II
tragédie n apprend que cruauté, qu'impiété, que barbarie. Soyez donc persuadés que le récit inutile et dangereux d'une action honteuse ou cruelle n'est pas excusable , non plus que Taction même. Vous ajoutez qu'il est Âiit mention du stade dans rflcrilure sainte '. Je l'avoue, mais vous devez avouer aussi qu'il est indigue de regarder ce (|ui se passe dans le stade , savoir : les coups de poing, les coups de pied , les soufflets et toutes les autres insolences qui défigurent le visage de l'homme, qui est l'image de Dieu. Vous ne sauriez avec quelque religion approuver ces courses insensées, ces furieux élancemens qui accompagnent le jeu du disque, et tant d'autres mouvemens plus extravagans les uns que les autres. Vous ne sauriez sans injustice faire l'éloge de ces forces corporelles, qui ne servent qu'à la vanité de celui qui les exerce, ou à l'outrage de celui contre qui il les emploie ; moins encore pourricz-vous estimer cette science, que l'oisiveté des Grecs nous a apprise , de se faire un corps tout neuf, comme pour réformer celui que Dieu nous a fait. Non , non, des hommes engraissés pour un si malheureux emploi ne peuvent mériter que notre exécration. Knfiu la lutle est une invention du dinhle: il la commença lorsque par son habileté il renversa n(»s premiers parens. Le mouvement des lutteurs n'est qu'une souplesse semblable à celle du serpent infernal. On accroche pour arrêter un adversaire, on se plie pour l'entortiller, on glisse pour lui éihapper. Vous combattez, direz-vous, pour avoir le plaisir d'être couronné : de telles couronnes sont- elles d'aucun usage aux chrétiens?
XIX. Faut-il que nous examinions niainlenanl si raniphithéâtre est condanmé dans les saintes Kcritures ? Si nous pouvons démontrer que la cruauté , que la lÏTOcilé , que la barbarie nous est permise; â la bonne heure, allons à l'amphithéâtre. Si nous sommes tels qu'on nous suppose, prenons plaisir â nous repaître du sang humain. Il est bon, direz- vous, que les scélérats soient punis. Qui peut le nier, sinon les scélérats eux-mêmes? J'en conviens donc; mais convenez aussi qu'un homme de bien ne peut licitement se complaire dans le
« l.Cor.,0.
TERTCLLIEN.
tout oA il y a du plaisir il y a de la passion , sans quoi le plaisir serait insipide; partout où il y a de la passion il y a de rémulalion, sans quoi la passion serait désagréable. Or Témulation amène la fureur, Temportement, la colère, le chagrin et cent autres passions semblables, qui sont incompatibles avec les devoirs de notre religion. Je veux même qu'une personne assiste aux spectacles avec la gravité et la modestie qu'inspire ordinairement une dignité honorable, ou un âge avancé, ou un heureux naturel ; il est néanmoins bien difficile que rame ne ressente alors quelque agitation, quelque passion secrète. On n'assiste point à ces divertissemens sans quelque affection, et on n'éprouve point cette affection sans en ressentir les effets, qui excitent de nouveau la passion. D'un autre côté, s'il n'y a point d'affeclion il n'y a point de plaisir, et alors on devient coupable d'une triste inutilité, en se trouvant là où il n'y a rien à profiter. Or une action vaine et inutile ne convient point, ce me semble, aux chrétiens. Bien plus, un homme se condamne lui-même en se rangeant parmi ceux auxquels il ne veut point être semblable, et dont par conséquent il se déclare ennemi. Pour nous , il ne suffit pas que nous ne fassions point le mal, il faut encore que nous n'ayons aucun commerce avec ceux qui le font. Écoutons là-dessus le reproche que fait le prophète : « Si vous aperceviez, dit-il, un voleur, vous courriez avec lui^» Plût à Dieu que nous ne fussions pas même obligés de demeurer dans le monde avec ces gens-là ! cependant dans cette fâcheuse nécessité , nous devons en être séparés dans les choses mondaines. Le monde est à la vérité Touvrage de Dieu; mais les choses mondaines sont Touvrage du démon.
XVI. Lorsqu'on nous défend la fureur , on nous interdit donc aussi toute sorte de spectacles, surtout le cirque, où la fureur préside plus particulièrement. Voyez le peuple qui s'achemine tout hors de lui vers le lieu où le spectacle doit se donner; voyez-le, dis-je, tout agité, tout étourdi, tout troublé, dans l'incertitude où il est qui remportera la victoire. Le préteur tarde trop à venir. . . Chacun a les yeux contmuellement attachés à l'urne... On
dirait que les spectateurs s'y remuent avec Ips sorts... On attend en suspens la déclaration du préteur... Chacun débile ses extravagances. Jugez de leur folie par la vanité de leurs discours : il a déjà, dit-on , envoyé la serviette; chacun dit à son voisin ce que son voisin a vu lui-même. Témoignage sensible de leur aveuglement : ils aperçoivent mal ce qu'ils pensent bien apercevoir ; ils s'imaginent que c'est une serviette , et c'est Timage du diable précipité du ciel dans l'enfer. De là oo passe aux fureurs , aux animosités , aux discordes et à tout ce qui est sévèrement interdit aux disciples du Seigneur de la paix. De là tant dlmprécations, tant d'injures sans nulle équité, tant de suffrages sans égard à aucun mérite. Et quel profit peuvent espérer pour eux - mêmes des spectateurs qui ne sont pas à eux-mêmes? Ils s'attristent du malheur d'autruî , ils se réjouissent du bonheur d'autrui ; tout ce qalU désirent, tout ce qu'ils maudissent, ne les regarde point. Ainsi leur affection est vaine et leur haine est injuste. A la vérité , il est peaCêtre plus permis d'aimer sans sujet que de bair injustement; du moins Dieu nous défend de haïr, même avec raison, puisqu'il nous commande d'aimer nos ennemis ^ Il nous défend de maudire personne, même avec quelque sujjet, puisqu'il nous ordonne de bénir ceux qui nous maudissent. Cependant, quoi de plus furieax que le cirque , où l'on n épargne ni sénateurs ni citoyens. Si quelqu'un de ces empoiiemens qu'on y remarque est quelque part pennis aux chrétiens, il leur est aussi permis dans le drque; mais s'il leur est défendu partout, il Test aussi en cet endroit.
XVII. De même on nous commande de renoncer à toute sorte d'impureté ; on nous fienne donc le théâtre , qui est à proprement parler le consistoire privé de l'impudence , où Ton n*ap- I prouve que ce qui est désapprouvé partout ail- > leurs. Aussi le plus grand charme du théâtre | consiste d'ordinaire dans le spectacle des plus grandes infamies. Ce sont ces infamies que représente ou un Toscan par ses gestes impudiques, on un comédien à l'aide des habits de femme, ou un pantomime par les indécences abominables à quoi il a accoutumé son corps dès
» Luc, e.
CONTRE LES SPECTACLES
son enfance, afin d'en donner aux aiilres des leçons. Bien plus, ces misérables victimes de Timpudicité, qui ont prostitué leur corps au public, ne paraissent-elles pas aussi sur le théâtre d'autant plus misérables que, ne découvrant ailleurs leur turpitude qu'aux hommes, ici elles la font paraître aux yeux des autres femmes à qui elles avaient eu soin de se cacher jusqu'alors. On les expose à la vue de tout le monde, aux (<^ens de tout âge, de toute dignité. De plus , un crieur public annonce ces courtisanes â ceux qui ne les connaissent déjà que trop. Voilà, dit-il, la loge d'une telle; il faut donner tout pour la voir, elle a telle et telle qualité... Mais passons sous silence des infamies qui devraient être ensevelies sous les plus épaisses ténèbres , afin que le jour même n en fût pas souillé. Cependant vous, sénateurs, vous, magistrats, vous, citoyens romains, rougissez de honte et de confusion ! Du moins ces malheureuses, qui ont étouffé en elles toute pudeur, craignent-elles en certain jour de montrer au peuple les indécences de leurs gestes; du moins rougissent-elles une fois l'an. Au reste , si nous devons avoir en exécration toute sorte d'impureté , pourquoi nous sera-t-il permis d'entendre ce qu'on ne saurait dire sans crime? sachant d'ailleurs que Dieu condamne toute plaisanterie et toute parole inutile K Pourquoi nous serait-il permis de regarder ce qu'il nous est défendu de faire? Pourquoi les mêmes choses qui souillent l'homme par la langue ne le souilleraient-elles point par les yeux et par les oreilles, les oreilles et les yeux étant comme les avenues de notre âme? Il est difficile que le cœur soit bien net lorsque l'entrée en est corrompue. Voilà donc le théâtre interdit dès là que Timpurelé est condamnée. XVni. Si vous dites que les actions théâtrales ont été inventées pour apprendre la politesse et la science du monde, je réponds que nous devons mépriser cette science mondaine, puisqu'elle est une folie devant Dieu , et par conséquent que nous devons détester ces deux espèces de spectacles, je veux dire la comédie et la tragédie , où sont employés tous les attraits de cette maudite doctrine. La comédie est, pour ainsi parler, Técole de Fimpureté ; la
^ Matth., 12.
tragédie n'apprend que cruauté, qulmpiélé, que barbarie. Soyez donc persuadés que le récit inutile et dangereux d'une action honteuse ou cruelle n'est pas excusable, non plus que l'action môme. Vous ajoutez qu*il est f^it mention du stade dans rf'criture sainte *. Je l'avoue, mais vous devez avouer aussi qu'il est indigno de regarder ce qui se passe dans le stade , savoir : les coups de poing, les coups de pied , les soufflets et toutes les autres insolences qui défigurent le visage de l'homme, qui est l'image de Dieu. Vous ne sauriez avec quelque religion approuver ces courses insensées, ces furieux élancemens qui accompagnent le jeu du disque, et tant d'autres niouvemens plus cMravagans les uns que les autres. Vous ne sauriez sans injustice faire l'éloge de ces forces corporelles, qui ne servent qu'à la vanité de celui qui les exerce, ou à l'outrage de celui contre qui il les emploie: moins encore pourrîez-vous estimer cette science, que l'oisiveté des Grecs nous a apprise, de se faire un corps tout neuf, comme pour réformer celui que Dieu nous a fait. Non , non, des hommes engraissés pour un si malheureux emploi ne peuvent mériter que notre exécralion. Knfin la lutte est une invention du diuhle; il la commença lorsque par son habileté il renversa nos premiers parens. Le mouvement des lultcurs n'est qu'une souplesse semblable à celle du serpent infernal. On accroche poiir arrêter un adversaire, on se plie pour l'cntorlilUT , on glisse pour lui éihappcr. Vous combatlez, direz-vous, pour avoir le plaisir dV(re couronné : de telles couronnes sont- elles d'aucun usa|;e aux chrétiens?
XIX. Faut-il que nous examinions niaindv nant si l'amphithéâtre est condamné dans 1rs saintes Écritures? Si nous pouvons démoiilrcr que la cruauté , que la férocité , que la barbarie nous est permise: â la bonne heure, allons â l'amphithéâtre. Si nous sommes tels qu'on nous suppose, prenons plaisir â nous repaître du sang humain. 11 est bon, direz-vous, que les scélérats soient punis. Qui peut le nier, sinon les scélérats eux-mêmes? J'en conviens donc; mais convenez aussi qu'un homme de bien ne peut licitement se complaire dans le
* l.ror.,9.
TERTULLIEN
supplice d'un méchant homme, puisqu'il doit plutôt s*attrister de ce qu'un homme semblable à lui a eu le malheur de devenir assez coupable pour mériter d'être si rigoureusement puni. D*ailleurs peut-on me répondre qu'on n'expose aux bêtes féroces ou qu'on ne punisse ordinairement que les seuls coupables? Les innocens ne sont-ils jamais sacrifiés , ou par la malice du juge, ou par la négligence de l'avocat, ou par rirrégularité de Tinformation? Ah ! qu'il vaudrait bien mieux ignorer quand les médians sont punis, et ne savoir pas que des gens de bien périssent; si toutefois ils peuvent tous être appelés gens de bien. Certainement il y a des gladiateurs innocens qui paraissent dans l'amphilhéâtre pour devenir les hosties du plaisir public. 11 y en a d'autres qui y sont conduits comme coupables; mais comment? En punition d'un vol léger, par exemple, on leur fait apprendre à devenir homicides. Au reste, je n'ai fait jusqu'ici tout ce détail que comme pour répondre à des païens : car à Dieu ne plaise qu'un chrétien veuille en savoir beaucoup pour renoncer aux spectacles. Personne ne peut mieux exposer ce qui se passe à l'amphi- | théâtre que ceux qui y sont encore spectateurs. Pour moi j'aime mieux ne pas tout dire que d en rappeler le souvenir.
XX. N'est-ce donc pas une excuse frivole et pitoyable que le raisonnement de ceux qui veulent, par des faux-fuyans, se persuader que ces plaisirs ne leur sont pas défendus? Il n'y a, disent-ils, aucun endroit formel dans les Écritures qui condamne les spectacles : un chrétien ne peut-il donc pas y assister? Voici encore l'argument d'un homme que j'entendais dernièrement subtiliser de la sorte. Le soleil , disait -il, bien plus. Dieu lui-même ne regarde-t-il pas du haut du ciel la comédie, le combat des gladiateurs et les autres jeux , sans en recevoir aucune souillure? Gela est vrai : je sais que le soleil jette ses rayons sur un cloaque sans qu'il en devienne moins pur. Si Dieu ne regardait pas nos crimes et nos infamies , peut-être qu'alors nous éviterions la rigueur de ses jugcmens. Mais , hélas ! il les voit et ne peut pas ne pas voir nos brigandages, nos fburberies, nos adultères, nos injustices, nos idokUrieset nos spectacles; et c'est pour cela que nous ne devons pas y assister, afin que
nous ne soyons point aperçus par celui qui apperçoit tout. Homme téméraire ! vous osez comparer le coupable av^ son juge? L'un est coupable parce qu'il a découvert, et Tautre est juge parce qu'il n'y a rien qu'il ne découvre. Ne sera-t-il donc pas aussi permis , selon vous, de s'abandonner à la fureur hors du cirque, à l'impudicité hors du théâtre, à l'insolence hors du stade, ou â la cruauté hors de Tamphithéâtre, puisque Dieu voit tout, hors des loges, hors des degrés, hors des portiques? Kous nous trompons : ce que Dieu condamne n'est jamais permis, ce qu'il défend est toqjours et partout illicite. Voilà en quoi consiste la vérité et l'intégrité de la morale chrétienne, Texactitude de la crainte et la fidélité de robéissauce que nous devons à Dieu; c'est à ne jamais altérer ses redoutables commandemens et à ne pas prétendre affaiblir ses jugemens étemels. Ce qui est bon en soi ne saurait jamais être mauvais, et ce qui est mauvais en soi ne saurait jamais être bon. Tout est fixé et déterminé par la vérité éternelle, qui est invariable*
XXI. Les païens, qui n'ont point cette plénitude de la vérité parce qu'ils ne veulent pas connaître celui qui est le docteur delà vérité, les païens , dis-je , jugent du bien et du mal sdon leur caprice. Ce qui leur parait bon aqjourdiui leur paraît mauvais demain ; ce qu'ils regardent ici comme illicite , là ils le r^;ardent oomme permis. Qu'arrive-t-il de là? Le voici. GeiBi qui se ferait scrupule de lever un peu trcq> sanibe dans une rue pour un besoin devient aï impudique danslecirque,qu'il expose avec cffirooterie à la face de tout le monde les parties de son corps qu'il devrait cacher le plus. Cdm qui n'oserait proférer la moindre parole dédioonèie en présence de sa fille la conduit laUmême i la comédie pour lui faire entendre mille diseouis impurs, et lui faire voir mille postures indécentes. Celui qui se fait un devoir de réprimer l'insolence d'un querelleur approuve les nlea^ trissures sanglantes que se font les athlètes dans le stade. Celui qui se trouve ma d*borreor en voyant le cadavre d'un homme mort d^nne mort naturelle se fait un plaisir dans Famphiihéâ tre de repaître ses yeux de la vue d'un corps | dont les membres, tout déchirés et mis en piè ! ces, nagent encore dans le sang qu'il a répandu. . bien plus, celui que sa charge conduit à l'ann '
CONTRE LES SPECTACLES
fiO
phitbéilre pour l^ire punir un homicide pousse lui-même un misérable esclave à la boucherie à coups de verges et de bàlon. Celui qui veut qu*on expose chaque assassin à un lion furieux, demande qu^on donne à un barbare gladiateur la liberté pour récompense s*il sort victorieux du combat ; mais s'il vient à y perdre la vie, le voilà regretté avec des démonstrations de compassion et de tendresse par celui même qui Ta fait exposer ù la mort, et qui reconnaît de près avec satisfaction ce malheureux , auquel il a voulu de loin ôtrr la vie; en cela d'autant plus cruel , qu'il devait être auparavant plus hu* main.
XXn. Faut-il être surpris de Tinconstance de ces hommes aveugles , qui ne jugent du bien ou du mal que selon leur bizarre imagination? En voici une nouvelle preuve. Les magistrats eux-mêmes, et les administrateurs des jeux, privent de toute charge honorable les cavaliers du cirque, les athlètes, les comédiens, les gladiateurs (c'est-à-dire ces galants hommes à qui certaines dames ont la bassesse de sacnfier leur cœur, et souvent même leur corps, «;n commettant avec eux des infamies qu'elles se piquent de condamner en public.) On condamne donc authentiquement cette espèce de gens à la dernière ignominie , en les excluant absolument de la cour , du barreau , du sénat , de Tordre des chevaliers, enfin de toutes sortes de dignités. Cependant , en les déclarant infâmes, ces magistrats honorent de leur présence les jeux de ces misérables. Quelle bizarrerie ! Ils aiment ceux qu'ils punissent; ils méprisent ceux qu'ils approuvent ; ils louent l'ouvrage, et notent d'infamie l'ouvrier. Quelle étrange soi^te de jugement que de condamner un homme pour les mêmes choses pour lesquelles on l'estime ! Disons mieux : quel aveu tacite de la méchanceté d'une action , quand ceux qui la font sont néanmoins diffamés, quelque réjouissans qu'ils deviennent en la fîiisant !
XXIII. Puisque la justice humaine condamne donc ces malheureux, malgré lé plaisir qu'ils dônneift à leurs juges ; puisqu'elle les exclut de toute dignité, et les confie souvent en des lieux horribles et déserts , combien plus rigoureuse sera contre eux la justice divine ? Pensez-vous que Dieu puisse approuver ce cocher du cirque,
qui trouble tant d'âmes, qui excite tant de mouvemens furieux , qui tourmente tant de spectateurs ? Le croyez-vous fort agréable au ciel , lorsque , couronné de fleurs comme un prêtre des gentils , ou couvert d'un vêtement aussi bigarré que celui d'un maître d'impudicité, il parait élevé sur un char ? Ne dirait-on pas que le diable veut avoir des Ëlies enlevés vers le del comme Dieu en a ? Croyez-vous de même que Dieu chérisse le comédien qui se iàit raser si soigneusement la barbe, défigurant par cette infidélité le visage qui lui a été donné ? Non content même de rendre sa face semblable à celle de Saturne, de Bacchus et d'Isis, il reçoit sur la joue tant de soufflets, qu'il semble vouloir insulter au précepte de Noire-Seigneur. Comment? c'est que le diable l'instruit à présenter la jouegauche lorsqu'on l'a frappé sur l'autre ^ De même parce que nul ne peut ajouter une coudée à sa taille, ce rival de Dieu apprend aux acteurs de la tragédie à s'élever sur leurs cothurnes: veut-il démentir Jésus-Christ ? Pensez-vous encore que l'usage des masques soit approuvé de Dieu ? Je vous le demande. S'il défend toutes sortes de simulacres, combien plus défendra-t-il qu'on défigure son image ? Non, non, l'auteur de la vérité ne saurait approuver rien de faux. Il regarde comme une espèce d'adultère tout ce qu'on réforme dans son ouvrage. S'il condamne toutes sortes d'hy pocrisie,fcra-t-ii grâce à un comédien qui contrefait sa voix , son âge, son sexe; qui fait semblant d'être amoureux ou d'être en colère ; qui répand de fausses larmes et pousse de faux soupirs? Enfin si ce divin maître s'explique ainsi dans la loi : maudit celui qui s'habillera en femme > , quel jugement croyez-vous qu'il porte contre un pantomime qui prend non-seulement les habits, mais encore la voix , le geste et la mollesse des femmes? Peut-être que cet ouvrier habile dans la science des coups de poing demeurera aussi sans punition? En effet, n'a-t-il pas reçu du Créateur un corps formé exprès pour Texposer aux gourmades et aux meurtrissures du cesle ? N'a-t-il pas reçu des oreilles pour se les faire enfler à force de coups? N'a-t-il pas reçu des yeux pour se les faire crever à force d'insultes? Je ne dis rien de celui qui pousse un autre au-
«Mattb.,5et6. — *Deut.,22.
TERTULLIEN
supplice d'un méchant homme, puisqu'il doit plutôt s'attrister de ce qu'un homme semblable à lui a eu le malheur de devenir assez coupable pour mérilerd'étre si rigoureusement puni. D ailleurs peut-on me répondre qu'on n'expose aux bètes féroces ou qu'on ne punisse ordinairement que les seuls coupables? Les innocens ne sont-ils jamais sacrifiés , ou par la malice du juge, ou par la négligence de l'avocat, ou par l'irrégularité de l'information? Ah ! quïl vaudrait bien mieux ignorer quand les méchans sont punis, et ne savoir pas que des gens de bien périssent; si toutefois ils peuvent tous èlre appelés gens de bien. Certainement il y a des gladiateurs innocens qui paraissent dans l'amphithéâtre pour devenir les hosties du plaisir public. Il y en a d'autres qui y sont conduits comme coupables; mais comment? En punition d'un vol léger, par exemple, on leur fait apprendre à devenir homicides. Au reste, je n ai fait jusqu'ici tout ce détail que comme pour répondre â des païens : car à Dieu ne plaise qu'un chrétien veuille en savoir beaucoup pour renoncer aux spectacles. Personne ne peut mieux exposer ce qui se passe à l'amphi- | théâtre que ceux qui y sont encore spectateurs. Pour moi j'aime mieux ne pas tout dire que d en rappeler le souvenir.
XX. N'est-ce donc pas une excuse frivole et pitoyable que le raisonnement de ceux qui veulent, par des faux-fuyans, se persuader que ces plaisirs ne leur sont pas défendus? Il n'y a, disent-ils, aucun endroit formel dans les Écritures qui condamne les spectacles : un chrétien ne peut-il donc pas y assister? Voici encore l'argument d'un homme que j'entendais dernièrement subtiliser de la sorte. Le soleil , disait -il, bien plus. Dieu lui-même ne regarde-t-il pas du haut du ciel la comédie, le combat des gladiateurs et les autres jeux, sans en recevoir aucune souillure? Gela est vrai : je sais que le soleil jette ses rayons sur un cloaque sans qu'il en devienne moins pur. Si Dieu ne regardait pas nos crimes et nos infamies , peut-èlre qu'alors nous éviterions la rigueur de ses jugemens. Mais, hélas! il les voit et ne peut pas ne pas voir nos brigandages, nos fourberies, nos adultères, nos injustices, nos idolâtries et nos spectacles; et c'est pour cela que nous ne devons pas y assister, afin que
nous ne soyons point aperçus par celui qui apperçoit tout. Homme téméraire! vous osez comparer le coupable av^ son juge? Uun est coupable parce qu'il a découvert , et l'autre est juge parce qu'il n'y a rien qu'il ne découvre. Ne sera-t-il donc pas aussi permis , selon vous, de s'abandonner à la fureur hors du cirque, à l'impudicité hors du théâtre, à l'insolence hors du stade , ou à la cruauté hors de Tamphithéâtre, puisque Dieu voit tout, hors des loges, hors des degrés, hors des portiques? Koas nous trompons : ce que Dieu condamne n'est jamais permis , ce qu'il défend est toqjours et partout illicite. Voilà en quoi consiste la vérité et l'intégrité de la morale chrétienne, l'exactitude de la crainte et la fidélité de robéissaDce que nous devons à Dieu; c'est à ne jamais altérer ses redoutables commandemens et à ne pas prétendre affaiblir ses jugemens étemels. Ce qui est bon en soi ne saurait jamais être mauvais, et ce qui est mauvais en soi ne saurait jamais être bon. Tout est fixé et déterminé par la vérité éternelle, qui est invariable*
XXI. Les païens, qui n'ont point cette pKmtude de la vérité parce qu'ils ne veulent pas connaître celui qui est le docteur delà vérité , les païens, dis-je , jugent du bien et du malsdon leur caprice. Ce qui leur parait bon aiqoQrdlui leur parait mauvais demain ; ce qu'ils regardent ici comme illicite , là ils le r^;ardent oomme permis. Qu'arrive-t-il de là? Le voici. GeiBi qui se ferait scrupule de lever un peu trop sa rÂe dans une rue pour un besoin devient aï impudique dans le cirque,qu'il expose avec eRrouierie à la face de tout le monde les parties de son corps qu'il devrait cacher le plus. Cdm qui n'oserait proférer la moindre parole dédioonèie en présence de sa fille la conduit lui-^même i la comédie pour lui faire entendre mille diseouis impurs, et lui faire voir mille postures indécentes. Celui qui se fait un devoir de réprimer l'insolence d'un querelleur approuve les mell^ trissures sanglantes que se font les athlètes dans j le stade. Celui qui se trouve saisi d*borrear en : voyant le cadavre d'un homme mort d*one j mort naturelle se fait un plaisir dans Fampdithéâ tre de repaître ses yeux de la vue d*an corps dont les membres, tout déchirés et mis en piè ces, nagent encore dans le sang qu'il a répandu, bien plus, celui que sa charge conduit L Tann
CONTRE LES SPECTACLES
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phîtbéàlre pour l^ire punir un bomicide pousse lui-même un misérable esclave à la boucherie à coups de verges et de bâton. Celui qui veut qu'on expose chaque assassin à un lion furieux, demande qu^on donne à un barbare gladiateur la liberté pour récompense s'il sort victorieux du combat ; mais s'il vient à y perdre la vie, le voilà regretté avec des démonstrations de compassion et de tendresse par celui même qui Ta fait exposer ù la mort, et qui reconnaît de près avec satisfaction ce malheureux , auquel il a voulu de loin ôler la vie; en cela d'autant plus cruel , qu'il devait être auparavant plus humain.
XXn. Faut-il être surpris de Finconstance de ces hommes aveugles , qui ne jugent du bien ou du mal que selon leur bizarre imagination? En voici une nouvelle preuve. Les magistrats eux-mêmes, et les administrateurs des jeux, privent de toute charge honorable les cavaliers du cirque, les athlètes, les comédiens, les gladiateurs (c'est-à-dire ces galants hommes à qui certaines dames ont la bassesse de sacrifier leur cœur, et souvent même leur corps, «;n commettant avec eux des infomies qu'elles se piquent de condamner en public.) On condamne donc authenliquement cette espèce de gens à la dernière ignominie , en les excluant absolument de la cour , du barreau , du sénat , de Tordre des chevaliers, enfin de toutes sortes de dignités. Cependant , en les déclarant infâmes, ces magistrats honorent de leur présence ' les jeux de ces misérables. Quelle bizarrerie ! Ils aiment ceux qu'ils punissent; ils méprisent ceux qu'ils approuvent ; ils louent l'ouvrage, et notent d'infamie l'ouvrier. Quelle étrange soi^te de jugement que de condamner un homme pour les mêmes choses pour lesquelles on l'estime ! Disons mieux : quel aveu tacite de la méchanceté d'une action , quand ceux qui la font sont néanmoins diffamés, quelque réjôuissans qu'ils deviennent en la faisant !
XXIII. Puisque la justice humaine condamne donc ces malheureux, malgré le plaisir qu'ils dônneift à leurs juges ; puisqu'elle les exclut de toute dignité, et les confie souvent en des lieux hornbles et déserts , combien plus rigoureuse sera contre eux la justice divine ? Pensez-vous que Dieu puisse approuver ce cocher du cirque,
qui trouble Unt d'imes, qui excite tant de mouvemens furieux , qui tourmente tant de spectateurs ? Le croyez-vous fort agréable au ciel , lorsque , couronné de fleurs comme un prêtre des gentils , ou couvert d'un vêtement aussi bigarré que celui d'un maître d'impudicité, il parait élevé sur un char ? Ne dirait-on pas que le diable veut avoir des Ëlies enlevés vers le del comme Dieu en a ? Croyez- vous de même que Dieu chérisse le comédien qui se iàit raser si soigneusement la barbe, défigurant par cette infidélité le visage qui lui a été donné ? Non content même de rendre sa face semblable à celle de Saturne , de Bacchus et disis , il reçoit sur la joue tant de soufflets, qu'il semble vouloir insulter au précepte de Notre-Seigneur. Comment? c'est que le diable l'instruit à présenter la joue gauche lorsqu'on l'a frappé sur Tautre^Demême parce que nul ne peutajouter une coudée à sa taille, ce rival de Dieu apprend aux acteurs de la tragédie à s'élever sur leurs cothurnes : veut-il démentir Jésus-Christ ? Pensez-vous encore que l'usage des masques soit approuvé de Dieu ? Je vous le demande. S'il défend toutes sortes de simulacres, combien plus défendra-t-il qu'on défigure son image ? Non, non, l'auteur de la vérité ne saurait approuver rien de faux. Il regarde comme une espèce d'adultère tout ce qu'on réforme dans son ouvrage. S'il condamne toutes sortes d'hypocrisie,fcra-t-il grâce à un comédien qui contrefait sa voix, son âge, son sexe; qui fait semblant d'être amoureux ou d'être en colère ; qui répand de fausses larmes et pousse de faux soupirs? Enfin si ce divin maître s'explique ainsi dans la loi : maudit celui qui s'habillera en femme * , quel jugement croyez-vous qu'il porte contre un pantomime qui prend non-seulement les habits, mais encore la voix , le geste et la mollesse des femmes? Peut-être que cet ouvrier habile dans la science des coups de poing demeurera aussi sans punition ? En effet , n'a-t-il pas reçu du Créateur un corps formé exprès pour l'exposer aux gourmades et aux meurtrissures du ceslc ? N'a-t-il pas reçu des oreilles pour se les faire enfler à force de coups? N'a-t-il pas reçu des yeux pour se les faire crever à force d'insultes? Je ne dis rien de celui qui pousse un autre au-
*Mattb.,5et6. — *Deut.,22.
TERTULLIEN
devant d'un lion, afin de paraître moins homicide que la bète féroce qui le met en pièces.
XXIV. Faut-il d'autres preuves pour convaincre les véritables serviteurs de Dieu qu'ils doivent détester tout ce qui appartient aux spectacles, puisque tout cela déplaît à leur divin maître ? S il est vrai , comme je 1 ai fait voir , que les spectacles ont été institués pour honorer le démon, si Tappareil en est composé des ouvrages du démon , car ce qui ne vient pas de Dieu est Touvrage du diable , il s'ensuit manifestement que c'est là la pompe de Satan , à laquelle nous avons renoncé dans notre baptême. Or ce que nous avons anathématisé alors, nous ne pouvons plus le rechercher ni par nos actions, ni par nos paroles, ni par nos regards, ni par nos désirs. D'ailleurs rompre notre promesse, n'est-ce pas rompre notre baptême? Il faut cependant pour une plus ample conviction que nous interrogions les païens eux-mêmes. Demandons-leur s'il est permis aux chrétiens d'assister aux spectacles, que répondront-ils ? ce Infailliblement, disent-ils, cet homme est devenu chrétien , il a renoncé aux spectacles ; il n y parait plus. » Vous voyez par là que celui qui ôte cette marque distinctive fait connaître qu'il n'est plus chrétien. Quelle espérance restet-il donc à ce malheureux ? Un soldat ne passe chez les ennemis qu'en abandonnant ses premières armes , qu'en quittant l'étendard de son prince, qu'en violant la foi, qu'en faisant serment de périr avec ceux à qui il se livre.
XXV. Y a-t-il apparence qu'un chrétien déserteur pense sérieusement à Dieu en un temps et en un endroit où rien ne lui rappelle le souvenir de Dieu? Est-il croyable qu'on puisse conserver la paix de l'àme , tandis qu'on s'acharne h soutenir le parti d'un gladiateur? Kst-il fncile d'apprendre les règles de la pudeur, pendant qu'on tient les yeux attachés aux infirmes postures d'un comédien ? Ce n'est pas tout : peul-on trouver un plus horrible scandale dans toutes sortes de spectacles que ces parures extraordinaires qui y brillent, et les hommes assis pêle-mêle avec les femmes ? Monstrueux mélange qui, donnant aux uns et aux autres occasion de s'entretenir, fait que ces entretiens mutuels soufflent partout les étincelles de la concupiscence. Ajoutez que la première pensée que l'on a en se rendant aux spectacles, c'est
d'y voir et d'y être vu. D'ailleurs est-il aisé, parmi les effroyables hurlemens d'un acteur , de penser aux salutaires exclamations d'un prophète ? Est-il aisé de joindre le chant de quelque psaume aux airs efféminés de quelque opéra ? Ix)rsqu'on regarde deux athlètes se meurtrir à grands coups de poing, est-il facile de se rappeler dans l'esprit la défense qui nous est faite de frapper celui qui nous a frappé ? Enfin peui-on apprendre la douceur et l'humanité, tandis qu'on se divertit à voir des hommes cruellement déchirés par des ours, ou deux gladiateurs s'accrochant l'un l'autre et essuyant avec leurs éponges le sang qu'ils se font répandre ? Grand Dieu l ôlez à vos serviteurs le désir de prendre des divertissemens si funestes. Car enfin , mes frères, considérez ce que c'est que de passer de l'église de Dieu au temple du diable ; d'un lieu sacré à un lieu profane; de l'éclat du ciel , comme Ton dit, à l'ordure de la terre. Ces mains que vous avez élevées vers le Seigneur , vous les fatiguez un moment après pour applaudir à un bouffon ; de la même bouche dont vous avez réponda amen pendant le sacrifice , vous rendes témoignage à un gladiateur dans l'amphithéâtre ; enfin vous osez dire à tout autre qu'à Jésus- Cbrist notre Dieu, a qu'il vive à jamais.»
XXVI. Ne soyons point surpris après eelt que le démon s'empare de ces chrétiens infidèles. Dieu l'a permis plus d'une fois , ténKÛn l'exemple tragique de cette femme qui , éfant allée à la comédie, en revint avec un démon dans le corps. Gomme l'on exorcisait Vcsprit immonde, et qu'on lui commandait de répondre pourquoi il avait osé s'emparer de celte femme : «C'est avec raison, dit-il, que je m'en suis saisi; je l'ai trouvée chez moi. » Il est constant aussi qu'une autre femme vit en songe un singe le même jour qu'elle était allée entendre un comédien , et que le nom de ce comédien lui ftit souvent répété aux oreilles avec des reproches épouvantables; enfin que cinq jours après cette femme n'était plus en vie. Il y a cent exemples semblables de personnes qui ont perdu le Seigneur pour avoir communiqué avec le démon dans les spectacles ; car « nul ne peut servir deux maîtres K » Quel rapport peut-il y avoir entre
^ Matth., C.
CONTRE LES SPECTACLES
ivc et les ténèbres, entre la vie et la Nous devons anathématiser ces asscniiîennes,soit parce que le nom de Dieu y iphcmé, soit parce qu'on y demande que 3yons exposés aux lions, soit parce forme le dessein de nous persécuter, xc qu'on y choisit les émissaires qui écouvrir les chrétiens pour les tour-
IL Que ferez-vous lorsque vous serez dans ce concert furieux de résolutions
• Ce n'est pas que vous ayez â y redouter icution des hommes : personne ne vous lit pour chrétien tandis que vous assisspectacles. Mais songez à ce que Dieu
me de vous dans le ciel , c'est de là que 3S découvert par mille témoins. Au moue vous êtes dans le temple du diable t;s vous regardent du ciel ; et ils remar- 3n particulier celui qui a proféré un me, qui Ta écouté, qui a prèle sa lancs oreilles au diable contre Dieu même. ?z-vous donc pas ces assemblées révol- Ure Jésus-Christ , ces chaires remplies uption, cet air qu on y respire tout eui- ;)ar la voix de mille scélérats (|ui y les cris ? Je veux que dans ces spectacles Jes choses purement agréables, simples, ?s, quelquefois même honnêtes : (\aites n cependant qu'on ne mêle pas d'ordi-
poison avec le fiel ou avec lellébore ; ec des liqueurs douces et agréables au Test ainsi qu'en use le démon : il cache ion mortel en des viandes où il parait le
délicatesse et d'agrément. Par conséi>iit ce que vous trouvez dans les spcc- ,c grand , de poli , de mélodieux , de sant, de subtil, d'harmonieux, regardezne un rayon de miel qu'on a empoisoimé. iOins d'égard au plaisir de la boiiclie langer qui est infailiblcment attaché h \v.
III. Laissez aux parasites du démon la uisfaction de s'engraisser des mets qu'il Fre : qu'ils se rendent exactement aux ?s spectacles od leur patron les invite, ous le temps de fêle et de réjouissance »int encore venu. Nous ne pouvons nous
• avec les gentils, parce que les gentils ,'ent se divei lir avec nous. Ciiaotni à son I
tour: ils son maintenant dans la joie, nous sonnues dans la tri.stc}:se.u Le monde se» réjouira, dit Jésus à ses disciples, et vous serez affligés ».» Gémissons pendant que les gentils se réjouissent, afin que nous puissions nous réjouir quand ils commenceront leurs gémissemens. Prenons garde à ne pas nous diveriir aujourd'hui avec eux , de crainte qu'un jour notis ne pleurions conmie eux. Disciple de Jésus-Christ, vous êtes trop délical si vous prétendez avoir du plaisir dans le siècle, ou plutôt vous êtes insensé si vous regardez la joie de ce monde comme un véritable plaisir. Les philosophes n'ont d(uiné le nom de plaisir ou de volupté qu'au repos et à la tran(|uillité de l'Ame; c'est cette tranquillité «fuils regardent comme le fondement de leur joie , de leurs divertissemens et de leur gloire. El vous , au contraire, vous ne soupirez qu'a])rès les troubles et les agitations du cirque, du théâtre, de l'amphithéAtrc et du stade. Oserez -vous dire que nous ne pouvons vivre sans quelque plaisir, nous dont le plus grand plaisir doit être de cesser de vivre ? Car quel doit être notre désir, sinon celui de l'apùtre, savoir, de sortir du monde et d'aller régner avec le Seigneur-.^ Or notre plaisir est là où est notre désir.
XXIX. G^pendaut si vous croyez qu'on ne peut passer cette vie sans quelque agrément, pour(|uoi êies-vous assez ingrat pour ne vouloir reconnaître ni goûter tant de différens plaisirs que Dieu a faits, et (pii sont plus que sufHsans |)our vous satisfaire^' Quoi de plus heureux pour nous que d'avoir été roconciliés avec Dieu le Père et avec Jésus sou Fils? Quoi de plus avantageux (|ue d'avoir connu la vérité, que d'avoir découvert nos erreurs , que d'avoir oh tenu le pardon de tant de crimes commis autrefois? Quel plus {jrand plaisir que réloiguement du plaisir même , ipic le mépris du siècle, que la jouissance de la vraie liberté, que le calme d'une bonne confiance, que la sainteté de la vie et l'exemption de la crainte de la mort ? Quelle satisfaction que de fouler aux pieds les dieux des nations, que de chasser les démons, que d'avoir le don Acii guérisons miraculeuses et des révélations célesles, enfin que de vivre toujours pour Dieu ! \ oilà les
véritables plaisirs des chrétiens, voilà leurs spectacles innocens , perpétuels, et qui ne leur coûtent rien. Représentez-vous dans ces saints spectacles une image des jeux du cirque , considérez-y la course rapide de toutes les choses du siècle, remarquez-y la vicissitude et la fuite précipitée du temps, regardez-y le terme de notre consommation, prenez-y le parti des sociétés chrétiennes , animez-vous-y à la vue de Fétendard céleste, éveillez- vous au bruit de la trompette de fange , aspirez à la glorieuse palme du martyre. Si vous êtes charmé de la poésie , vous avez assez d'autres livres que ceux des gentils , vous avez assez de beaux vers , assez de belles sentences , assez de cantiques , assez de chœurs de musique. Ce ne sont point des fables grossières, ce sont de saintes vérités; ce ne sont point un ramas de strophes ampoulées, c'est un trésor de sentences pures et sans affectation. Demandez- vous des combats, des luttes, des victoires; le christianisme vous en offre une infinité. Voyez l'impureté abattue par la chasteté, la perfidie vaincue par la foi, la cruauté surmontée par la miséricorde, Tinsolence atterrée par la modestie : voilà les combats propres des chrétiens, où nous sommes glorieusement couronnés. Voulez- vous encore du sang répandu , vous avez celui de Jésus- Christ
XXX. Mais surtout quel spectacle que celui où toutes les nations de la terre assemblées verront , et plus tôt qu'on ne pense , paraître le Seigneur au milieu des nues, alors triomphant, alors plein de gloire et de majesté , alors enfin reconnu pour le véritable Fils de Dieu. Quelle sera en ce jour la joie des anges, la gloire des saints, la récompense des justes et la magnificence de cette nouvelle Jérusalem , où ils iront régner éternellement ? Il est vrai qu'il y aura en même temps un spectacle bien différent, je veux dire le terrible jour du jugement , le dernier de tous les jours et le premier de l'éternité; ce jour auquel les gentils ne s'attendent point et dont ils se moquent; ce jour où tant de superbes et antiques monumens de l'orgueil humain seront anéantis, et toute la terre avec ses habitans sera consumée par un déluge de feu ^ Quelle sera l'étendue de ce spectacle ! Quel
« 11. Pec., 3.
TERTULLIEN
étonnement, quelle surprise! Ou, si vous roulez, quel objet de joie et de plaisir en voyant tant de célèbres monarques, que Ton disait régner dans le ciel, pousser d'affreux gémissemens an milieu des profondes ténèbres de l'enfer avec leur dieu Jupiter, et avec la foule de leurs favoris ! Quel transport subit en voyant tant de gouverneurs, tant de magistrats , tant de persécuteurs du nom chrétien , brûler en des flammes plus insupportables que celles où ils ont jeté autrefois les martyrs, pendant que ceux-ci les insulteront à leur tour dans cet éternel et rigoureux supplice ! Ajoutez tant d'orgueilleux philosophes, qui se glorifiaient du nom de sages, maintenant tout couverts de feu en présence de leurs infortunés disciples, à qui ces maîtres insensés tâchaient de persuader qu'il n'y avait point de Providence, que nos âmes n'étaient rien , ou que jamais elles ne se réuniraient à nos corps. Ajoutez enfin tant de poètes tremblans de frayeur, non à la vue dte Minos, ou d'un Rhadamaute; mais devint le tribunal de Jésus-Christ auquel ils n^auroot jamais voulu penser.
C'est alors que les acteurs de la tragéifie pousseront dans l'excès de leur malheur des cris plus lamentables et plus éclatans que ceux dont ils faisaient retentir autrefois le théltre. C'est alors que les bouffons se feront mie&x connaître , étant devenus plus subtils par les flammes dont-ils seront couverts. CPest don que les superbes cochers du cirque fmppaooli davantage notre vue, élevés sur un char de Ao et tout environnés de feu eux-mêmes. Cest alors qu'on verra tant de gladiateurs pcrcte , non de traits de javelot comme autrefins dans leurs académies ,* mais de mille traits de flhmme qui les pénétreront de toutes parts. Il* est vrai que j'attacherai moins ma vue à ces misérables qu*à ces monstres d'inhumanité qui exercèrent autrefois leur cruelle rage contre le Seigneur. Le voilà, leur dirai -je alors, ce fils d*un cha^ pentier, et d'une mère pauvre ; ce destructeor du sabbat, ce samaritain, ce possédé du démon. Le voilà celui que vous achetâtes du traître Judas, celui que vous meurtrîtes à force de soufflets et de coups , celui que vous défigurâtes par mille crachats , celui que vous abreuvâtes de fiel et de vinaigre ; voilà celui qui ftit secrètement enlevé par ses disciples pour fiùre
DE LA PATIENCE
accroire qu'il était ressuscité , ou qui Fut déterré par un jardinier, afin d'empêcher que les laitues de son jardin ne Fussent foulées aux pieds de ceux qui passaient par li. Pour voir de si grands spectacles , pour vous procurer de si magnifiques divertissemens, que peut faire la libéralité d'un préteur, d'un consul, d'un questeur, dun pontife? Vous me direz peut-être que ces spectacles sont encore éloignés de nous? Non, mes Frères, la foi nous les rend
déjà présens ; et nous pouvons les imaginer, comme s'ils se passaient actuellement à nos yeux. Du reste , quels doivent être ces doux avantages que l'œil n'a point vus, et que Toreille n'a point entendus, et que l'esprit humain n*a jamais pu comprendre < ? Ne doutons point qu'ils ne surpassent infiniment tous les plaisirs du cirque, du théâtre, de l'amphithéâtre, du stade, et de tous les autres lieux que la vanité a consacrés aux spectacles.
TRAITE DE LA PATIENCE
I. Je le confesse devant Dieu, c'est en moi trop de hardiesse , pour ne pas dire de témérité , qued'oscrcomposer un ouvrage sur la patience, puisque je ne puis en donner aucun exemple dans ma personne, dépourvu comme je suis de tout bien. Il faudrait cependant , lorsque l'on entreprend l'éloge de quelque vertu , commencer par faire voir qn*on la pratique , et autoriser ainsi les leçons par lexpérience, afin que les paroles ne fissent point rougir d'être si mal soutenues par les effets. Fasse le ciel que la honte de ne pas faire moi-même ce que j'enseigne aux autres m'apprenne enfin à le pratiquer ! Il est vrai qu'il y a certaines vertus, de même que certains maux, dont l'exercice parait surpasser les forces humaines. II fiiut un secours particulier de la grâce divine pour embrasser ces vertus et pour les cultiver avec Fruit. Ce qui est parfaitement bon doit venir de Dieu ; il n'y a que celui qui le possède qui puisse le communiquer. C'est pourquoi, semblable à des malades qui ne cessent de publier les avantages de la santé lorsqu'ils en jouissent le moins, j'espère de trouver une espèce de consolation à parler d'un bien que je suis très-fâché de ne pas posséder.
Ainsi pour mon malheur, toujours brûlant des ardeurs de l'impatience , je dois soupirer sans cesse après ma santé, la demander instamment et ne rien omettre pour l'obtenir, surtout quand je considère dans le sentiment de ma foiblesse qu'il est difficile que la foi soit bien vigoureuse , et que la doctrine chrétienne
conserve ses forces si la patience ne vient au secours. En effet , elle est tellement inséparable des devoirs qui regardent Dieu , que sans la patience on ne saurait accomplir aucun précepte ni faire aucune œuvre qui soit agréable au Seigneur. Ceux mêmes qui vivent dans les ténèbres du paganisme ne peuvent s'empêcher de lui donner le nom gloneux de soiweraine vertu; car les philosophes, du moins ceux qui passent pour les plus sages, fcmt tant d'estime de la patience que , malgré la bizarre diversité de leurs sectes et l'opiniâtre opposition de leurs sentiroens, ils s'accordent tous néanmoins au regard de cette vertu. Ils conspirent , ils se réunissent tous en sa faveur; ils s'attachent, comme de concert, â elle |K)ur se faire une juste réputation dans le monde ; enfin ils ne s'estiment sages qu'autant qu'ils sont patiens. Preuve authentique de l'excellence de cette vertu , puisque même la philosophie humaine y fonde toute sa gloire et tout son mérite; ou plutôt n'est-ce point une honte qu'une chose si divine soit ainsi â la merci des profanes esprits du siècle? Mais laissons là ces sages orgueilleux , dont la défectueuse sagesse sera un jour confondue et anéantie avec l'univers.
IL Pour nous, nous avons des motifs plus efficaces et plus glorieux de pratiquer la patience. Ce n'est point une affectation superbe , accompagnée d'une stupidité cynique , qui doit nous
» 1. Cor., 2,
TERTULLIEN
véritables plaisirs des chrétiens, voilà leurs spectacles innocens, perpétuels, et qui ne leur coûtent rien. Représentez-vous dans ces saints spectacles une image des jeux du cirque , considérez-y la course rapide de toutes les choses du siècle, remarquez-y la vicissitude et la fuite précipitée du temps, regardez-y le terme de notre consommation, prenez-y le parti des sociétés chrétiennes , animez-vous-y à la vue de rétendard céleste, éveillez- vous au bruit de la trompette de Tange , aspirez à la glorieuse palme du martyre. Si vous êtes charmé de la poésie , vous avez assez d'autres livres que ceux des gentils, vous avez assez de beaux vers, assez de belles sentences , assez de cantiques , assez de chœurs de musique. Ce ne sont point des fables grossières, ce sont de saintes vérités; ce ne sont point un ramas de strophes ampoulées, c'est un trésor de sentences pures et sans affectation. Demandez- vous des combats, des luttes, des victoires; le christianisme vous en offre une infinité. Voyez l'impureté abattue par la chasteté, la perfidie vaincue par la foi, la cruauté surmontée par la miséricorde, Tinsolence atterrée par la modestie : voilà les combats propres des chrétiens, où nous sommes glorieusement couronnés. Voulez-vous encore du sang répandu , vous avez celui de Jésus- Christ
XXX. Mais surtout quel spectacle que celui où toutes les nations de la terre assemblées verront , et plus tôt qu'on ne pense , paraître le Seigneur au milieu des nues, alors triomphant, alors plein de gloire et de ms^esté , alors enfin reconnu pour le véritable Fils de Dieu. Quelle sera en ce jour la joie des anges, la gloire des saints, la récompense des justes et la magnificence de celle nouvelle Jérusalem , où ils iront régner éternellement ? Il est vrai qu'il y aura en même temps un spectacle bien différent, je veux dire le terrible jour du jugement , le dernier de tous les jours et le premier de l'éternité ; ce jour auquel les gentils ne s'attendent point et dont ils se moquent; ce jour où tant de superbes et antiques monumens de Torgueil humain seront anéantis , et toute la terre avec ses habitans sera consumée par un déluge de feu ^ Quelle sera l'étendue de ce spectacle ! Quel
* 11. PeC., 3.
élonnement, quelle surprise! Ou, si vous roulez, quel objet de joie et de plaisir en voyant tant de célèbres monarques, que Ton disait régner dans le ciel, pousser d'affreux gémissemens an milieu des profondes ténèbres de l'enfer avec leur dieu Jupiter, et avec la foule de leurs favoris ! Quel transport subit en voyant tant de gouverneurs , tant de magistrats , tant de persécuteurs du nom chrétien, brûler en des flammes plus insupportables que celles où ifs ont jeté autrefois les martyrs , pendant que ceux-ci les insulteront à leur tour dans cet éternel et rigoureux supplice ! Ajoutez tant d'orgueilleux philosophes, qui se glorifiaient du nom de sages, maintenant tout couverts de feu en présence de leurs infortunés disciples, à qui ces maîtres insensés tâchaient de persuader qu'il n'y avait point de Providence, que nos âmes n'étaient rien , ou que jamais elles ne se réuniraient à nos corps. Ajoutez enfin tant de poètes tremblans de frayeur, non à la vue dte Minos, ou d'un Rhadamaute; mais devint le tribunal de Jésus-Christ auquel ils n^aoroot jamais voulu penser.
C'est alors que les acteurs de la tragédie pousseront dans l'excès de leur malheur dei cris plus lamentables et plus éclatans que ceux dont ils faisaient retentir autrefois le théltre. C'est alors que les bouffons se feront nueux connaître , étant devenus plus subtila par les flammes dont-ils seront couverts. CPest don que les superbes cochers du cirque fmppaooli davantage notre vue, élevés sur un char de Ao et tout environnés de feu eux-mèmei. Cest alors qu'on verra tant de gladiateurs percés, non de traits de javelot comme autrefins dans leurs académies ,' mais de mille traits de flhmme qui les pénétreront de toutes parts. Il' est vrai que j'attacherai moins ma vue à ces misérables qu*à ces monstres d'inhumanité qui exercèrent autrefois leur cruelle rage contre le Seigneur. Le voilà , leur dirai -je alors , ce fils d'un cha^ pentier, et d'une mère pauvre ; ce destructeur du sabbat, ce samaritain, ce possédé du démon. Le voilà celui que vous achetâtes du traître Judas, celui que vous meurtrîtes à force de soufflets et de coups, celui que vous défigurâtes par mille crachats , celui que vous abreuvâtes de fiel et de vinaigre ; voilà celui qni ftit secrètement enlevé par ses disciples pour fiûre
DE LA PATIENCE
accroire qu'il était ressuscité , ou qui Fut déterré par un jardinier, afin d'empêcher que les laitues de sou jardin ne Fussent foulées aux pieds de ceux qui passaient par là. Pour voir de si grands spectacles , pour vous procurer de si maléfiques divertissemens, que peut Faire la libéralité d'un préteur, d'un consul, d'un questeur, dun pçntife? Vous me direz peut-être que ces spectacles sont encore éloignés de nous ? Non , mes Frères , la foi nous les rend
déjà présens ; et nous pouvons les imaginer, comme s'ils se passaient actuellement à nos yeux. Du reste , quels doivent être ces doux avantages que Tœil n'a point vus, et que l'oreille n'a point entendus, et que l'esprit humain n*a jamais pu comprendre ^ ? Ne doutons point qu'ils ne surpassent infiniment tous les plaisirs du cirque, du théâtre, de l'amphithéâtre, du stade, et de tous les autres lieux que la vanité a consacrés aux spectacles.
TRAITE DE LA PATIENCE
I. Je le confesse devant Dieu , c'est en moi trop de hardiesse , pour ne pas dire de témérité , que d'oser composer un ouvragesur la patience, puisque je ne puis en donner aucun exemple dans ma personne, dépourvu comme je suis de tout bien. H Faudrait cependant , lorsque l'on entreprend l'éloge de quelque vertu , commencer par faire voir qn^on la pratique , et autoriser ainsi les leçons par lexpérience, afin que les paroles ne fissent point rougir d'être si mal soutenues par les effets. Fasse le ciel que la honte de ne pas faire moi-même ce que j'enseigne aux autres m'apprenne enfin à le pratiquer ! Il est vrai qu'il y a certaines vertus, de même que certains maux, dont l'exercice parait surpasser les forces humaines. Il faut un secours particulier de la grâce divine pour embrasser ces vertus et pour les cultiver avec fruit. Ce qui est parfaitement bon doit venir de Dieu ; il n'y a que celui qui le possède qui puisse le communiquer. C'est pourquoi , semblable â des malades qui ne cessent de publier les avantages de la santé lorsqu'ils en jouissent le moins, j'espère de trouver une espèce de consolation â parler d'un bien que je suis très-fâché de ne pas posséder.
Ainsi pour mon malheur, tot^ours brûlant des ardeiurs de l'impatience , je dois soupirer sans cesse après ma santé, la demander instamment et ne rien omettre pour l'obtenir, surtout quand je considère dans le sentiment de ma foiblesse qu'il est difficile que la foi soit bien vigoureuse , et que la doctrine chrétienne
conserve ses forces si la patience ne vient au secours. En effet , elle esi tellement inséparable des devoirs qui regardent Dieu , que sans la patience on ne saurait accomplir aucun précepte ni faire aucune œuvre qui soit agréable au Seigneur. Ceux mêmes qui vivent dans les ténèbres du paganisme ne peuvent s'empêcher de lui donner le nom gloneux de souveraine vertu; car les philosophes, du moins ceux qui passent pour les plus sages, font tant d'estime de la patience que, malgré la bizarre diversité de leurs sectes et l'opiniâtre opposition de leurs sentimens, ils s'accordent tous néanmoins au regard de cette vertu. Ils conspirent , ils se réunissent tous en sa faveur; ils s'attachent, a)mme de concert, â elle pour se faire une juste réputation dans le monde ; enfin ils ne s'estiment sages qu'autant qu'ils sont patiens. Preuve authentique de l'excellence de cette vertu , puisque même la philosophie humaine y fonde toute sa gloire et tout son mérite; ou plutôt n'est-ce point une honte qu'une chose si divine soit ainsi â la merci des profanes esprits du siècle? Mais laissons là ces sages orgueilleux , dont la défectueuse sagesse sera un jour confondue et anéantie avec l'univers.
II. Pour nous, nous avons des motifs plus efficaces et plus glorieux de pratiquer la patience. Ce n'est point une affectation superbe , accompagnée d'une stupidité cynique , qui doit nous
* 1. Cpr., 2.
TERTLLLIKN.
animer à celte vertu , c'est la suprême et vivante règle d'une doctrine céleste qui, nous représentant Dieu lui-même comme le plus par- Fait modèle de patience, doit nous engager à devenir patiens comme lui. Car voyez d'abord comment il Fait également luire son soleil sur les bons et sur les méchans; comment il permet que les uns et les autres profitent indifféremment de l'utilité des saisons, desélémens et des dons de toute la nature. Tout Dieu qu^il est , il supporte l'ingratitude de tant de nations qui ne cessent de blasphémer son nom et d outrager SCS serviteurs, et qui portent l'insolence jusques à adorer les ouvrages bizarres de leurs propres mains. Enfin il souffre le libertinage , l'avarice, l'injustice, et tous ces autres dcrégiemens honteux que l'on voit se multiplier tous les jours dans le monde; il souffre, dis-jc, ces désordres avec tant de bonté que sa patience extrême semble Faire quelque tort ù sa toutepuissance. En effet , plusieurs en viennent à douter s'il y a un Dieu , parce qu'il ne comprennent pas pourquoi il est si lent à punir le crime.
m. Voili le premier tableau de la patience que ce divin maître offre ù nos yeux dans le lointain d'une perspective, pour nous la Faire considérer comme une vertu céleste. Mais que dirons-nous de la patience divine qui s'est montrée parmi les hommes, et qu'ils ont, pour ainsi parler , touchée au doigt dans la personne de Jésus-Christ.^ Cet Homme-Dieu ne refuse pas de demeurer caché dans le sein d'une mère, où il veut attendre le temps ordinaire de la naissance : il veut croître comme les autres hommes. Ëtant plus âgé, il ne cherche point à se Faire connaître. Bien plus, il semble se Faire tort à lui-même, car il se laisse baptiser par son serviteur, et tenter par le démon. Lorsquede souveraui de Tunivers il est devenu notre maitre pour nous apprendre la voie du salut, accoutumé déjà lui-même à supporter leurs Fautes, «il ne conteste point, il ne se plaint point, il ne Fait point entendre ses cris dans les places publiques , il ne brise point le roseau ébranlé , il n^éleint point la mèche qui jette encore de la Fumée ^D C'est ainsi que devait se vérifier la prédiction du prophète , ou plutôt le
« iMatih., 12.
témoignage de Dieu même, qui nous assure qu'il a mis son esprit dans son Fils, aveercsprit d'une entière et universelle patience ^ Il ne rejette aucun de ceux qui veulent se joindre à lui. i ni la maison ni la table de personne; il ne rebute ni les pécheurs ni les publicaîns; il ne se Fâche point contre les habitans d'une ville do . Samarie, qui refusent de le recevoir, tandis que ses disciples , indignés contre cette viifc in- t solente, demandent que le Feu du ciel tombe* subitement pour la réduire en cendre^. Il guérit les lépreux ingrats , il pardonne à ses calomniateurs, il lave les pieds à ses disciples ^. Ce n'est pas tout , il souffre en sa compa{;nie Judas, le traître Judas . sans vouloir découvrir ce perfide aux autres apôtres ^
Lors<iu*il est livré à ses ennemis , et qu'il est conduit à la boucherie comme une victime sans voix, «car il n'ouvre pas plus la bouche qu'un agneau sous la main de celui qui le tond^» alors ce roi des cieux , qui d'un seul mot pouvoit appeler à son secours des légions d'anges, ne consent pas même qu'un de ses disciples tîre l'épée pour le venger. Sa patience reçoit , pour ainsi dire, une blessure dans la blessure de Malchus. C'est pourquoi il donne sa malédiction à ceux qui désormais frapperont du glaive; et en guérissant miraculeusement ce mâlhenreux, il satisfait par la patience, qui est la mère de la miséricorde, à celui à qui il n'avait fait aucun tort ^. Je ne dis rien de sa mort en croix : il était descendu du ciel pour cela. Cependant était-il besoin que cette mort donlooreuse fût précédée et accompagnée de tant d*oatrages ? Non sans doute ; mais il voulait en qualité de victime se rassasier et s'engraisser du froit de la patience , avant que d'être tout à fait immolé. On lui crache au visage, on le fouette jusqu'à le couvrir de sang, on le bafbne, on le couvre d'une honteuse robe, on lui enfonce dans la tête une couronne encore pins honteuse. Admirable égalité d'àme, fermeté prodigieuse qui ne se dément jamais! Celui qui avait voulu se cacher sous la figure hiflnaîne n'imite rien de la patience humaine. Pharisiens, h cette seule marque vous deviez reconnaître votre Dieu : jamais un pur homme n^aaradt su
* h., 42. — ^ Luc, 9. — • Lu» , 17.
* Matlh., 20. — - Is , 53. — '' Mattb , 26.
1>B I.A PATIBNCK.
(V. Tarn: d'cunipten t mmUrUtoa Cl de doucoir, dont la snblii pnKlitfiruu «rt de prËmin â l'infMiMili^ KDaiiunti. doivent ait iiiimaircetcttrrcltxtrkr nmre fui vu Jéstn-CtiriKt . |HitK{a'tb nuuK wilreat ividemnimi , auiutii pui- 1» )p-andrur s wun'r.inLT« que (lur la s<igi»»e de «fs tccpies. ijue In palk-rice divine était devenue B lui comme une qtialilé naturelle i]ui rehawHil rWai de ses »mrps vertus.
■i l\. Si lo bons scrvifeum se rnnforropiil am ! lear» nidlires, A cnmbirn (rlns ■VDOfi- noU« Fiirp (taralirc nnirc eonfnnnîti^ anx vulnnl^o de ScinAmir ! i!n effet □DUS «ominni let «r^tleiir» du Dii-u vivant, dont let arrei» ne te liommi pas h des punition» ou à de* récompenses passai^i'es,Riaisà une 4;lerniié de p«ioe« ou de bonhenr, Pour éviter donc les eflFelsdesa sévérité, ou pour pwiicipcràceuxdesainiR^ricordc, îlfiiinètre aussi prompt à lui obéir ipic w» menaces sont ftrriWes « «es promesses avantageuses. Ptous TOuhHW être obéis non-AetiIemcnt de nos ctw-la- Tes et de oeoi f|ui nous sont noomis pal* qijel- <(ac antre titre, maïs encore des animaux m^tte» . dans la pcrsnssîon où nonn ntmiiin qu'ils ont été wéés à notre «saRC. Quoi ! les créaiiires que Dieu s soumises S noi volontés neront dodlcs et promptes il écouter la voii de re\a\ ifiti leur ci^mmande, et nous, tout remplis de vanité, nous aurons de la répugnance & obéir an souverain maître de qui nous dépendons absolument? (Quelle io(;rat)tnde , «lueUe injustice, de ne pas rendre â Dieu la mhne obéissance i}iie sa bonté nous permet d'exiger des auii'cs! Mais pourquoi tant de raisoniicincns pour nous convaincre de la soumission qae nooR de^'OQS h la mat<^•)té divine ? l^i seule a)unais«3nce de Dieu ne suFfit-elle pas pour iiuus apprendra' ce que nous lui devons? Au reste , qu'on ne s'imagine pa)> que cette digressiou sur robéiitsanco ne fait rleo â noire sujrl : la soumission est l'efTei. de la patience. Un liunime impatient ne saarail être wumis , ai un patient être iudocïle. On ne p<nil donc trop s'éicndrc sur une vertu que le Seigneur lui-oiÉme, principe et rémunérateur de toute vertu , a Fait éclater en sa personne , étant hors de doute que tous ceux qui veulent appartenir à Dieu duivcul.b'appii'iaer «vec ma i la rccbcrclie
d'un bien <ini est h- Mni de IHm. Vndt cimiMe
m abrégé les molift qui doivent nouii animer à la pratique de la patlcnrr.
\ . Il ne Mra \m néanmoins imitllc de traiter plus au loni^ u» sujet qui a un ra)>pi>rt si oécr»sairv a DOirc toi. (Iiioîqii'nii dkcours étendu paisse être qe.rfqaerots répréhpnsible , il ne saurait cependant l'être qnnnd il <agit de IVdifinttïnn et de la diirrtion de* nifpuri. S» l'un vrat traitcf â fimd qDeltpie venu , il fitut trbsowvcnt pairler do vire rontralrr, car on voit plus Liainancm ep qu'il but suivn' quand on tonnait ce qu^l hui éviter. Consid*ons ce que eVst qof l'impatience; voyons si elle ne vient p;ii (ïrt détnou, nmime la paiifoce vient de Dfen , par ce moyen il nous Sera aisC de connaître rnnd>ien ce vice est contraire à la tin cbrétieiine , car ce qui vient du rival de Dien oc saurait sam doute s'atlîer avec tes choses de Dien ; il y a autant d'op]>nsîtion entre les effets qu'il y eh a entre les causes. Ainsi Dieu étant infiniment bon , et le démon étant rempli de médianceté, cette diFFérenre montre évidemment que l'un m- f^it rien pour l'autre. Ce qui est mauxais ne peut pas plus produire quelque chose de bon que ce qui c&t bon ne peut produire quelque cliosc de mauvais.
Je remarque donc <(ue l'impatience tire son origine du diable. U la mit au monde, pour ainsi parler, lorsqu'il supporta si impatiemment que Tbommc, cette vive image de DieUfCùl iï<;u de son Créateur l'empire sur toutes les choses créées. En cfFet, s'il cilt supporté avec patienrecet ordre suprf^me, il n'eu aurait couf;u aucun déplaisir : n'en concevant point de déplaisir, il n'aurait pas envié le bonheur de l'homme à qui il ne tendit des pièges funeste* que par jalousie. Il fut donc jaloux parce qu'il fui cliagrîn; et il fui chagrin pareo qu'il tut impatient. De savoir maintenant si cet ange de jierdition commença par tire malin ou impatient, c'est ce que je ne me met& pas eu peine d'examiner. Il ei^t constant du moins que l'impatience naqmt avec la malice , ou que la malic« commença avec l'impatience', et qu'ensuite ellea conlinutxcnt â se furtitier ununimement dans le sein d'un mémo fbre. Ainsi Je diable apprit par sa propre expérience combien cette passion étaitcMcacepuur faire pécher. Comme il savait, l>ar ce qu'il avait éprouvé lui-aiémc, que le
fERTULLlEN.
. premier péehé était entré dans le monde par la voie de Timpatience, il la fit venir aussitôt à son secours pour rendre Thomme criminel. Il va ainsi trouver Eve ; et dans Tentretien qu'il a avec elle, ce rusé serpent lui soufSe avec ses paroles son haleine infectée du venin contagieux de rimpalience ^ Elle n'aurait jamais péché si elle eût supporté patiemment la défense que Dieu lui avait faite. Plus coupable encore en ce qu'elle ne se contente pas d'avoir reçu elle seule ce souffle maudit, elle ne saurait aussi souffrir plus longtemps le silence; c'est un poids qui l'accable , elle meurt d*impatience de parler à Adam qui , n'étant pas encore son mari, n'était pas obligé par coaséquent de l'écouter. Il lui prête néanmoins Toreille; et voilà comment elle le fait devenir le canal par où cette peste, qu'elle avait contractée du malin esprit , s'est répandue dans le monde.
C'est ainsi que l'impatience de la première femme fit périr le premier homme , et que ce premier homme périt aussi par son impatience en deux manières : soit en portant avec peine Tobservalion du commandement de Dieu , soit en se montrant trop lâche à combattre la tentation du démon. Voilà donc l'origine du péché , voilà aussi le principe des arrêts du ciel contre le genre humain. La colère de Dieu commença par où avait commencé l'offense de l'homme ; ou plutôt la première cause de l'indignation de ce divin maître fit éclater les premiers traits de sa patience. Car se contentant de donner sa malédiction au démon, il arrêta le juste mouvement de colère dans lequel il pouvait le punir plus rigoureusement. Enfin quel autre crime peut-on imputer à l'homme avant le crime de l'impatience ? Il vivait dans l'innocence et dans Tamitié de Dieu ; il était habitant du paradis. Mais dès qu'il eut succombé à Timpatience, il cessa aussitôt d'être agréable au Seigneur; il n'eut plus de goût pour les choses célestes. Chassé ensuite de la présence de son Dieu, et banni en celte vallée de larmes, il se laissa aisément dominer par l'impatience, qui fut en lui le principe de toutes les fautes qu'il commit contre son Créateur. En effet cette malheureuse passion, ayant été animée par le démon , forma bientôt la colère ,
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secondée de la méchanceté. Gomme elle avait livré à la mort Adam et Eve, elle apprit à leur fils Gain à commettre un homicide ; car quelle en fut la cause, sinon parce qu'il souffrit impatiemment que ses offrandes fussent rejetées par le Seigneur ; qu'il se laissa emporter de colère contre Abel et qu'il le tua : or ne pouvant le tuer sans être poussé par la colère, ni poussé par la colère sans être dominé par Vimpatience, il est évident que ce que la colère lui a fait commettre doit être attribué à la dispo> sition qui a produit la colère. Voilà en quelque façon le berceau de l'impatience encore naissante. Quel fut ensuite son accroissement ? II fut prodigieux : n'en soyons point surpris ; car si l'impatience a fait commettre le premier crime , il faut conclure qu'ayant précédé toutes les autres passions , elle est comme Torigine de tous les péchés, puisque tous les péchés sont sortis de son sein, ainsi que plusieurs rameaux viennent d'une même tige.
Nous venons de le montrer en ce qui regarde l'homicide, qui fut d'abord produit Immédiatement par la colère ; mais quelque motif qui ie cause dans la suite, il provient toujours de funpatience, comme de sa première source. Car, loîî qu'on se porte à commettre ce crime par jaioasie ou par cupidité, on commence touyoun par l'impatience, en ne voulant point se donner la peine de combattre un mouvement de haine oa d'avarice. Enfin tout ce qui nous porte àqoel^iie action mauvaise vient d'une certaine impatknœ où l'on est d'accomplir au plus tôt cette accion. Je le prouve. On commet un adultère : |XMirquoi? parce qu'on n'a pas voulu supporter plus longtemps la peine de résister aux tentatâoni de la chair. Si vous dites qu'un des principanx motifs qui obligent les femmes à vendre leer honneur est l'amour de Vargent, je soutiens que ce coupable trafic procède d'une hoateuse lâcheté à détruire cet amour du gain. Je ne fais mention que de ces deux vices, parce qu'ils sont les plus communs et les plus criminels devant Dieu. Mais, pour le dire en un mol tout péché vient de l'impatience. On est méchant, parce qu'on trouve trop de peine à eut homme de bien. La pureté est insupportable à l'impudique , la probité au scélérat , la piété i
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DE LA PATIEiNCE.
Timpie, le repos à un esprit inquiet. On devient vicieux, parce qu'on ne peut pratiquer plus longtemps la vertu. L'impatience étant donc la source des péchés , ne doit-elle pas ofFcnser infiniment celui qui ne saurait approuver aucun péché ?
D ailleurs il est manifeste que Timpaticnce fut la principale cause de tant de révoltes où les Israélites se laissèrent aller contre le Seigneur. En effet, d'où vient que ce peuple ingrat, oubliant le bras tout-puissant qui l'avait délivré de la cruelle servitude d'Egypte , demande k Aaron de nouveaux dieux qui puissent le conduh? dans la terre promise? D où vient que, porihiit Tinsolence au plus haut point, hommes et femmes sacrifient volontiers leur or pour en faire une idole publique ? Celte audace criminelle vient de ce qu'ils supportèrent impatiemment que Moïse fût si longtemps à s'entretenir avec Dieu , quelque nécessaire que fût cet entretien. En vain ils ont été repus miraculeusement d'une manne qui leur a été envoyée du ciel comme une rosée nourrissante < ; en vain ils ont été abreuvés de l'eau tirée d'un rocher : ils se défient encore du Seigneur. Une soif de trois jours les accable; ils ne peuvent plus l'endurer. Voilà l'impatience que Dieu leur reproche lui-même dans l'Écriture. En un mot, pour ne pas descendre dans un plus long détail, le malheur du peuple juif est toujours venu d'un défaut de patience. Pourquoi ont-ils fait mourir les prophètes? Cest pour n'avoir pas voulu souffrir leurs avis. Pourquoi ont -ils fait mourir Jésus -Christ luimême ? C'est pour n'avoir pu supporter sa présence : ils auraient été moins misérables s'ils eussent été plus paticns.
YL Disons encore que c'est la patience qui précède et qui suit la foi. Ainsi Abraham crut ce que Dieu lui avait dit , et sa foi lui fut imputée à justice^. Ce fut néanmoins la patience qui éprouva la foi de ce père des croyans lorsqu'il reçut le commandement d'immoler son fils , soumission que Dieu exigea, moins pour tenter la foi d'Abraham que pour montrer par avance une figure de celui qui devait être obéissant jusqu'à mourir ; car du reste Dieu connaissait parfaitement celui qu'il avait regard/^ comme
I juste : aussi cet homme soumis reçut-il tranquillement l'ordre rigoureux qui lui fut donné pour éprouver son obéissance, et il l'aurait exécuté de même si le Seigneur l'avait souhaité. Ce n'est donc pas sans raison qu'il fut comblé de bénédictions ; il avait été fidèle, et il fut fidèle parce qu'il fut patient. Cest ainsi que la foi, rehaussée par l'éclat de la patience, étant ensuite répandue dans tout l'univers par celui qui est appelé dans TËcriture fils d'Abraham ^ c'est-à-dire Jésus-Christ, et ajoutant la grâce à la loi , mit la patience sa compaji^ne à la tète de cette même loi pour en être comme le sceau , d'autant plus que cette vertu avait manqué autrefois à la science de la justice et de la sainteté ; car que faisait-on alors ? on rendait mal pour mal, œil pour œil, dent pour dent : la patience n'était pas connue encore dans le monde, parce que la foi ne Tétait pas aussi. Cependant l'impatience profitait des occasions où elle n'était pas arrêtée par la loi. Cela était naturel ; l'auteur et le maître de la patience n'était pas venu. Mais à son arrivée tout change. La grâce de la foi est réglée sur la patience. Il n'est plus permis de dire des injures ; on ne peut plus traiter son prochain d'homme peu sensé sanc devenir coupable. 1^ colère est défendue, l'animosité est proscrite, la trop grande vivacité est réprimée, le venin de la médisance est ùté. La loi a beaucoup gagné depuis que Jésus-Christ a dit : «Aimez vos ennemis ; parlez bien de ceux qui parlent mal de vous ; priez pour ceux qui vous persécutent , afin (|ue vous soyez les enfans de votre Père céleste^. » Voyez quel père nous acquérons par la patience. Knfm toute la science de celte vertu est renfermée dans ce commandement principal, puisqu'il n'est pas même permis de blesser le prochain par la moindre parole de raillerie.
VU. Maintenant si nous voulons parcourir tous les autres sujets pour lesquels on s'impatiente, nous trouverons à chacun un précepte qui y répond. En effet, êtes-vous ému de la perte de vos richesses ? Le Seigneur vous avertit en mille endroits de ses Écritures de mépriser le siècle ; ou plutôt il vous apprend le mépris que vous devez avoir des biens temporels , parœ que vous ne trouverez nulle part qu'il y ait eu
* Exod., 10. — '^ Gcn , IJ.
» Malih., I.— V/'/W.Ô.
TERTULLlEiN.
iQî-mème nulle aFFèction. Partout il justifie les pauvres; partout il condamne les richesses. C'est ainsi que, ennous inspirant du dégoût pour les biens de ce monde, il enseigne la patience, nous enseignant à supporter sans chagrin leur diminution. Gomment cela? Le voici encore une fois : c'est en montrant que, puisqu'il faut dégager son cœur de rattachement aux richesses, on doit par conséquent compter pour rien la perte qu'on en peut faire. Nous devons souffrir tranquillement la privation , ou même l'enlèvement entier d'une chose qu'il nous est défendu d'aimer. Le Saint-Esprit nous a déclaré par la bouche de l'apôtre que la cupidité est la racine de tous les maux ; mais ne nous imaginons pas que cette cupidité consiste seulement à désirer le bien de notre prochain. Ce que nous croyons être à nous n'est pas même & nous. Nous n'avons rien ; tout est à Dieu , et nous lui appartenons aussi. S'il nous arrive donc de faire quelque perte, et que nous la supportions avec impatience , nous faisons voir que nous ne sommes pas affranchis de la cupidité, puisque nous regrettons de ne point avoir ce qui ne nous appartient pas. C'est désirer le bien d'autrui que de s'affliger d'avoir perdu ce qui n'était pas à nous. Celui qui , préférant les biens terrestres aux biens du ciel , succombe lâchement sous le poids de la disgrâce, pèche directement contre Dieu. Pourquoi ? parce que pour l'amour d'une chose temporelle il avilit cette âme qui n'a été créée que pour les biens étemels. Renonçons donc courageusement aux choses de ce monde ; contemplons sans cesse les biens célestes. Que tout le monde périsse avec tous ses biens , peu nous importe , pourvu que nous devenions riches en patience.
D'un autre c6té, je demande si celui qui souffre impatiemment la perte d'un bien qu'on lui a ravi, ou qu'il aura perdu par quelque autre voie , aura le courage de se priver de ce bien pour en faire quelque aumône ? Celui qui ne veut pas se laisser tuer par un autre est-il de goût de se tuer lui-même? La patience dans les disgrâces est un exercice par où l'on s'accoutume â faire part de son bien aux autres. Celui qui ne se Iftche point de perdre ne se ftche point aussi de donner. En effet , comment voulez-vous qu'un homme qui a deux habits en donne un à un pauvre s'il n est dans la dis-
position d'offrir son manteau â celui qui loi aurait enlevé sa tunique < ? Comment nous fîeroDSnous des amis par nos richesses si nous y attachons tellement notre cœur que leur perte nous rende inconsolables ? Malheureux que nous sommes, nous périrons avec ce que nous perdons. Eh ! que pouvons-nous trouver icibas où nous devons un jour tout perdre? G*est un défaut des gentils de s'abandonner i l'impatience dans les disgrâces. Pourqum ? parce qu'ils font sans doute plus de cas de leurs richesses que de leur âme. Ils le montrent effectivement lorsque, pour l'amour du gain, ib vont affronter tous les périls de la ?aer ; para que cette témérité leur a été quelquefois lucrative ; lorsque , par le désir de se prooirer une plus haute fortune, ils vont dans le barreaa plaider des causes que les coupables tremble raient eux-mêmes de soutenir; lorsque, pour se tirer de l'indigence, ils vont se louer â quelque comédien insolent ou à quelque brutal gla&teur ; lorsque enffai ils se jettent sur les grands chemins, comme des bêtes féroces, pour voler, égorger et assassiner les passans.Ponr nous,qû devons suivre des maximes bien différentes des leurs, nous devons sacrifier non rame pour Targent, mais l'argent pour l'âme, soit eo donnant de bon gré , soit en perdant sans ioquiétude.
Vlll. bailleurs nous sommes en celte misérable vie exposés aux plus grandes épreoves , et l'Évangile nous oblige quelquefois d*essajer les plus grands affronts, malgré nos pins grandes répugnances. Faudra-t-il donc que de légères attaques nous blessent mortellenient? Loin de nous une telle faiblesse. A Dieu ne plaise que notre patience, éprouvée tous les jours par mille traits violens, succombe honteusement sous une légère injure. Si vous êtes insolté, souvenez-vous aussitôt de l'avertissement de Notre-Seigneur : « Lorsqu'on vous frappera, ditil, sur une joue, présentez encore l'autre jone'." Lassez l'insolence d'autrui par votre patience. Quelque ignominieuse et affligeante que soit rinsulie que vous recevez de votre adversaire, ne vous emportez pas; il en sera plus gntrtment puni par le Seigneur pour l'amour de qsi vous la supportez. Vous ne pouvez mieux vous
DE LA PATIENCE
Venger de votre ennemi qu'en soufRrant tranguillement ses mauvais procédés. Rappelez àussitùt dans votre souvenir ces paroles de l'Ëvan{];ile: a Réjouissez- vous lorsqu'on parlera mal de vous' » D'ailleurs le Seigneur lui* môme, quoiqu'il soit le seul essentiellement et souverainement digne de bénédiction, n'a-t-il pas néanmoins été accablé de malédictions sur la croix ? Suivons un tel maître. Que le monde nous maudisse , peu importe , pourvu que nous soyons bénis de notre Père céleste. Au contraire si je souffre avec chagrin une parole qu'on aura dite contre moi , il faut ou que je rende la pareille ou que je me tourmente moi-même dans mon impatience , sans oser me plaindre. Et si je viens à me venger en rendant injure pour injure, comment me montrerai-je fidèle disciple de Jésus -Christ. Le Seigneur nous avertit encore que nous rendrons compte de toutes nos paroles vaines et inutiles; que sera-ce des paroles injurieuses ? Il s'ensuit donc que ce divin Maître nous ordonne de souffrir patiemment de la part d'autrui le mal qu'il nous défend sous de rigoureuses peines de faire au prochain.
Considérons maintenant la douceur qui se trouve à être patient. Quelques traits que la calomnie ou la malignité lancent contre une ftmc patiente ne produiront d'autre effîet que celui d'une flèche décochée contre un roc impénétrable; ce sera un coup perdu : la flèche tombera à terre , ou même elle sera quelquefois réfléchie avec la même impétuosité vers celui qui l'a décochée. Quelqu'un vous blesse : pourquoi? c'est pour vous porter un coup douloureux ; car le fruit le plus agréable que goûte celui qui blesse , c'est la douleur de celui qui est blessé. S'il arrive donc que vous fassiez périr ce fruit par votre patience, il faudra que la douleur retombe sur votre ennemi, lequel a perdu le fruit qu'il se promettait. De cette sorte non-seulement vous ne recevrez aucune blessure (ce qui devrait vous suffire), mais vous aurez encore le plaisir de l'avoir frustré de son espérance et de lui avoir renvoyé la douleur quïl prétendait vous causer. Voilà le doux avantage qu'on trouve & être patient.