XXVII. Nous nous sommes suffisamment
justifiés d'avoir offensé vos dieux , en proovant qu'ils ne sont rien moins que dieux. Aosu, quand on nous presse d'aller leur sacrifier, nous nous en défendons toujours par les lumières de notre conscience, qui nous apprend à qui se rapportent les hommages qu'on rend à ces simulacres et â ces hommes déifiés. Mais il y en a parmi vous qui nous traitent danseuses, de perdre la vie par entêtement, au liea de la sauver en sacrifiant, sans changer pour cela d'opinion. Vous nous donnez là un bon conseil pour vous tromper : nous reconnaissons sans peine quel est celui qui vous Ta suggéré; et comment il essaie de tous les moyens possibles, tantôt de l'artifice, tantôt de la cruauté, pour triompher de notre constance. G^esl cet esprit ange et démon, qui, devenu notre ennemi par sa réprobation , et envieux des grâces divines , s'insinue dans vos âmes , d'où il nous fait la guerre et vous inspire, sans que vous le soupçonniez , ces jugemens iniques et barbares dont je me suis plaint au commencement de cet apologie.
Car quoique les démons nous soient soumis, cependant, comme de méchans esclaves, ils mêlent souvent l'insolence à la crainte; ils sont ravis de nuire à ceux qu'ils craignent; la haine est la fille de la crainte. Condamnés sans espérance, leur unique consolation est de jouir éi fruit de leur méchanceté, tandis que leur sop^ plice est encore suspendu ; mais ce n'est que de loin qu'ils osent nous attaquer. A notre approche, vaincus et supplians, ils rentrent âoi* sitôt dans leur condition. Ainsi, lorsque Mdiblables à des esclaves échappés des fers, des prisons ou des mines, ils s*élancent contre leurs maîtres avec d'autant plus de fureur qulls sentent l'inégalité de leurs forces, obligés I combattre ces vils ennemis , nous leur résistooi avec une constance égaie â leur acharnemeilt, et nous n'en triomphons jamais plus glorieusement que quand nous mourons pour la foi.
XXVIII. Mais forcer des hommes libres â sacrifier, c'est une injustice trop criante, c^esf une violence inouïe. Eh ! quoi de plus déraisonnable que de vouloir contraindre un autre homme à rendre à la Divinité des hommages que de lui-même il est assez intéressé â lui rendre ? N'aurait-il pas droit de répondre : « Je ne veux pas, moi, ne rendre Jupiter propice;
APOLOGÉTIQUE
de quoi vous mèlez-vous? Que Janus se fâche; qu'il me tourne quel visage il voudra , que vous importe? G*est pour cela que ces esprits pervers vous ont suggéré de nous Faire sacrifier pour les jours des empereurs. Vous vous croyez obligés de nous y contraindre, et nous te sommes de courir risque de la vie. »
Nous voilà donc arrivés au crime de lèse-majesté humaine; mais cette majesté est pour vous plus auguste que la divine. Vous craignez , vous respectez plus Tempereur que Jupiter dans rOlympe : vous avez raison sans doute, si vous ne l'ignorez pas, puisque le dernier des vivans est préférable à quelque mort que ce soit ; mais ce n'est point là le motif qui vous fait agir. Vous avez plus d'égard pour la puissance des empereurs, parce que vous Tavez sous les yeux, et vous êtes véritablement coupables envers la Divinité de lui préférer une majesté humaine. Aussi vous parjureriez-vous plutôt en jurant par tous vos dieux que par le génie seul de César.
XXIX. Il faut d'abord s'assurer que ceux à qui vous sacrifiez peuvent rendre la santé aux empereurs ou à quelque autre homme. Si cela est, traitez-nous en criminels; mais si ces esprits méchans, anges ou démons, sont capables de faire quelque bien; si condamnés, si perdus eux-mêmes sans ressource, ils justifient et ils sauvent les autres; si des morts (vous savez ce qui en est) garantissent les vivans, qu'ils commencent donc par garantir leurs statues et leurs temples , qui ne sauraient se passer des gardes que leur donne l'empereur. Et ces statues, ces temples, la matière n'en est -elle pas tirée des mines et des carrières de l'empereur ? Les temples ne dépendent-ils pas absolument de lui ? Plusieurs dieux ont éprouvé sa colère; d'autres se sont ressentis de sa magnificence et de sa faveur. Or ceux qui sont au pouvoir de l'empereur, qui tiennent tout de lui , comment seront-ils les arbitres de sa destinée? Ck)mment leur devra-t-il sa conservation , tandis qu'eux-mêmes ils lui sont redevables de la leur?
Voilà donc pourquoi nous sommes criminels de lèse-majesté; parce que nous n'abaissons pas les empereurs au-dessous de ce qui leur est soumis ; parce que nous ne nous jouons pas du
salut des empereurs, en les plaçant dans des ( corps chaste, d'une àme innocente, et du Saint*
mains de plomb. Pour vous, vous êtes religieux envers les empereurs , parce que vous cherchez leur salut où il n'est point , que vous le demandez à ceux qui ne sauraient l'accorder; tandis que vous ne pensez point à celui de qui il dépend uniquement, et que vous faites une cruelle guerre aux chrétiens, qui seuls savent comment il faut le demander et par conséquent peuvent seuls l'obtenir.
XXX. Car nous invoquons pour le salut des empereurs le Dieu éternel, le vrai Dieu, le Dieu vivant, que les empereurs souhaitent se rendre favorable, plutôt que tous les dieux ensemble. Peuvent-ils ignorer que c'est de lui qu'ils ont reçu et l'empire et la vie ; qu'il n*y a pas d'autre Dieu que lui; qu'ils sont en sa puissance; qu1ls sont immédiatement après lui , avant tous les dieux P Us sont au-dessus de tous les hommes vivans, à plus forte raison donc au-dessus de ces dieux morts. Us connaissent les bornes de leur pouvoir : ils sentent qu'ils ne peuvent rien contre celui par qui ils peuvent tout. Que l'empereur déclare la guerre au ciel; qu'il le traîne captif attaché à son char de triomphe; qu'il mette des sentinelles dans le ciel ; qu'il rende le ciel tributaire : extravaf^antes chimères! Il n'est grand qu'autant qu'il reconnaît son maître dans le Dieu du ciel. l/au(eur du ciel et de toutes les créatures est aussi le sirn ; c'est par lui qu'il est empereur, et qu'avant d'iMrc empereur il est homme; il lient sa couronne du Dieu dont il tient la vie. Les yeux levés au ciel, les mains étendues, parce quelles sont pures; la tête nue, parce que nous n'avons à rougir de rien; sans ministre qui nous enseigne des formules de prières , parce que c'est le cœur qui prie, nous demandons pour les empereurs une longue vie, un règne tranquille, la sûreté dans leurs palais , la valeur dans les troupes, la fidélité dans le sénat, la vertu dans le peuple, la paix dans tout le monde ; enfin tout ce qu'un homme, tout ce qu'un empereur peut désirer.
Je ne puis demander tout cela qu'à celui de qui je suis assuré de l'obtenir ; il est le seul qui puisse l'accorder, et je suis le seul qui puisse l'obtenir, comme son serviteur et son adorateur, prêt à être immolé pour sa loi. Je lui offre la plus précieuse victime qu'il m'a demandée lui-même, la prière, qui vient d'un
TERTDLLIEN.
Esprit. Je ne lui offrirai pas quelques gpraîns d*un vil encens, ou d'autres parfums d'Arabie, des gouttes de vin, du sang d'un bœuf languissant qui désire la mort, beaucoup moins encore une conscience infecte. Je suis toujours étonné de voir les prêtres les plus corrompus faire le choix des victimes , et qu*on examine plutôt les entrailles des animaux que les cœurs des sacrificateurs.
Tandis que nous prions de la sorte, déchireznous, si vous voulez avec des ongles de fer; attachez-nous à des croix , jetez-nous dans les flammes, tirez le glaive contre nous, exposeznous aux bêtes : le chrétien qui prie est disposé à tout souffrir. Pour vous , magistrats zélés , bàtez-vous d'arracher la vie à des hommes qui remploient à prier pour Tempereur. La vérité, la fidélité à Dieu , voilà donc nos crimes.
XXXI. Mais nous sommes des flatteurs dont le but est d'échapper au supplice à la faveur de rimposture. En vérité, cet artifice nous réussit à merveille. Sans doute vous croyez , et vous nous laissez prouver tout ce que nous voulons. Si cependant vous êtes persuadés que nous ne prenons aucun intérêt à la vie des empereurs, ouvrez nos livres, qui sont la parole de Dieu même : nous ne les cachons à personne, et différentes circonstances les ont fait passer dans les mains des étrangers ; vous verrez qu'il nous est ordonné de prier, par un excès de charité , pour nos ennemis, de souhaiter du bien à nos persécuteurs. Or qui sont les plus grands ennemis, les plus ardens persécuteurs des chrétiens, sinon ceux dont ils sont accusés d'offenser la majesté? De plus nous lisons en termes exprès dans les saintes Écritures: a Priez pour les rois et pour toutes les puissances, afin que vous jouissiez d'une paix parfaite, d En effet l'empire ne peut être ébranlé que tous ses membres ne le soient : et nous-mêmes , quoique regardés comme étrangers, nous nous trouvons nécessairement enveloppés dans ses malheurs.
XXXII. D'ailleurs nous sommes obligés, par une raison particulière, de prier pour les empereurs et pour l'empire romain: c'est que nous savons que la fin du monde , avec les calamités affreuses dont elle menace tout le monde, est suspendue par le cours de l'empire romain. En demandant à Dieu que cette horrible catastrophe soit retardée, nous demandons par
conséquent que la durée de Tempire romain soit prolongée.
Si nous ne jurons point par le génie des empereurs, nous jurons par leur vie, plus auguste que tous les génies, qui ne sont que des démons. Nous respectons dans les empereurs les jugemens de Dieu , qui les a établis pour gouverner les peuples. Nous savons qu'ils n*ont de pouvoir que celui que Dieu leur a donné. Nous demandons la conservation de ce que Dieu luimême a voulu ; et c'est là pour nous un grand serment. Quant aux génies, nous les conjurons, pour les chasser du corps des hommes : nous n'avons garde de jurer par eux , pour leur déférer un honneur qui n'appartient qu^à Dieo.
XXXIII. Mais pourquoi parler davantage de l nos sentimens religieux pour l'empereur? Poo- f vons-nous ne pas les avoir pour celui que notre ^ Dieu a placé sur le trône, et qu'à ce titre noas sommes fondés à regarder spécialement comme notre empereur ? Je puis aussi plus qu'un autre contribuer à sa conservation, non-seulement parce que je la demande à celui qui peut ^a^ corder, et que je suis ce qu'il faut être poor l'obtenir; mais encore parce qu'en abaissant si majesté au-dessous de Dieu, et de Dieu seol, ' je dispose Dieu par là à lui être favorable. Je n'égalerai point l'empereur à Dieu , je ne TÊfpellerai point dieu , et parce que je ne sak pu mentir, et parce que je le respecte trop poor me moquer de lui, et parce que lui-même ae voudra point s'entendre appeler dieu , puiii|Bll est homme, et que le devoir ainsi que TiniMt de l'homme est de se reconnaître inférieur I Dieu. C'est bien assez pour lui d'avoir le tilre d'empereur, titre auguste qu'il tient de Diea. Qui l'appelle dieu , nie qu'il soit empereur : il ne peut être empereur sans être un homm^ Lors même qu'il est porté sur ce pompeux dur de triomphe, on a soin de l'avertir qu^il est homme ; quelqu'un est placé derrière lui pour lui dire : a Regarde derrière toi, et souviens^toi que tu es homme. » Rien de si flatteur, de ai propre à lui donner la plus haute idée de sa gloire, que cette précaution qu'on juge nécessaire, de le faire ressouvenir de ce qu'il est. Il serait moins grand si on l'appelait dieu, parée qu'il sentirait que c'est une fausseté. Il est biefi plus grand quand on l'avertit de ne pas se croire un dieu.
APOLOGÉTIQUE
' XXXIV. Le fondateur de votre empire , Augoste , ne sonfFrait pas qu'on le nommât seigneur. Ce nrro en effet appartient à la Divinité. Je consens «pendant â donner à Tempereur le nom de stigneur, pourvu que ce ne soit pas dans le même sens que je le donne à Dieu. Je ne suis point Tesclave de Tempereur ; je n'ai proprement qu*un Seigneur, le Dieu tout-puissant et étemel , qui est également le Seigneur de Tempereur. D'ailleurs comment le père de la patrie en serait-il encore le seigneur ? Un nom qui respire la douceur et Tamour n'est-il pas préférable à celui qui n'annonce que la puissance ? Aussi les che£s de famille en sontils appelés les pères plutôt que les seigneurs.
Le nom de dieu convient encore bien moins à l'empereur. Ce n'est qu'à la plus honteuse et à la plus funeste flatterie qu'il appartient de le lui donner. Tandis que vous avez un empereur, irez-vous saluer empereur quelqu'un de ses sujets ? Par ce sanglant outrage vous attireriez înfoilliblement la vengeance de l'empereur sur votre tète , peut-être même sur celui que vous auriez nommé empereur. Rendez à Dieu le culte qui lui est dû , si vous voulez ménager à Tempereur sa protection ; cessez de reconnaître un autre dieu ; cessez d'appeler dieu celui qui ne peut se passer du secours de Dieu. Si cette basse et sacrilège adulation ne rougit pas de son imposture , qu'elle en redoute les suites : vous-même ne maudissez-vous pas quiconque appelle l'empereur dieu avant son apothéose ?
XXXV. Les chrétiens sont donc les ennemis de l'État, parce qu'ils rendent à l'empereur des honneurs qui ne sont ni vains, ni faux, ni sacrilèges ; parce que faisant profession de la véritable religion , ils célèbrent les jours de fête de l'empereur par les senlimens de leurs cœurs, et non parla débauche? Grande preuve de zèle en effet , d'allumer des feux et de tendre des lits dans les rues, d'y faire des grands festins, de changer Rome en taverne, de répandre le vin partout, de courir en troupes pour insulter et commettre toule sorte de désordres! La joie publique ne s'annonce-t-elle donc que par la honte publique? Ce qui serait indécent un autre jour, devient-il décent dans les jours consacrés au prince ? Ceux qui observent les lois par respect pour le prince , les violeront-ils à cause de lui ? La licence et le dérèglement s'appelleront-
ils piété ? Une occasion de dissolution passerat-elle pour une fête religieuse ?
Nous sommes bien coupables sans doute : nous acquittons les vœux pour les empereurs sans cesser d'être sobres , chastes et modestes. Dans ces jours de joie nous ne couvrons pas nos portes de lauriers; nous n'allumons pas des lampes en plein midi : rien cependant n'est plus honnête alors que de donner à sa maison l'air d'un lieu de prostitution.
Il est à propos maintenant de mettre dans tout son jour la sincérité de vos démonstrations pour la seconde ma^jesté, qu'on nous accuse d'ofienser par un second sacrilège, lorsque nous refusons de célébrer avec vous les fêtes des empereurs d'une manière également opposée à la bienséance , à la modestie et à la pudeur. Il fout voir si ceux qui nous refusent le nom de romains, qui nous traitent d'ennemis des empereurs, ne sont pas plus criminels que nous. J'interroge donc les Romains; je demande ù cette immense multitude, qui remplit vos sept collines, si jamais dans son langage romain elle épargne les empereurs : le Tibre et les écoles des gladiateurs peuvent en rendre témoignage. Si la nature n'eût couvert les cœurs que d'une manière transparente , on y verrait l'objet de leurs vœux secrets, les images de nouveaux princes qui se succéderaient sans cesse pour faire des largesses et des distributions au peuple. Oui , voilà les vœux secrets de ces Romains, dans le temps même qu'on les entend crier : « 0 Jupiter ! retranche de nos années pour les donner à l'empereur ! ^ » Un chrélicn ne sait point tenir ce langage ; il ne sait point non plus souhaiter un nouvel empereur.
Le peuple, dites- vous, est toujours peuple : fort bien; mais cependant ce sont là des Romains, et nos plus grands ennemis. Les autres ordres de l'État, selon le rang qu'ils y tiennent, sont sans doute d'une fidélité à l'épreuve ; jamais il ne s'est trouvé de factieux dans le sénat , dans l'ordre équestre , dans les camps, dans le palais. D'où sont donc sortis les Cassius, les Nigers , les Albinus ; ceux qui assassinent leur prince entre deux bosquets de laurier ; ceux qui s'exercent dans les gymnases, pour les étrangler habilement; ceux qui forcent le palais
I * De DosirU aoou tibi Jupiier auoeat anooi.
TERTULLIEK.
à main armée , plus audacieux que les Sîgerius et les Parlhenius ^ P Si je ne me trompe , tous ces gens-là étaient Romains , c'est-à-dire n'étaient pas chrétiens. Tous, jusqu'au moment où leur rébellion a éclaté, sacrifiaient pour le salut de fempereur, juraient par son génie, et surtout ne manquaient pas de donner aux chrétiens le nom d*ennemis publics.
Les complices ou les partisans des dernières factions qu'on découvre tons les jours, restes échappés d'un parti, dont les parricides chefs viennent d'être moissonnés, n'ornaient-ils pas leurs portes des branches de laurier les plus fraîches et les plus touffues ? PTavaient-ils pas dans leurs vestibules les plus brillantes illuminations ? Ne remplissaient-ils pas la place de lits superbes ; non à la vérité dans l'intention de prendre part à la joie publique, mais pour former leurs vœux particuliers dans une fête tout à fait étrangère, pour faire en quelque sorte dans le secret l'inauguration de celui à qui ils destinaient le trône ?
Ceux qui consultent les astrologues, les aruspices, les augures, les magiciens, sur la vie des empereurs, n'ont pas moins d'empressement à s'acquitter de ces devoirs religieux. Pour les chrétiens, jamais ils n'ont recours à des sciences inventées par les anges rebelles et maudits de Dieu. Et d'où peut venir cette curiosité de s'informer des jours des empereurs, si on ne trame rien contre eux; si du moins on ne souhaite et on n'attend pas leur mort ? car on ne lire pas l'horoscope de ses maîtres par le même motif qu'on tire celui des personnes qu'on aime : la curiosité du sang et de l'amitié est bien différente de celle de l'esclavage.
XXXM. S'il est donc certain que ceux que vous appeliez Romains , et qui passaient pour tels, sont convaincus d'être les ennemis de l'empire , ne pourrait-il pas se faire aussi que ceux qui passent pour ennemis, et à qui vous refusez le nom de Romains, fussent effectivement romains, et rien moins qu'ennemis? Non, la fidélité et le dévouement dus aux empereurs ne consistent pas dans de vaines démonstrations, sous le masque desquelles la trahison sait si bien se cacher. Ils consistent dans les sentimens que nous sommes obligés d'avoir pour
* Noms de ceux qui tuëreat Fempereur DomUieo.
tous les hommes, comme pour les empereurs ; car ce n est pas aux empereurs seuls que nous devons vouloir du bien. Nous faisons le bien sans acception de personnes, parce que c'est pour nous-mêmes que nous le foisons, saqs attendre ni louange ni récompense d'aucun homme. Notre rémunérateur est Dieu seul, qui nous fait une loi de cet amour universel pour tous indistinctement. Nous sommes les mêmes pour les empereurs que pour tous ceux avec qui nous avons quelque rapport. 11 nous est également défendu de vouloir du mal à qui que ce soit, d'en faire, d'en dire, d'en penser mèoie. Ce qui ne nous est pas permis contre l'eoipereur ne l'est contre personne : ce qui ne l'est contre personne l'est peut-être encore moins contre celui que Dieu a fait si grand.
XXXVn. Si , comme nous l'avons dit, il immm est ordonné d'aimer nos ennemis, qui pourrions-nous haïr ? S*il nous est défendu de nom venger de ceux qui nous offensent, pour ua pas nous rendre aussi coupables qu'eux, q^ nous sera-t-il permis d'offenser?
Vous-mêmes, je vous en fais juges, combiea de fois exercez-vous des cruautés contre les chrétiens, ou de votre propre mouvement , on pour obéir aux lois ! Combien de fois le peupte, sans attendre vos ordres , ne nous accable»!^ pas de pierres , et ne met-il pas le feu à nos miî* sons ? Dans la fureur des bacchanales od w[^ pargne pas même les morts : oui, l'asile de ta moK est violé. Du fond des tombeaux oA ils reposent , on arrache les cadavres des chrêtio», quoique méconnaissables, quoique d^à cor» rompus, pour leur insulter et les œetire et pièces. Cependant avez -vous remarqué q«e nous ayons jamais cherché à nous venger de cet acharnement qui nous poursuit au delà di tombeau ? Une seule nuit avec quelques flambeaux , c'en serait assez s'il nous était permis de rendre le mal pour le mal : mais à EKeu ne plaise qu'une religion divine ait recours à des moyens humains pour se venger, ou qu'elle se laisse abattre par les épreuves ! Si au lieu de nous venger sourdement, nous voulions afçir en ennemis déclarés, nous ne manquerions ni de forces ni de troupes. Les Maures, les Marcomans, les Par thés même, quelque natioa que ce soit, renfermée après tout dans ses limites, est-elle plus nombreuse qu'une nation qui n'en
APOLOGÉTIQUE
a d'autres que Tunivers ? Nous ne sommes que d'hier, et nous remplissons tout , vos villes, vos tles , vos châteaux , vas bourf;ades,vos conseils, vos camps, vos tribus, vos décuries, le palais, le sénat, le forum : nous ne vous laissons que vos temples.
Ne serions-nous pas bien propres à la guerre, même à forces inégales, nous qui nous laissons tuer si volontiers, si ce n'était une de nos maximes: qu'il vaut mieux souffrir la mort que de la donner ? Sans même prendre les armes, sans nous révolter, nous pourrions vous combattre simplement en nous séparant devons; car si cette multitude d'hommes vont eût quittés pour se retirer dans quelque contrée éloignée, la perte de tant de citoyens de tout état aurait décrié votre gouvernement , et vous eût assez punis : vous auriez été effrayés de votre solitude, du silence, de l'élonnement du monde, qui aurait paru comme mort; vous auriez cherché à qui commander; il vous serait resté plus d'ennemis que de citoyens. A présent, la multitude des chrétiens fait que vos ennemis paraissent en petit nombre.
Et qui vous délivrerait de ces ennemis cachés, aussi funestes ù vos âmes qu'à vos corps, je veux dire des démons que nous chassons sans intérêt et sans récompense? Il suffirait, pour notre vengeance, de vous laisser à la merci de ces esprits immondes. Et vous, sans nous tenir compte d'un service de cette importance, sans réfléchir que loin de vous être nuisibles, nous vous sommes nécessaires, vous nous traitez en ennemis : nous sommes à la vérité ennemis déclarés, mais ennemis de l'erreur, et nullement du genre humain.
XXXVlil. Il fallait donc traiter avec douceur, et mettre du moins au rang des factions permises, unereligionà qui onne peut rien reprocher de ce qu'on craint des factions justement proscrites. On les a proscrites, si je ne me trompe, pour la tranquillité publique, pour empêcher que la ville ne fût déchirée par des partis opposés : ce qui aurait troublé les assemblées du peuple et du sénat, les harangues et les spectacles, surtout dans un temps où Ton vend jusqu'aux violences qu'on commet.
Pour nous qui ne brûlons point de la passiion de la gloire et des honneurs, nous n'avons nul intérêt de former des cabales. Nous ne
nous mêlonsjamais des affaires publiques: le monde , voilù notre république. Nous renoi.çons sans peine à vos spectacles : pleins dsmépris pour tout ce qui s'y passe , nous avons en horreur la superslilîon qui en est la ihbrc. Nous n'avons rien de commun avec les exir;îvagances du cirque, avec les obscénités du théâtre, avec la barbarie de l'arène, aver la frivolité des gymnases. N'a- 1- il pas été permis aux épicuriens de se faire de la volupté l'idée qu'il leur a plu ? Vous offensons-nous en adoptant d'autres plaisirs que les vôtres? Et si nous voulions nous sevrer de toute sorte d'amusemens, cène serait pas h vous, ce ne serait qu'à nous-mêmes que nous ferions tort. Nous condamnons vos plaisirs, j'en conviens, comme vous-mêmes vous ne pouvez goûier les nôtres.
XXXIX. Je vais montrer maintenant A quoi s'occupe la faction des chrétiens ; après l'avoir défendue contre les calomnies , il faut la faire connaître. Unis ensemble par les nœuds d'une même foi, d'une même morale, nous ne faisons qu'un corps. Nous nous assemblons pour prier Dieu ; nous formons une sainte conjuration , pour lui faire une violence qui lui est agréable; nous prions pour les empereurs, pour leurs ministres, pour toutes les puissances, pour l'état présent de ce monde, pour la paix, pour le retardement de la fin de Punivers. Nous nous assemblons pour lire les Ëcritures, où nous puisons, selon les circonstances, les lumières et les avertissemens dont nous avons besoin. Cette sainte parole nourrit notre foi, relève notre espérance, affermit notre confiance, resserre de plus en plus la discipline , en en inculquant le précepte.
C'est là que se font les exhortations et les corrections, que se prononcent les censures au nom de Dieu. Certains que nous sommes toujours en sa présence, nous jugeons avec grand poids, et c'est un terrible préjugé pour le jugement futur, quand quelqu'un a mérité d'être retranché de la communion des prières, de nos assemblées, et de tout ce saint commerce.
Des vieillards président; ils parviennent à cet honneur, non par argent , mais par le té moignage d'un mérite éprouvé. L'argent n'influe en rien dans les choses de Dieu ; et si Ton trouve chez nous une espèce de trésor, nous n'avons pas à rougir d'avoir vendu la religion.
TERTULLIEN
Chacun fournit tous les mois une somme modique , ou lorsqu'il le veut, s'il le veut et s'il le peut; on n'y oblige personne: rien de plus libre que cette contribution ; c'est un dépôt de piété qu'on ne dissipe point en repas et en débauches ; il n'est employé qu'à nourrir et à enterrer les pauvres, les orphelins sans bien, les domestiques cassés de vieillesse, les malheureux qui ont fait naufrage. S'il y a des chrétiens condamnés aux mines , détenus dans les prisons, ou relégués dans les lies, uniquement pour la cause de Dieu , ils y sont entretenus par la religion qu'ils ont professée.
Il se trouve néanmoins des gens qui nous font un crime de cette charité. «Voyez, disentils, comme ils s'aiment ;» car pour nos censeurs, ils se haïssent tous, a Voyez comme ils sont prêts à mourir les uns pour les autres;» pour eux , ils sont plutôt prêts à s'entr'égorgcr. Quant au nom de frères que nous nous donnons , ils ne le décrient que parce que chez eux tous les noms de parenté ne sont que des expressions trompeuses d'attachement.
Nous sommes aussi vos frères par le droit de la nature , la mère commune de tous les hommes. Il est vrai que vous êtes de mauvais frères; à peine ètes-vous des hommes. De véritables frères sont ceux qui reconnaissent pour père le même Dieu , qui ont reçu le même esprit de sainteté , qui sortis du sein commun de Tignorance, ont vu avec transport luire le jour de la même vérité.
Mais peut-être qu'on ne nous croit pas frères, ou parce que notre nom ne se trouve jamais dans vos tragédies, ou parce que nous vivons en commun et en frères , des mêmes biens qui chez vous divisent tous les jours les frères. Ne faisant tous qu'un cœur et qu'une âme, pourrions-nous avoir de la répugnance à communiquer nos biens? Tout est commun entre nous , hormis nos femmes : nous sommes divisés sur ce seul point qui réunit les autres hommes. Us font entre eux comme un échange des droits que leur donne le mariage, à l'exemple sans doute de leurs sages , d'un Socrate parmi les Grecs, d'un Ga ton parmi les Romains, qui abandonnèrent à leurs amis des femmes qu'ils avaient épousées , pour en avoir des enfants dont ils ne seraient point les pères. Fut-ce malgré elies? oo peut en douter. Indi-
gnement prostituées par leurs propres maris , pouvaient-elles être bien jalouses de la cha^ teté conjugale? 0 sagesse attique! O gravité romaine! Un philosophe et un censeur donnent l'exemple du plus infâme commerce !
Pour les chrétiens, il n'est pas étonnant que s'aimant si tendrement , ils aient des repas communs. Vous cherchez â décrier nos soupers non-seulement comme criminels , mais comme somptueux. C'est apparemment pour nous que Diogène disait : « Les Mégariens mangent comme s'ilsdevaient mourir le lendemain, et bâtissent comme s'ils étaient immortels.» On voit plutôt une paille dans Tœil d'autrai qu une poutre dans le sien. L'air est infecté dei digestions de tant de tribus , de curies et de v décuries. Les saliens ' ne donnent pas de son- [ pers sans faire d'emprunt. Il faut de grands ^ calculs pour arrêter les frais des festins es j l'honneur d'Hercule. On choisit les plus habita cuisiniers pour les apaturies ', les dionysies' et les mystères de l'Attique. La fumée des soupen de Sérapis éveille tous ceux qui sont prépoift pour les incendies : et l'on ne parle que do repas des chrétiens!
Leur nom seul montre quel en est le motit On les appelle agapes , d'un mot grec qi signifie c/iarité. Quoi qu'ils puissent coftter, nous nous croyons bien dédommagés par fivantage de faire du bien; nous soulagavi par là les pauvres; nous ne rassemblons poiaC comme vous des parasites qui font gloire de vendre leur liberté, et de venir à vos tabki s'engraisser au prix de mille avanies. Nopi traitons les pauvres comme des hommes soi qui la Divinité attache ses regards avec le ploi de complaisance.
Vous voyez combien le motif de nos soupen est honnête : tout ce qui s'y passe y répond, et est également réglé par des vues de religion; on n'y souffre ni bassesse ni immodestie; €0 ne se met à table qu'après avoir fait la prière! Dieu. On mange autant qu'on a faim ; on boit comme il convient à des gens qui font prdtes* sion de chasteté ; on se rassasie comme devant
^ Prèlreft institués par Numa pour la narde des boicliers sacrés.
* Apaturies, Fêtes (j^i^ques en rhonncur des cfiSi- > rentes divinités.
( * Fétcs de Bacchus.
APOLOGETIQUE.
prier Dieu cette même nuit; on converse, comme sachant que Dieu écoute. Après qu on s*est lavé les mains, et qu ona allumé les flambeaux, chacun est invité à chanter les louanges de Dieu qu*il tire des saintes Écritures , ou qu'il compose lui-même. On voit par là combien il a bu. Le repas finit comme il a commencé , par la prière. On sort de lu , non pour faire du désordre , pour commettre des insolences et des meurtres , mais avec modestie , avec pudeur : on sort d'une école de vertu , plutôt que d'un souper.
Condamnez, proscrivez nos assemblées, si elles ont quelque rapport avec les assemblées dangereuses et criminelles, si on peut leur faire le même reproche qu'aux factions ordinaires. Mais nous sommes-nous jamais assemblés pour nuire à qui que ce soit? Nous sommes tels assemblés que séparés , tous ensemble que chacun en particulier, n'offensant personne, n'affligeant personne.
XL. Une assemblée de gens de bien , de gens vertueux, pieux et chastes, n'est point une faction , c'est un sénat : le nom de faction convient à ceux qui conspirent contre ces hommes vertueux ; qui demandent à grands cris leur^ng; qui prennent pour prétexte de leur haine, que les chrétiens sont la cause de toutes les calamités publiques. Pitoyable prétexte! Si le Tibre inonde Rome , si le Nil n'inonde point les campagnes, si le ciel est fermé, si la terre tremble, s'il survient une famine, une peste, on entend crier aussitôt : « Les chrétiens aux lions ! » Quoi ! tous les chrétiens aux lions ! Mais dites-moi , je vous prie, avant Tibère, c'est-à-dire avant ta naissance de Jésus-Christ , la terre , les villes n'ont-elles pas éprouvé les plus grands malheurs ? L'histoire ne nous apprend-elle pas que Iliérapolis, que les lies de Délos, de Rhodc et de Cos, ont été submergées avec plusieurs milliers dliommes? Platon assure que la mer Ailanlique a couvert la plus grande partie du continent de l'Asie 6u de l'Afrique. Un tremblement de terre a mis à sec la mer de Gorinthe. La violence des flots a détaché la Lucanie de Tltalie, et en a fait l'ilc de Sicile. De tels changemens dans le globe n'ont pu arriver sans faire périr quantité d'hommes. Où étaient, je ne dis pas les chrétiens ces contempteurs de vos dieux , où étaient vos dieux eux-mêmes, lorsque le dé-
luge a submergé toute la terre , ou du moins les plaines , comme Platon l'a prétendu ? Les villes où vos dieux sont nés, où ils sont morts, celles même qu'ils ont bâties prouvent assez qu'ils sont postérieurs au déluge : autrement elles ne subsisteraient pas aujourd'hui.
Les essaims des juifs d'où les chrétiens tirent leur origine n'étaient pas encore sortis de TËgypte, pour aller se fixer dans la Palestine, lorsqu'une pluie de feu consuma sur les frontières les villes et le pays de Sodome et de Gomorrhe. I^a terre de cette contrée exhale encore une odeur infecte; et si on y voit quelques fruits , ils tombent en cendres dès qu'on y porte la main.
La Tuscie et la Campanie ne se plaignaient pas des chrétiens , lorsque Vulsinie' fut brûlée par le feu du ciel , et Pompéia ' par celui de sa montagne. Personne n'adorait à Rome le vrai Dieu, lorsque Annibal, après la sanglante journée de Cannes, remplissait un boisseau des anneaux des Romains. Tous vos dieux étaient adorés de vous tous, lorsque les Gaulois sénonnais investirent le Capitule. Pour tout dire en un mot , les villes n'ont jamais essuyé de désastres que les temples ne les aient partagés. Les dieux ne sauraient donc être regardés comme les auteurs des calamités dont ils se sont eux-mêmes ressentis.
La race des mortels n'a cessé d'offenser Dieu, soit en négligeant son culte, en ne cherchant pas cet Être suprême qui s'était laissé entrevoir à eux, soit en se faisant des dieux pour les adorer : et parce qu'ils n'ont pas cherché l'auteur de l'innocence, le juge et le vengeur du crime, ils se sont livrés à toute sorte de vices et de déréglemcns. S*ils l'eussent cherché , ils le connaîtraient ; s'ils le connaissaient , ils l'adoreraient : s'ils l'adoraient , ils éprouveraient sa clémence , au lieu dêlre en butte à sa colère. Le même Dieu dont les hommes ont ressenti la vengeance avant qu1l y eût des chrétiens, les châtie j encore aujourd'hui. Avant qu'ils se fussent forgé des dieux , ils jouissaient de ses bienfaits, sans penser à leur bienfaiteur.Qu'ils apprennent que c'est également de lui que viennent les maux qu'a mérités leur ingratitude.
^ Ville de la Tuscie ou Éirurie, aujourd'hui la Toscane * Ville de la Cami)aiiie, engloutie par Téruption da mont Vésuve Taa 80 de J.-C.
TERTULLIEN
Si cependant nous nous rappelons les calamités qui désolèrent autrefois la terre , nous verrons que les hommes sont traités avec moins de ri{]^ueur depuis qu'il y a des chrétiens. Depuis cetteépoque Tinnocence a balancé le crime; la terre a eu des intercesseurs auprès de Dieu. Lorsque les pluies d'hiver et d'été suspendues menacent d'une affreuse stérilité, vous remplissez les bains, les cabarets, les lieux de débauche, vous sacrifiez à Jupiter, vous avertissez le peuple de demander de Teau nu-pieds; vous cherchez le ciel au Capitolc, vous comptez faire descendre les nuages des voûtes des temples , tandis que vous outragez Dieu et le ciel. Pour nous, exténués par le jeûne, purifiés par la continence , sevrés de tous les plaisirs , sous le sac et la cendre, nous désarmons le ciel; et lorsque nous avons arraché le pardon, on remercie Jupiter.
XLl. C'est donc vous qui êtes à charge à la terre ; c'est vous qui , méprisant Dieu pour adorer des statues, causez tous les malheurs de l'État. C'est ce Dieu que vous méprisez qui vous fait sentir sa colère, et non point ces prétendus dieux que vous servez avec tant de zèle. Ce serait de leur part le comble de Tinjustice de punir leurs propres adorateurs à cause des chrétiens, d'envelopper dans les mômes désastres des hommes si différens.
Il est aisé , dites-vous , de rétorquer la difficulté contre vous-même. Votre Dieu souffre donc que ses fidèles serviteurs soient punis de nos sacrilèges ?
Apprenez quels sont les desseins de Dieu , et vos objections finiront. Dieu , qui a renvoyé après la fin du monde le jugement étemel de tous les hommes, ne précipite point avant ce terme la séparation, qui sera la suite du jugement. En attendant, il parait traiter de même tous les hommes : il veut que les infidèles partagent les biens de ses serviteurs, et que ses serviteurs aient part aux maux des infidèles: que les uns et les autres éprouvent et sa bonté et sa sévérité. Instruits par lui-même de ses décrets, nous aimons sa bonté , nous craignons sa sévérité. Poor vous, vous méprisez lune et l'autre : de là il arrive que tous les maux qui sont pour vous de véritables punitions ne sont p^ur nous que des averlissemens. Nous ne nous plaignons point , parce que nous n'avons d'autre
intérêt dans ce monde que d'en sortir au plus tôt.
D'ailleurs nous savons que ce sont vos crimes qui attirent sur la terre les fléaux du ciel; et quoique nous nous en ressentions nécessairement, faisant partie avec vous de la même société, nous voyons avec joie Taccomplissement des oracles divins, qui affermissent notre foi et notre espérance. Si au contraire il était vrai que ceux que vous adorez vous envoyassent tous ces maux à cause de nous, comment poumezvous adorer encore des dieux, et si ingrats et si injustes, qui devraient vous en garantir et vous combler de faveurs en haine des chrétiens ?
XLII. On nous fait un autre reproche : on dit que nous sommes inutiles au commerce de la vie. Comment cela pourrait-il être ? Nous vivons avec vous ; nous avons la même nourriture, les mêmes habits, les mêmes meubles, les mêmes besoins. Nous ne ressemblons pas aux brachmanes et aux gymnosophistes des Indes : nous n'habitons pas les forêts, nous ne fuyons pas les hommes. Nous nous souvenons que nous devons rendre grâces à Dieu , le seigneur et le créateur de toutes choses : nous ne rejetons rien de ce qu'il a fait pour nous , mais uous sommes en garde contre l'excès et contre l'abus. Nous nous trouvons avec vous à la place, au marché, aux bains, aux boutiques, aux hôtelleries, aux foires, dans tous les lieux nécessaires au commerce de la vie. Nous naviguons avec vous, nous portons les armes, nous cultivons la terre, nous trafiquons, nous exerçons les mêmes arts et pour votre usage. Je ne comprends pas comment nous vous sommes inutiles, tandis que nous vivons avec vous, et de ce que nous gagnons à votre service.
Si je ne fréquente pas vos cérémonies, je ne laisse pas de vivre ces jours-lù. Je ne prends pas le bain la nuit pendant les Saturnales, pour ne pas perdre le jour et la nuit. Je le prends à une heure convenable , pour ne pas me glacer le sang : il sera assez temps après ma mort d'être p^lle et raide au sortir de l'eau. Je ne mange point en public aux fêtes de Bacchus, à l'exemple des bestiaires, qui font leur dernier repas ; mais quelque part que je soupe , on me sert les mêmes mets qu'à vou^. Je n'achète pas de couronnes de fleurs, mais j'achète des fleurs : et que vous Importe comment je m'en serve ?
APOLOGETIQUE.
Je les aime mieos qaand elles ne sont pas liées ensemble, qu*elles ne Forment ni couronnes ni bouquets. Les couronnes même je les approche du nez : j en demande pardon à ceux qui ont leur odorat dans les cheveux. Nous n'allons pas aux spectacles; mais quand j'ai envie de ce qui s'y vend, je Tacheté plus volontiers chez les marchands. Nous n*achetons pas d'encens , il est vrai; si les Arabess'en plaignent, lesSabéens savent que nous achetons des aromates plus chers et en plus grande quantité pour ensevelir les morts que vous n'en perdez à enfumer vos dieux. \
Du moins, dites-vous, on ne saurait nier que les revenus des temples ne diminuent tous les jours. Qui est-ce qui met encore dans les troncs ? C'est que nous ne pouvons pas suffire à donner aux hommes et aux dieux , et que nous ne croyons devoir donner qu'à ceux qui demandent. Que Jupiter tende la main, nous lui donnerons. Enfin vous Faites moins d'offrandes dans vos temples que nous ne faisons d'aumùnes dans les rues. Et combien le fisc n'a-t-il pas à se louer des chrétiens ! Car si Von examine combien les différentes impositions perdent par vos fraudes et vos Fausses déclarations, tandis que nous les payons avec cette même bonne Foi qui ne nous permet pas de Faire tort à qui que ce soit , on trouvera que le seul article, où vous pouvez nous reprocher d'être inutiles à l'État est bien compensé par tous les autres.
XUII. Il Faut l'avouer cependant, il y a des gens Fondés à se plaindre qu'il n'y a rien à gagner avec les chrétiens. Et qui sont-ils? Ceux qui font un commerce iufûme cl leurs vils esclaves ; les ravisseurs , les assassins , les empoisonneurs, les magiciens, les aruspices, les devins, les astrologues : on gagne beaucoup à ne rien Faire gagner à tous ces gens-là. Mais s'il était vrai que notre secte vous causât quelque préjudice , convenez qu'elle vous en dédommage bien. Comptez- vous pour rien d'avoir parmi vous des hommes , je ne dis plus qui chassent les démons , qui invoquent pour vous le vrai Dieu , mais du moins de qui vous n'avez rien à craindre ?
XLIV. {jfie perte réelle, une perte irréparable pour FËtat, une perte à laquelle personne ne fait attention, c'est celledetant d'hommes vertueux, irréprochables, qu'on persécute, (lu'on fait
mourir tous les jours. Je prends & témoin vos registres , vous qui jugez tous les jours les prisonniers, qui condamnez tant d'hommes coupables de toutes sortes de crimes, des assassins, des filous , des sacrilèges , des séducteurs; y en a-t-il un seul d'entre eux qui soit chrétien ? ou parmi ceux qui vous sont déférés comme chrétiens , s'en trouve-t-il un seul coupable d'aucun de ces crimes ? C'est donc des vôtres que regorgent les prisons , que s'engraissent les bétes : c'est de leurs cris que retentissent les mines , c'est parmi les vôtres qu'on choisit des troupeaux de criminels pour servir de spectacle. Nul d'entre eux n'est chrétien , ou il n'est que chrétien ; s'il est coupable de quelque autre crime, non il n'est point chrétien.
XLV. Nous seuls donc , nous seuls sommes innocens ? Qu'y a-t-il là qui doive nous surprendre ? L'innocence est pour nous une né cessité , oui une nécessité ; nous la connaissons parFaitement, l'ayant ap|JVise de Dieu même, qui est un maître parFait ; nous la gardons fidèlement, comme ordonnée par un juge qu'on ne peut mépriser. Four vous ce sont des hommes qui vous l'ont enseignée , ce sont des hommes qui vous l'ont ordonnée. Vous ne pouvez donc ni la connaître comme nous, ni craindre comme nous de la perdre. Eh ! peut-on compter sur les lumières de l'homme pour Faire connaître la vraie vertu, sur son autorité pour la Faire pratiquer ! Ses lumières égarent , son autorité est méprisée.
D'ailleurs quelle est la loi la plus sage de celle qui dit : nVous ne tuerez point, ou de celle qui dit : n Vous ne vous mettrez point en colère?» Lequel est le plus parFait de condamner l'adultère , ou la simple coucupiscence des yeux; les actions mauvaises, ou jusqu'aux paroles; de défendre de faire injure à personne, ou de défendre même de repousser l'injure? Et remarquez que vos lois ont emprunté ce qu'elles ont de bon d'une loi plus ancienne, qui est la loi divine. Nous avons parlé plus haut du temps auquel vécut Moïse.
Mais encore une fois combien toutes les lois humaines sont impuissantes ! Presque toujours on peut leur échapper en se cachant; la passion, comme la nécessité, les brave; et le supplice dont elles menacent est d'une si cour(e durcc î du moins on ne peut le proltMi;;?;' vm
TERTULLIEN
delù de la vie. C'est par celte raison qu'Épicure méprisait tous les tourmens et toutes les douleurs. «Si la douleur est légère, disait-il, elle est par conséquent aisée à supporter ; si elle est violente, elle ne dure pas.» Pour nous qui devons être jugés par un Dieu qui voit tout, et qui savons que ses punitions sont éternelles , nous sommes les seuls qui embrassons la vraie vertu, et parce que nous la connaissons parfaitement , et parce que le supplice destiné au criiiicest non pas de longue durée, mais éternel. Nous craignons TÈtre souverain que doit craindre celui qui juge des hommes qui le craignent. Nous craignons Dieu , et non le proconsul.
XL VI. Je crois avoir justifié les chrétiens de tous les crimes que leur imputent des accusateurs altérés de leur sang. J'ai tracé sans rien déguiser le tableau de leur religion. L'autorité et Tancicnnclé de nos Écritures , la confession même des démons, voilà mes preuves. Si quelqu'un entreprend d^me réfuter, qu'il laisse là l'artifice du discours ; qu il réponde avec la franchise et la simplicité dont je lui ai donné Texemplc.
Mais rincrédulité convaincue par sa propre expérience de rexcellence du christianisme se retranche à dire qu'il n'a rien de divin, que ce n'est qu'une secte de philosophie, comme les aulres.a Les philosophes,nous dit-on,enseignent comme vous, font profession comme vous d'innocence, de justice, de patience, de sobriété, de chasteté. » Pourquoi donc, si notre doctrine est la même que la leur, ne nous est-il pas permis de la professer comme à eux? Pourquoi, s'ils sont d'une secte semblable à la nôtre, ne les oblige-t-on pas aux mêmes choses , que nous ne pouvons refuser sans courir risque de la vie? Quel est en effet le philosophe qu on ait contraint de sacrifier , de jurer par les dieux , d'allumer follement des flambeaux en plein midi ?
Tout est permis aux philosophes. Ils détruisent ouvertement le culte de vos dieux, écrivent contre vos superstitions , et vous leur applaudissez : la plupart même se déchaînent contre vos princes, et vous le souffrez; au lieu de les condamner aux bêles, vous leur décernez des récompenses, vous leur élevez des statues. Vous avez raison de le faire; ils prennent le nom de phiiosophcs et non pas dcchréliens : et le nom de
philosophe ne met pas en fuite les démons. Que dis-je? les philosophes placent les démons au second rang après les dieux. «Si mon démon le permet,)) disait Socrate. Ce philosophe, qui du moins entrevoyait la vérité, puisqu'il niait qu'il y eût des dieux , ordonna cependant, sur le point de mourir, qu'on sacrifiât un coq à Esculape; sans doute par reconnaissance pour son père Apollon, dont l'oracle l'avait déclaré le plus sage des hommes. INIais quelle imprudence de vanter la sagesse d'un homme qui ne reconnaissait pas les dieux !
Plus la vérité est odieuse, plus celui qui la professe sans déguisement révolte les esprits. Mais un moyen sûr de plaire à tous ceux qui la persécutent, c'est de l'affaiblir et de l'altérer: c'est ce que font les philosophes qui se vantent d'enseigner la vérité , et qui n'ont d'autre but que la gloire. Les chrétiens au contraire qui ne pensent qu'à leur salut recherchent nécessairement la vérité, et la professent dans toute sa pureté. Les philosophes ne sont donc pas, comme vous le pensez, à comparer aux chrétiens, soit pour la doctrine, soit pour les mœurs.
ïhalès, ce grand physicien, put-il répondre quelque chose de positif à Crésus sur la Divinité , après avoir pris cependant plusieurs délais pourypenser? Chez les chrétiens, le dernier artisan connaît Dieu, le fait connaître aux autres, et satisfait à toutes vos questions sur TAuleur de l'univers; tandis que Platon nous assure quil est bien difficile de le connaître, et encore plus d'en parler devant le peuple. Les philosophes prétendraient-ils nous le disputer pour la chasteté? Je lis dans l'arrêt de mort de Socrate qu'il fut condamné comme corrupteur de la jeunesse : jamais on ne reprochera à un chrétien de violer les lois de la nalure. Diogëne ne rougissait pas d'assouvir sa passion avec la courtisane Phryné ; Speusippe, disciple de Platon, fut tué en commettant un adultère : un chrétien ne connaît que sa femme. Démocrite se crevant les yeux, parce qu'il n'était plus maître de lui-même lorsqu'il voyait une femme, publie assez son incontinence par la punition qu'il s'impose : un chrétien garde ses yeux et ne voit pas les femmes , parce que son cœur est aveugle pour la volupté. Parlerai-je de l'humilité? Je vois Diof ènc fouler, de ses pieds
APOLOGRTIOrK.
rouverts de boue, l'orgueil de Platon avec un or(pieil plus grand encore : un chrétien ne connaît pas la hauteur, même avec un pauvre. S*agit-il de la modération : Pythagore veut régner sur les Thuriens , Zenon sur les Priéniens : un chrétien ne brigue pas même Tédilité. Si je viens à Tégalité d'âme, Lycurgue se fit mourir de faim, parce que les Lacédémoniens avaient changé quelque chose à ses lois : un chrétien remercie ceux qui Tont condamné. Si je compare la bonne foi , Anaxagore nie le dépàt qu'il a reçu de ses hôtes : la bonne foi des chrétiens est vantée par les païens même. Si îe considère la bonté, ArLstotc fait chasser son ami Hermias de la place qu il occupait : un chrétien n'humiliera point son ennemi; Aristote flatte bassement Alexandre pour le gouverner; Platon, Denys le Tyran pour être admis à sa table ; Aristippe, sous la pourpre et sous le masque de la plus grande austérité, s'abandonne à la débauche ; Ilippias est tué lorsqu'il veut opprimer sa patrie : jamais un chrétien ne s'est rien permis contre l'État, même pour venger les chrétiens, quoique traités inhumainement.
On dira peut-être qu'il y a des gens parmi nous qui s'affranchissent des règles sévères de notre morale : qu'on ajoute aussi que nous ne les comptons plus au nombre des chrétiens. Mais les philospohes, après tant de crimes et de bassesses , conservent parmi vous le nom et les honneurs de sages.
Et comment pouvez-vous comparer un philosophe avec un chrétien, un disciple de la Grèce avec un disciple du ciel , un homme qui n'est occupé que de la gloire avec celui qui n'a que son salut à cœur, un homme qui parle en sage avec un homme qui vit en sage, un homme qui détruit tout avec un homme qui établit ou maintient tout ? Comment pouvezvous comparer le partisan et l'adversaire de Terreur, le corrupteur et le vengeur de la vérité, celui qui l'a dérobée, et celui qui en est le possesseur et le gardien de tout temps ? Qu'y a-t-il de commun entre deux hommes si opposés?
XLVII. L'antiquité de nos livres établie plus haut doit vous disposer à les regarder comme le trésor doù les sages venus ensuite ont tiré toutes leurs richesses. Si je ne craignais de trop grossir cet ouvrage, il me serait aisé de le
démontrer. Quel est le poPte , quel est le .sophiste qui n'ait puise dans les prophètes? C'est dans ces sources .sacrées ({uc les philosophes ont essayé d'éteindre leur soif. C'est pour celii qu'on les compare aux chrétiens; c'est même h cette occasion que quelques états les ont chassés, tels que Thèbes, Sparte et Argos. Ces hommes passionnés uniquement pour la gloire et l'éloquence s'efforcèrent d'atteindre à l'élévation de nos Écritures; et lorsqu'ils y trouvaient quelque chose qui pouvait servir à leurs vues, ils se l'appropriaient. Ne les regardant pas comme divines, ils ne se faisaient pas scrupule de les altérer : d'ailleurs, ils ne pouvaient avoir l'intelligence de bien des passages voilés même |K)ur les Juifs à qui ces livres apporte naient. Des esprits pointilleux et méprisans ne pouvant goûter ni croire la vérité simple et sans ornement, la corrompirent par le mélange de leurs conjectures. Au lieu d'enseigner le dogme de l'unité de Dieu tel qu'ils l'avaient trouvé . ils disputèrent sur sa nature , sur ses attributs, sur le lieu de sa demeure. Les uns, tels que les platoniciens, croient que Dieu n'a point de corps; les autres, tels que les stoïciens, soutiennent le contraire. Épicure veut qu'il soit composé d'atomes, Pythagore de nombres, Heraclite de la matière du feu. Suivant Platon, il a soin de tout, il préside à tout; suivant Épicure, il est toujours dans le repos et dans l'inaction, il est nul , pour ainsi dire, dans tout ce qui arrive aux hommes. Les stoïciens le supposent hors du monde, qu'il meut comme le potier tourne sa roue : les platoniciens le placent dans le monde même (pul régit, comme le pilote conduit son vaisseau. Ils ne s'accordent pas plus sur le monde : les uns prétendent qu'il a été fait, les autres qu'il esl éternel; les uns assurent qu'il doit finir, les autres qu'il durera toujours. Ils ne s'accordent pas plus sur la nature de l'Ame, qui, selon ceux-ci, esl divine et éternelle, selon ceux-là, est mortelle et corruptible. Chacun, en un mot, a changé ou ajouté ù sa fantaisie.
Il ne faut pas s'étonner que les philosophes aient défiguré de la sorte des livres si anciens, puisque des hommes sortant des écoles des philosophes ont corrompu les nouveaux livres des chrétiens, en y interpolant avec leurs opinions particulières des dogmes philosophiques:
TERTULLIEN
d'un seul chemin droit ils ont fait une multitude de sentiers détournés où Ton se perd ; ce que je dis ici en passant , de peur que le grand nombre de sectes qui divisent les chrétiens ne fournissent un nouveau prétexte de nous comparer aux philosophes, et qu'on ne confonde avec elles la vérité de noire religion.
A tous ces corrupteurs de FÉvangile, nous opposons l'argument invincible de la prescription ; que la seule véritable religion est celle qui, enseignée par Jésus-Christ, nous a été transmise par ses disciples , auxquels tous ces novateurs sont postérieurs. Cest dans la vérité même que, parla suggestion des esprits trompeurs , ils ont trouvé des matériaux pour élever leurs systèmes d'erreurs. Ce sont ces esprits qui ont infecté notre salutaire doctrine par un alliage impur. Ce sont eux qui ont inventé des fables à Timitation de nos dogmes, pour affaiblir la croyance due à la vérité, et se T^ttirer à eux-mêmes tout entière, soit en détournant de croire les chrétiens, par la raison qu'on ne peut pas croire les poètes et les philophcs, soit en faisant même croire d'autant plus ceux-ci , qu'ils ne sont pas chrétiens.
Ainsi, prêchons-nous le jugement de Dieu , on se moque de nous, parce que les poètes et les philosophes ont imaginé aussi des juges dans les enfers. Menaçons-nous de feux souterrains qui sont destinés à la punition du crime, on rit encore plus fort, parce que la fable fait couler un fleuve de feu dans le séjour des morts. Parlons-nous du paradis, ce lieu de délices préparé par Dieu même pour les âmes des saints , et séparé de notre globe par une portion de la zone de feu , nous trouvons que les Champs Élysées se sont emparés de tous les esprits. Or, qui estce qui a pu donner aux poètes et aux philosophes ridée de fictions si semblables à nos mystères, sinon nos mystères même, d'ailleurs beaucoup plus anciens ? Nos mystères doivent donc paraître plus croyables et plus certains , puisqu'on croit même ce qui n'en est que l'ombre et l'image. Dira-t-on que les poètes et les philosophes sont les créateurs de la fable ? il s'ensuivra donc que nos mystères seront l'image de ce qui leur est postérieur, ce qui est contre l'essence des choses -.jamais Tombre n'est avant le corps, ni la copie avant Foriginal.