux, s'ils Tétaient réellement, ne se diraient pasdesdémons,pourne point se dégrader eux-mêmes; auisi ceux que vous savez certainement être des démons ne prendraient pas le nom de dieux sil y en avait effectivement. Sans doute ils n'oseraient profaner la majesté de leurs maîtres. Tant il est vrai que la divinité que vous adorez n'existe point, puisque, si elle existait, elle ne serait ni usurpée par les démons ni désavouée par les dieux ! Les uas et les autres concourent à vouk prouver qu*ils ne sont pas dieux. Reconnaissez donc qu'ils sont tous des démons; cherchez donc ailleurs la Divinité. Les chrétiens après vous avoir convaincus de la fausseté de vos dieux par vos dieux mêmes, vous font découvrir par la même voie quel est le vrai Dieu : s'il est unique; si c'est celui que reconnaissent les chrétiens; s'il faut croire en lui et l'adorer, comme la foi et les rites des chrétiens le prescrivent.
Oui, que vos dieux vous disent qui est Jésus- Christ, si son histoire n'est qu'un roman« si lui-même il n'est qu'un homme ordinaire ou un magicien , si ses disciples ont enlevé son corps du tombeau, s*il est encore parmi les morts, s il n'est pas plutôt dans le ciel , s il ne doit pas en descendre sur les ruines du monde au milieu des frémisscmens et des gémissemens de tous les mortels , les chrétiens seuls exceptés; s'il ne doit pas en descendre avec la majesté de celui qui est la puissance et l'esprit de Dieu , son Verbe, sa sagesse, sa raison, son fils. Qu'ils rient avec vous de nos mystères , qu'ils nient que le Christ, après la résurrection générale, jugera tous les hommes; qu'avec Platon et les poctes ils placent sur son tribunal Minos et Radamanthe; que du moins ils essaient d'effacer rignominic de leur condamnation ; qu'ils osent nier qu'ils sont des esprits immondes , ce qui parait assez par les sacrifices infects dont ils font leurs délices , et par toutes les infamies que se permettent leurs prêtres ; qu'ils nient qu'ils doivent être condamnés au jour du jugement avec leurs adorateurs et leurs ministres.
Le pouvoir que nous avons sur tes démons nous vient du nom de Jésus-Christ, et des menaces que nous leur faisons de sa part et de celle de Dieu. Craignant le Christ en Dieu et Dieu dans le Christ, ils sont soumis aux serviteurs de Dieu et du Christ. Aussi en notre présence, à noire commandement , effrayés par la pensée et par l'image du feu éternel , vous les voyez soriir des corps pleins de fureur et couverts de honte : vous les croyez lorsqu'ils vous trompent, croyez-les de même lorsqu'ils vous disent la vérité. On ment bien par vanilé, mais jamais pour se déshonorer : aussi sommes-nous bien plus portés à croire ceux qui font des aveux contre eux-mêmes que ceux qui nient pour leur propre intérêt. Les témoignages de vos dieux font beaucoup de chrétiens, parce qu'on ne peut les croire sans croire au Christ. Oui , ils enflamment la foi à nos saintes Écritures, ils affermissent le fondement de noire espérance. Vous leur offrez en .sacrifice It* sang des chrétiens: comment donc pourraient-ils se résoudre à perdre des serviteurs si uliles, si zélés, s'exposer, en les rendant chrétiens, à se voir un jour chassés par eux , s'il leur était permis de meniir, quand un chrétien veut en votre présence tirer la vérité de leur bouche ?
XXIV. Toute celle confession de vos dieux qui avouent qu'ils ne le sont pas, qu'il n'y a pas d'autre dieu que celui des chrétiens, suffit sans doute pour nous justifier de l'accusation d'avoir offensé la religion romaine; car, s'il est certain qu'ils ne .sont pas dieux, il Test, par une suite nécessaire, que ce n'est pas une religion. Mais si ce n'est pas une religion , comment pouvons-nous être coupables envers la religion ? Votre accusation retombe sur vous seuls qui adorez le men.songe , qui non-seulement méprisez, mais combattez la vraie religion du vrai Dieu , et qui par conséquent vous rendez coupables du crime trop réel d'irréligion.
Et quand il serait sûr que ce .sont des dieux, ne convenez-vous pas, selon l'opinion générale, qu'il est un être plus élevé, plus puissant et conmie le roi du monde; que le pouvoir suprême ne réside qu'en lui, quoiqu'il partage avec plusieurs les fonctions de la Divinité ? Voilà pourquoi Platon nous représente le grand Jupiter dans le ciel à la tète d'une armée de dieux el de démons. Selon vous, il faut adorer avec
TERTULLIEN
lui tous ceux qu'il a établis ses lieotenans. Maii quel crime commet-on en ne voulant plaire qu'à lui, en attendant tout de lui, en reÂisant de communiquer à plusieurs le nom de diea ainsi que celui d'empereur? C'est un crime capital que d'appeler ou de souffrir qu'on appelle empereur qui que ce soit , hors l'empereur luimême.
Permettez à l'un d'adorer le vrai Dieu , à l'autre Jupiter, à l'un de lever les mainn au ciel, à l'autre vers l'autel de la foi, à celui-là de compter, comme vous dites, les nuages, à celui-ci les panneaux d'un lambris; à l'un enfin de .s'offrir lui-même à Dieu^ à l'autre d'offrir un bouc. Prenez garde que ce ne soit une espèce d'irréligion d'ôter la liberté de religion et l'option de la Divinité , de ne pas me permettre d'adorer le Dieu que je veux adorer, de me contraindre d'ailorer celui que je ne veux point adorer. Quel dieu recevra des hommages forcés? un homme n'en voudrait point.
Les Égyptiens ont toute liberté de se livrer à l'extravagance de leurs superstitions, démettre toute sorte de bêles au rang des dieux, dé punir de mort quiconque aurait tué un de ces dieux. Chaque province, chaque ville a ses dieux. La Syrie a Âstarié, l'Arabie Disare, la Norique Bélénus, l'Afrique Célestis; la Mauritanie a .ses rois. Je crois n'avoir nommé que des provinces romaines, et cependant leurs dieux ne sont pas les dieux des Romains. Ceux des villes municipales d'Italie ne sont pas plus honorés à Rome. Delvenlinus est adoré à Camn, Visidianus à Narni, Ancaria à Ascoli, Nursia i Vulsin, Valeniia à Ocriculum, Nortia à Stttrin, Curis à Falèse, Curis qui a donné son nom à sa fille Junon. Nous sommes les seuls i qui Ton refuse la liberté de conscience. Noos offensons les Romains, ils ne nous regardent plus comme Romains, parce que noire Diea n'est pas adoré des Romains. Mais que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, notre Dieu est le Dieu de tous les hommes; et ciicx vous il est libre d'adorer tout hors le vrai Dieu, comme si le Dieu de qui nous dépendons tous ne devait pas être adoré de tous.
XXV. Je crois n'avoir rien à ajouter à ma démonstration de la faus.seté de vos dieux , et de la vérité du nôtre. L'autorité de vos dieux même est venue mettre le sceau à l'évidence et
APOLOGÉTIQUE
)rce da raisonnement. Mais puisque je de parler des Romains , je ne refuserai mirer en lice avec ceux qui soutiennent »i à cause de leur zèle pour la religion s Romains se sont élevés à ce haut point ire, qu'ils sont les maîtres du monde; et i preuve sensible que leurs dieux sont vés, c*est que leurs plus religieux adorasoDl aussi les peuples les plus puissans. ilâ donc la récompense que les dieux ont fée aux Romains, j'entends Sterculus, lus, Larenlina ; car pour les dieux étran* il n'est pas croyable qu'ils aient préféré mains à leurs compatriotes, qu1ls aient onné à des peuples ennrmis la terre où : reçu le jour, où ils ont passé leur vie, où iont signalés et où reposent leurs cendres. s Cybèle chérit peut-être dans Rome le royen, les descendans de ses compatrio- Telle défendit autrefois contre les Grecs, voulu passer chez leurs vengeurs, qu'elle yait devoir mètre un jour sous le joug les lérans de la Phrygie. Aussi a-t-elle donné tre temps une preuve bien éclatante de sa Ce, lorsque l'empereur Marc-Aurèle ayant ilevé à la république, près de Syrmium , ies calendes d'avril, le vénérable chef des s faisait néanmoins des libations de son ■e sang le 9 des calendes du même mois, mait les prières ordinaires pour la sanié t empereur, alors au rang des morts. O seux courrier, 6 tardives dépêches qui ont thé Cybèle d'être plus tôt instruite de la de l'empereur ! En vérité , les chrétiens int bien d'une pareille divinité, piter a-t-il pu voir d'un œil indifférent le de Crète ébranlée jusque dans ses fon- >os par les faisceaux romains? A-t-il ainsi ê l'antre du mont Ida, et les danses des Mnies, et le parfum de sa nourrice? Son mu ne lui est-il pas plus cher que la cae? et n'est-ce pas à la terre qui couvrait endres qu'il devait accorder l'empire du de?
Junon aurait-elle souffert que Carthnge , cité chérie, qu'elle préférait à Samos le, fût renversée par la race d'Énée; celte où étaient son char et ses armes , et qu'elle ilionnait, qu'elle s'efforçait de fairerégner outes les nations , si les destins l'eussent
permis <?» Épouse et sœur infortunée de Jupiter, elle ne pouvait rien contre les destins: Jupiter lui-même leur est soumis K Les destins ont donc livré Carthage aux Romains malgré les vœux et les efforts de Junon; et cependant les Romains ne leur ont jamais rendu tant d'honneurs qu'à Larentina , celte infâme prostituée.
Il est constant que plusieurs de vos dieux ont régné. Or, si ce sont eux i présent qui distribuent les royaumes, de qui tenaient- ils les leurs? Quelles divinités Jupher et Saturne adoraient-ils? quelque Sterculus apparemment.
Mais Sterculus et ses compatriotes n'eurent des autels à Rome que longtemps après.
Quant A ceux de vos dieux qui n'ont pas régné, il est certain que de leur temps il y avait des rois qui ne leur rendaient point de culte puisque ces dieux ne l'étaient pas encore. Il y avait des princes longtemps avant vos dieux ; il faut donc chercher ailleurs les dispensateurs des couronnes.
Mais que c'est avec peu de fondement qu'on attribue aux dieux la grandeur de Rome, comme prix des honneurs qu'ils en ont reçus, puisque ces honneurs sont postérieurs à sa grandeur ! Car quoique Numa soit le premier auteur de vos superstitions, néanmoins vous n'aviez de son temps ni statues ni temples; la religion était frug.ile, les cérémonies pauvres; il n'y avait pas de Capitole rival de l'Olympe, mais des autels de gazon dressés à la hâte , des vases d'argiles, une fumée légère ; le dieu ne parais sait nulle part, l'art des Grecs et des Étrusques n'avait pas encore rempli Rome de figurer En un mot les Romains n'étaient pas religieux avant d'être grands ; ils ne sont donc pas grands parce qu'ils ont été religieux : et comment le seraient-ils, si l'irréligion a été la source de leur grandeur?
En effet, les royaumes et les empires, si je ne me trompe, s'établissent par les guerres, s'agrandissent par les victoires; mais les guerres et les victoires entraînent nécessairement la ruine des villes, l^s villes ne peuvent être rui-
« Hic ilUim arma
Hic curruK fuit: hoc re(;nuin dea 6eniibu« esse, 8i qua faui sinani , jam luin tendilque fèveique. (Vii-.G., jEneid.j liv. i, ▼. 16-18.)
* Fato sut Jupiter ipse.
^iff^ ^^ ^W 1^ dieux çn saufFpnK, Les nui* nille$ et |^ temples s'&roul^at à la fois, le $MÇ de$ prèir^ coule mêlé avec celui de leurs çwcitoyeDs; les noéoies maios eul^vem Tor sa- Çfi et Tor profane ; ainsi autaqt de trophées d^ Romains, autant de sacrilèges; autant de triomphes 9lir )es peuples , autant de triomphes sur les dieux ; autant de dépouilles ravies à Tepoemii autant de simulacres des dieux captîËi. ^i cçn dieui( consentent i recevoir les bom- W9S(^deieur« ennemis et de leur» vainqueurs ! Us dûnoept ua empire ^aos bornes ^ ceux dont ils ont k payer les outrages plutùt que les ado* rations!
Mais on outrage impunément , comme on adore vainement les dieux qui qe sentent rien. Eh ! comment pourrait-on faire honneur à la religion de la grandeur des domains, qui Tout ofiensée k mesure qu ils se soqt agrandis, ou mtoie qui ne se sont agrandis qq>n Toffen- §aQt I D'ailleurs, tous ces peuples vaincus, doni les royaumes ont été réduits en provinces de Tempire romain , n'avaienuils pas aussi leurs religions?
XX\X Voyea donc si le dispensateur des çovronqes qe serait pas cet $tre souverain de qui d^pendeqt Clément et la terre et eeux <|ui rtgqept sur la terre ; si ^lui qui était avant tes temps, qui a fait les temps et les siècles, n'a pas ifglé la durée des vicissitudes des empires; Ù les cités ne s'élèvent et ne s'ahaissent point au gré de celui qui dominait le genre humain , lorsqqll n'y avait pas encore de citée.
Pourqiioî chercher è vous trfNnper vous* ig^mes? Roaie sauvage cet plus aneienne que quelques-uns de vos dieux : die régnait avant
justifiés d*avmr offepsé «oi dieux • en prou qu'ils ne sont rien moins que dieux. Ai quand on nous presse d'aller leur aaeril nous nous en défendons toujours par lei mières de noire conscience, qui nous appi è qui se rapportent les hommages qu on i à ces simulacres et à ces hommes déifiée. I il y en a parmi vous qui nous traitent dHn ses, de perdre la vie par entêtement, en de la sauver en sacrifiant , sans changer | cela d opinion. Vous nous donnex là un conseil pour vous tromper : nous reconnais sans peine quel est celui qui vous Ta sugg et comment il essaie de tous les nM>]mM pi hies, tantôt de Tarlifiee, tantôt de la cma pour triompher de notre constance. Cesi esprit ange et démon, qui, devenu notre nemi par sa réprobation, et envieux des gi divines, s'insinue dans vos âmes, d^oft il i fait la guerre et vous inspire , sans que voi soupçonniez, ces jugemens iniques et ba res dont )e me suis plaint au commence! de cet apologie.
Car quoique les démons nous soient eeu cependant, comme de mécbana eselavee mêlent souvent Tinsolence à la crainte; ils ravis de nuire à eeux qu*ils craignent; la h est la fille de la crainte. Condamnés sans c ranee, leur unique consolation est de joui fhiit de leur méchanceté, tandis que leur plice est encore suspendu; mais ce n'est qa loin qu'ils osent nous attaquer. A notre prœhe, vaincus et supplians, ils rentrent sitôt dans leur eondiiioo. Ainsi, loesqoe i blables à des esclaves échappés des frrs, prisons ou des mines, ils s'élancent contre I
Ravoir donné cette enceinte immense au Gapi- j maîtres avec d'autant plus de ftirenr q
sentent linégalité de leurs forces, «bllfl combattre ces vils ennemb , nous leor réA avec une constance égale à leur achamem et nous n'en triomplions jamais plus glork ment que quand nous mourons pour la fW. XXVID. Mais forcer des hommes libr sacrifier, c'est une injustice trop criante.
^If^ Les Babyloniens régnaient avant vos pontlfiea, les Mèdes avant vos quhidécemvirs , les Égyptiens avant vos saliens , les Assyriens avant vos Nperques, les Amaiones avant vos vénales, El si c^éuient véritablemenl vos dieux qnî disposaaieqt dea royaumes, les contemp* leqf»dete«a lesdieux, Icajuift, n'eosaent ja-
mais régné. Voua avexoffnn des victimea à leur I une violence inooie. Eh! quoi de plus é
Dieu , des présens à son temple ; vous avez honoré de votre alliance la nation, que vous n'auriez jamaia «alûttg^f si elle n'eût commis un dernier attentat contre le Christ.
XXMI. Nous nous sommes suffisamment
sonnable que de vouloir contraindre un a homme à rendre à la Divinité des bomm que de lui-mêOM il est assez intéressé rendre? N'aurait-il pas droit de répondre: ne veux pas , moi , me rendre Jupiter pit>|