‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienneChapitre 12 sur 110 · VERS L'AN 200 DE J.-C · texte numérisé non relu

VERS L'AN 200 DE J.-C

I. S'il ne voas est pas libre, soayerains ma- | gistrats de l'empire romain, qui rendez vos jugemens en public, et dans le lien le plus éoiinent de cette capitale; sll ne vous est pas libre, sous les yeux de la multitude, de (aire des informations exactes sur la cause des chrétiens; si la crainte on le respect humain vous portent à vous écarter, en cette seule occasion, des règles étroites de la justice ; si la haine du nom chrétien, comme il arriva dernièrement, trop disposée à recevoir les délations domestiques, Ferme les oreilles à toute défense judiciaire : que la vérité puisse du moins , par le canal secret de nos lettres , parvenir jusques à vous.

Elle ne demande point de grâce, parce que la persécution ne Tétonne point. Etrangère sur la terre, elle s'attend bien à y trouver des ennemis. Fille du ciel, c'est là qu'elle a son trône, ses espérances, son crédit et sa gloire. Elle ne souhaite qu'une chose ici , c'est de ne pas être condamnée , sans avoir été entendue. Qu'avezvous à craindre pour vos lois, en permettant à la vérité de se défendre dans le siège de leur empire ? Est-ce que leur puissance se montrerait avec plus d'éclat en condamnant la vérité sans l'entendre ? Mais outre la haine que vous attire une injustice si criante, vous faites soupçonner que vous ne refusez de Tentendrc que parce que vous savez que vous ne pourriez plus la condamner si vous l'aviez entendue.

Voilà notre premier grief, cette haine injuste Vour le nom chrétien.

Votre ignorance même , qui semblerait devoir l'excuser, est précisément ce qui prouve cette ipjuttice, et la rend encore plus criminelle. Quoi de plus injuste en effet que de haïr ce qu*on ne connaît pas, quand même ce qu'on ne connaît pas serait par hasard haïssable ! Sans doute ce n'est pas le hasard, mais la connaissance du crime qui peut fonder votre haine et ta rendre légitime. Sans cette connaissance, comment justifier votre haine ? Puis donc que vous haïssez parce que vous ne connaissez point, pourquoi ne vous arriverait-il pas de haïr ce qui ne mérite point d'être haï ?

De là nous concluons : et que vous ne nous connaissez pas tant que vous nous haïssez, et que vous nous haïssez injustement tant que vous ne nous connaissez pas. Votre ignorance est un témoin qui vous condamne en déposant pour vous.

Tous ceux qui nous haïssaient autrefois, faute de savoir ce que nous étions, cessent de nous haïr dès qu'ils le savent. Bientôt ils deviennent chrétiens; et vous conviendrez que c'est avec connaissance de cause. Ils commencent à détester ce qu'ils étaient, et à professer ce qu'ils détestaient. Leur nombre est à présent innombrable. Aussi se plaint-on amèrement que la ville est assiégée , que les campagnes , les Iles , les châteaux , sont remplis de chrétiens , que tout âge , tout sexe , toute condition, courent en foule s'enrôler parmi eux.

Et vous n'en concluez pas qu'il y a quelque bien cacb6 dans notre religion ? Vous ne voulez

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ni renoncer à d'injurieux soupçons, ni vous assurer par vous-mêmes de la vérité : dans cette occasion seule la curiosité est morte. Vous vous plaisez à ignorer ce que d'autres sont ravis de connaître, et vous prétendez les juger ! Vous méritez bien plus la censure d'Anacharsis que ceux qui jugeaient des musiciens sans Tètre eux-mêmes. Vous vous plaisez à ignorer, parce que c'est pour vous un parti pris de haïr. Vous préjugez donc que ce que vous ignorez est tel que , si vous le; saviez, vous ne pourriez plus le haïr. Cependant, en approfondissant la vérité, ou vous trouverez qu'il n'y a pas de motifs de haine , et en ce cas sans doute il faut cesser de haïr injustement ; ou vous en découvrirez de raisonnables, et alors, loin d'éteindre votre haine, vous la rendrez plus durable en la rendant légitime.

«Mais enfin, dites- vous, de ce qu'un grand nombre d'hommes embrassent le christianisme, il ne s'ensuit pas que c'est un bien. Que de gens embrassent tous les jours le vice ! Que de transfuges de la vertu!» Personne ne le nie. Mais cependant , parmi ceux même que le vice entraîne , il n'en est point qui osent le faire passer pour la vertu. La nature a puni le mal ou par la crainte ou par la honte. Les méchans cherchent à se cacher; tremblent, s'ils sont découverts ; nient, s'ils sont accusés ; ils n'avouent qu'à peine dans les tortures, ou même ils n'avouent point: condamnés enfin, ils se font e\ix-mêmes les plus vifs reproches ; ils se désespèrent ; ou , ne voulant pas se reconnaître pour les auteurs du mal qu'ils avouent, ils attribuent au destin, à leur étoile, et les emportemens et les égareinens de leurs passions.

A-t-on jamais rien vu de semblable parmi les chrétiens ? Jamais un chrétien ne rougit, ne se repcnt , si ce n'est de n'avoir pas toujours été chrétien. Si on le dénonce comme tel, il en fait gloire; si on l'accuse, il ne se défend pas; interrogé, il confesse hautement; condamné, il rend grâces. Quelle étrange sorte de mal, qui n'a aucun des caractères du mal, ni crainte, ni honte, ni détours, ni repentir, ni regret! Quel mal, dont le prétendu coupable se réjouit, dont l'accusation est l'objet de ses vœux, dont le châtiment fait son bonheur! Vous ne sauriez taxer de fanatisme ce que vous êtes convaincus d'ignorer.

IL Enfin, s'il est certain que nous sommes criminels et très-criminels, pourquoi donc ne sommes-nous pas traités comme les autres criminels? Aux mêmes crimes le même traitement n'est-il pas dû ? Les autres accusés peuvent se défendre, et par eux-mêmes, et parle ministère vénal des avocats. Us ont toute liberté de contester et de répliquer, parce que la loi défend de condamner personne sans l'avoir entendu. Les chrétiens sont les seuls à qui il n'est point permis de parler, pour prouver leur innocence, pour défendre la vérilé, pour empêcher un jugement inique. On n'attend qu'une chose pour les condamner ( elle est nécessaire à la haine publique ), c'est qu'ils confessent leur nom. Pour leur crime, on ne pense pas seulement à en informer. Au lieu que s'il s'agit de tout autre criminel , il ne suffit pas qti'il s'avoue homicide, sacrilège, incestueux, ennemi de l'État (voilà les qualifications dont on nous honore); vous interrogez encore , avant de juger, sur toutes les circonstances, la qualité du fait, le lieu, le temps, la manière, les témoins, les complices. Cependant il faudrait également arracher des chrétiens l'aveu des crimes qu'on leur impose; de combien d'enfans égorgés ils auraient goûté; combien d'incestes ils auraient commis à la faveur des ténèbres; quels cuisiniers, quels chiens auraient été complices. Quelle gloire en effet pour un magistrat de déterrer un chrétien qui aurait mangé de cent enfans !

Nous trouvons qu'on a même défendu d'informer contre les chrétiens. Pline le Jeune , gouverneur de Bithynie, après avoir condamné à mort quelques chrétiens, en avoir privé d'autres de leurs places, effrayé de leur multitude, consulta l'empereur Trajan sur ce qu'il avait à faire dans la suite. Il expose dans sa lettre, que tout ce qu'il a découvert des mystères des chrétiens, outre leur entêtement à ne pas sacrifier , se réduit à ceci : Qu'ils s'assemblent avant le jour pour chanter les louanges de Christ, leur dieu, et pour entretenir parmi eux une exacte discipline ; qu'ils défendent l'homicide, l'adultère, la fraude, la trahison, et généralement tous les crimes. Trajan répondit, qu'il ne fallait pas les rechercher, mais les punir quand ils seraient dénoncés. Étrange et insoutenable arrêt ! ïrajan défend de recher-

cher les chrétiens, parce qalls sont innocens, cl il ordonne de les punir comme coupables. Il épargne et il sévit. Il dissimule et il condamne. Pourquoi vous contredire si grossièrement ? Si vous condamnez les chrétiens , pourquoi ne pas les rechercher ? Et si vous ne les recherchez point , pourquoi ne pas les absoudre ? Il y a dans toutes les provinces des détachemens de soldats pour donner la chasse aux voleurs. Contre les criminels de lèse-majesté, contre les ennemis de TËtat, tout homme est soldat; et la recherche doit s'étendre à tous les complices, à tous les confidens. Les chrétiens sont les seuls qu'il n'est pas permis de rechercher, et qu'il est eu même temps permis de dénoncer; comme si la recherche pouvait produire autre chose que la dénonciation. Vous condamnez un chrétien dénoncé , et vous défendez de le rechercher. Il est donc punissable , non parce qu'il est coupable, mais parce qu'il a été découvert. Vous violez toutes les formes dans le jugement des chrétiens. Vous mettez les autres à la question , pour les faire avouer, et les chrétiens, pour les faire nier. Assurément si le nom de chrétien était un crime, nous le nierions, et vous emploieriez les tourmens pour nous forcer à l'avouer.

Ne dites pas qu'il serait inutile de tirer des chrétiens Taveu de leurs crimes , parce que le nom de chrétien emporte et prouve tous ces crimes; car vous-mêmes, quand un homicide avoue son crime, vous le forcez encore à en déclarer les* circonstances, quoique vous n'ignoriez pas ce que c'est qu'un homicide. Votre injustice est encore plus criante, dès que vous avez une pareille idée des chrétiens, de les obhger par la violence des tourmens à nier qu'ils soient chrétiens, pour leur faire nier avec leur nom tous les crimes que selon vous ce nom fait présumer.

Serait-ce que vous ne voudriez pas voir périr des hommes que vous regardez comme des scélérats ? Vous dites à ce chrétien homicide et sacrilège : «Niez. » Persiste- t-il à confesser qu'il est chrétien , vous le faites déchirer. Si vous en usez d'une façon tout opposée à l'égard des criminels , vous nous jugez donc innocens , et par cette raison vous ne voulez pas que nous persistions dans une déclaration que vous vous croyez obligés de condamner quoique injuste-

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ment. Un homme crie : «t Je suis chrétien ! » 1* dit ce qu'il est , et vous voulez entendre ce qu'il n'est pas. Assis sur vos tribunaux pour tirer la vérité de la bouche des accusés , nous sommes les seuls que vous voulez forcer au mensonge. Vous demandez si je suis chrétien. Je réponds que je le suis, et vous me faites tourmenter. C'est donc pour me corrompre. J'avoue, et vous ordonnez la question. Que feriez- vous donc si je niais ? Vous ne croyez pas facilement les autres quand ils nient ; pour nous , vous nous croyez aussitôt.

Un tel renversement de Tordre doit vous faire craindre qu'il n'y ait quelque force secrète qui vous fasse agir contre toutes les formes, contre la nature même des jugemens, contre les lois. Car, si je ne me trompe, les lois ordonnent de découvrir les coupables , et non point de les cacher; de les condamner quand ils ont avoué , et non point de les absoudre. Cest ce que portent expressément les décrets du sénat et les édits des empereurs.

Le pouvoir dont vous êtes dépositaires n'est point tyrannique. Il est réglé par les lois. Il n'appartient qu'aux tyrans d'employer les tortures comme peines. La loi ne les accorde chez vous que pour découvrir la vérité. Servez-vousen donc, si vous voulez, mais jusqu'à la confession seulement. Quand la confession les a pré-

venues, elles deviennent inutiles. Il ne reste qu'à prononcer, à faire subir au coupable la peine qu'il a méritée , et non point à l'y soustraire.

Et quel est le juge qui pense à absoudre un coupable? 11 sait que cela ne lui est pas permis. Aussi n'entreprend-il pas de le forcer à nier pour le trouver innocent. Et un chrétien, coupable selon vous de tous les crimes , ennemi des dieux, des empereurs, des lois, des mœurs, de toute la nature, vous le forcez à nier pour pou^ voir l'absoudre ! C'est une manifeste prévarication. Vous voulez qu'il nie ce qui fait son crime, pour le déclarer innocent malgré lui , malgré ce qui s'est passé.

Quel étrange aveuglement de ne pas voir qu'il faut en croire plutôt un chrétien, lorsqu'il avoue de lui-même ce qu'il est, que lorsque la violence des tourmens le contraint à le nier ! Pouvez -vous compter sur un désaveu arraché de la sorte; et n'avez- vous pas lieu de

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craindre que ce chrétieOf après avoir été renvoyé absous , ne se moque de vous, et ne redevienne chrétien comme auparavant P

Puis donc que vous en usez à notre égard tout autrement qu'avec les autres coupables ; que vous n'exigez de nous qu'une chose, à savoir, que nous renoncions au nom de chrétien (nous y renonçons , quand nous nous permettons ce qui est défendu aux chrétiens); vous voyez clairement qu'on ne nous charge d'aucun crime ; qu'on n'a à nous imputer que notre nom. La rivalité de religion le poursuit avec acharnement. Elle commence par vous empêcher d'approfondir ce que vous êtes certains d'ignorer. C'est pourquoi vous croyez sur notre compte ce qui n'a jamais été prouvé ; et vous ne voulez pas faire de recherches, de peur de trouver des preuves du contraire. Vous aimez à conserver vos préjugés , pour pouvoir, sur notre seule confession, condamner un nom odieux. C'est pour cela qu'on nous met à la torture, si nous confessons; qu'on nous condamne au supplice , si nous persévérons ; qu'on nous absout , si nous nions ; parce qu'on ne fait la guerre qu'à notre nom.

Enfin , pourquoi dans vos arrêts de mort ne nous condamnez-vous que comme chrétiens, et non pas comme homicides, comme incestueux, comme coupables en un mot de tous les crimes que vous nous imputez ? Nous sommes les seuls dont vous n'osiez en nous condamnant nommer les crimes, car vous en rougiriez. Mais si le nom chrétien n'est celui d'aucun crime, n'est-ce pas le comble de la déraison et de la fureur qu'il suffise cependant pour nous rendre criminels ?

111. Que dis-je ! La haine du nom chrétien est si aveugle dans la plupart, que même en louant un chrétien, ils lui font un crime de son nom. « C'est un homme vertueux, dit-on, que Caius Seius, mais il est chrétien. » — «Il est fort étonnant, dit un autre, qu'un homme aussi sage que Liicius se soit tout d'un coup fait chrétien. •

Personne ne remarque que Gains n'est vertueux, ni Lucius un sage, que parce qu'ils sont chrétiens, ou qu'ils ne sont devenus chrétiens, que parce qu'ils étaient sages et vertueux. Nos ennemis louent ce qu'ils connaissent, blâment ce qu'ils ne connaissent pas, et corrom-

pent ce qu'ils savent par ce qu'ils ignorent. An lieu de juger de ce qu'ils ne connaissent point par ce qu'ils connaissent, ils condamnent ce qu'ils connaissent par ce qu'ils ne connaissent pas.

D'autres, croyant décrire les chrétiens, qu'ils connaissaient avant leur conversion pour des gens perdus de réputation, font leur éloge, tant la passion les aveugle. Quoi ! dit-on , celte femme qui était si libre, si galante , ce jeune homme autrefois si débauché, les voilà chrétiens ! On fait honneur au nom chrétien de leur changement.

Quelques-uns, pour satisfaire leur haine, sacrifient leurs propres intérêts. Un mari, quoique forcé de n'être plus jaloux , répudie une femme devenue chaste en devenant chrétienne. De même, un père déshérite un fils soumis dont il tolérait auparavant les désordres. Un maître chasse un esclave fidèle, qu'il avait traité jusque-là avec douceur. Tout homme qui se corrige en devenant chrétien se rend par-là même odieux; tant la haine du nom chrétien l'emporte sur tout le bien dont il est le principe ! Mais quel crime peut-on reprocher à un nom , si ce n'est peut-être de choquer l'oreille par quelque son barbare, de présenter à l'esprit des idées sinistres, des images impures.^ Rien de tout cela dans le mot christianusy tiré d'un mot grec qui signifie onction *. Il signifie douceur^ lorsquUl est prononcé peu correctement chrestianusAl est donc vrai qu'on hait un nom innocent dans des hommes irréprochables.

C'est la secte, dit-on , qu'on hait dans le nom de son auteur. Mais qu'y a-t-il de nouveau que les disciples prennent le nom de leur maître ? D'où vient le nom des platoniciens, des épicuriens, des pythagoriciens ? Les stoïciens et les académiciens ont emprunté le leur du lieu de leurs assemblées; les médecins, d'Ërasistratc ; les grammairiens, d'Aristarque; les cuisiniers, d'Apicius. S'est-on avisé de leur en faire un crime? Sans doute si on prouve qu'une secte est mauvaise, que l'auteur est un séducteur, on prouvera que le nom est mauvais, mais à cause de la secte et de l'auteur. C'est pour cela qu'avant de prendre en aversion le nom de chrétien, il fallait s'attacher à connaître la secte par

' Xptfécy sfonffieoint, et x^fm^if doux,a(n*éable, utUe

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Tauleur, ou Tauteur par la MCte. Mais k\ , aaoa iaformadoQ , sans éclaircittement ni sur la secte ni sur Tauteur, on accuse, on persécute le nom du chrétien ; on condamne la religion des chrétiens et son auteur, sans les connaître, sur leur nom seul.

IV. Après ces observations préliminaires, qui D*ont paru indispensables pour combattre le /)lus injuste pr^ugé contre le nom chrétien, j'entreprends de prouver directement notre in* nocencc, non-seulement en nous justifiant de ce qu'on nous impute, mais en confondant nos calomniateurs, en montrant qu'ils fout en public les mêmes choses qu'il nous accusent de faire en secret, et pour lesquelles ils nous regardent comme les plus méprisables, les plus insensés , les plus punissables et les plus corrompus des hommes. Souillés de crimes euxmêmes , qu'ils rougissent , je pourrais dire d'accuser les hommes les plus vertueux, du moins d*accuser ceux qu'ils prétendent leur ressembler. Mais en vain la vérité aura-t-elle répondu à tout par ma bouche; vous nous opposez l'autorité suprême de vos lois , après lesquelles, dites-vous, il n'est pas permis d'examiner, et que vous êtes obligés de préférer à la vérité. Commençons donc par discuter ce qui regarde ces lois dont vous êtes les ministres.

liorsque après avoir prononcé durement : « Il ne vous est pas permis d'être chrétien , • vous vous montrez inflexible, vous annoncez du haut de votre forteresse la violence et la tyrannie , si vous prétendez que cela ne nous est pas permis, parce que telle est votre volonté, et non parce qu'en effet cela ne doit pas l'être; si c'est par la raison que cela ne doit pas être permis, sans doute le mal seul ne peut l'être, et tout ce qui est bien, par-là même est permis. Si donc je réussis à prouver que la religion que votre loi défend est un bien , j'aurai prouvé que cette loi n'a pu la défendre , comme elle aurait droit de le faire si c'était un mal. Si votre loi s'est trompée, c'est qu'elle est l'ouvrage d'un homme, et qu'elle ne tire pas son origine du ciel. Qu'y a-t-il de surprenant qu'un législateur se soit trompé, et qu'il se soit réformé luimême? Lycurgue fut si affligé des changemens que les Lacédémoniens firent à ses lois , qu'il se condamna à mourir de faim dans le lieu de sa retraite. Vous-mêmes , à la faveur du flambeau

de rexpérienoe, qui a dissipé les ténèbres dt l'antiquité, n'éclairc'issez-vous pas tous les jours, par des rescriu et par des édiu, l'immense et confuse forêt de vos lois ? L'empereur Sévère, tout ennemi qu'il est des innovations , n'a-t-il pas dernièrement abrogé une loi peu réfléchie, quoique vénérable par son antiquité, la loi Papia , qui ordonnait d'avoir des enfans avant le temps fixé par la loi Julia pour le mariage? La loi barbare qui permettait au créancier de mettre en pièces un débiteur insolvable , a été abolie par les suffrages unanimes du peuple romain : la peine de mort a été commuée en une peine infamante. Au lieu de répandre le sang, on a voulu qu'il servit à tracer sur le front la honte du banqueroutier, que la loi punit par la confiscation de ses biens.

Quelle réforme ne vous reste-t-il pas à faire dans vos lois , s'il est vrai que ce n'est ni leur ancienneté ni la dignité de leurs auteurs, mais leur équité seule qui les rend respectables I Mais dès qu'elles sont iiy ustes , on a droit de les condamner ces mêmes lois qui nous condamnent. Je dis injustes : je devrais dire insensées si elles punissent le nom seul de chrétien. Si ce sont les actions qu'elles punissent, pourquoi donc nous punissent-elles sur la seule confession de notre nom , tandis que tous les autres, elles ne les punissent que sur la preuve du crime ? Je suis incestueux , pourquoi n'informc»l-on pas contre moi? Infanticide, que ne me met-on à la question ? Coupable envers les dieux , envers les empereurs, pourquoi ne pas entendre ma justification? Il n'y a point de loi qui défende d'examiner les preuves du crime qu'elle condamne. H n'y a point de juge en droit de punir, s'il ne sait que le crime a été commis. 11 n'y a point de citoyen qui puisse observer la loi, s'il ne sait ce qu'elle punit.

Ce n'est pas assez que la loi se rende, pour ainsi dire, à elle-même témoignage de son équité. Il faut qu'elle la fasse connaître à ceux dont elle exige l'obéissance. Elle devient suspecte quand elle ne veut pas qu'on l'examine. Elle est tyrannique quand elle commande une obéissance aveugle.

Pour remonter à l'origine des lois qui nous concernent, il y avait un ancien décret qui dé« fendait aux empereurs de consacrer aucun dieu sans l'approbation du sénat. M. ilunilius sait ce

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qui arriva \ ce siûet \ son dieu Alburnas. Il n'est pas indifférent pour notre cause de remarquer que c'est le caprice de Thomme qui décide de la divinité. Si le dieu ne platt pas à rtiomme, il ne sera point dieu. C'est au dieu à rechercher la faveur de Thomme. Tibère, sous le règne de qui le nom chrétien commença à être connu dans le monde, rendit compte au sénat des preuves de la divinité de Jésus-Christ, qu'il avait reçues de Palestine, et les appuya de son suffrage. Le sénat les rejeta, parce qu'elles n'avaient pas été soumises à son examen. Mais l'empereur persista dans son sentiment, et menaça des plus grands chàtimens les accusateurs des chrétiens.

Consultez vos annales , vous verrez que Néron est le premier qui a tiré le glaive contre la secte des chrétiens. Nous faisons gloire de le nommer pour l'auteur de notre condamnation. On ne saurait douter que ce que Néron a condamné ne soit un grand bien. Domitien, qui avait hérité d'une partie de la cruauté de Néron, avait commencé aussi à persécuter les chrétiens. Mais comme il n'avait pas dépouillé tout sentiment d'humanité, il s'arrêta bientôt, et rappela même ceux qu'il avait exilés.

Voilà quels ont été nos persécuteurs, des hommes injustes, impies, infâmes : vous-mêmes vous les condamnez, et vous réhabilitez ceux qu'ils ont condamnés. De tous les princes qui ont connu et respecté le droit divin et le droit humain, nommez-en un seul qui ait persécuté les chrétiens. Nous pouvons en nommer un qui s'est déclaré leur protecteur, c'est le sage Marc-Aurèle. Qu'on lise la lettre où il atteste que la soif cruelle qui désolait son armée en Germanie fut apaisée par la pluie que le ciel accorda aux prières des soldats chrétiens. S'il ne révoqua pas expressément les édits contre les chrétiens, du moins les rendit-il sans efFet, en portant des lois encore plus rigoureuses contre leurs accusateurs.

Quelles sont donc ces lois contre les chrétiens qui ne sont exécutées que par des princes impies, ii^ustes, infâmes, cruels, insensés; queTrajan a éludées en partie en défendant de rechercher les chrétiens; que n'ont jamais autorisées ni Adrien, si amateur de toute curiosité, ni Vespasien le destructeur des Juifis , ni Antonin, ni Yerus ? Cependant c'était à des princes

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vertueux à exterminer une secte de scélérats , et non pas à d'autres scélérats.

YI. Que ces grands zélateurs des lois et des usages de leurs pères me disent maintenant , s'ils les ont respectés tous, s'ils les ont toujours observés scrupuleusement, s'ils n'ont pas entièrement oublié et comme aboli les règlemens les plus sages et les plus nécessaires pour la pureté des mœurs. Que sont devenues ces lois somptuaires , ces lois si sévères contre l'ambition , qui fixaient à une somme modique la dépense d'un repas, qui défendaient d'f servir plus d'une volaille , encore n'était-il pas permis de l'engraisser, qui chassaient du sénat un patricien possesseur de dix livres d'argent, comme convaincu par là d'une ambition démesurée, qui faisaient raser les théâtres à peine élevés, comme n'étant propres qu'à corrompre les mœurs, qui ne souffraient pas qu'on usurpât impunément les marques des dignités et de la noblesse P

Je vois à présent donner des repas nommés centenaires, parce qu'ils coûtent cent mille sesterces. Je vois l'argent des mines converti en vaisselle, je ne dis pas pour l'usage des sénateurs, mais des affranchis, des esclaves qui à peine ont rompu leurs fers. Je vois qu'on multiplie les théâtres, qu'on les met à couvert des injures de l'air. Et sans doute c'est pour garantir du froid ces voluptueux et délicats spectateurs que les Lacédémoniens inventèrent leurs manteaux.

Je vois les dames romaines parées comme les courtisanes, et confondues avec elles. Ces anciennes coutumes, si favorables à la conservation de la modestie et de la tempérance , sont abolies. Autrefois les femmes ne portaient point d'or, à l'exception de l'anneau nuptial que leurs maris leur avaient mis au doigt. L'usage du vin leur était si rigoureusement interdit, qu'on fit mourir de faim une femme pour avoir ouvert un cellier ; et sous Romulus , Mécénius tua impunément sa femme, qui n'avait fait que goûter du vin. Les femmes étaient obligées d'embrasser leurs proches parens , pour qu'on pût s'assurer si elles avaient observé cette défense. Qu'est devenue cette antique félicité du mariage, fondée sur les mœurs qui en cimentèrent tellement l'harmonie , que pendant près de six cents ans, il n'y eut pas un seul exemple de di-

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vorce P Aqoardliiii tout le corpi tfone ftmme plie sous le poids de Tor. La passion des femmes pour le vin ne leur permet plus de recevoir d'embrassemens. Le divorce est comme le fruit et le vcra du mariage.

Vous avez même aboli les sages ordonnances de vos ancêtres sur le culte des dieux. Les consuls, conformément au décret du sénat, avaient chassé Baccbus et ses mystères non-seulement de Rome , mais de toute Tltalie. Les coùsuls Pison et Gabinius, qui cependant n'étaient pas chrétiens , avaient interdit rentrée duCapîtole, c'est-à-dire du palais des dieux, à Sérapis, à Isis, àHarpocrateetàcelui qu*on représente avec une tète de chien ; ils avaient renversé leurs autels , et arrêté le cours de ces vaines et infâmes superstitions. Vous avez rétabli ces divinités dans tout leur éclat. Où est la religion, où est le respect dû à vos pères? Vous dégénérez en tout des exemples qu'ils vous ont laissés, par votre habillement, vos goûts, votre luxe, vos sentimens, votre langage. Vous louez sans cesse Tantiquité , et rien de plus nouveau que la manière dont vous vivez. Vous vous éloignez de plus en plus des sages institutions de vos pères, pour ne les imiter que dans leurs égaremens. Je pourrai même vous montrer dans la suite que, semblables en ce point aux chrétiens, à qui cependant vous en faites un crime capital, vous négligez, vous méprisez, vous détruisez le culte de vos propres divinités, quoique vous vous piquiez d'avoir hérité du zèle religieux et aveugle de vos pères, quoique vous ayez comme naturalisé parmi vous Sérapis , dont vous avez relevé les autels, Bacchus dont la fureur célèbre les orgies. Mais je vais répondreauxaccusations de crimes secrets, pour passer ensuite aux autres.

VII. On dit que dans nos mystères nous égorgeons un enfant , que nous le mangeons , et qu'après cet horrible repas nous nous livrons à des plaisirs incestueux , lorsque des chiens complices de ces infamiesontrenversé les flambeaux, et qu'en nous délivrant de la lumière, ils nous ont affranchis de la honte. On le dit toujours; mais depuis si longtemps qu'on le dit , vous n'avez pas pensé à informer de ces crimes. Si vous les croyez, informez-en donc ; ou si vous ne le faites pas, ne les croyez donc point. Votre négligence à cet égard prouve assez qu'il n'y a rien de réel dans ce que vous n'osez éclaircir.

Aussi donnez-vous au bourreau des chrétiens une commission bien étrange. Vous ordonnez de les tourmenter pour les forcer non pas à avouer ce qu'ils font , mais à nier ce qu'ils sont.

La religion des chrétiens a commencé sous Tibère. La vérité s'est fait haïr dès qu'elle s'est fiaiit connaître. Autant d'étrangers, autant d*ennemis : les 3vàh par jalousie, les soldats par l'avidité du pillage , nos serviteurs par la malignité naturelle de leur état. Tous les jours on nous assiège, tous les jours on nous trahit. Très-souvent on vient nous faire violence dans nos assemblées. Quelqu'un a-tril jamais entendu les cris de cet enfant que nous immolons ? Nommez-moi le dénonciateur qui a fait voir au juge nos lèvres teintes de sang, comme celles des Gyclopes et des Sirènes. Vos femmes chrétiennes vous ont-elles donné lieu de soupçonner les infamies que vous nous imputez ? Mais si quelqu'un avait été témoin de ces abominations, les aurait-il cachées ; se serait-il laissé corrompre par les mêmes hommes qu'il traînait devant les tribunaux?

Si , comme vous le dites , nous nous cachons toujours, comment donc ce que nous faisons a-t-il été découvert? Par les coupables mêmes? Gela ne peut être. Le secret est ordonné dans tous les mystères. Il est inviolable dans ceux d'Êleusib et de Samothrace : il le sera à plus forte raison dans les nôtres , qui ne peuvent être révélés sans attirer aussitôt la vengeance des hommes , tandis que celle du ciel est suspendue. Si les chrétiens ne se sont pas trahis eux-mêmes, ils ont donc été trahis par des étrangers? Mais d'où les étrangers ont-ils pu avoir connaissance de nos mystères , puisque toutes les initiations même des hommes pieux écartent les profanes ? Les impies seraient-ils les seuls qui ne craignissent rien ?

Il ne reste donc que la renommée qui puisse nous accuser. Mais la nature de la renommée est connue de tout le monde. Votre poète l'appelle aie plus rapide de tous les maux^» Pourquoi l'appelle-t-il un mal, sinon parce qu'elle est presque toujours menteuse ? Elle Test même lorsqu'elle annonce la vérité; parce qu'elle l'altère toujours, soit en diminuant, soit en exagérant. Que dis-je ? La renommée ne vit

^ Fama malum , quae non aliud velocius ullum.

ViRCii£, jEneid.t iv, t. 171.

TERTU

que de mensonges. Elle n'existe que lorsqu'elle ne prouve rien : dès qu'elle a prouvé, elle cesse d'être, sa fonction est remplie. Elle nous a transmis le Fait qu'elle annonçait : dès lors on le sait sûrement et on renonce simplement. On ne dit plus : « Le bruit court que telle chose est arrîvce à Rome, qu'un tel a tiré au sort legouverncmcni lie celle province; «mais, «il a tiré au sort celte province,cela est arrivé à Rome. «Larenomnic'e, dont le nom seul marque l'incertitude, ne saurait avoir lieu où est la certitude. Qui donc pourra en croire la renommée? Ce ne sera pas le sage, qui ne croit jamais ce qui est incertain. Quelque rapide et brillant que puisse être le cours de la renommée, quelque fondement même qu'elle paraisse avoir, il est clair qu'un seul homme lui donna la naissance, et que de là elle passe par les bouches et par les oreilles de la multitude, comme par autant de canaux. Mais Tobscurité et le vice de son origine sont tellement couverts par l'éclat qui l'environne, que personne ne s'avise de penser que la source pourrait bien en être infectée par le mensonge; ce qui arrive pourtant, tantôt par jalousie, tantôt par des soupçons téméraires, tantôt par ce penchant naturel d'une partie des hommes pour le mensonge. Heureusement,

l\ n'en rien â la fin que le temps ne découvre :

cela est passé en proverbe parmi vous. La nature a voulu que rien ne pût être longtemps caché, pas même ce quia échappé à la renommée.

Ce n'est donc pas sans raison que depuis tant de temps la renommée seule a connaissance de nos crimes. Oui, voilà le seul accusateur que vous produisez contre nous, et qui jusqu'ici n'a pu rien prouver de ce qu'il publie partout et avec tant d'assurance.

VIII. J'en appelle à la nature contre ceux qui jugent de tels bruits dignes de créance. Je suppose que nous proposions en effet la vie éternelle comme la récompense de ces crimes. Croyez pour quelques momens ce dogme incroyable. Mais je vous le demande,^quand même vous seriez parvenus à le croire, voudriez- vous acheter si cher la récompense? Oui, venez plonger le fer dans le sein d'un enfant , qui n'a pu faire mal à personne, qui n'a pu se rendre coupable d'aucun crime, et que vous regardez comme votre enfant commun. Ou si ce barbare

LLIEN.

miniitère oo itttre, fenei ink

mourir votre sequoiaoïe, presque avant ifaToir vécu. Soyez attentifs au moment où s*écbappera l'àme qui vient de l'animer. Recevez ce sang qui commence à couler, trempez-^y votre pain, rassasiez-vous. Remarquez pendant le repas, remarquez avec soin où est votre mère , où est votre sœur, afin qu'il n'y ait point de méprise, dès que les flambeaux seront éteinta; car ce serait un crime de manquer à commettre un inceste. Initiés de la sorte aux mystères , vous êtes sûrs de l'immortalité. Répondez-moi de grâce, voudriez-vous de l'immortalité à ce prix ? Non sans doute. Aussi ne sauriez-vous croire qu'elle soit à ce prix. Mais quand vous le croiriez , vous n'en voudriez point ; et quand voas le voudriez, vous ne le pourriez point. CkMnment donc d'autres le pourraient-ils, si vous ne le pouvez pas ? Et si d'autres le peuvent , comment ne le pourriez-vous pas ? Son mesnous d'une autre nature que vous? Nous croyezvous des monstres ? La nature nous aurait-elle formés singulièrement pour l'inceste et pour les repas de chair humaine ? Si vous croyez ces horreurs d'un homme, vous pouvez les com-> mettre : vous êtes hommes comme les chrétiens. Si vous ne pouvez les commettre, vous ne devez pas les croire : les chrétiens sont hommes comme vous.

a Mais on trompe, on surprend les nouveaux chrétiens.» Comme s'ils pouvaient ignorer les bruits qui courent à ce sujet ; comme s'ils n'avaient pas le plus grand intérêt A les approfondir, à s'assurer de la vérité. D'ailleurs Tusage est que tous ceux qui demandent à être initiés vont trouver l'hiérophante , pour savoir de lui les préparatifs qu'ils ont à faire. R leur dira donc : «Il faut avoir un enfant qui ne sache pas ce que c'est que la mort, qui rie à la vue du couteau. Il faut du pain pour tremper dans le sang, des flambeaux et des chiens, pour renverser les flambeaux. Avant tout , il est nécessaire que vous veniez avec votre mère et avec votre sœur. » Mais si elles ne voulaient pas venir, ou même si le postulant n'en avait point, s'il était seul de sa famille ? On ne serait donc pas reçu chrétien, si on n'avait ni mère ni sœur?

Mais quand même les nouveaux chrétiens n'auraient été prévenus de rien , du moins ils savent tout dans la suite. Ils le souffrent et ne

APOLOGÉTIQUE

se plaignent pas ! Graindraient-ib iilft punis P Ils sont sûrs, en nous accosant, de troover des défenseurs. Après toot, ils préféreraient la mort à une vie souillée de crimes. Je yenx que la crainte leur ferme la bouche. Pourquoi s'obstinent-ils â rester dans cette secte? Des en{];agemens qu'on n'e6t pas pris, si on tes eût connus, on les rompt aussitôt qu'on les connaît.

IX. Pour donner une nouvelle force à noire justification, je vais prouver que vous vous permettez, et en secret et en public, les mêmes crimes dont vous nous accusez sans fondement; et c'est peut-être pour cela que vous nous en croyez capables. En Afrique on immolait publiquement dos enfans ù Saturne , jusqu'au proconsulat de Tibère, qui fit attacher les prêtres de Saturne aux arbres mêmes du temple qui couvraient ces affreux sacrifices, comme à autant de croix votives. Je prends à témoin les soldats de mon pays, qui exécutèrent les ordres du proconsul. Cependant ces détestables sacrifices continuent encore en secret. Ainsi les chrétiens ne sont pas les seuls qui vous bravent. Aucun crime ne se déracine , et surtout un dieu ne peut changer. Saturne qui n'a pas épargné ses propres enfans , aurait-il épargné des étrangers , que leurs pères et leurs mères venaient d'eux-mêmes lui offrir, et qu'ils cares- .saient au moment où on les immolait, pour les empêcher de pleurer ? Vous voyez combien le parricide enchérit sur Thomicide.

Pour les Gaulois ils sacrifiaient des hommes à Mercure. Vos théâtres retentissent des cruautés de la Tauride. Mais dans cette ville religieuse des pieux dcscendans d'Ënéc , n'adoret-on pas un Jupiter, que dans ses jeux même on arrose de sang humain ? «C'est du sang de criminels, dites- vous ! b Eu sont-ils moins des hommes? N'est-il pas encore plus hontjnux de répandre en l'honneur des dieux le sang des méchans? Que ce Jupiter doit vous paraître chrétien ! Il ne dégénère pas de son père, du moins pour la cruauté.

Mais puisqull importe peu qu'on immole ses enfans pour honorer les dieux, ou par quelque autre motif, je vais à présent parler au peuple.

Combien je vois ici de gens altérés de notre sang! Combien même de vos magistrats les plus intègres pour vous, les plus rigoureux contre nous, je pourrais confondre par des re-

proches trop fondés d'avoir eoi- mêmes 6té la vie à leurs enfans aussitôt après leur naissance I Vous ajoutez encore i la cruauté par le genre de mort. Vous les noyez , vous les faites mourir de fiiim et de froid, vous les exposez aux chiens : ce serait une mort trop douce de périr par le fer. Pour nous à qui tout homicide est défendu, il nous est également défendu de faire périr le fruit d'une mère dans son sein , avant même que l'homme soit formé. C'est un homicide prématuré d'empêcher la naissance. Et dans le fond n'est-ce pas la même chose d'arracher l'âme du corps, ou de l'empêcher de l'animer ? Vous avez détruit un homme en détruisant ce qui allait le devenir : vous avez étouffé le fruit dans le germe.

Pour en venir à ces repas de sang et de chair humaine, qui font frémir, vous pouvez lire dans Hérodote, si je ne me trompe, qu'il y a des peuples qui , après s'être tiré du sang aux bras, se le présentent à boire les uns aux autres, comme pour sceller par là leurs traités. Il s'est passé quelque chose de semblable dans la conjuration de Catilina. On dit qu*il y a des Scythes qui mangent leurs parens après leur mort. Mais pourquoi chercher des exemples si loin P Ici même, pour être admis aux mystères de Bellone, il faut avoir bu du sang, qu'on tire de la cuisse , et qu'on reçoit dans la main. Et ceux qui sont attaqués d'épilepsie ne les voit-on pas, pour se guérir, sucer avec avidité le sang encore tout l)ouillant des criminels qui viennent d'expirer dans l'arène ?

Ceux qui mangent des animaux tués dans le même lieu , ne se nourrissent-ils pas de la chair de leurs semblables? Car ce sanglier s'est abreuvé du sang du malheureux qu'il a déchiré; ce cerf n'a expiré qu'après s'être baigné dans le sang d'un gladiateur ; et dans le ventre des ours on voit encore palpiter les membres des hommes qu'ils ont dévorés. Vous ne pouvez le nier, vous êtes des anthropophages. En quoi donc diffèrent vos repas des prétendus repas des chrétiens? Et ceux qui s'abandonnent à des plaisirs infâmes et contre nature , sont-ils moins criminels, sont- ils moins homicides ? ^

Rougissez d'imputer aux chrétiens des crimes, dont ils sont si éloignés, qu'ils se sont

' Il y a ici dans le texte un déTer(;onda(;e d'imacet qui ne doit pas être fidèlement rendu.

TERTDLLIEN.

même interdit dans lenrs repas le sang des animaux, et que par cette raison ils s'abstiennent des bètes étouffëes et mortes d'elles-mêmes. C'est pour cela que vous leur présentez des mets pleins de sang. Or je vous le demande , pouvezvous vous persuader que les mêmes hommes , qui ont horreur du sang des animaux , seront altérés du sang de leurs semblables, hormis peut-être que vous n'ayez trouvé celui-ci plus délicat ? Que ne joignez-vous donc le sang humain au feu et à Tencens pour éprouver les chrétiens? Vous les reconnaîtrez et les enverrez au supplice, s'ils goûtent du sang, comme s'ils refusent de sacrifier. Et certainement vos tribunaux et vos arrêts ne vous laisseront pas manquer de sang.

Vous nous accusez aussi d'inceste. Mais qui doit être incestueux comme ceux qui ont reçu des leçons de Jupiter lui-même ? Gtésias écrit que les Perses abusent de leurs propres mères. Les Macédoniens ne sont pas exempts de soupçon; témoin leurs indécentes équivoques , lorsqu'ils entendaient OEdipe déplorant sur le théâtre sa malheureuse destinée. Et parmi vous , jouets éternels d'une passion désordonnée, voyez combien les méprises sont propres à multiplier les incestes. Vous exposez vos enfans , vous les abandonnez à la compassion des étrangers qui passent , ou vous les émancipez pour les faire adopter à de meilleurs pères. Insensiblement le souvenir d'une famille à laquelle on ne tient plus s'efface, et avec l'erreur le crime d'inceste se répand et se perpétue. Comme cette honteuse passion vous tyrannise partout, qu'elle vous suit même au delà des mers , il doit arriver que les fruits déplorables de votre incontinence semés en tous lieux, inconnus à vous-même, s'allient ensemble ou avec leurs auteurs, sans le soupçonner.

Pour nous la chasteté la plus religieuse et la plus sévère nous garantit de ces malheurs : en nous donnant de l'horreur de tout écart, de tout excès, elle nous met à l'abri de l'inceste. Il y en a qui éloignent jusqu'à l'ombre du danger, en gardant la continence jusqu'au tombeau , vieillards tout ensemble et encore enfans. Si vous aviez pris garde que c'est chez vous que se trouvent tous ces désordres, vous auriez remarqué aussi que nous en sommes innocens : 1o ir.rmo conn (VœW vous aurait démontré l'un

et l'autre. Mais, par un double aveagiement trop ordinaire, vous ne voyez pas ce qui est, vous croyez voir ce qui n'est point. C'est ce que je vous ferai observer pour tout le reste. Venons à ce qui est public.

X.a Vous n'adorez pas nos dieux , nous ditesvous, et vous n'offrez pas de sacrifices pour les empereurs.» Sans doute; nous n'offrons de sacrifices pour personne, puisque nous n^'en offrons pas pour nous-mêmes. C'est qu'en un mot nous n'adorons pas vos dieux. Voilà pourquoi nous sommes poursuivis comme criminels de lèse-majesté divine et humaine. Voilà le poiot capital de notre cause, ou plutôt la voilà tout entière. Elle mérite bien que vous l'approfondissiez. Nous demandons seulement de n'être point jugés par la prévention ou par l'ii^stice. L'une s'interdit jusqu'à l'espérance de trouver la vérité, l'autre refuse de la voir.

Nous avons cessé d'adorer vos dieux, depuis que nous avons reconnu qu'ils ne sont point dieux. Ainsi vous avez droit d'en exiger de nous la preuve, puisqu'ils mériteraient d'être adorés, s'ils étaient réellement dieux. Et les chrétiens seraient punissables, s'il était certain que ces dieux qu'ils n'adorent pas, dans la persuasi(m qu'ils ne sont point dieux , Tétaient en effet.

« Mais, dites- vous, nous les tenons pour dieux. > Nous appelons de vous à votre conscience. Qu'elle nous juge, qu'elle nous condamne, à* elle peut nier que tous vos dieux ont été des hommes. Et si elle pouvait le nier, elle serait confondue par les monumens de Tantiquité, qui vous en ont transmis la connaissance, et qui subsistent encore , par les villes où ils sont nés, par les pays où ils ont vécu, où ils ont laissé des traces de leur existence, où on montre même leurs tombeaux. Je n'ai garde d'aller discuter ce qui regarde ce nombre innombrable de dieux, anciens, nouveaux, barbares, grecs, romains, étrangers, captifs, adoptifs, particuliers, communs , mâles , femelles, de la ville, de la campagne, marins et guerriers. Il serait superflu même de les nommer. Je n'ai qu^un mot à dire, non pour vous les faire connaître, mais pour vous rappeler ce que vous feignez d'avoir oublié.

Vous n'aviez point de dieu avant Saturne. C'est de lui que viennent vos principaux dieux et los plus connus. Ainsi ce qui est certain du

APOLOGÉTIQUE

premier auteur, il faudra Tayouer de ses descendans. Or ni Diodore de Sicile, ni Gassius Sévérus, ni Tballus, ni Cornélius Népos, ni aucun autre écrivain de l'antiquité ne parlent de Saturne que comme d'un homme. Si nous consultons les monumens, on ne peut en trouver de plus authentiques qu'en Italie, où Saturne, après plusieurs expéditions, et à son retour de TAttique , fut reçu par Janus. Il donna son nom à la montagne où il s'était retiré , à la ville qu'il fonda (elle le conserve encore à présent), à toute l'Italie enfin qui perdit dès lors le nom d'OEnotrie. Il fut le premier qui donna des lois à cette contrée et qui y fit battre monnaie. C'est pour cela qu'il préside au trésor. Saturne est donc un homme : s'il est homme, il est fils d'un homme, et non pas du ciel et de la terre. Mais comme ses parens étaient inconnus , il était aisé de le fah*e passer pour le fils du ciel et de la terre, qu'on peut regarder comme les père et mère communs de tous. Qui par respect ne consentirait volontiers à leur donner ce nom ? N'avons-nous pas même coutume de dire de ceux que nous ne connaissons pas, et qui apparaissent tout d'un coup devant nous , qu'ils sont tombés du ciel ? et n'appellet-on pas vulgairement enfans de la terre les ''hommes, dont on ignore l'origine? Voilà précisément ce qui est arrivé à Saturne. Je pourrais dire que dans ces temps reculés où nos pères étaient si grossiers, l'aspect d'un personnage inconnu les frappait, comme aurait pu le faire quelque divinité ; tandis qu'aujourd'hui même leurs descendans, avec tant de lumières, mettent au nombre des dieux des hommes dont quelques jours auparavant le deuil public attestait la mort. Ce peu de mots sur Saturne suffira. Nous démontrerons par le même argument que Jupiter fut homme, puisqu'il était fils d'un homme, et que les essaims des dieux qui en sortent, furent, comme leurs auteurs, des hommes mortels.

XI. Comme vous n'osez le nier, vous avez pris le parti d'assurer qu'ils furent faits dieux après leur mort. Examinons quelles ont pu en être les causes. Il faut d'abord que vous admettiez un Dieu suprême et propriétaire de la divinité, qui ait pu la communiquer à des hommes. Car ceux qui ne l'avaient pas n'ont pu se la dotmcr eux-mêmes ; et personne n^jdu, la leur

donner que celui qui la possédait en propre. En un mot c'est une absurdité de prétendre qu'ils aient été faits dieux , s'il n'existe pas un être qui fasse des dieux. S'ils avaient pu se faire dieux eux-mêmes, sans doute ils ne fussent jamais descendus à la condition d'hommes. Si donc il existe un être qui puisse faire des dieux , je reviens aux raisons qui l'auraient engagé à en faire parmi les hommes. Je n'en vois pas d'autres que les services dont ce grand Dieu aurait eu besoin dans ses fonctions. Mais d'abord il est indigne de Dieu d'avoir besoin de quelqu'un, et surtout d'un mort. Pourquoi ne pas créer plutôt un dieu ? Et d'ailleurs quel service aurait-il pu tirer de ce nouveau dieu ? Car que le monde existe par lui-même, comme le soutient Pylhagore, ou qu'il ait été , comme l'enseigne Platon, fait, construit, ordonné et gouverné avec une sagesse admirable, perfection et source universelle de perfections, il n'attendait ni Saturne ni sa race.

Il faudrait être bien simple pour douter que la pluie, la lumière, les astres ^ le tonnerre soient aussi anciens que le monde; que Jupiter ait craint la foudre que vous lui mettez à la main; que la terre ait produit toutes sortes de fruits avant Bacchus, Cérès et Minerve, et même avant le premier homme. Car tout ce que la Providence avait prévu et préparé comme nécessaire à l'homme n'a pu être postérieur à l'homme. On dit bien que les hommes ont découvert différentes choses nécessaires à la vie, mais non pas qu'ils les ont faites. Or ce qu'on découvre existait auparavant, et doit être attribué à celui qui l'a fait , non à celui qui n'a pu que le découvrir. Au reste si Bacchus est regardé comme un dieu, pour avoir montré aux hommes l'usage de la vigne, on a commis une injustice à l'égard de Lucullus en ne lui déférant pas le même honneur, pour avoir transporté le premier des cerisiers du Pont en Italie. Si donc rien ne manquait à l'univers dès le commencement, si toutes les parties de l'univers servaient aux usages pour lesquels elles étaient destinées, qu'était-il besoin de faire des dieux, pour leur assigner des emplois et des fonctions qui étaient remplis sans eux et avant eux ?

Vous alléguez une autre cause. Vous prétendez que la divinité a été donnée pour récompenser le mérite. Vous accorderez sans doute

TERTULLIEN

que ce Dieu par excellence, qui fait les dieux, est souverainement juste, quil ne prodiguera pas une telle récompense, qu'il ne la donnera point au hasard et sans Fondement.

Voyons donc si vos dieux ont mérité d'être élevés au ciel , ou précipités au fond du Tartare , qui est, selon vous, la prison et le lieu des supplices des enfers. C'est là que sont tourmentés tous les enfans dénaturés, les incestueux, les adultères, les ravisseurs, les corrupteurs d'enfans. les hommes cruels, les meurtriers, les voleurs, les fourbes, tous ceux en un mot qui ressemblent à quelqu'un de vos dieux. Il n'en est pas un seul que vous puissiez justifier, à moins que vous ne niiez qu'ils aient été des hommes. Mais vous ne sauriez le nier; et d'un aulre côté vous ne sauriez soutenir non plus que de tels hommes on ait pu faire des dieux. Car si vous éles établis pour punir ceux qui leur ressemblent, si tous les gens de bien fuient les niéchans et les infâmes, et que Dieu se soit associé de tels hommes, pourquoi condamnezvous ceux dont vous adorez les collègues? Votre justice accuse le ciel. Faites plutôt l'apothéose des plus grands scélérats. Vous êtes sûrs de flatter vos dieux et de les honorer, en rendant un culte divin à leurs semblables.

Mais c'est trop parler de ces infamies. Je suppose que vos dieux ont été des hommes vertueux et irréprochables. Cependant combien avez-vous laissé dans les enfers de personnages supérieurs à eux, un Socrate par sa sagesse, un Aristide par sa justice, un Thémistocle par sa valeur, un Alexandre par sa grandeur d'àme, un Polycrate par son bonheur, un Crésus par ses richesses, un Démosthènes par son éloquence? Nommez-moi un de vas dieux plus sage que Caton , plus juste et plus brave que Scipion, plus grand que Pompée, plus heureux queSyila, plus riche que Crassus, plus éloquent que Gicéron. C'est de tels hommes que le Dieu suprême, ^ qui l'avenir ne peut être caché, devait attendre pour les placer au rang des dieux. Il s'est bâté bien mal à propos de faire son choix. Il a fermé le ciel, et il rougit à présent d'entendre au fond des enfers les murmures des âmes qui méritaient assurément la préférence.

XII. Je finis sur cet article. En vous montrant clairement ce que sont vos dieux , je vous monrcrai, par une suite nécessaire} ce qu'ils ne

sont pas. Or, quant à leurs personnes, je ne vois que des noms de morts; je n'entends que des fables , et je me suis convaincu que leur coite n'a d'autre fondement que ces fables. Quant i leurs simulacres, la matière est la mèone que celle de la vaisselle et des meubles ordinaîm. C'est même de ces meubles que vous les iàito (telle est la force de la consécration!) après que l'art en a changé la forme, non sans outrager vos dieux d'une manière sanglante. Nous noas consolons en leur voyant souffrir, pour obtenir les honneurs de la divinité, les mêmes tourmens auxquels nous sommes tous les jours exposés à cause d'eux. Vous attachez les chrétiens i des croix, à des poteaux: n'y attachez -vous pas vos dieux, lorsque vous en formez Tébaudbe? N'est-ce pas sur un gibet qu'ils reçoivent les premiers traits ? Vous déchirez les côtés des chrétiens avec des ongles de fer : mais les scies, les rabots et les limes tourmentent encore plus violemment tous les membres de vos dieux. On tranche la tête aux chrétiens : vos dieai n'en ont pas si le statuaire ne leur en donne une. Nous sommes exposés aux bêtes : n*y exposez-vous pas Bacchus, Cybèle et Cérès ? On nous jette dans les flammes : combien de fins vos dieux n'éprouvent-ils pas le même supplice? Ou nous condamne aux mines : c'est de là qai*<| tire vos dieux. On nous relègue dans les 11»: vos dieux ont coutume d'y nattre ou d'y mourir. Si c'est à tout cela que tient la qualité de dica, vous déifiez donc ceux que vous punissez : ks supplices sont des apothéoses. Ce qu'il y a de certain , c'est que vos dieux sont également insensibles aux insultes, aux mauvais traîtanens et aux honneurs.

«0 impiété ! 6 sacrilège ! » vous écriez -vous. Frémissez, déchalnez-vous contre nons tant qu'il vous plaira. C'est vous cependant qui avez applaudi Sénèque, lorsqu'il s'élevait avec en* core plus de force contre votre superstition. Nous refusons d'adorer des statues, des images froides et inanimées, et par là même plus ressemblantes. Les milans , les rats , les araignées n'en sont pas la dupe. Notre courage à rejeter un culte évidemment erroné ne mérite-t-il pas plutôt des éloges que des chàtimens ? Et pouvons-nous craindre d'offenser ce qui n'est pas, ce qui par conséquent ne peut rien sentir?

Xlll. i<Quoi qu'il en soit, insistez- vous,

APOLOGÉTIQUE

les tenons pour dieux. » Mais si vous les tenez pour dieux , comment pouvez -vous vous rendre coupables à leur ég^ard d'impiété , de sacrilège, d'irrévérence? Vous êtes persuadés que ce sont des dieux , et vous les négligez ; vous les craignez, et vous les détruisez; vous les vengez, et vous les outragez. Jugez si j'en impose.

Premièrement, comme chacun parmi vous adore les dieux qu'il lui plaît, vous offensez ceux que vous n'adorez point. La préférence en faveur des uns est un affront pour les autres : vous rejetez ceux que vous ne choisissez pas : vous méprisez ceux que vous rejetez, et vous ne craignez pas leur ressentiment. CTest le décret du sénat qui a fixé le sort de chacun de ces dieux. Celui dont lliomme n'a point voulu, que l'homme a réprouvé , ne peut être un dieu. Les dieux domestiques que vous appelez Lares, sont traités en effet parmi vous comme des domestiques. Vous les vendez , vous les engagez , vous les convertissez dans les meubles les plus vils ; à mesure qu'ils vieillissent et qu'ils s'usent par les hommages mêmes qu'ils reçoivent ; à mesure qu'ils éprouvent l'impression d'un dieu plus puissant qu'eux , la nécessité. Pour les dieux publics, vous les insultez avec l'autorité du droit public. Il sont soumis aux impdts, ils sont adjugés à l'enchère, ils sont inscrits sur les registres du questeur, comme tout autre efftt public, comme le Gapitole, comme les marchés.

Des terres chargées d'impAts perdent beaucoup de leur prix. Les hommes soumis à la capitation en sont moins estimés : ce sont des marques de servitude. Il en est tout autrement des dieux. Plus ils paient d'impôts, plus ils sont honorés, ou plutôt, plus ils sont honorés, plus ils paient d'impôts.

On trafique de la majesté des dieux. Leurs ministres ne rougissent pas d'aller mendier dans tous les cabarets. On paie le droit d'entrer dans les temples, et la place qu'on y occupe. Il n'est pas possible de les connaître qu'il n'en coûte.

Quels honneurs rendez -vous de plus aux dieux qu'aux morts? N'élevez -vous pas des autels et des temples aux seconds comme aux premiers? Leurs statues ne sont-elles pas de même? En devenant dieux , ne conservent-ils pas aussi leur Age, leur clat, leur profession l*

Quelle différence y a-t-il entre les festins en l'honneur de Jupiter et ceux des funérailles; entre les officiers qui en sont chargés , entre les vases même dont on se sert pour les libations?

Cest avec raison que vous rendez à vos empereurs morts les honneurs divins , que vous leur aviez déférés pendant leur vie. Vos dieux vous sauront gré, et se féliciteront eux-mêmes d'avoir leurs maîtres pour collègues. Mais quand vous placez entre Gérés et Diane une courtisane telle que Laureutia (encore si c'était Laïs ou Phryné) ; quand vous érigez une statue à Simon le magicien , avec celte inscription : «Au dieu saint ; » quand vous mettez parmi les dieux un infâme favori, quoiqu'â dire vrai vos anciennes divinités ne valent pas mieux ; cependant elles regardent comme une injure que d'autres viennent partager avec elles un droit dont elles étaient en possession depuis tant de siècles.

XIV. Venons à vos rites religieux. Je ne parle pas de vos sacrifices, où vous n'offrez que des victimes de rebut , à demi mortes , infectes et couvertes d'ulcères. Et s'il s'en trouve de meilleures, vous avez grand soin de ne laisser que les extrémités, que vous n'auriez pu donner qu'à vos esclaves et à vos chiens. De laf dîme que vous devez à Hercule, il n'en paraît pas le tiers sur ses autels. Je loue votre sage économie, qui sauve du moins une partie de ce qui sans cela serait absolument perdu.

Mais si je jette les yeux sur les ouvrages où vous puisez des leçons de sagesse et de conduite, que je vois de fables ridicules ! Vos dieux, partagés entre les Grecs et les Troyens , combattent les uns contre les autres à la manière des gladiateurs. Vénus est blessée d'une flèche lancée par une main mortelle. Mars languit treize mois dans les fers , où il est menacé de périr. Jupiter doit à un monstre de ne pas subir le même sort, que lui préparait la troupe des dieux. Tantôt il pleure la mort de son fils Sarpédon ; tantôt, brûlant d'un amour incestueux pour sa sœur, il lui nomme toutes ses maîtresses, et lui jure qu'aucune d'elles ne lui a jamais inspiré une passion si vive.

Enhardis par l'exemple de leur prince, quels poètes après cela seront arrêtés par la crainte de déshonorer les dieux ? L'un fait garder à Apollon les troupeaux du roi Admèlc ; l'autre

TERTULLIEN

loue Neptune à Laomédon pour bâtir les murs de Troie. Pindare, ce fameux lyrique, chante qu'Ësculape fut brûlé de la foudre pour avoir exercé la médecine avec une avarice criminelle. Si c'est la foudre de Jupiter, ou ne peut excuser Jupiter d'inhumanité , pour avoir lui-même tué son pelil-fils , ni d'envie , pour avoir fait périr un si habile homme. Des hommes religieux ne devaient pas divulguer ces faits s'ils sont vrais, ni les inventer, s'ils sont faux. Les poètes tragiques et comiques ne sont pas plus réservés que les autres ; ils se plaisent à prendre pour sujets de leurs pièces les malheurs ou les égaremens de quelqu'un de vos dieux, r

Je ne parle pas de philosophes : je ne citerai que Socrate , qui , pour se moquer des dieux , avait coutume de jurer par un chêne , par un bouc et par un chien. Aussi a-t-il été condamné comme athée : le sort de la vérité fut toujours d'être haïe et persécutée. Cependant les Athéniens ayant cassé dans la suite ce jugement inique et puni les accusateurs de Socrate , lui ayant dressé à lui-même une statue d'or dans un temple, l'ont suffisamment justifié. Diogène n'a-l-il pas fait certaines railleries sur Hercule? Et le cynique romain Yarron a imaginé trois cents Jupiters sans têtes.

XV. Les auteurs de vos farces ne vous divertissent qu'en couvrant d'opprobres les dieux. Croyez- vous rire des comédiens ou des dieux , dans les mimes des Lentulus et des Hostilius ? dans Anubis adultère, la lune homme, Diane battue de verges, le Testament de Jupiter, les trois Hercules affamés? Ne représente- t-on pas au naturel toute la turpitude de vos dieux ? Le soleil pleure son fils précipité du ciel, vous en riez: Cybèle soupire pour un berger dédaigneux , vous n'en rougissez pas ; on chante les histoires scandaleuses de Jupiter; Paris juge Junon , Vénus et Minerve, et vous le souffrez.

De plus se sont les derniers, les plus infâmes des hommes qui jouent les rôles de vos dieux , qui représentent un Hercule, une Minerve. N'est-ce pas là insulter, avilir la majesté des dieux ? Et vous pouvez applaudir!

Êties-vous plus religieux dans le cirque , où , parmi l'horreur des supplices, parmi des flots de sang humain, vos dieux viennent danser et fournir aux criminels le sujet des farces qu'ils donnent au public? Souvent même ces malheu-

reux prennent la place et subissent le sort des dieux. Nous avons vu celui qui jouoit Atys, ce dieu de Pessinunte, devenir eunuque sur le théâtre, l'Hercule expirer dans les flammes. Nous avons vu , non sans rire beaaooop, dans les jeux barbares du midi, le Mercure scmder les morts avec sa verge brûlante ; le frère de Jupiter précipiter dans les enfers , à coups de marteau , les corps des gladiateurs. Si ce que j'ai dit , et ce que d'autres pourront remarquer après moi, outrage et déshonore vos dieux , de pareilles licences décèlent par conséquent un souverain mépris pour leurs personnes, et dans les acteurs et dans les spectateurs qui leur applaudissent.

«Mais, dites- vous, ce ne sont là que des jeax.i Si j'ajoute donc, ce que tout le monde avouera au moins tout bas , que c'est dans vos temples, que c'est au pied des autels que se traitent les adultères , les plus infâmes commerces ; que c'est pour l'ordinaire chez les prêtres et les ministres des dieux , sous les bandelettes , sous la pourpre et les ornemens sacrés, tandis qœ Tencens fume encore, que la passion s'assouvit; je ne sais si vos dieux n'auront pas plus à se plaindre de vous que des chrétiens. Du mons tous les sacrilèges sont parmi vous : les dutliens n'entrent pas, même de jour, dans fOf temples. Mais peut-être que s'ils adoraient de pareilles divinités, ils les voleraient comme vous.

Qu'adorent-ils donc ? Il y a lieu d^abwd de présumer qu'ils adorent le vrai Dieu, puisqulls rejettent les faux dieux ; qu'ils ne donnent plus dans l'erreur, puisqu'ils l'ont abjurée dès qu^ib l'ont reconnue. Je vous expliquerai bientôt les dogmes secrets de notre religion. Mais il faut auparavant effacer les fausses impressions que vous en avez prises.

XVI. Quelques-uns de vous ont rêvé que notre Dieu était une tête d'âne : Tacite est Fauteur de ce conte. Dans le cinquième livre de sou histoire , où il parle de la guerre des Juife , il remonte à l'origine de cette nation; et après avoir dit sur cet article , sur le nom et la religion des Juifs, tout ce qu'il lui a plu, il raconte que les Juifs , libres du joug de l'Egypte, ou comme il pense , chassés de ce pays, et traversant les vastes déserts de l'Arabie, étaient près de mourir de soif , lorsqu'ils aperçurent des

APOLOGÉTIQUE

ânes sauvages qui allaient boire , et qui leur montrèrent une source : il ajoute que par reconnaissance ils ont érigé Tàne en divinité. De là on a conclu que les chrétiens, connue enclins aux superstitions judaïques, adoraient la même idole.

Cependant ce même historien, si fertile en mensonges, rapporie dans la même histoire, que Pompée, après s'être rendu maître de Jérusalem , entra dans le temple pour connaître ce qu'il y avait de plus secret dans la religion des Juifs, et qu'il n'y trouva point ce simulacre. Assurément si c'eût été un objet d'adoration pour les Juifs, ils Teussent placé dans le sanctuaire plulôt que partout ailleurs , puisqu'il y eût été à l'abri des regards profanes. Il n'était permis qu'aux prêtres seuls d'y entrer; et le voile qui le séparait du reste du temple en dérobait la vue à tous les autres. Pour vous, vous ne nierez pas que vous n adoriez les chevaux et les bêtes de charge , avec leur déesse Épone. Voilà peut-être ce que vous trouvez à redire dans les chrétiens, c'est que vivant parmi les adorateurs de toute espèce de bêles ils se bornent à vénérer Tânc.

Quant à ceux qui nous reprochent de rendre un culte à la croix , diffèrent-ils de nous au fond s'ils en rendent un au bois ? Qu'importe id la forme si la matière est la même, et si cette matière est censée le corps d'un dieu ? Y a-t-il grande différence d'une croix à la Pallas athénienne, à la Gérés du Phare, qui n'est autre chose qu'une pièce de bois grossière et informe ? Tout morceau de bois fait partie d'une croix : ainsi nous adorerions le dieu tout entier. Nous avons vu plus haut que vos dieux se forment sur une croix. D'ailleurs, en adorant les victoires, vous adorez les croix qui sont au milieu des trophées. Vos armées révèrent leurs enseignes, jurent par elles , les préfèrent même à tous les dieux. Ces images superbes , ces voiles , ces étoffes précieuses de vos drapeaux et de vos étendards, semblent destinées à décorer et à enrichir les croix. Je loue votre goût, de n'avoir pas voulu les adorer nues et sans ornemens.

D'autres, avec plus de vraisemblance et de raison, croient que le soleil est notredieu.il faudrait alors nous ranger parmi les Perses , quoique nous n'adorions pas comme eux l'image du soleil sur nos boucliers. Le fondement de ce soupçon est apparemment que nous nous

tournons vers l'orient pour prier. Mais ne voit-on pas la plupart de vous, tournés vers le même point du monde, affecter d'adorer le ciel et de remuer les lèvres ? Si nous donnons à la joie le jourdu soleil, c'est pour une raison toute autre que pour le culte du soleil. Mous célébrons le jourqui suit immédiatement celui de Saturne, que vous passez dans l'oisiveté et les festins, bien différemment des Juifs , dons vous ignorez la loi et les rites.

ftlais depuis peu on a fait paraître notre Dieu dans cette ville sous une forme nouvelle. Un de ces hommes qui se louent pour combattre contre les bêtes, a exposé un tableau avec cette inscription : a Le Dieu des chrétiens, race d'àne. » Il y était représenté avec des oreilles d'àne , un pied de corne, un livre à la main , et vêtu de la toge. Mous avons ri, et du nom et de la figure. Mais dans le vrai, ce monstre était le dieu qui convenait parfaitement à ceux qui adorent des divinités avec des têtes de lion et de chien, des cornes de chèvres et de bélier, boucs depuis les reins , serpens depuis les cuisses, portant des ailes au dos ou aux pieds.

Je n'étais pas obligé d'entrer dans ce détail : je l'ai fait pour ne pas être soupçonné d'avoir voulu rien déguiser. L'exposition de notre foi va mettre le sceau à notre apologie.

XVII. Ce que nous adorons est un seul Dieu, qui par sa parole , sa sagesse et sa toute-puissance, a tiré du néant le monde avec les élémens, les corps et les esprits, pour être l'ornement de sa grandeur. C'est pour cela que les Grecs ont donnéau monde un nom qui signifie ornement '. Dieu est invisible, quoiqu'il se montre partout; impalpable, quoique sa grâce nous trace son image; incompréhensible, quoique la raison humaine le connaisse. C'est ce qui prouve à la fois son existence et sa grandeur. Car ce qu'on peut voir à la manière ordinaire, ce qu'on peut toucher et comprendre , est moindre que les yeux qui voient, que les mains qui touchent, que la raison qui comprend. Mais ce qui est immense ne peut être parfaitement connu que de soi-même. Rien ne donne une idée plus magnifique de Dieu que l'impossibilité de le concevoir : son infinie perfection le découvre et le cache tout à la fois aux hommes. Voilà pourquoi

I Kft<Ri.e; signifie monde et ornement.

TERTULLIEN

ils sont inexcusables de ne pas reconnaître celui qu'ils ne sauraient ignorer.

Voulez-vous que nous prouvions Teiistence de Dieu par ses ouvrages, par ceux qui nous environnent , qui nous conservent, qui nous réjouissent , qui nous effraient ? par le témoignage même de Tàme, qui, malgré la prison du corps, malgré les préjugés et la mauvaise éducation, malgré la tyrannie des passions , Tesclavage des faux dieux, lorsqu'elle se réveille comme de Tivresse ou d'un profond sommeil , lorsqu'elle recouvre pour ainsi dire la santé , invoque Dieu sous le seul nom qui lui convienne? a Grand Dieu ! Bon Dieu ! Ce qui plaira à Dieu, o Ce langage est à la bouche de tout le monde. Elle le reconnaît aussi pour juge par ces paroles : «Dieu le voit. Je mets ma confiance en Dieu. Dieu me le rendra. » 0 témoignage de l'âme naturellement chrétienne ! Et en disant cela elle ne regarde pas le Capitole, mais le ciel. Elle sait que c'est là que Dieu a son palais; que c'est de là qu'elle-même tire sou origine, puisqu'elle la tire de Dieu.

XYIll. Pour nous donner une connaissance plus parfaite de lui-même et de ses volontés , Dieu nous accorde le secours de fÉcriture, que consultent tous ceux qui le cherchent dans la vue de croire en lui, et de le servir après l'avoir trouvé ; car dès le commencement il a envoyé dans le monde des hommes dignes, par leur justice et leur innocence, de le connaître. Il les a inondés de son esprit, pour annoncer qu'il n'y a qu'un Dieu , qui a tout créé , qui a formé l'homme de terre ( c'est là le vrai Prométhée ); qui a réglé pour jamais le cours des saisons ; qui a semé la terreur de ses jugemens par les feux et par les eaux ; qui a donné des préceptes pour lui plaire, que vous ignorez, ou que vous transgressez, mais auxquels sont attachées des récompenses dignes de lui. Car à la fin du monde tous les morts ressusciteront et comparaîtront à son tribunal , pour recevoir le supplice ou la récompense qu'ils auront méritée. Il accordera à ses fidèles adorateurs une félicité éternelle ; il condamnera les profanes à des flammes également étemelles. Nous avons ri comme vous de ces dogmes ; nous avons été des vôtres : les hommes ne naissent pas chrétiens: ils le deviennent.

Les prédicateurs dont nous avons parlé, sont

appelés prophètes parce qu'ils prédisaient l'avenir. Leurs prophéties et les miracles qa'tls ont faits , pour prouver la divinité de leur mission , sont consignés dans des livres sacrés, qoi sont maintenant publics.Le plus savant des Ptolé* mées, surnommé Philadelphe , très-corieux en tout genre de littérature , ayant conçu le projet de former une nombreuse bibliothèqoe, à l'exemple peut-être de Pisistrate , domia tous ses soins pour rassembler les livres les plus anciens et les plus renommés ; et par le conseil du célèbre DNgmétrîus de Phalère, son bibliothécaire , il fit demander aux Juifs leurs liTrcs écrits en leur langue , et qui ne pouvaient se trouver que chez eux. Les prophètes, qui étaieuC tous Juifs , n'avaient prophétisé que pour les Juifs, que Dieu avait adoptés pour son peuple dans la personne de leurs pères. Les Juif^ sont originairement Hébreux. C'est pour cela quils parlent hébreu, et que leurs livres sont écrits en cette langue. Pour en donnei rintellîgeoce à Ptolémée, ils lui envoyèrent soiianle-dix interprètes. Menedème, philosophe religieux, a été frappé de l'uniformité de leur version : Âristée vous en a laissé l'histoire en grec. On voit encore aujourd'hui ces livres dans la bi* bliolhèquc de Ptolémée, près du temple de Sérapis , avec l'original hébreu. Les Juifs ont la liberté de les lire publiquement moyennant m tribut : on a coutume d'aller entendre celte iec* ture payée le jour du sabbat. Si on y va poor connaître le vrai Dieu, on le trouvera; on ne pourra même se dispenser de croire en lui.

XIX. La grande antiquité de ces livres leur donne une autorité supérieure à celle de tous les autres. Chez vous l'antiquité va de pair avec la religion. Or les livres d'un seul de nos pro-> phètes, qui sont comme un trésor où se gardent tous les mystères de la religion juive, et par conséquent de la religion chrétienne; oui, ces livres devancent de plusieurs siècles ce que vous avez de plus antique : vos édifices, vos monumens, vos origines, vos ordres, votre histoire , les sources de votre histoire, la plupart même des nations, les villes les plus fameuses, jusqu'aux caractères de l'écriture, témoins et gardiens de toutes les choses ho« maines. Je n'en dis pas assez; ils sont anté* rieurs de plusieurs siècles à vos dieux , à vos temples , à vos oracles , à vos sacrifices.

APOLOGETIQUE.

Si vous avez entendu parier de Moïse , il est contemporain dlnachus, roi d'Argos^, antérieur de cent soixante-dix ans à DanaQs, un de vos plus anciens rois, de près de huit cents à la fondation de Rome, d'environ raille au désastre de Priam *. Je pourrais aussi , avec plusieurs chronologistes, le faire précéder Homère de plus de cinq cents ans. Tous les autres prophètes sont postérieurs à Moïse ; et cependant les moins anciens devancent encore les plus anciens de vos sages, de vos législateurs, et de vos historiens.

La preuve de ce que je viens d'avancer n'est pas difficile , mais elle est immense , elle demande de longs calculs. 11 faut ouvrir les archives des peuples les plus anciens, des Égyptiens, des Ghaldéens, des Phéniciens; il faut consulter leurs historiens, Manéthon d'Egypte, Bérose de Ghaldée, Iromus de Phénicie, roi de Tyr, et ceux qui ont écrit d'après eux , Ptolémée de Mendés, Ménandre d'Ëphèse, Démétrius de Phalère, le roi Juba , Appion, Thallus et le Juif Joseph , qui tantôt les suit , tantôt les combat 11 a écrit en grec les antiquités de son pays.

11 faudrait aussi conférer les annales des Grecs , s'attacher ft fixer les dates de chaque événement , pour former une chaîne des temps exacte et lumineuse; il faudrait feuilleter les histoires du monde entier. Nous avons déjà fait une partie de la preuve, en indiquant les sources d où on peut la tirer. Nous nous en tenons là aujourd'hui, de peur ou de la tronquer en nous pressant, ou de nous écarter trop, en voulant la mettre dans tout son jour.

XX. Nous allons vous dédommager de ce délai. Si nous ne prouvons pas à présent l'antiquité de nos écritures, nous faisons quelque chose de plus, nous allons prouver leur divinité. La preuve ne se fera pas attendre ni chercher; nous l'avons sous les yeux : c'est le monde même et tout ce qui s'y passe. Ge qui arrive, ce que nous voyons tous les jours, a été prédit; il a été prédit que la terre engloutirait des villes; que la mer submergerait des Iles; que des guerres intestines et étrangères déchireraient les hommes ; que les royaumes se cho-

* Moïse est postérieur ^ Inacbusdc plus de deux siècles, et aiiiérieur à DaiiaCks d'environ un demi-siècle.

' Il faudrait, pour i'exaciiludc cbronologique d'environ trou cents ans.

queraicnt les uns les autres; que la famine, la peste, des calamités publiques, désoleraient certains pays; que les bètes féroces feraient de grands ravages ; que les petits seraient élevés, et les grands humiliés ; que la justice deviendrait plus rare; que Tinjustice se fortifierait ; que l'amour de toutes les vertus s'affaiblirait; que les saisons mêmes et les élémens se dérangeraient; que des monstres et des prodiges troubleraient le cours de la nature.

Tandis que noussouffronstoutesces épreuves, nous les lisons dans nos Écritures. Mais nous ne pouvons les y reconnaître sans avoir en même temps une preuve invincible en faveur des livres où elles sont annoncées. L'accomplissement des prophéties est, ce me semble, un garant de leur divinité. Les prophéties d^à accomplies nous font croire celles qui restent à s'accomplir. Les mêmes bouches les ont prononcées, les mêmes mains les ont écrites, le même esprit les a dictées. Il n'y a qu'un temps pour les prophètes : à leurs yeux tout est présent. Les hommes ordinaires distinguent avec soin tous les temps : l'avenir devient le présent, et le présent est aussitôt le passé. Or, je vous le demande, avons-nous tort de croire pour l'avenir ceux que nous avons trouvés si vrais pour le présent et pour le passé ?

XXI. Gomme nous venons de dire que la secte des chrétiens a pour fondement les livres des Juifi, les plus anciens qui existent, et que cependant, de notre aveu même, elle ne remonte pas au delà du règne même de Tibère , on nous accusera de chercher à répandre des opinions nouvelles et téméraires, à l'ombre d'une religion fameuse et permise dans TËtat , tandis que nous n'avons rien de commun avec elle; ni l'ancienneté, ni l'abstinence de certaines viandes, ni les fêtes, ni la circoncision, ni même le nom , ce qui devrait être, selon vous, si nous reconnaissions le même Dieu. Le peuple même sait que le Ghrist a paru sur la terre comme un homme ordinaire, et que les Juifs l'ont jugé tel. De là il se croit fondé à nous accuser d*adorer un homme.

Nous n'avons garde de rougir de Jésus-Christ. Nous nous glorifions au contraire d*être persécutés et condamnés pour son nom; mais nous n'avons pas d'autre Dieu que les Juifs. Pour me faire entendre , il est nécessaire de vous expli-

TERTULLIEN

ils sont inexcusables de ne pas reconnaître celui qu'ils ne sauraient ignorer.

Voulez- vous que nous prouvions Teiistence de Dieu par ses ouvrages, par ceux qui nous environnent , qui nous conservent, qui nous réjouissent , qui nous effraient ? par le témoignage même de Tàme, qui, malgré la prison du corps , malgré les préjugés et la mauvaise éducation, malgré la tyrannie des passions , Fesciavage des faux dieux, lorsqu'elle se réveille comme de Tivresse ou d'un profond sommeil , lorsqu'elle recouvre pour ainsi dire la santé, invoque Dieu sous leseul nom qui lui convienne? a Grand Dieu ! Bon Dieu ! Ce qui plaira à Dieu. t> Ce langage est à la bouche de tout le monde. Elle le reconnaît aussi pour juge par ces paroles : «Dieu le voit. Je mets ma confiance en Dieu. Dieu me le rendra.» 0 témoignage de l'âme naturellement chrétienne ! Et en disant cela elle ne regarde pas le Capilole, mais le ciel. Elle sait que c'est là que Dieu a son palais; que c'est de là qu'elle-même tire sou origine, puisqu'elle la tire de Dieu.

XYIll. Pour nous donner une connaissance plus parfaite de lui-même et de ses volontés , Dieu nous accorde le secours de rÉcriture, que consultent tous ceux qui le cherchent dans la vue de croire en lui, et de le servir après l'avoir trouvé ; car dès le commencement il a envoyé dans le monde des hommes dignes, par leur justice et leur innocence, de le connaître. Il les a inondés de son esprit, pour annoncer qu'il n'y a qu'un Dieu , qui a tout créé , qui a formé l'homme de terre ( c'est là le vrai Prométhée ); qui a réglé pour jamais le cours des saisons ; qui a semé la terreur de ses jugemens par les feux et par les eaux; qui a donné des préceptes pour lui plaire, que vous ignorez, ou que vous transgressez, mais auxquels sont attachées des récompenses dignes de lui. Car à la fin du monde tous les morts ressusciteront et comparaîtront à son tribunal, pour recevoir le supplice ou la récompense qu'ils auront méritée. Il accordera à ses fidèles adorateurs une félicité éternelle ; il cpndamnera les profanes à des flammes également étemelles. Nous avons ri comme vous de ces dogmes ; nous avons été des vôtres : les hommes ne naissent pas chrétiens: ils le deviennent.

Les prcdicuteurs dont nous avons parlé, sont

appelés prophètes parce qu'ils prédisaient l'avenir. Leurs prophéties et les miracles qu'ils ont faits , pour prouver la divinité de leur mission , sont consignés dans des livres sacrés, qoi sontmaintenantpublics.LeplussavanldesPtolé' mées, surnommé Philadelphe, très-curieux en tout genre de littérature , ayant conçu le projet de former une nombreuse bibliothèque, à l'exemple peut-être de Pisistrate , donna tous ses soins pour rassembler les livres les plus anciens et les plus renommés ; et par le conseil du célèbre Démétrius de Phalère , son bibliothécaire , il fit demander aux Juift leurs liTres écrits en leur langue , et qui ne pouvaient se trouver que chez eux. Les prophètes , qui étaient tous Juifs, n'avaient prophétisé que pour tes Juifs, que Dieu avait adoptés pour son peuple dans la personne de leurs pères. Les Juifis soat originairement Hébreux. C'est pour cela quila parlent hébreu , et que leurs livres sont écrits en celte langue. Pour en donnei rintellîgeoce à Ptolémée, ils lui envoyèrent soixante-dix interprètes. Menedème, philosophe religieux, a été frappé de l'uniformité de leur version : Âristée vous en a laissé l'histoire en grec. On voit encore aujourd'hui ces livres dans la bi* biiolhèque de Ptolémée, près du temple et Sérapis , avec l'original hébreu. Les Juifs ont la liberté de les lire publiquement moyennant un tribut : on a coutume d'aller entendre celte lecture payée le jour du sabbat. Si on y va pour connaître le vrai Dieu, on le trouvera; on ne pourra même se dispenser de croire en lui.

XIX. La grande antiquité de ces livres leur donne une autorité supérieure à celle de tous les autres. Chez vous Tantiquité va de pair avec la religion. Or les livres d'un seul de nos prophètes, qui sont comme un trésor où se gardent tous les mystères de la religion juive, et par conséquent de la religion chrétienne; oui, ces livres devancent de plusieurs siècles ce que vous avez de plus antique : vos édifices, vos monumens, vos origines, vos ordres, voire histoire , les sources de votre histoire , la plupart même des nations , les villes les plus fameuses, jusqu'aux caractères de l'écriture, témoins et gardiens de toutes les choses humaines. Je n'en dis pas assez; ils sont anté* rieurs de plusieurs siècles à vos dieux , à vos temples , à vos oracles , à vos sacrifices.

APOLOGETIQUE.

Si vous avez entendu parler de Moïse , il est contemporain dlnachus , roi d*Argos > , antérieur de cent soixante-dix ansft DanaQs, un de vos plus anciens rois, de près de huit cents à la fondation de Rome, d environ raille au désastre de Priam *. Je pourrais aussi , avec plusieurs chronologistes, le faire précéder Homère de plus de cinq cents ans. Tous les autres prophètes sont postérieurs à Moïse ; et cependant les moins anciens devancent encore les plus anciens de vos sages, de vos législateurs, et de vos historiens.

La preuve de ce que je viens d^avancer n'est pas difficile , mais elle est immense , elle demande de longs calculs. H fout ouvrir les archives des peuples les plus anciens, des Égyptiens, des Ghaldéens, des Phéniciens; il faut consulter leurs historiens, Manéthon d'Egypte, Bérosc de Ghaldée, Iromus de Phénicie, roi de Tyr, et ceux qui ont écrit d'après eux , Ptolémée de Mendés, Ménandre d*Éphèse, Démétrius de nialère, le roi Juba , Appion , Thallus et le Juif Joseph , qui tantôt les suit, tantôt les combat. 11 a écrit en grec les antiquités de son pays.

11 faudrait aussi conférer les annales des Grecs , s'attacher ft fixer les dates de chaque événement , pour former une chaîne des temps exacte et lumineuse; il faudrait feuilleter les histoires du monde entier. Nous avons déjà fait une partie de la preuve, en indiquant les sources d*où on peut la tirer. Nous nous en tenons là aujourd'hui, de peur ou de la tronquer en nous pressant, ou de nous écarter trop, en voulant la mettre dans tout son jour.

XX. Nous allons vous dédommager de ce délai. Si nous ne prouvons pas à présent l'antiquité de nos écritures, nous faisons quelque chose de plus, nous allons prouver leur divinité. La preuve ne se fera pas attendre ni chercher; nous l'avons sous les yeux : c'est le monde même et tout ce qui s'y passe. Ce qui arrive , ce que nous voyons tous les jours, a été prédit; il a été prédit que la terre engloutirait des villes; que la mer submergerait des Iles; que des guerres intestines et étrangères déchireraient les hommes ; que les royaumes se cho-

^ Moïse PSl pcs.éneur à luachusdc plus de deux siècles, et aiiiérieur à Daiiaiï» creiivirou un demi-siècle.

' Il faudrait, pour rcxacUludc cbrouologique d'environ trou cents ans.

I queraient les uns les autres; que la famine, la peste, des calamités publiques, désoleraient certains pays; que les bètes féroces feraient de grands ravages ; que les petits seraient élevés, et lesgrandshumiliés ; que la justice deviendrait plus rare; que l'injustice se fortifierait ; que l'amour de toutes les vertus s'affaiblirait; que les saisons mêmes et les élémens se dérangeraient; que des monstres et des prodiges troubleraient le cours de la nature.

Tandis que noussouffrons toutescesepreuves, nous les lisons dans nos Écritures. Mais nous ne pouvons les y reconnaître sans avoir en même temps une preuve invincible en faveur des livres où elles sont annoncées. L'accomplissement des prophéties est, ce me semble, un garant de leur divinité. Les prophéties déjà accomplies nous font croire celles qui restent à s'accomplir. Les mêmes bouches les ont prononcées, les mêmes mains les ont écrites, le même esprit les a dictées. Il n'y a qu'un temps pour les prophètes : à leurs yeux tout est présent. Les hommes ordinaires distinguent avec soin tous les temps : l'avenir devient le présent, et le présent est aussitôt le passé. Or, je vous le demande, avons-nous tort de croire pour l'avenir ceux que nous avons trouvés si vrais pour le présent et pour le passé ?

XXI. Gomme nous venons de dire que la secte des chrétiens a pour fondement les livres des Juifi, les plus anciens qui existent, et que cependant, de notre aveu même, elle ne remonte pas au delà du règne même de Tibère, on nous accusera de chercher à répandre des opinions nouvelles et téméraires , à l'ombre d*une religion fameuse et permise dans TËtat , tandis que nous n*avons rien de commun avec elle : ni l'ancienneté, ni l'abstinence de certaines viandes, ni les fêtes, ni la circoncision, ni même le nom , ce qui devrait être, selon vous, si nous reconnaissions le même Dieu. Le peuple même sait que le Ghrist a paru sur la terre comme un homme ordinaire, et que les Juifs l'ont jugé tel. De là il se croit fondé à nous accuser d'adorer un homme.

Nous n'avons garde de rougir de Jésus-Christ. Nous nous glorifions au contraire d'être persécutés et condamnés pour son nom; mais nous n'avons pas d'autre Dieu que les Juifs. Pour me faire entendre , il est nécessaire de vous expli-

TERTULLIEN

ils sont inexcusables de ne pas reconnaître celui qu'ils ne sauraient ignorer.

Voulez-vous que nous prouvions Teiistence de Dieu par ses ouvrages, par ceux qui nous environnent , qui nous conservent, qui nous réjouissent , qui nous effraient ? par le témoignage même de Tàme , qui , malgré la prison du corps, malgré les préjugés et la mauvaise éducation, malgré la tyrannie des passions, Tesclavagc des faux dieux, lorsqu'elle se réveille comme de Tivresse ou d'un profond sommeil , lorsqu'elle recouvre pour ainsi dire la santé, invoque Dieu sous ieseul nom qui lui convienne? a Grand Dieu ! Bon Dieu ! Ce qui plaira à Dieu, o Ce langage est à la bouche de tout le monde. Elle le reconnaît aussi pour juge par ces paroles : «Dieu le voit. Je mets ma confiance en Dieu. Dieu me le rendra. » 0 témoignage de Tâme naturellement chrétienne ! Et en disant cela elle ne regarde pas le Capitole, mais le ciel. Elle sait que c'est là que Dieu a son palais; que c'est de là qu'elle-même tire sou origine, puisqu'elle la tire de Dieu.

XYIll. Pour nous donner une connaissance plus parfaite de lui-même et de ses volontés , Dieu nous accorde le secours de rÉcriture, que consultent tous ceux qui le cherchent dans la vue de croire en lui, et de le servir après l'avoir trouvé ; car dès le commencement il a envoyé dans le monde des hommes dignes, par leur justice et leur innocence, de le connaître. Il les a inondés de son esprit, pour annoncer qu'il n'y a qu'un Dieu , qui a tout créé , qui a formé l'homme de terre ( c'est là le vrai Prométhée ); qui a réglé pour jamais le cours des saisons ; qui a semé la terreur de ses jugemens par les feux et par les eaux ; qui a donné des préceptes pour lui plaire, que vous ignorez, ou que vous transgressez, mais auxquels sont attachées des récompenses dignes de lui. Car à la fin du monde tous les morts ressusciteront et comparaîtront à son tribunal , pour recevoir le supplice ou la récompense qu'ils auront méritée. Il accordera à ses fidèles adorateurs une félicité éternelle ; il condamnera les profanes à des flammes également étemelles. Nous avons ri comme vous de ces dogmes ; nous avons été des vôtres : les hommes ne naissent pas chrétiens: ils le deviennent.

Les prédicateurs dont nous avons parié, sont

appelés prophètes parce qu'ils prédisaient l'avenir. Leurs prophéties et les miracles qu'ils ont faits , pour prouver la divinité de leur mission , sont consignés dans des livres sacrés, qoi sontmaintenantpublics.Leplus savant des Ptolé' mées, surnommé Philadelphe , très-curieux en tout genre de littérature , ayant conçu le projet de former une nombreuse bibliothèque , à l'exemple peut-être de Pisistrate, donna tous ses soins pour rassembler les livres les plus anciens et les plus renommés ; et par le conseil du célèbre DNgmétrius de Phalère , son bibliothécaire , il fit demander aux Juifs leurs livres écrits en leur langue , et qui ne pouvaient se trouver que chez eux. Les prophètes, qui étaient tous Juifs , n'avaient prophétisé que pour les Juifs, que Dieu avait adoptés pour son peuple dans la personne de leurs pères. Les Juif^ scHit originairement Hébreux. C'est pour cela quils parlent hébreu, et que leurs livres sont écrits en cette langue. Pour en donnei Fintelligence à Ptolémée, ils lui envoyèrent soixante-dix interprètes. Menedème, philosophe religieux, a été frappé de l'uniformité de leur version : Âristée vous en a laissé l'histoire en grec. On voit encore aujourd'hui ces livres dans la bi* biiolhèque de Ptolémée , près du temple de Sérapis , avec l'original hébreu. Les Juifs ont li liberté de les lire publiquement moyennant m tribut : on a coutume d'aller entendre celte lec* ture payée le jour du sabbat. Si on y va pour connaître le vrai Dieu, on le trouvera; on ne pourra même se dispenser de croire en lui.

XIX. La grande antiquité de ces livres lear donne une autorité supérieure à celle de tous les autres. Chez vous l'antiquité va de pair avec la religion. Or les livres d'un seul de nos prophètes, qui sont comme un trésor où se gardent tous les mystères de la religion juive, et par conséquent de la religion chrétienne; oui, ces livres devancent de plusieurs siècles ce que vous avez de plus antique : vos édifices, vos monumens, vos origines, vos ordres, voire histoire , les sources de votre histoire, la plupart même des nations , les villes les plus fameuses, jusqu'aux caractères de l'écriture, témoins et gardiens de toutes les choses humaines. Je n'en dis pas assez; ils sont anté* rieurs de plusieurs siècles à vos dieux , à vos temples , à vos oracles , à vos sacrifices.

APOLOGETIQUE.

Si vous avez entendu parler de Moïse , il est contemporain dlnachus , roi d'Argos > , antérieur de cent soixante-dix ans à DanaQs , un de vos plus anciens rois, de près de huit cents à la fondation de Rome, d'environ raille au désastre de Priam *. Je pourrais aussi , avec plusieurs chronologistes, le faire précéder Homère de plus de cinq cents ans. Tous les autres prophètes sont postérieurs à Moïse ; et cependant les moins anciens devancent encore les plus anciens de vos sages, de vos législateurs, et de vos historiens.

La preuve de ce que je viens d'avancer n'est pas difficile , mais elle est immense , elle demande de longs calculs. Il fout ouvrir les archives des peuples les plus anciens, des Égyptiens, des Ghaldéens, des Phéniciens; il faut consulter leurs historiens, Manéthon d'Egypte, Bérose de Ghaldée, Iromus de Phénicie, roi de Tyr, et ceux qui ont écrit d'après eux , Ptolémée de Mendés, Ménandre d'Éphèse, Démétrius de Phalère, le roi Juba , Appion, Thallus et le Juif Joseph, qui tantôt les suit, tantôt les combat. Il a écrit en grec les antiquités de son pays.

Il faudrait aussi conférer les annales des Grecs , s'attacher ft fixer les dates de chaque événement , pour former une chaîne des temps exacte et lumineuse; il faudrait feuilleter les histoires du monde entier. Nous avons déjà fait une partie de la preuve, en indiquant les sources d où on peut la tirer. Nous nous en tenons là aujourd'hui, de peur ou de la tronquer en nous pressant, ou de nous écarter trop, en voulant la mettre dans tout son jour.

XX. Nous allons vous dédommager de ce délai. Si nous ne prouvons pas à présent l'antiquité de nos écritures, nous faisons quelque chose de plus, nous allons prouver leur divinité. La preuve ne se fera pas attendre ni chercher; nous l'avons sous les yeux : c'est le monde même et tout ce qui s'y passe. Ce qui arrive, ce que nous voyons tous les jours, a été prédit; il a été prédit que la terre engloutirait des villes; que la mer submergerait des Iles; que des guerres intestines et étrangères déchireraient les hommes ; que les royaumes se cho-

* Moïse est posiéiieiir à luacbusdc plus de deux siècles, etaiiiérieur à Daiiails d'environ un demi-siècle.

' Il faudrait, pour l'exaciiludc cbrouologique d'environ trois cents ans.

queraient les uns les autres; que la famine, la peste, des calamités publiques, désoleraient certains pays; que les bètes féroces feraient de grands ravages ; que les petits seraient élevés, et lesgrandshumiliés ; que la justice deviendrait plus rare; que Tinjustice se fortifierait ; que l'amour de toutes les vertus s affaiblirait; que les saisons mêmes et les élémens se dérangeraient; que des monstres et des prodiges troubleraient le cours de la nature.

Tandis que noussouffrous toutesces épreuves, nous les lisons dans nos Écritures. Mais nous ne pouvons les y reconnaître sans avoir en même temps une preuve invincible en faveur des livres où elles sont annoncées. L'accomplissement des prophéties est, ce me semble, un garant de leur divinité. Les prophéties dé^ accomplies nous font croire celles qui restent à s'accomplir. Les mêmes bouches les ont prononcées, les mêmes mains les ont écrites, le même esprit les a dictées. Il n'y a qu'un temps pour les prophètes : à leurs yeux tout est présent. Les hommes ordinaires distinguent avec soin tous les temps : l'avenir devient le présent, et le présent est aussitôt le passé. Or, je vous le demande, avons-nous tort de croire pour l'avenir ceux que nous avons trouvés si vrais pour le présent et pour le passé ?

XXI. Gomme nous venons de dire que la secte des chrétiens a pour fondement les livres des Juifi, les plus anciens qui existent, et que cependant, de notre aveu même, elle ne remonte pas au delà du règne même de Tibère, on nous accusera de chercher à répandre des opinions nouvelles et téméraires , à l'ombre d*une religion fameuse et permise dans TÉtat , tandis que nous n'avons rien de commun avec elle;nirancienneté. ni l'abstinence de certaines viandes, ni les fêtes, ni la circoncision, ni même le nom , ce qui devrait être, selon vous, si nous reconnaissions le même Dieu. Le peuple même sait que le Ghrist a paru sur la terre comme un homme ordinaire, et que les Juifs l'ont jugé tel. De là il se croit fondé à nous accuser d'adorer un homme.

Nous n'avons garde de rougir de Jésus-Christ. Nous nous glorifions au contraire d'être persécutés et condamnés pour son nom; mais nous n'avons pas d autre Dieu que les Juifs. Pour me foire entendre , il est nécessaire de vous expli-

TERTULLlEiV

qucr en peu de mots notre croyance sur la divinité de Jésus-Christ.

Les Juifs seuls étaient agréables à Dieu, à cause de la foi et de la justice de leurs pères. De là la grandeur de leur nation. Leur royaume fiorissait et était heureux à un tel point que Dieu lui-même les instruisait, les avertissait de lui être fidèles et de ne point TofFenser; mais follement enflés des vertus de leurs ancêtres, ils abandonnèrent sa loi pour se plonger dans rimpiété et dans toute sorte de crimes. Quand ils n'en conviendraient pas, leur état actuel le prouverait assez. Dispersés, vagabonds, bannis de leur patrie, ils errent partout, sans avoir ni Dieu ni homme pour roi; sans qu'il leur soit permis de mettre le pied dans leur pays, même comme étrangers.

Les saints oracles qui les menaçaient de ces malheurs leur annonçaient aussi que dans les derniers siècles Dieu se choisirait parmi tous les peuples et dans tous les lieux des adorateurs beaucoup plus fidèles , à qui il accorderait des grâces plus abondantes, à cause de la dignité du nouveau législateur. Il était prédit que fauteur de cette grâce et de cette loi, le maître qui viendrait éclairer, réformer et conduire le genre humain, serait le Fils de Dieu ; mais non pas un fils qui rougit du nom de fils, et des désordres de son père, qui dût le jour à Tinceste d'une sœur, à la faiblesse d'une fille, à Tinfidélilé d'une épouse étrangère, à un père métamorphosé en serpent, en taureau, en oiseau, en pluie d'or ( vous reconnaissez là votre Jupiter). Le Fils de Dieu n'est pas même né d'un mariage : sa mère ne connaissait aucun homme. Je vais vous expliquer sa nature, pour vous faire entendre le mystère de sa naissance.

J'ai déjà dit que Dieu avait créé le monde par sa parole , sa raison et sa puissance. Vos philosophes même conviennent que le monde est l'ouvrage de Dieu , c'est-à-dire de la parole et de la raison. Cest le sentiment de Zenon , qui l'appelle destin. Dieu, fâme de Jupiter, la nécessité de toutes choses. Selon Gléanthe, ce sont là les attributs de l'esprit répandu dans toutes les parties de l'univers. Nous disons aussi que la propre substance du Verbe, de la raison et de la puissance par laquelle Dieu a tout fait, est un esprit ; verbe, quand il ordonne ; raison, quand il dispose; puissance, quand il exécute.

Nous avons appris que Dieu la proféré, et en le proférant l'a engendré ; que pour cette raison on lui donne le nom de Fils de Dieu , et celui de Dieu, à cause de l'unité de substance; car Dieu est l'esprit. Lorsque le soleil darde un rayon , ce rayon est une portion d'un tout : mais le soleil est dans le rayon , puisque c'est son rayon; et il ne se feit pas une séparation , mais seulement une extension de substance. Ainsi le Verbe est esprit d'un esprit , Dieu de Dieu , comme la lumière est une émanation de la lumière. La source de la lumière ne perd rien, ni de sa substance ni de son éclat, en se communiquant et en se répandant. De même , œ qui procède de Dieu est Dieu et Fils dp Diea ( et les deux ne sont qu'un ) , esprit de l'esprit, Dieu de Dieu ; autre en propriété non en nombre, en ordre non en nature, sorti de aoa principe sans le quitter.

Ce rayon de Dieu , comme il a toujours été prédit, est descendu dans une vierge, s'est fail chair dans son sein : il natt homme uni à Dieu. La chair animée par l'esprit se nourrit, croit , parle, enseigne, opère, et c'est le Christ. Recevez toujours cette fable semblable aux vôtres, en attendant que je vous montre comment on prouve la divinité du Christ. Ceux qui parmi vous ont inventé des fables pour détruire la vérité que je vous annonce, savaient que le Christ devait venir. Les Juifs le savaient : c'est à eux que les prophètes l'avaient promis. U$ l'attendent encore à présent, et le grand siiyet de contestation entre eux et nous, c'est qu'ils soutiennent qu'ils n'est pas encore venu. Deux avénemens du Christ sont marqués dans les prophètes , l'un dans la bassesse de la conditioD humaine, il est passé ; l'autre dans la majesté de la Divinité qui se manifeste, c'est pour la fin des siècles. Les Juifs, ne comprenant pas le premier, espèrent le second qui a été prédit avec plus de clarté , et croient qu'il est l'unique. Leurs crimes les ont empêchés de croire le premier, qu'ils auraient cru s'ils l'eussent compris, et qui les aurait sauvés s'ils l'eussent cru. Ils lisent eux-mêmes dans leurs livres que Dieu, pour les punir, leur a ôté la sagesse et l'intelligence, l'usage des yeux et des oreilles. L'abaissement de Jésus-Christ le faisant paraître aux Juifs comme un pur homme , sa puissance devait le Faire regarder comme un magicieB

APOLOGETIQUE.

D*un mot chassant les démons des corps des i nuée qui le déroba à leurs yeux. Ce prodige est

hommes, éclairant les aveugles, guérissant les lépreux, ranimant les paralytiques, ressuscitant les morts, commandant aux élemens, apaisant les tempêtes, marchant sur les eaux, il se montrait partout le Verbe étemel de Dieu, son premier-né, toujours rempli de sa sagesse, de sa puissance et de son esprit. Mais les docteurs et les premiers d'entre les iaih révoltés contre sa doctrine, qui les confondait, furieux de voir le peuple courir en foule sur ses pas, forcèrent Pilate, commandant en Judée pour les Romains, de le leur abandonner pour le crucifier. Lui-même il Favait prédit. Ce n'est pas assez, les prophètes Tavaient prédit longtemps auparavant. Attaché à la croix il rendit Tesprit en parlant, et prévint le ministère du bourreau. A Tinstant le jour disparut en plein midi. Ceux qui ignoraient que ce phénomène avait été prédit pour la mort du Christ , le prirent pour une éclipse. Dans la suite ne pouvant en découvrir la raison , ils Font nié , mais vous le trouvez rapporté dans vos archives.

Après qu'on eut détaché de la croix le corps du Christ, et qu'on Tent mis dans le tombeau, les Juifs le firent garder avec soin par une troupe de soldats , dans la crainte que ses disciples ne l'enlevassent, et ne fissent croire à des gens déjà prévenus qu'il était ressuscité le troisième jour, comme il l'avait prédit. Mais le troisième jour la terre trembla tout à coup, la pierre qui fermait le tombeau fut renversée , les gardes furent saisis de frayeur ; et sans qu'il eût paru aucun de ses disciples, on ne trouva plus dans le tombeau que les dépouilles d'un tombeau. Cependant les principaux d'entre les Juifs , intéressés à supposer un crime pour éloigner de la foi, pour retenir tributaire et dépendant un peuple prêt à leur échapper, répandirent le bruit que le corps du Christ avait été enlevé par ses disciples. Le Christ ne se montra pas à la multitude , pour laisser les impies dans leur aveuglement, pour que la foi destinée à de magnifiques récompenses coûtât quelque chose à l'homme; mais il demeura pendant quarante jours avec ses disciples dans la Galilée qui fait partie de la Judée, leur enseignant ce qu'ils devaient enseigner eux-mêmes. Ensuite les ayant chargés de prêcher son Évangile par toute la terre , il monta an ciel environné d'une

plus sûr que celui des Romulus, dont vous n'avez que des Proculus pour garans. Pilate, chrétien dans le cœur, rendit compte de tout ce que je viens de dire à l'empereur Tibère ; et les empereurs eux-mêmes auraient cru au Christ s'ils n'étaient pas nécessaires au monde, ou qu'ils eussent pu être empereurs à la fois et chrétiens. Les apôtres, fidèles à leur mission, se partagèrent l'univers ; et après avoir beaucoup souffert des Juifs avec le courage et la confiance que donne la vérité, ils semèrent le sang chrétien à Rome dans la persécution de Néron.

Nous vous produirons des témoins irréprochables de la divinité du Christ, ceux mêmes que vous adorez. Vous serez étonnés que nous nous servions , pour vous faire croire les chrétiens, de ceux qui vous empêchent de les croire.

En attendant voilà l'histoire et la date exacte de notre secte, de son auteur et de notre nom. Qu'on ne cherche plus à nous décrier comme des imposteurs. Il n'est permis à personne de mentir en parlant de sa religion ; car en disant qu'on adore ce qu'on n'adore pas en effet , on renie le véritable objet de son culte ; on abjure sa religion en transportant à un autre les honneurs divins. Oui, nous le disons publiquement , au milieu des tortures et tandis que le sang jaillit de nos plaies , nous confessons hautement que nous adorons Dieu par le Christ. Croyez -le un homme si vous voulez. C'est par lui et en lui que Dieu veut être connu et adoré.

Je répondrai aux Juifs qu'eux-mêmes ils ont appris d'un homme, c'est-à-dire de Moïse, à servir le vrai Dieu. Je répondrai aux Grecs qu'Orphée dans la Thrace, Musée à Athènes, Mélampe à Argos, Throphonius dans la Béolie , initiaient les hommes aux mystères des dieux. Je répondrai à vous-mêmes, ô maîtres de Tunivers : Numa, qui n'était qu'un homme, mit les Romains sous le joug des plus gênantes superstitions. Qu il soit donc permis au Christ de révéler le mystère de sa nature divine; je ne dis pas de chercher, comme Numa, à dompter, à humaniser un peuple grossier et farouche par le spectacle imposant et par le culte d'une foule de divinités ; mais qu il soit permis de dessiller les veux et de faire connaître la vérité à des hommes bien civilisés sans doute, mais trompés par leur urbanité même.

TERTULLlEiV

quer en peu de mots notre croyance sur la divinité de Jésus-Christ.

Les Juifs seuls étaient agréables à Dieu, à cause de la foi et de la justice de leurs pères. De là la grandeur de leur nation. Leur royaume fiorissait et était heureux à un tel point que Dieu lui-même les instruisait, les avertissait de lui être fidèles et de ne point TofFenser ; mais follement enflés des vertus de leurs ancêtres, ils abandonnèrent sa loi pour se plonger dans rimpiété et dans toute sorte de crimes. Quand ils n'en conviendraient pas, leur état actuel le prouverait assez. Dispersés, vagabonds, bannis de leur patrie, ils errent partout, sans avoir ni Dieu ni homme pour roi; sans qu'il leur soit permis de mettre le pied dans leur pays, même comme étrangers.

Les saints oracles qui les menaçaient de ces malheurs leur annonçaient aussi que dans les derniers siècles Dieu se choisirait parmi tous les peuples et dans tous les lieux des adorateurs beaucoup plus fidèles , à qui il accorderait des grâces plus abondantes, à cause de la dignité du nouveau législateur. 11 était prédit que fauteur de celte grâce et de cette loi, le maître qui viendrait éclairer, réformer et conduire le genre humain , serait le Fils de Dieu ; mais non pas un fils qui rougit du nom de fils, et des désordres de son père, qui dût le jour à Tincesle d'une sœur, à la faiblesse d'une fille, à Tinfidélilé d'une épouse étrangère, à un père métamorphosé en serpent, en taureau, en oiseau, en pluie d'or ( vous reconnaissez là votre Jupiter ). Le Fils de Dieu n'est pas même né d'un mariage : sa mère ne connaissait aucun homme. Je vais vous expliquer sa nature, pour vous faire entendre le mystère de sa naissance.

J'ai déjà dit que Dieu avait créé le monde par sa parole , sa raison et sa puissance. Vos philosophes même conviennent que le monde est l'ouvrage de Dieu, c'est-à-dire de la parole et de la raison. C'est le sentiment de Zenon, qui l'appelle destin. Dieu, l'âme de Jupiter, la nécessité de toutes choses. Selon Cléanthe, ce sont là les attributs de l'esprit répandu dans toutes les parties de l'univers. Nous disons aussi que la propre substance du Verbe, de la raison et de la puissance par laquelle Dieu a tout fait, est un esprit ; verbe, quand il ordonne ; raison, quand il dispose ; puissance , quand il exécute.

Nous avons appris que Dieu Ta proféré, et en le proférant l'a engendré ; que pour cette raison on lui donne le nom de Fils de Dieu , et celui de Dieu , à cause de l'unité de substance; car Dieu est l'esprit. Lorsque le soleil darde un rayon , ce rayon est une portion d'un tout : mais le soleil est dans le rayon , puisque c'est son rayon; et il ne se fait pas une séparation , mais seulement une extension de substance. Ainsi le Verbe est esprit d'un esprit , Dieu de Dieu , comme la lumière est une émanation de la lumière. La source de la lumière ne perd rien, ni de sa substance ni de son éclat, en se communiquant et en se répandant. De même , ce qui procède de Dieu est Dieu et Fils dp Diea ( et les deux ne sont qu'un ) , esprit de l'esprit, Dieu de Dieu ; autre en propriété non en nombre, en ordre non en nature, sorti de aoa principe sans le quitter.

Ce rayon de Dieu , comme il a toi^ours été prédit, est descendu dans une vierge, s'est fail chair dans son sein : il naît homme uni à Dieu. La chair animée par l'esprit se nourrit, croit , parle, enseigne, opère, et c'est le Christ. Recevez toujours cette fable semblable aux vôtres, en attendant que je vous montre comment on prouve la divinité du Christ. Ceux qui parmi vous ont inventé des fables pour détruire la vérité que je vous annonce, savaient que le Christ devait venir. Les Juifs le savaient : c'est à eux que les prophètes l'avaient promis. U$ l'attendent encore à présent, et le grand sujet de contestation entre eux et nous, c'est qu'ils soutiennent qu'ils n'est pas encore venu. Deux avénemens du Christ sont marqués dans les prophètes , l'un dans la bassesse de la conditioD humaine, il est passé ; l'autre dans la majesté de la Divinité qui se manifeste, c'est pour la fin des siècles. Les Juifs, ne comprenant pas le premier, espèrent le second qui a été prédit avec plus de clarté , et croient qu'il est l'unique. Leurs crimes les ont empêchés de croire le premier, qu'ils auraient cru s'ils l'eussent compris, et qui les aurait sauvés s'ils l'eussent cru. Ils lisent eux-mêmes dans leurs livres que Dieu, pour les punir, leur a ôté la sagesse et l'intelligence, l'usage des yeux et des oreilles. L'abaissement de Jésus-Christ le faisant paraître aux Juii^ comme un pur homme, sa puissance devait le faire regarder comme un magiden

APOLOGETIQUE.

D*un mot chassant les démons des corps des i nuée qai le déroba à leurs yeux. Ce prodige est

hommes, éclairant les aveugles, guérissant les lépreux, ranimant les paralytiques, ressuscitant les morts, commandant aux élemens, apaisant les tempêtes, marchant sur les eaux, il se montrait partout le Verbe étemel de Dieu, son premier-né, toujours rempli de sa sagesse, de sa puissance et de son esprit. Mais les docteurs et les premiers d'entre les iaih révoltés contre sa doctrine, qui les confondait, furieux de voir le peuple courir en Foule sur ses pas, forcèrent Pilate, commandant en Judée pour les Romains, de le leur abandonner pour le crucifier. Lui-même il Favait prédit. Ce n'est pas assez, les prophètes Tavaient prédit longtemps auparavant. Attaché à la croix il rendit Tesprit en parlant, et prévint le ministère du bourreau. A Tinstant le jour disparut en plein midi. Ceux qui ignoraient que ce phénomène avait été prédit pour la mort du Qirist, le prirent pour une éclipse. Dans la suite ne pouvant en découvrir la raison , ils Font nié , mais vous le trouvez rapporté dans vos archives.

Après qu'(m eut détaché de la croix le corps du Christ , et qu'on Tent rois dans le tombeau, les Juifs le firent garder avec soin par une troupe de soldats , dans la crainte que ses disciples ne l'enlevassent, et ne fissent croire à des gens déjà prévenus qu'il était ressuscité le troisième jour, comme il l'avait prédit. Mais le troisième jour la terre trembla tout à coup, la pierre qui fermait le tombeau fut renversée , les gardes furent saisis de frayeur ; et sans qu'il eût paru aucun de ses disciples , on ne trouva plus dans le tombeau que les dépouilles d'un tombeau. Cependant les principaux d'entre les Juife , intéressés à supposer un crime pour éloigner de la foi, pour retenir tributaire et dépendant un peuple prêt à leur échapper, répandirent le bruit que le corps du Christ avait été enlevé par ses disciples. Le Christ ne se montra pas à la multitude , pour laisser les impies dans leur aveuglement, pour que la foi destinée à de magnifiques récompenses coûtât quelque chose à l'homme; mais il demeura pendant quarante jours avec ses disciples dans la Galilée qui fait partie de la Judée, leur enseignant ce qu'ils devaient enseigner eux-mêmes. Ensuite les ayant chargés de prêcher son Évangile par toute la terre , il monta an ciel environné d'une

plus sûr que celui des Romulus, dont vous n'avez que des Proculus pour garans. Pilate, chrétien dans le cœur, rendit compte de tout ce que je viens de dire à l'empereur Tibère ; et les empereurs eux-mêmes auraient cru au Christ s'ils n'étaient pas nécessaires au monde, ou qu'ils eussent pu être empereurs à la fois et chrétiens. Les apôtres, fidèles à leur mission, se partagèrent l'univers ; et après avoir beaucoup souffert des Juifs avec le courage et la confiance que donne la vérité, ils semèrent le sang chrétien à Rome dans la persécution de Néron.

Nous vous produirons des témoins irréprochables de la divinité du Christ, ceux mêmes que vous adorez. Vous serez étonnés que nous nous servions , pour vous faire croire les chrétiens, de ceux qui vous empêchent de les croire.

En attendant voilà l'histoire et la date exacte de notre secte, de son auteur et de notre nom. Qu'on ne cherche plus à nous décrier comme des imposteurs. Il n'est permis à personne de mentir en parlant de sa religion ; car en disant qu'on adore ce qu'on n'adore pas en effet , on renie le véritable objet de son culte ; on abjure sa religion en transportant à un autre les honneurs divins. Oui, nous le disons publiquement , au milieu des tortures et tandis que le sang jaillit de nos plaies , nous confessons hautement que nous adorons Dieu par le Christ. Croyez -le un homme si vous voulez. C'est par lui et en lui que Dieu veut être connu et adoré.

Je répondrai aux Juifs qu'eux-mêmes ils ont appris d'un homme, c'est-à-dire de Moïse, à servir le vrai Dieu. Je répondrai aux Grecs qu'Orphée dans la ïhrace, Musée à Athènes, Mélampe à Argos, Throphonius dans la Béotie, initiaient les hommes aux mystères des dieux. Je répondrai à vous-mêmes, ô maîtres de l'univers : Numa, qui n'était qu'un homme, mit les Romains sous le joug des plus gênantes su|)erstitions. Qu il soit donc permis au Christ de révéler le mystère de sa nature divine; je ne dis pas de chercher, comme Numa, à dompter, ù humaniser un peuple grossier et farouche par le spectacle imposant et par le culte d'une foule de divinités ; mais qu'il soit permis de dessiller les yeux et de faire connaître la vérité à des hommes bien civilisés sans doute, mais trompés par leur urbanité même.

22 TERTULLIEN

Examinez donc si ie Christ est véritablement Dieu , si sa religion corrige et rend meilleurs ceux qui la professent. Si cela est , il s'ensuit que toute autre religion qui lui est opposée est Âusse ; particulièrement celle qui , se cachant sous des noms et des images de mwts, n'a pour preuve de sa divinité que quelques prétendus prodiges et des oracles.

XXn. Nous reconnaissons des substances spirituelles, et le nom même que nous leur donnons n'est pas nouveau. Les philosophes savent qu'il y a des démons : Socrate n'atten* dait-il pas la réponse de son démon, qui s'était attaché à lui dès Tenfance , et qui ne pouvait que le porter au mal ? Les poètes savent qu'il y a des démons ; le peuple même le plus ignorant le sait: il emploie fréquemment dans ses juremens et dans ses imprécations le nom des démons et de leur chef qui est Satan. Platon reconnaît aussi des anges. Si nous écoutons les magiciens, nous apprendrons qu'il y a des démons et des anges. Mais comment, de quelques anges qui se sont volontairement pervertis, est venue la race plus perverse encore des démons réprouvés de Dieu avec leurs auteurs et leur chef? c'est ce qu'il faut voir en détail dans les livres saints.

Il suffira de parier de leurs opérations : elles tendent toutes au malheur de l'homme. Dès le commencement du monde leur méchanceté s'est signalée en ce genre avec un succès trop complet. Ils causent au corps des maladies, de funestes accidens, font éprouver tout à coup à l'âme des émolions violentes et désordonnées : la subtilité de leur nature , qui échappe à tous nos sens , est très propre à cela. On ne peut apercevoir des esprits lorsqu'ils agissent, on ne les reconnaît qu'aux maux qu'ils ont faits ; soit, par exemple, qu'une secrète altération de l'air Fasse tomber les fleurs , étouffe les germes, ou gâte les fruits, soit que devenu infect il exhale des vapeurs pestilentielles.

Cest par des ressorts aussi cachés que les anges et les démons remuent les âmes, les corrompent, les jettent dans des accès de fureur et de démence, leur inspirent d'infâmes passions; les aveuglent à un tel point qu'ils se fbnt adorer eux-mêmes, qu'ils vous font oflrir à leurs simulacres des sacrifices et des parfums,^ dcmt ces esprits impurs se rqiaisseDt. Mais ce

qu'il y a de plus délicieux pour eux, c*est d^éloigner l'homme du vrai Dieu par leurs prestiges et par leurs oracles que je vais vous dévoiler.

Tout esprit a la vitesse d'un oiseau ; c'est pourquoi les anges et les démons se transporieni partout en un moment. Toute la terre B'ett pour eux qu'un seul et même lieu ; il leur est aussi facile de savoir ce qui se passe quelque part que de le publier. Leur vélocité , qui est le propre d'une nature qu'on ne connaît pas, les fait aisément passer pour dieux. Us veulent paraître les auteurs de ce qu'ils annoncent ; ils le sont quelquefois du mal, jamais du bien ; ils ont même appris les desseins de Dieu , auUHsfMs par les prophètes, à présent par leurs écrits. C'est ainsi qu'en dérobant à la Divinité ses secrets , ils sont parvenus à la contrefaire.

Quant à leurs oracles, Grésus et Pyrrhus peuvent nous apprendre combien Us sont ba* biles à les envelopper de manière qu'ils 8*accordent toiyours avec l'événement, quel qu'il soit. Si la prêtresse sut à Delphes que Grésus faisait cuire une tortue, c'est que le dieu s'était transporté en Lydie dans le moment. Répandus dans l'air, portés sur les nues, voisins des aitres, il leur est fort aisé de prédire les changemens de temps.

Vous avez bien raison de vanter leur bienfaisance à guérir les maladies; ils coni«« mencent par les donner , ils ordonnent ensuite des remèdes inouïs ou contraires à la maladie ; et on croit qu'ils ont guéri le mal , lorsqu'ils ont cessé simplement d'en faire. A quoi bon citer après cela les prodiges et les prestiges de ces esprits trompeurs, ces fintômes sous la figure de Gastor et de PoUux, l'eau qu'une vestale porte dans un crible, le vaisseau qu'une autre tire avec sa cdnture, cette barbe qui devient rousse sur-le-champ? Et pourquoi tous ces prodiges ? pour faire adorer des pierres au préjudice du vrai Dieu.

XXni. Or, si les magiciens font paraître des fantômes, s'ils évoquent les âmes des morts, s'ils font rendre des oracles à des enfins , à des chèvres , à des tables , s'ils imitent les prodiges en habiles charlatans , s'ils savent même envoyer des songes par le moyen des anges et des démons qu'ils ont invoqués, et qui leur ont confié leur pouvoir; à plus forte raison ces puis-> sauces séductrices feront-elies pour elles-mêmes

APOLOGÉTIQUE

ce qu*elles font pour des intérêts étrangers. Mais si vos dieux ne Faisaient rien de plus que les anges et les dénions, que deviendrait la prééminence, la supériorité qui caractérise essentiellement la nature divine ? Vous persuadcs rez-vous que les dieui ne soient rien de plus que les an|;es et les démons ? N'est-il pas vraisemblable que ces mêmes esprits, qui par leurs prodiges vous font croire aux dieux , se font aussi adorer de vous sous leur nom? Ou toute la difFérence viendrait-elle des lieux , de sorte que ceux que vous reconnaissez pour dieux dans les temples, cessent de fêtre partout ailleurs ? Il faudrait dire de même que ceux qui courent sur les tours des temples ne sont pas fous comme ceux qui courent sur les toits de leurs voisins, ceux qui se mutilent comme ceux qui se coupent la gorge. Des extravagances si semblables n*annoncent-elles pas le même principe? Mais jusqu'ici ce ne sont que des paroles : voici la démonstration par le Fait, que les dieux et les damons sont absolument les mêmes.

Qu*on Fasse venir devant vos tribunaux un homme qui soit reconnu pour possédé du démon; qu^un chrétien, quel qu*il soit, n'importe, commande à cet esprit de parler. Il avouera et quHl est véritablement démon, et qu'ailleurs il se dit faussement Dieu. Qu'on amène également quelqu'un de ceux qu'on croit agités par un dieu , qui en respirant avec force sur les autels aient reçu la divinité avec la vapeur, qui parlent avec effort et comme hors d'haleine : oui, si la \ierge Gélestis , déesse de la pluie , si Esculape , inventeur de la médicine, qui a rendu & la vie Socordius, Thanatius et Asclépiodote, destinés à la perdre une seconde fois, si n'osant mentir à un chrétien , ils ne confessent pas qu'ils sont des démons, répandez sur le lieu même le sang de ce téméraire chrétien.

Qu'y a-t-îl <le plus manifeste et de plus sûr qu'une pareille preuve ? Voilà la vérité ellemême avec sa simplicité et sou énergie. Que pourriez-vous soupçonner? De la magie ou de la fourberie ? Vos yeux et vos oreilles vous confondraient. Non, vous n'avez rien à opposer à l'évidence toute nue , pour ainsi dire, et sans art. Si vos dieux le sont véritablement, pourquoi disent-ils faussement qu'ils sont démons? Est-ce par déférence pour nous ? Leur divinité est donc soumise aux chrétiens. Eh ! quelle di-

vinité qui dépend des hommes, et, ce qui serait encore plus humiliant, de ses adversaires? Si d'un autre c6té ils sont anges ou démont, |X)urquoi répondent-ils qu'ailleurs ils se donnent pour des dieux? De même que ceux qui passent pour dieux , s'ils Tétaient réellement , ne se diraient pas des démons,pour ne point se dégrader eux-mêmes; ainsi ceux que vous savez certainement être des démons ne prendraient pas le non de dieux s'il y en avait effectivement. Sans doute ils n'oseraient profaner la majesté de leurs maîtres. Tant il est vrai que la divinité que vous adorez n'existe point, puisque, si elle existait, elle ne serait ni usurpée par les démons ni désavouée par les dieux ! Les uns et les autres concourent à vous prouver qu'ils ne sont pas dieux. Reconnaissez donc qu'ils sont tous des démons; cherchez donc ailleurs la Divinité. Les chrétiens après vous avoir convaincus de la fausseté de vos dieux par vos dieux mêmes, vous Font découvrir par la même voie quel est le vrai Dieu : s'il est unique ; si c'est celui que reconnaissent les chrétiens; s'il Faut croire en lui eC l'adorer, comme la foi et les rites des chrétiens le prescrivent.

Oui , que vos dieux vous disent qui est Jésus- Christ, si son histoire n'est qu'un roman, si lui-même il n'est qu'un homme ordinaire ou un magicien , si ses disciples ont enlevé son corps du tombeau, s'il est encore parmi les morts, s'il n'est pas plutôt dans le ciel , s'il ne doit pas en descendre sur les ruines du monde au milieu des Frémissemens et des gémissemens de tous les mortels, les chrétiens seuls exceptés; s'il ne doit pas en descendre avec la majesté de celui qui est la puissance et l'esprit de Dieu , son Verbe, sa sagesse, sa raison, son fils. Qu'ils rient avec vous de nos mystères , qu'ils nient que le Qirist, après la résurrection générale, jugera tous les hommes ; qu'avec Platon et les poètes ils placent sur son tribunal Minos et Radamanthe; que du moins ils essaient d'eFFacer l'ignominie de leur condamnation ; qu'ils osent nier qu'ils sont des esprits immondes , ce qui parait assez par les sacrifices infects dont ils font leurs délices , et par toutes les infamies que se permettent leurs prêtres ; qu'ils nient qu'ils doivent être condamnés au jour du jugement avec leurs adorateurs et leurs mi« nistres.

TERTULLIEN

Le pouvoir que nous avons sur les démons | nous vient du nom de Jésus-Christ, et des menaces que nous leur faisons de sa part et de cel le de Dieu. Craignant le Christ en Dieu et Dieu dans le Christ, ils sont soumis aux serviteurs de Dieu et du Christ. Aussi en notre présence, à notre commandement , effrayés par la pensée et par limage du feu éternel , vous les voyez sortir des corps pleins de fureur et couverts de honte : vous les croyez lorsqulls voos trompent, croyez-les de même lorsqu'ils vous disent la vérité. On ment bien par vanité, mais jamais pour se déshonorer : aussi sommes-nous bien plus portés à croire ceux qui font des aveux contre eux-mêmes que ceux qui nient pour leur propre intérêt. Les témoignages de vos dieux font beaucoup de chfétiens , parce qu'on ne peut les croire sans croire au Christ. Oui , ils enflamment la foi à nos saintes Écritures , ils affermissent le fondement de notre espérance. Vous leur offrez en sacrifice le sang des chrétiens : comment donc pourraient-ils se résoudre à perdre des serviteurs si utiles , si zélés , s*exposer , en les rendant chrétiens , à se voir un jour chassés par eux , s'il leur était permis de mentir, quand un chrétien veut en votre présence tirer la vérité de leur bouche ?

XXIV. Toute cette confession de vos dieux qui avouent qu'ils ne le sont pas, qu'il n'y a pas d'autre dieu que celui des chrétiens, suffit sans doute pour nous justifier de l'accusation d'avoir offensé la religion romaine; car, s'il est certain qu'ils ne sont pas dieux, il l'est, par une suite nécessaire, que ce n'est pas une religion. Mais si ce n'est pas une religion , comment pouvons-nous être coupables envers la religion ? Votre accusation retombe sur vous seuls qui adorez le mensonge , qui non-seulement méprisez, mais combattez la vraie religion du vrai Dieu , et qui par conséquent vous rendez coupables du crime trop réel d'irréligion.

Et quand il serait sûr que ce sont des dieux, ne convenez-vous pas , selon l'opinion générale , qu'il est un être plus élevé, plus puissant et comme le roi du monde; que le pouvoir suprême ne réside qu'en lui, quoiqu'il partage avec plusieurs les fonctions de la Divinité ? Voilà pourquoi Platon nous représente le grand Jupiter dans le ciel à la tête d'une armée de dieux et de démons. Selon vous, il faut adorer avec

loi tous ceux qu'il a établis ses lieutenans. Mais quel crime commet-on en ne voulant plaire qu'à lui, en attendant tout de lui, en refosant de communiquer à plusieurs le nom de dieu ainsi que celui d'empereur? C'est un crime capital que d'appeler ou de souffrir qu'on appelle empereur qui que ce soit , hors l'empereur luimême.

Permettez à l'un d'adorer le vrai Dieu , à l'autre Jupiter, à l'un de lever les mains au àe\, à l'autre vers l'autel de la foi, à celui-là de compter, comme vous dites, les nuages, ï celui-ci les panneaux d'un lambris; à l'un enfia de s'offrir lui-même à Dieu , à l'autre d'offrir un bouc. Prenez garde que ce ne soit une espèce d'irréligion d'ôter la liberté de religion et l'option de la Divinité , de ne pas me permettre d'adorer le Dieu que je veux adorer, de me contraindre d'adorer celui que je ne veux point adorer. Quel dieu recevra des hommages forcés? un homme n'en voudrait point.

Les Égyptiens ont toute liberté de se livrer à l'extravagance de leurs superstitions, démettre toute sorte de bêtes au rang des dieux, de punir de mort quiconque aurait tué un de ces dieux. Chaque province, chaque ville a aei dieux. La Syrie a Astarté, l'Arabie Disare, k Norique Bélénus, l'Afrique Gélestis; la Mmîtanie a ses rois. Je crois n'avoir nommé que itt provinces romaines, et cependant leurs âk/tk ne sont pas les dieux des Romains. Ceux des villes municipales d'Italie ne sont pas plus honorés à Rome. Delventinus est adoré à Gasôn, Visidianus à Nàrni, Ancaria à Ascoli, Nursia à Vulsin , Valentia à Ocriculum , Nortia à S«h trin, Guris à Falëse, Curis qui a donné soa nom à sa fille Junon. Mous sommes les seuls à qui l'on refuse la liberté de conscience. Noos offensons les Romains, ils ne nous regardent plus comme Romains, parce que notre Dieu n'est pas adoré des Romains. Mais que vous le vouliez ou que vous ne le vouliez pas, notre Dieu est le Dieu de tous les hommes ; et chez vous il est libre d'adorer tout hors le vrai Dieu, comme si le Dieu de qui nous dépendons tous ne devait pas être adoré de tous.

XXV. Je crois n'avoir rien à ajouter à ma démonstration de la fausseté de vos dieux , et de la vérité du nôtre. L'autorité de vos dieux même est venue mettre le sceau à Tévidence et

APOLOGETIQUE

i la force du raisonnement. Mais puisque je viens de parler des Romains , je ne refuserai pas d'entrer en lice avec ceui qui soutiennent que c'est à cause de leur zèle pour la religion que les Romains se sont élevés à ce haut point de gloire, qu'ils sont les maîtres du monde; et qu'une preuve sensible que leurs dieux sont véritables, c'est que leurs plus religieux adorateurs sont aussi les peuples les plus puissans.

Voilà donc la récompense que les dieux ont accordée aux Romains, j'entends Sterculus, Mutunus, Larentina ; car pour les dieux étrangers , il n'est pas croyable qu'ils aient préféré les Romains à leurs compatriotes , qu'ils aient abandonné à des peuples ennemis la terre où ils ont reçu le jour, où ils ont passé leur vie, où ils se sont signalés et où reposent leurs cendres.

Mais Gybèle chérit peut-être dans Rome le sang troyen, les descendans de ses compatriotes qu'elle défendit autrefois contre les Grecs. Elle a voulu passer chez leurs vengeurs , qu'elle prévoyait devoir mètre un jour sous le joug les conquérans de la Phrygie. Aussi a-t-elle donné de notre temps une preuve bien éclatante de sa divinité, lorsque l'empereur Marc-Aurèle ayant été enlevé à la république , près de Syrmium , le 16 des calendes d'avril, le vénérable chef des Galles faisait néanmoins des libations de son propre sang le 9 des calendes du même mois, ordonnait les prières ordinaires pour la santé de cet empereur, alors au rang des morts. G paresseux courrier, 6 tardives dépêches qui ont empêché Gybèle d'être plus tôt instruite de la mort de l'empereur ! En vérité , les chrétiens riraient bien d'une pareille divinité.

Jupiter a-t-il pu voir d'un œil indifférent son Ile de Grêle ébranlée jusque dans ses fondémens par les faisceaux romains? A-t-il ainsi oublié l'antre du mont Ida, et les danses des corybantes, et le parfum de sa nourrice? Son tombeau ne lui est-il pas plus cher que la capitole ? et n'est-ce pas à la terre qui couvrait ses cendres qu'il devait accorder l'empire du monde?

Et .lunon aurait-elle souffert que Garthage , celle cité chérie, qu'elle préférait à Samos même , fût renversée par la race d'Ënée ; cette cité a où étaient son char et ses armes , et qu*elle ambitionnait, qu'elle s'efforçait de faire régner sur toutes les nations, si les destins leussent !

permis <?» Épouse et sœur infortunée de Jupiter, elle ne pouvait rien contre les destins : Jupiter lui-même leur est soumis^. Les destins ont donc livré Garthage aux Romains malgré les vœux et les efforts de Junon; et cependant les Romains ne leur ont jamais rendu tant d'honneurs qu'à Larentina , cette infâme prostituée.

Il est constant que plusieurs de vos dieux ont régné. Or, si ce sont eux à présent qui distribuent les royaumes, de qui tenaient- ils les leurs? Quelles divinités Jupiter et Saturne adoraient-ils? quelque Sterculus apparemment.

Mais Sterculus et ses compatriotes n'eurent des autels à Rome que longtemps après.

Quant à ceux de vos dieux qui n'ont pas régné, il est certain que de leur temps il y avait des rois qui ne leur rendaient point de culte puisque ces dieux ne l'étaient pas encore. Il y avait des princes longtemps avant vos dieux ; il faut donc chercher ailleurs les dispensateurs des couronnes.

Mais que c'est avec peu de fondement qu'on attribue aux dieux la grandeur de Rome, comme prix des honneurs qu'ils en ont reçus, puisque ces honneurs sont postérieurs à sa grandeur ! Gar quoique Numa soit le premier auteur de vos superstitions , néanmoins vous n'aviez de son temps ni statues ni temples ; la religion était frugale, les cérémonies pauvres; il n'y avait pas de Gapitole rival de TOlympe, mais des autels de gazon dressés à la hâte , des vases d'argiles, une fumée légère ; le dieu ne parais sait nulle part, l'art des Grecs et des Étrusques n avait pas encore rempli Rome de figures. En un mot les Romains n'étaient pas religieux avant d'être grands ; ils nesont donc pas grands parce qu'ils ont été religieux : et comment le seraient-ils, si l'irréligion a été la source de leur grandeur?

En effet, les royaumes et les empires, si je ne me trompe, s établissent par les guerres, s'agrandissent par les victoires; mais les guerres et les victoires entraînent nécessairement la ruine des villes. Les villes ne peuvent être rui-

* Hic illius arma

Hic curruH fuit: hoc refpiuin dea gentibus esse, 8i qua fata sinani, jam tuin tendilque'fbveique. (ViRC, /Eneid.j lir. i, y. 16-18.)

* Fato stat Jupiter ipse.

TERTULLIEN

nées sans que les dieux en souffrent. Les murailles et les temples s'écroulent à la fois , le sang des prêtres coule mêlé avec celui de leurs concitoyens; les mêmes mains enlèvent Tor sacré et Tor profane ; ainsi autant de trophées des Romains, autant de sacrilèges; autant de triomphes sur les peuples , autant de triomphes sur les dieux ; autant de dépouilles ravies à Tennemi , autant de simulacres des dieux captifs. Et ces dieux consentent à recevoir les hommages de leurs ennemis et de leurs vainqueurs! Ils donnent un empire sans bornes à ceux dont ils ont à payer les outrages plutôt que les adorations !

Mais on outrage impunément , comme on adore vainement les dieux qui ne sentent rien. Eh ! comment pourrait-on faire honneur à la religion de la grandeur des Romains, qui Tont offensée à mesure qu'ils se sont agrandis, ou même qui ne se sont agrandis qu'en TofTensant ! D'ailleurs, tous cet peuples vaincus, dont les royaumes ont été réduits en provinces de Fempire romain , n'avaient-ils pas aussi leurs religions ?

XXVI. Voyez donc si le dispensateur des couronnes ne serait pas cet Être souverain de qui dépendent également et la terre et ceux qui régnent sur la terre ; si celui qui était avant les temps, qui a fisiit les temps et les siècles, n'a pas réglé la durée des vicissitudes des empires; si les cités ne s'élèvent et ne s'abaissent point au gré de celui qui dominait le genre humain , lorsqu'il n'y avait pas encore de cités.

Pourquoi chercher â vous tromper vousmêmes P Rome sauvage est plus ancienne que quelques-uns de vos dieux : elle régnait avant d'avoir donné celte enceinte immense au Gapitole. Les Babyloniens régnaient avant vos pontifes , les Mèdes avant vos quindécemvirs , les Égyptiens avant vos saliens , les Assyriens avant vos luperques, les Amazones avant vos vestales. Et si c^étaient véritablement vos dieux qui disposassent des royaumes , les contempteurs de tous les dieux, les Juifs, n'enssent jamais régné. Vous avez offert des victimes à leur Dieu , des présens à son temple ; vous avez honoré de votre alliance la nation , que vous n'auriez jamais subjugée, si elle n'eût commis un dernier attentat contre le Christ.

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