DU TÉMOIGNAGE DE L'AME
toqIoos, nous autres cbrétieus, bénir un de nos frères, et lui souhaiter toutes sortes de bonheur, notre discipline nous oblige à le faire au nom de notre Dieu ; mais toi , sans suivre aucune loi , tu prononces «Que Dieu te bénisse», aussi na- Uirellement qu'un chrétien doit le faire. Or la bénédiction est une parole; et quand tu invoques ainsi celle de Dieu , tu reconnais que toute sa puissance sur nous s'exerce par la parole, ou par le Verbe; en cela tu es d'accord avec nous. Il y en a qui sans nier Texistence de Dieu , lui refusent la hctiMé de discerner, déjuger et de vouloir; c'est en cela qu'ils diffèrent de nous, qui nous sommes empressés d'adopter notre doctrine par la crainte même de son jugement , que nous regardons comme un de ses attributs. Ils prétendent se faire une idée plus grande de Dieu, en le privant de la faculté de voir et de juger, et en disant qu'il ne peut pas être irrité. «Car si Dieu s'irritait, disent-ils , il serait passionné , c'est-à-dire passif, et par conséquent muable et corruptible. S'il est muable et corruptible, il pourra mourir, ce qui est absurde. » Mais ces mêmes philosophes sont assez inconséquens pour avouer que l'âme vient de Dieu ; et parla ils sont forcés d'admettre le témoignage de leur âme, qui réfute tous leurs raisonnemens ; car, si l'âme est divine, et qu'elle vienne de Dieu , assurément elle doit connaître celui qui lui a donné l'être; et si elle le connaît, elle le craint comme on doit craindre son père. En effet, n'est-ce pas le craindre que de désirer obtenir sa faveur et éloigner sa colère? Pourquoi la nature aurait-elle inspiré à l'âme la crainte d'un Dieu qui ne peut s'irriter? Que doit-on craindre si ce n'est la colère? d'où peut venir la colère si ce n'est du blâme? et le blâme ne suppose- 1- il pas le jugement, comme le jugement suppose la puissance? A qui appartient la puissance souveraine, si ce n'est à Dieu seul ? Voilà ce que te dit ton âme en tous temps, en tous lieux, sans que personne pense à l'en empêcher ni à en rire, a Dieu voit tout. Que Dieu vous garde ! Que Dieu vous le rende ! » Que Dieu juge entre nous.» Dis moi donc, âme qui n'es pas chrétienne, d'où te viennent toutes ces expressions? Note bien qu'elles t'échappent souvent, même quand tu viens de ceindre les bandelettes de Cérès, ou de revêtir le manteau écarlate de Saturne, ou la robe de
lin de la déesse Isis. Jusque dans les temples de tes dieux , aux pieds de ton Esculape , à genoux devant Junon l'aérienne , ou devant Minerve, que tu viens de coiffer d'un casque noir, ce ne sont point tous ces dieux dont tu implores la justice. Devant les tribunaux, tu en appelles à un autre juge , et dans tes temples tu invoques un autre Dieu. O puissance de la vérité ! qui, jusque dans la demeure des démons, arrache à leurs adorateurs insensés un témoignage en faveur de la doctrine chrétienne !
lU. Mais pourquoi admettons-nous l'existence des démons? Ce n'est pas assurément que nous soyons leurs partisans , nous qui seuls savons les chasser du corps des possédés. Certain disciple de Ghrysippe se moque de cette croyance; mais tes malédictions prouvent que tu y crois , et que tu les détestes. N'appelles-tu pas démon, un homme rempli de méchanceté, d'orgueil, d'impureté, ou de toutes ces souillures attribuées par nous aux démons, que nous regardons comme des êtres qui méritent toute notre haine? Quand tu nommes Satan, c'est avec horreur et mépris, comme les chrétiens qui l'appellent l'ange du mal, le trompeur par qui l'homme fut dès le commencement induit au péché , qui le fit condamner à la mort , lui et toute sa race, souillée en lui , car il n'a pu leur transmettre qu'une nature déchue. Tu vois bien que tu reconnais implicitement celui qui t'a perdue. Les chrétiens des différentes Églises le reconnaissent plus explicitement que toi ; mais enfin, tu le hais; or le haïr, c'est le reconnaître.
IV. J'en viens maintenant â ce qui te regarde plus particulièrement, puisqu'il va être question de ta propre destinée. Nous affirmons que ta dois survivre à ta dépouille mortelle, pour attendre le jour du jugement , et qu'alors tu seras punie ou récompensée éternellement , suivant tes œuvres. Pour jouir ou pour soufifrir , il faudra nécessairement que tu reprennes ton corps , tes sens et ta mémoire, car tu ne pourrais éprouver de jouissances ou de peines sans la sensibilité que tu dois à la chair; et tu ne peux être jugée sans le corps, qui fut le témoin et le complice de tes fautes. Cette croyance chrétienne est bien plus noble que celle de Pythagore, puisqu'elle ne te fait pas descendre ' dans le corps d*uue bête ; plus complète que
TERTULLIEN
celle de Platon, puisqu'elle te rend le corps qui est ton complément naturel; plus consolante que celle d'Épicure^ puisqu'elle tè défend contre Fanéantissement : et pourtant on la traite de vanité, de folie et de présomption. Nous n'en rougirons pas cependant , si tu portes témoignage en notre faveur. Voyons : quand tu parles d'un mort^ tu l'appelles malheureux. Ce n'est pas sans doute parce qu'il est privé de la vie, mais parce que tu le regardes comme jugé> et peut-être comme déjà puni ; car quelquefois aussi tu dis que les morts sont bienheureitk et bien tranquilles. Tu avoues donc alors que la vie est un ferdeau, et la mort un bienfait? Mais quand les appell^-tu heureux P c'est quand tù t'achemines vers un bûcher, en portant des gâteaux et d'autres friandiseè dont tu vas te gorger en leur honnetir ; ou bien quand tu reviens des funérailles ayant un peu trop bu. Pendant le festin mortuaire , on s'imagine voir encore les défunts se placer à table au milied des convives ; il semble qu'il serait malhonnête d'appeler malheureux ceux en Thonnèur desquels on dtne si bieil. Mais j'en appelle ft toi c quand tu es à jeun et que , loin des morts , tu dis ton avis sans contrainte, c'est alors que tu les appelles malheureux. Et pourquoi donc, s'ils ne sentent rien ? Et si tu les crois Réellement insensibles, pourquoi les maudis -tu quelquefois? pourquoi demandes- tn que la terre leur soit pesante, et qtte leurs os soient tourmentés dans les enfers? D'un autre c6té, quand tu leur veux du bien, tu les bénis, et tu désires que leurs cendres reposent en paix. S'il ne doit te rester aucun sentimëht , aucune sensation après la mort, pourquoi mentir ainsi oobtre ta propre nature^ pourquoi supposer ahx trépassés Ats plaisirs ou des peines? et enfin , pourquoi craindre la mort, apl*ès laquelle tu n'auras plus rien à craindre, ne pouvant plus rien éprouver? Je sais bien que tn ^eut me répondre que ^ si tu crains la mort , ee n'est pas qu'elle soit un mal en elle-même; tnais que tu la redoutes comme étant la cessation de la vie et de ses jouissances. Mais quand tu as dans la vte plus de dtMileurs et de chagrins que de plaisirs , la perte de ceUx-ci devrait être plus que compensée par la cessation de toutes tes misères. On ne doit point craindre un événement qui doit nous mettre à l'abri de toute
crainte. Si tu regrettes la vie parce que tu Tas trouvée bonne , tu ne dois pas craindre la mort puisque tu tie la crois pas mauvaise. Si tu la crains ^ c'est que tu la regardes comme un malheur. Il n'en serait point ainsi, ai tu ne prévoyais qu'un malheur te ikienace après cet événement. Nous ne parlerons pas ici d'une loi générale dé la nature , qui fait qu'aucun être de craint que ce qu'il lui est possible d'éviter, parce qu'au*^ cun sentiment ne doit être sans but. J'en viens maintenant à une autre coilsidératiiMi , celle dé l'espérance d'un bonheur futur. Presque tous les hommes ont lé désir de laisser un nom après eux. On n'en finirait pas si Ton voulait citer ici lesGurtius, les Régulus, et tous lés héros grecs et romains , qike la postérité a tant vantés pour avoir préféré unte gloire posthume à ube vii beureusci Qui de ndus ne tâche aujourd'hui de ie survivre à lui-même, les uns par leur gloire littéraire^ lies iiutrea par leur réputation de bonnes mœurs , d'autres enfin par l'orgueil de leurs somptueux mausolées? Gomment Tâme a'afivctionnerait^lle pour quelque chose quMIc se prépare avec tant de travail, tt dont elte semble vouloir jouir plus tard ^ si elle ne savait rien de son avenir ? mais peut-être est-bn assec disposé â admettre après la mort ume certaine faculté de sentir ; et ce n'est quie l'idée de ia résurrection qui choqbe, et que l'on r^rde comme un de nos pr^ugés. Eh bien I l'âme prédit même la résurrection, car bien souvent quand un homme vient deitiandef dèl nouvelles d'un ami qui est mort pendant sob absence, on répond ausâtôt : «11 est parti, 8 revietidra. »
V. Ces témoignages de l'âme sont d'autant plàs véridiques Iqu^iis sont plus simples ; leor simplicité les rend même vulgaires : orplos ils sont vulgaires, plus ils sont coibmuns; leur généra* lité prouve qu'ils sont naturels^ et par conséquent divins. Au Heu de nous accuser de fWvolité et de folie, que Ton pense plutAt âhmiùesK de la nature d'où dérive l'autorité de Tâme. U cro^rance que vous acborde^ à là maîtresse, vona ne pouvez la i^efoser â l'élève. La nature est la maîtresse , et l'âme est son élève; tout ce que l'une enseigne , tout ce que l'autre apprend , vient de Dieu , qui est le maître de la nature elle-mèmci C'est à toi, homme, d'interroger l'âme qui est en toi ; elle te dira ce qu'elle t