ÉCLAIRCISSEMENS SUR UN PASSAGE DE SAINT CYPRIEN
On connaittalt deux sortes de bilteu.
Les premiers étaient des déclarations écrites données par les chrétiens aux juges païens dans les temps de persécution. Les chrétiens timides, afin de s'épargner la honte aux yeux de leurs amis de sacrifier publiquement aux idoles, et se réserver un moyen de retour dans leur conurbation lorsque la persécution serait calmée, reconnaissaient par cette déclaration appelée libelle ou billet qu'ils avaient sacrifié aux idoles quoi(][u'ils ne Teussent pas fait en réalité, et beaucoup de magistrats, moins sévères que les lois, se prêtaient a cette soif te de transaction. Les chrétiens qui donnaient ces libelles ou billets étaient appelés libellatiques. Lorsque la persécution de Décius, mentionnée par saint Cypnen, eut fait place à des temps meilleurs pour l'Église chrétienne, ces libellatiques furent réconciliés et réadmis dans la communion, sans épreuve ni pénitence préliminaires , tandis que ceux qui avaient en réalité sacnfié aux idoles , ne pouvaient are réconciliés qu*après avoir accompli tout le temps de leur pénitence , ou au moment de la mort.
Les seconds billets étaient les déclarations données aux apostats par les martyrs et les confesseurs afin d'abréger le temps de leur pénitence. C'étaient en effet ce que turent plus tard les indulgences, et saint Cyprien %t plaint déjà qu*on en fit commerce. Les martyrs, fiers de leurs persécutions, s'arrojgeaient dans l'Église une sorte d'apostolat qui empiétait sur l'autorité régulière des évéques. Saint Cyprien se plaignit en différentes occasions des abus introduits par ces billets et chercha à les soummettre au contrôle épiscopal.
Voici divers passages de ses lettres dans lesquelles il parle de ces deux sortes de billets :
« La discipline de l'Église, dit-il aux martyrs et confesseurs qui avaient demandé qu'on réconciliât ceux qui étaient tombés , se peut aisément garder encore, sî vous vous montrez retenus par de saintes considérations à accorder les billets qu'on vous demande, discernant et réprimant ceux qui faisant acception des personnes, font ou des gratifications ou un infâme trafic de vos billets. Il est à propos que vous marquiez nommément ceux auxquels vous désirez qu'on donne la paix ; car j'apprends qu'il y en a dont les billets sont conçus ainsi : quun tel communie ainsi que les siens; ce qui est une chose qui n'a jamais été faite par les martyrs, ces sortes de demandes confuses et générales étant capables dans la suite de nous rendre odieux. Car cela s'étend bien loin lorsqu'on dit : lui et les siens, et on peut nous présenter vingt et trente personnes, ou même davanlage, qu'on assurera être parens, alliés, afh*anchis ou domestiques de celui qui a rtqa le billet : c'est pourquoi je vous prie de désigner en particulier dans vos billets ceux que vous voyez vous-même , que vous connaissez et que vous savez avoir déjà accompli une grande partie de leur pénitence, afin que les lettres que vous nous écrirez ne donnent point d'atteinte à la fiii et à la discipline. > (Lettre x.)
«Comme j'eus appris que ceux qui avaient souillé leurs mains et leurs bouches par des attouchemens sacrilèges *, ou blessé leur consaence par des billets exécrables donnés à leurs juges, assiégeaient de tous côtés les martyrs et gagnaient les confesseurs par faveur ou par împortunité, en sorte que, contre l'ordre de l'Évangile, on donnait tous les jours mille billets sans aucun discernement ni examen des personnes , j'écrivis aux martyrs et aux confesseurs pour les ramener autant que je pouvais à l'abservation des préceptes de N. S. » (Lettre iv.)
« Nous nous sommes formellement déclarés contre ceux qui ayant tan une profession publique d'infidélité par leurs billets criminels, s'imaginaient par là s'être sauv^ des filets un diable , au lieu qu'ils ne sont pas moins cou-
I En jetant de l'encens sur les autels des divinités païennes et en mangeant di-s viandes offtfrtes dans les cacriHcrs.
pables que s'ils avaient effectivement sacrifié aux idoles, puisqu'ils ont reconnu Tavoir fait. Nous avons aussi con« damné ceux qui ont ratifié leurs billets en les recevant, quoiqu'ils n'aient pas été présents lorsqu'on les a écrits,
f>uisque l'ordre qu'ils ont donné pour cela a tenu lieu de eur présence ; car celui qui a commandé un crime n'en est pas innocent, et c'est ravoir commis en quelque aorte que d'y avoir consenti. D'ailleurs toute la foi ctarétieone consistant à confener le nom de Jésus-Christ, celui qui use de supercherie pour ne pas le faire , le renie ; et celui qui veut paraître avoir obéi aux édita p«iblict contre l'Evangile, y a déjà obéi en cela même qu'il veut qu'on croie qu'il l'a hit, • (Lettre xxx.)
Lui-même intercède en foveur des ftiibles contre le zèle trop ardent de quelques-uns de ceux qui, ayant résisté à la persécution, ne voulaient pardonner aucune faiblesse. Les martyrs avaient l'habitude de se choisir un chef de martyrs qui affectait souvent une orgueilleuse domination sur le clergé lui-même forcé de la ménager. Après avoir réchauffé le zèle des tièdes, on avait aouveoC aussi à adoucir l'amère intolérance des enthousiastes ; Célerin écrivait à Lucius, l'un de ces martyrs :
«J'ai appris que vous avez été établi chef des naartyrs qui kont avec vous... Maintenant que tous voilà au-dessos de ceux avec qui vous êtes, vous ne vous servez de cette dignité que pour rendre votre confession plus éclatante. Je vous prie donc et je vousdemaude, par Nôtre-Seigneur Jésus-Christ, de parler aux autres martyrs vos confrères en faveur de nos tasun innocentes et candides^ et de conjurer ceux d'entre vous qui seront couronnés les premiers de leur remettre les péchés qu'elles ont commis: car pour Etéeuse, je l'ai toujours retenue, et Dieu nous est témoin qu'elle n'a fait que donner de Targent, pour se racheter de sacrifier aux idoles. Elle n'est ctonc montée que jusqu'au lieu qu'on appelle Trianfacia et die est descendue tout court. Ainsi je sais bien qu'elle n'a point sacrifié.» (Celeriu et Lucius; lettre xx, parmi celles de saint Cypnen.)
Saint Cyprien lui-même met une grande différence entre ceux qui ont réellement sacrifié et ceux qui n'ont fait que donner des billets :
« Ne croyez pas non plus , mon très-cher flrère, disait-il à Antonien , évêque d'Afrique, qu'il faille, comme le font quelques-uns, mettre au rang de ceux qui ont sacrifié aux idoles les libellatiques, puisqu'il faut même souvent faire différence entre ceux qui ont sacrifié ; car il nV a point de comparaison entre celui qui d'idwrd s'est offert volontairement pour immoler aux faux dieux, et celui qui après avoir combattu et résisté longtemps, s'est enfin laissé aller ; entre celui qui s'est prosiiiué à ces sacrifices abominables lui et tous les siens, et celui qui s'exposant au danger pour les autres, a misa couvert sa femme, ses enfans et toute sa maison ; entre celui qui a poussé ses hôtes et sei amis à aposiasier,et celui qui leur a épargné cette impiété et qui a même donné retraite chez lui à plusieurs de ses frères qui avaient été bannis pour la loi, ou s'en étaient enfuis , offrant à Dieu tant d'âmes saintes et vivantes , afin d'intercéder pour un seul malade et blessé. Puis donc qu'il y a beaucoup de différence entre ceux mêmes qui ont sacrifié, quelle inhumanité serait-ce de vouloir confondre avec eux ceux qui se sont seulement servis de billeu! Car ne peuvent-ils pas dire pour leur défense : « Il est vrai que j'avais lu et appris de mou évêque , qu'il ne faut point sacrifier aux idoles , et qu'un serviteur de Dieu ne les doit point adorer. C'est aussi afin de ne point faire ce qui était défendu que l'occasion d'un billet s'étant offerte, car je ne l'aurais point recherchée de moi-même, je me suis présenté devant le magistrat, uu ai donné ordre à un autre qui s'est présenté pour moi, de dire : que je ne pouvais aller aux autels du diable et que j'aimais mieux donner quelque chose pour m'en exempter (I^ire iij