AUX MARTYRS
I. Illustres confesseurs de Jésus-Christ, destinés au martyre < pendant que TÉglise notre mère et notre maîtresse est tout occupée à vous procurer les alimens dont vous avez besoin pour sustenter votre corps, et que vos frères vont dans votre prison vous faire part du fruit de leurs travaux chacun selon ses facultés , souffrez que je contribue aussi en ce que je puis au soulagement de votre âme; car, vous le savez, en vain on nourrit la chair si Tesprit manque de nourriture , et si Ton prend soin des infirmités corporelles, on doit à plus forte raison pourvoir aux maladies de Tâme, beaucoup plus dangereuses que celles du corps. Mais qui suisje pour oser vous donner des instructions? Souvenez-vous cependant que les plus braves gladiateurs se laissent quelquefois animer nonseulement par leurs maîtres et leurs directeurs, mais encore par des étrangers et par des gens sans habileté ; le peuple les encourage de loin , et souvent, tout peuple qu'il est, sa voix est plus efficace que celle des mailres de Tari.
Pensez donc premièrement à ne point attrister le Saint-Esprit qui vous a accompagnés dans vos cachots ; car s'il n'y était entré avec vous, certainement vous n'y seriez pas enfermés aujourd'hui^. Ainsi faites en sorte qu'il demeure toujours avec vous , et que de ce triste lieu il vous conduise à la gloire du Seigneur. Je sais que la prison est souvent la forteresse du diable, où les siens sont enfermés ; mais pour vous , sacrés athlètes, vous n'y êtes entrés que pour triompher de cet orgueilleux ennemi dans sa forteresse même : vous l'aviez déjà terrassé ailleurs. Qu'il n'ait donc pas la gloire de dire : Ils sont chez moi; je les réduirai par la faim, par l'ennui, par des dissensions mutuelles. Qull fuie devant vous; qu'il aille se cacher
^ On donnait dans la primitive c(i;H.se le nom de martyr non-seulement à ceux qui avaient succombé aux persécutions, mais à ceux qui avaient souffert.
» Eph., 4.
dans ses cavernes profondes , honteux et rampant comme un de ces serpens venimeux que l'on chasse par des enchantemens. Qu'il ne soit pas assez heureux pour vous combattre chez lui: mais qu il vous trouve toujours prêts et armés des armes de la charité. Votre paix est sa plus cruelle guerre : paix au reste si désirable et si précieuse , que plusieurs d'entre les fidèles ont accoutumé d'aller dans les cachots prier les martyrs de la leur obtenir pour rentrer dans la communion de l'Église. Vous devez donc conserver cette charité et celte paix parmi vous, afin que vous puissiez en faire part aux autres.
Je souhaite d'ailleurs que les autres embarras de l'esprit ne vous aient suivis que jusqu'aux portes de la prison ; vos parens ne vous ont pas aussi accompagnés plus loin. G est là que vous vous êtes séparés du monde. Ne soyez pas fâchés de lui avoir dit adieu. Si vous considérez que le monde est lui-même une véritable prison, vous comprendrez que vous-mêmes vous êtes plus tôt sortis de prison que vous n'y êtes entrés. En effet, votre cachot est obscur.^ le monde est couvert de plus épaisses ténèbres qui aveuglent l'esprit. Vous êtes dans les fers ? le monde porte des chaînes beaucoup plus pesantes qui accablent une àme. Votre séjour est infect ? le monde respire de méchantes odeurs infiniment plus insupportables ; ce sont les scandales et les débauches des voluptueux. Vous êtes confondus avec des criminels ? le monde renferme un plus grand nombre de coupables, je veux dire tout le genre humain. Enfin votre vie dépend d*un proconsul dont vous attendez la sentence? le monde a bien plus à craindre dans l'attente des terribles jugemens de Dieu.
II. Concluez donc, illustres confesseurs, que vous n'avez fait que passer d'une prison à un asile. J'avoue que votre demeure est obscure ; mais vous-mêmes vous êtes une vive lumière. Vous êtes chargés d'entraves ; mais vous êtes libres en Dieu. Vous respirez un air infect ; mais vous
TERTllLLIEN.
èt^s devant Dieu une odeur de suavité. Vous attendez la présence d'un juge ; mais vous jugerez à la fin vos juges mêmes. Que ceux-là donc s'abandonnent au chagrin qui soupirent après les délices du siècle. Un chrétien a renoncé au siècle avant même que d'en sortir ; mais dans la prison il doit renoncer à ce qui pourrait même adoucir sa rigueur. En quelque endroit du monde que vous vous trouviez , peu importe , vous avez déjà abandonné le monde; et S! vous avez perdu quelques plaisirs de la vie, quel heureux trafic n'est-ce pas que de quitter peu pour acquérir beaucoup! Cependant ne parlons point encore de la récompense que Dieu promet aux martyrs.
Poursuivons la comparaison du séjour du monde et de la prison, et voyons si l'âme ne gagne pas plus dans celle-ci que le corps n'y saurait perdre. Disons mieux : le corps n'y perd
représentant non de sombres allées ou de longs portiques, mais le chemin assuré qui conduit à Dieu. Vous serez hors de prison toutes les fins que vous parcourrez de la sorte cet heureux sentier. Le corps ne sent point le poids de ses chaînes tandis que l'âme est dans le ciel ; elle emporte avec soi tout Thomme et le transporte où elle veut. D'ailleurs là où sera votre cœur, vous y trouverez aussi votre trésor i. fikoas donc en sorte que notre cœur soit tonymn là où nous voulons avoir notre véritable biai.
m. Je veux néanmoins que la prison soit un lieu incommode aux chrétiens mêmes. Mais ne sommes-nous pas enrôlés dans la milice do Dieu vivant, depuis que nous nous y mgt* geâmes par le baptême? Or un soldat ne doit point s'attendre à Faire la guerre dans un champ plein de délices. Ce n'est point d*un fit de repos et de délices qu'il doit marcher an
rien ; il y trouve le nécessaire par la vigilance [ combat ; c'est au sortir d'une tente, où la do-
de l'Église et par la charité ^ des fidèles , au même temps que l'âme y trouve tous les secours propres à entretenir la foi. Là du moins vous ne voyez pas les idoles des feux dieux; vous ne rencontrez point leurs images; vous n'êtes point obligés d'assister aux fêtes des gentils ; vous n'êtes point empoisonnés de cent odeurs sacrilèges; vous n'avez point la tête rompue des folles acclamations du théâtre et du cirque; vous n'avez pas la peine d'être témoins de la furieuse cruauté d'un gladisiteur, ou des gestes impudiques d*un comédien. Vos yeux ne tombent point sur ces endroits détestables qui sont consacrés à la débauche : vous êtes à couvert des scandales , des tentations, des pensées mauvaises, enfin de la persécution même. La prison fait trouver à un chrétien les mêmes avantages que les prophètes trouvaient autrefois dans le désert. Jésus-Christ cherchait souvent la solitude pour être plus libre à prier et pour éviter les embarras du siècle. Cest aussi dans un lieu solitaire qu'il manifesta sa gloire à ses disciples 2.
Ne donnons donc plus le nom de prison au lieu où vous êtes; appelons-le plutôt une retraite : quoique votre corps y soit enfermé, votre âme y est toujours libre. Vous pouvez vous porter en esprit aussi loin que vous voudrez, en vous
« Us Agapes. — * Matlh., 17.
reté de la terre , l'inclémence de l'air et la grossièreté de la nourriture ont déjà accoutumé le corps à la Fatigue. Dans le temps même de b paix les généreul soldats s'exercent aux travaux militaires. Ils marchent couverts de teori armes : ils courent comme pour attaquer Tennemi ; ils ouvrent la tranchée ; ils donnent l'assaut ; ils se couvrent de sueur et de poussière dans ces pénibles exercices , afin que knr corps en devienne plus endurci, et leur courage plus déterminé. Ils passent de rombitaa soleil, du beau temps à la pluie, du ùience au bruit , du repos au tumulte; ils quittent fa tonique pour endosser la cuirasse. Ainn, glorieuses servantes de Jésus-Christ (car c^est aussi à vous que je parle) quelque rudes que voua paraissent les incommodités de la prison, regardez-les comme un exercice où vous essayez les forces de votre âme et de votre corps.
Quel heureux combat n'allez-vous pas soutenir, puisque Dieu sera votre rémuriérateur ^ et le Saint-Esprit votre conducteur \ vos lanrien seront une couronne immortelle; votre prix sera le bonheur de devenir concitoyens des anges dans le ciel et d'être glorifiés dans tooi les siècles des siècles. G*est pour cela que Jésus- Christ votre divin maître^, qui vous a introduits dans cette carrière après vous avoir oints de
« Maîlh., C — * Acenothèlc.— •Xyittrque.— «ÉpisUI%
ADX MARTYRS
)rit , a voulu vous Faire passer avant le Il combat à travers tous ces exercices ux pour fortifier de plus en plus votre e. Cest de la sorte qu'on accoutume t les athlètes à une plus sévère disciafin que leurs corps en acquièrent de les forces. On les oblige à garder la ïnce ; on leur interdit les viandes trop » et les liqueurs trop agréables ; on les )n les iîitigue, on les tourmente. Plus ils idurcis dans ces épreuves, plus aussi ils nent assurés de la victoire. Hélas ! ils it toutes ces peines, les malheureux ! pour er une couronne corruptible ^ n comme 'apàtre. Pour nous, qui en attendons une iptible, souvenons-nous aussi de regarprison comme un lieu d'exercice , où il lut comme dans un stade courir et dons preuves de notre valeur pour arriver loire devant le tribunal de Dieu. Enfin la 'entretient par le travail , et se perd au re par la mollesse.
^otre-Seigneur nous apprend que a Test fort, mais que la chair est faible ^. j> Il L donc pas vous flatter ; la chair est faible, :u nous Ta dit. Or en nous déclarant que L est fort , il nous a fait entendre lequel ;ux doit être soumis. Cest la chair qui 3éir à l'esprit , le plus Faible au plus fort, n être fortifié. Que Tesprit et le corps se inent mutuellement pour leur salut; qu'ils lent avec une égale intrépidité non-seuleles incommodités de la prison , mais cn- 1 violence du combat: la chair appréra sans doute le tranchant du glaive, ninie de la croix , la rage des bétcs fêle tourment effroyable du feu , et tout I la barbarie d'un bourreau peut inventer ibiedans les supplices; mais que Tcsprit, t au secours de la chair, lui oppose que ces choses, quelque cruelles qu'elles , ont été généreusement souffertes et recherchées par des hommes qui n'ad'autre point de vue que l'honneur. Ce pas seulement des hommes , mais encore mmes, auxquelles vous ne devez point en courage , mes très-chères sœurs en Christ.
AT. 0. — s MaUh., 26.
Je serais trop long si je voulais marquer en détail tous ceux qui, suivant les scnlhncns de leur seule magnanimité , se sont exposés volontairement à la mort. Un Mulîus laisse briller sa main sur l'autel pour faire parler de sui : un Régulus , autre capitaine romain , ayant été pris par les Carthaginois, aime mieux , pUitûl que d'intéresser les droits de sa patrie , se remeitre entre les mains de ses ennemis, être enfermé dans une espèce de coffre où il est percé par mille pointes de fer, ei où il souffri*, pour ainsi dire, autant de niorls qu'il sentait de cruelles blessures. Ua philosophe > si^ jette hardiment dans le feu; un antre pliihuophe^ se précipite dans les flammes du mont Ktiia: et tout récemment on a vu un certain I\tc{p inus finir volontairement ses jours au milieu d'un bûcher ardent. C'est peu pour des philosophes, puisque des femmes môme ont méprisé le fer et le feu. Lucrèce, pour réparer rhonneur de sa virginité, se passe Tépée au travers du corps en présence de ses parens; Didon , sollicitée de passer contre son gré à de secondes noces après la mort de son cher époux, cherche son tombeau dans un bûcher; la femme d'Asdrubal, voyant son mari au pouvoir de Scipion et tout Garthage en feu, s'envole avec ses enfans dans les mêmes flammes qui consumaient sa patrie, pour éviter la honte de voir Asdrubal demander grâce â son ennemi. Enfin ce sexe, tout faible qu'il est, a eu quelquefois le courage d^iosulter à la férocité des bêles beaucoup plus terribles que ne sont les ours et les lions. Ainsi la fameuse Cléopâtre se fait mourir par la morsure des aspics plutôt que de tomber en la puissance d'Auguste.
Dites, si vous voulez, que la crainte de l\ mort fait moins d'impression que la frayt i;:des tourmens. Mais ignorez -vous (jiielle i-ui rintrépidité d'une femme athénienne, nrci^fe de savoir le secret d'une conjuration ? lui v::i:i on lui fit endurer les plus rigoureux supplia es ; bien loin de découvrir les conjurés, elle se coupa la langue avec les dents et la jeta aux yeux du gouverneur, comme pour lui dire qu'on pouvait bien la tourmenter, mais qu on ne la ferait jamais parler. Vous savez les rudes flagellations qui se pratiquent aujourd'hui avec
« Hérartite. — • Empédocle^
TËRTULUEN.
tant de flolenniM psr les Lacédémonlens. Cest une espèce de sacrifice où les jeaoes gens de qualité se fbuettent jasques an sang en présence de toute leur parenté qni les encourage et les exhorte è persévérer constamment jusqu'à la 8n; car ils estiment qu'il y a plus de gloire k rendre l'Ame dans les toonnnis qn'ft 7 soustraire le corps. Si la vanité est donc capable de donner tant de courage et tant de vigueur, jusqu'l faire mépriser le fer, le hu, les croii, les supplices, la Mrodté des bètes, avouons que nos souffrances sont légèresqnand on regarde la gloire et la récompense céleste qui nous est promise. Hélas 1 «m hit tant pour do faux or : que ne doit-on pas bire pour de l'or véritable? Qui refusera donc de donner pour la réalité autant que les autres donnent pour l'apparence ?
V. Je passe ici sous silence le molif de la gloire mondaioe; car on voit aujourd'hui des hommes i qui l'afFectation ou une certaine maladie d'espnt fait regarder comme un jeu tous les combats de cruauté et de fureur oA ils s'exercent. Combien de fainéans embrassent par vanité le métier de gladiateur! Le désir de la gloire les fait aller au-devant des bétes fëroces, et ils s'imaginent avoir acquis par là autant de Qouveaui traits de beauté qn'il parait de morsures et de blessures sur leur visage. D'autres se sont engagés à parcourir un long espace, en portant une chemise ardente sur ta chair. D'autres enfin ont marché gravement â travers une Srèle de coups d'éiriviÊres qu'on fiiisait tomber sans discouEinuaiion sur leurs épaules. Ce
n'est pas en vain, glorieux cnnlfeiMiuri, qa Dieu a permis ces exemples de géDénwté da le monde , c'est pour nous encounger njoB^ d'haï et pour nous confondre su denner joK Malheur ft nous, si ramourde la vérité ne nos rend pas pins déterminés à soofMr pdv nom salut, qoela vamtéâcrendlesanMipaÉiai pour leur perte I
VL Mais laiaunt ces prodiges de caiwuce 1 qn'a produits la seule amtntiea. CooMbêêU triste condition de notre nature, «An '^ fit les dioses qui ont coutume d'arriver (ntte 1 notre attente noua nonsaiâmïontnxeiMltt qn'il nous fendra peut-être toatenir MmêL En efftt, combien y en a-t-U qui ont Hé M- , lés tout vif^ dans quelque incendie ! CombieD , de gensont été dévorés par des bétes furieux dans les forêts on ailleurs! Combien ont &ém ' assassinés par des volenrs , ou attachés en croli par l'ennemi , après avoir été tourmentés, l^ naillés, outragés en mille manières! EtSo ' combien en voit-on tous les jours qui soufFrenL courageusement pour l'amour d'un homme ce que l'on (ait difficulté de souFfHr pour l'amour 1 d'un Dieu! Le temps présent en est un témoi- 1 gnage authentique. Combien de personnes, f | même des personnes de la première qualité v périssent d'un genre de mort i quoi ni Ifut { naissance, ni leur dignité, ni leur âge, Di le avantages du corps ne doivent point les Ofoser ! Et cela au sujet d'un homme, il tes hii 1 mourir s'ils embrassent le parti de ks adrer- 1 saircs; s'ils prennent sa défense, ses adversaire! les font périr.
TRAITÉ DU
MANTEAU. :.:,:nS^
I. Cest de tout tonpi qne tous ares &i le* maîtres de l'Afrique. L'empire que vous y avez tenu, et qui a eu la même éteikhie que cette vaste et admirable partie de la terre , est de tant de siècles , qu'à peine en sait-on lô commencemens ; votre nom et votre puissance sont de même âge; on n'a pas plutAt connu l'un qu'on n'a redouté l'autre. 11 Faut que lesautres nations TOUS cèdent en ce poi^U, « «le les plot puis-
santes reconnaissent que A un peuple est îllvtre & proportion qu'il est ancien , il n'y eO > pmnt qui le soit davantage que le Caitliagtoffis. Le présent ne contrÙiae pas moins 1 votre félidlé que le passé a cnitribué il votre noblesse. U SMublait qne Garihage, après des grandes ruines, ne dût être désormais qo'anc triste et affreuse solitude ; el: QénmoilN le va» queur qui l'avait détnike rfc''ttb>tfc,-^fc1^
DU MANTEAU
mains qai Tavaient rendue déserle Tont repeuplée, et ont laissé à Garlhage son nom; ce ne sont pas tant les Carthaginois qui sont devenus Romains, que les Romains qui sont devenus Carthaginois.
Je confesse que tous ces favorables retours de la fortune me touchent beaucoup, autrement je ne serais pas Carthaginois ; mais ce qui excite encore en mon cœur de plus grandes émotions de joie, est la prospérité dont vous jouissez aajourd'hui ; elle est si grande que vous n'êtes plus en peine que de chercher des divertissemens. C'est la plus importante de vos adirés, que de n'avoir rien à foire pour le présent. De là vient que vous conunencez à pointiller sur la façon des habits, à vous railler d'une mode qui ne vous plait pas, et à censurer avec plaisir ceux qui ne sont pas habillés oomme vous êtes.
La paix et le repos dont vous jouissez, et la fertilité de cette terre qui produit tout à souhait, sont cause sans doute de cet amusement. L'empire et le ciel même vous favorisent. Si Tun vous conserve la tranquillité en laquelle il vous a mis par le moyen de tant de victoires signalées qui le rendent et puissant et redoutable, l'autre accroît sans cesse ses largesses ; celui-ci vous donne beaucoup, et celui-là fait qu'on ne vous peut rien ôter.
Cela certes va fort bien; toutefois, dites-moi un peu , vous qui vous jouez ainsi sm* le changement que vous remarquez en moi, et me trouvez si ridicule sous l'habit que je porte, combien y a-t-il que celui que vous portez maintenant est en vogue parmi vous P 11 y a si peu de temps que plusieurs qui vivent encore ont vu les Carthaginois vêtus autrement. Vos ancêtres se servaient de tuniques; c'était la mode du temps passé.
Ce qui mettait ce vêtement en usage était que la trame et la tissure en étaient fort délirâtes. La teinture, qui était de diverses couleurs, et principalement de pourpre, avec un mélange agréable, relevait infiniment le prix de l'étoffe, et la justesse de l'habit répondait excellemment aux autres beautés tant de lart que de la nature.
Il n'était ni trop long ni trop court, il ne passait point les cuisses, il ne s'arrêtait point entre les genoux ; il était et commode et hon-
nête ; il avait autant de largeur aux manches qu'il en fallait, et bien qu'elles fussent étroites par le bas, elles n'empêchaient point le libre mouvement des mains.
On n'avait que faire de ceinture; il prenait si proprement à l'estomac qu'il ne le fallait point serrer au dehors. Il était si juste en sa carrure qu'il tenait au corps sans incommoder aucune des parties, et sans faire paraître à l'extérieur une largeur superflue.
Par le dessus on prenait un manteau qui avait quatre angles; on le rejetait des deux côtés sur les épaules, il était plissé autour du col, et tenait à une agrafe qui en attachait les deux bouts, et les tenait en repos dans toutes sortes de mouvemens.
C'est le manteau dont les sacrificateurs d'Esculape, que vous adorez maintenant , aussi bien que ceux d'Ëpidaure, de Pergame et de Rome , se couvrent encore aujourd'hui. Utique, la sœur de Carthage , et qui est proche d'ici , portait-elle d'autre habit? En quelque lieu de l'Afrique que Tyr se soit répandue, ses habitans ont toiyours porté le manteau , et il n'y a guère qu'ils l'ont quitté.
Si yous me demandez pourquoi les T}Ticns ont attendu si tard à se défaire du manteau, il est aisé de vous répondre que Turne qui est fatale aux grandeurs humaines a été remuée derechef. Le destin des états et des principautés du monde a changé, et il est arrivé de là que ceux qui avaient été grands ne l'ont plus été ; mais au contraire que ceux qui ne l'étaient pas le sont devenus.
Dieu, de qui dépend absolument la fortune , a voulu que Rome trouvât dans Carthage la même obéissance que Carthage trouvait en Afrique et dans l'Espagne. Cette obéissance est un effet de la victoire que les Romains ont remportée sur vous. En l'état où vous êtes, vous ne leur pouvez plus disputer les palmes qu'ils ont cueillies dans Carthage même , sans achever de vous perdre entièrement. Il fallait donc pour plaire à votre vainqueur et rendre le joug qu'il vous s^ imposé depuis et plus doux et plus facile, vous vêtir à la romaine. Ce n'est pas assez; il le fallait faire sans y être ouvertement contraints, afin de lui témoigner combien sa domination vous était agréable, et mériter ainsi quelque forlc d'Uunnêle liberté dans la sci ^itudc où
TERTULLIEN
vous étiez, l Vbean que Carthage fumait enrorc , et qu'on triomphait de vous à Rome.
Tu avoueras, Carthage, quIJttqiie, ta sœur, raiRoonait ainsi quand on lui vit prendre la robe en un moment. Scipion était encore bien CMsaé de ses murs, et elle eût peut-être rompu oii arrêté le cours de ses victoires ; néanmoiiM, l'Ile voulut saluer ce capîtaioe romain habillé do SCS livrées longtemps auparavant qu'il Hit arrivé , et le f^ire triompher eu un lieu où il ne devait mettre le pied que deux ans après. Cet artifice lui réussit si bien qu'elle devint ausiitAt une colonie du peuple romain : elle était alors ta rivale, et sa grande précipitation a se soumettre ainsi à la puissance romaine était nn désir d'irriter contre toi cette formidable république, et de voir en sûreté fondre ses aigles sur ta tëic. En effet, cette volontaire soumission, que les Romains n'attendaient pas sitôt de ceux d'Dtique, fut cause qu'ils hâtèrent leur voyage en Afrique , et qu'ils se Tinrent camper devant tes murailles plus tftt qu'ils ne l'avaient résolu.
Mais encore, quand as-tu changé le manteau pour [a robe ? quand tu t'es changée tm-méme; c'a été après avoir joccombé sous les forces romaines, cédé à ton vainqueur ce qui te fiiisaît craindre et honorer, et re^ de lui la gHice que ta disais autrefois â ceux que tu avais vaincus. Ce changement est arrivé aprfcs que tu te ftis rendue la risée et la ftble de ceux que tu croyais t'avoir obligée de te fïiire subsister encore malgré le fèu et la cendre, et qui ont ttint néanmoins, pour te reprocher trës-assurément ta lâcheté, qu'une femme était ta fondatrice, et qu'elle s'était tuée pour avoir aimé un Troyen qui allait jeter en Italie les premiers fondemens de l'empire romain.
Tu croyais retenir ce que tes ancêtres t'avaient laissé avec le manteau , et ne pas perdre en le quittant le domaine du midi, et d'une des plus notable parties de l'Occident. Ta croyais en prenant la robe te conserver sous cet habit, te renouveler et te délire seulement de ta vieillesse, et non pas de ta grandeur. Ce domaine ne pouvait pas quitter le manteau avec lequel les premiers Carthaginois l'avaient acqnis et maintenu si longtemps, ni se trouver BOUS la robe qui est, comme ta l'as prise, une marque de sabjeclion.
Mais encore qaanrl a^-lu pris cette robe? aprËa les sinistres et ïnt'Amcs augures de Gmchus. Il fat envoyé d^ltalic en Afrique avec une colonie romaine pour rcbùiir et repeupler Car tliage , vingt-huit im aprts $on embrasemeot; ' des lou(» enragés et furieux arrachèrent de , nuit les bornes qu'il nvait plantées le jour précédent, et effacèrent les murques quil avait tracées de l'eacônte de la nouvelle ville. Yoili qui est prodigieux; mm ce qui se paui en plein midi l'est encore davantajje. Un vent «wdain et Impétneox emporta la victime qu'on offrait aux dïeax pour le,s rendre favorables i ■on dessein , hors les lijjaes qn'tl avait falln Inl-mème.
Tu l'as prise aprèt tes extrêmes violencei de Lépidus, et après a»oir vu couler les torreai de sang que ce partisan de Marins répandit dans ton sein, égorgoani avec plaisir ta nimtié des habitans qu'on t':ivait cnvoj-és de Rome;
Après les sanglantes victoires de Pompit, tm des chefs du parti de Sylla , et les désonfm que fit son armée depuis les autels qui sont vers le promontoire d'Hippone ' jusqu'soi autels de celui d'Utique , ne laissant après die qoe ffoetsang;
Après qae Jules-César eut été depuis le ibob de janvier jusqu'au mois de juillet ik feire h guerre en Afrique, ftJuba, roi de Numidieelt Caton, qui s'était retiré dans Carthast arec quantité de fectîeox et de rebelles ;
Lorsque Statilius Taurus, proconstil, eilt réparé tes murs du cAIë que Lépîde araU ftll brèche et était entré p<ir aR^aiit;
Lorsque Sentius Saturninns, qui prétdibil aux augures, ent fait les c<<rémonies de l'innguratïon, et prononcé solennellement les ptroles dont la loperstilion se servait d'ordiotirc 1 A l'établissement d'une colonie ;
Enunmot, on t^offrit la robe, et tu devint j Romaine, quand on commença à s'ennuyer de la gnerre, À goftter la paix et i cxpérimenlrr 1 combien c'était un bien utile et délecubif; quand les Romains mêmes, qui avaient en (em les avantages, se tniuvêrent las de porter IK armes et pensèrent i d'autres exercices, nooseulement à Rome, mais partout ailleurs oAill étaient obéis.
■DtBoiue.
DU MA^TEAU
Bon Dieu ! quand j'y pense, que cette robe a Fait un grand tour! Quel cliemin a-t-elle fait? d'où est-elle partie? où est- elle venue? de Grèce en Lydie, de Lydie à Rome. Cétait pour passer enfiu des épaules de la plus grande nation du monde sur les vôtres, et comme elle est fort ample, pour envelopper deux peuples en un, dont le Romain fut maître du Carthaginois.
11 vous a fallu depuis ce temps prendre la moitié plus d'étoffe pour vous vêtir que vous n'en preniez auparavant, ceindre et rehausser votre tunique et ramasser votre manteau qui est tout rond, c'est-à-dire fermé haut et bas. Il vous a fallu trouver de quoi tenir et appuyer cette lourde et importune confusion de plis qui paraissait devant et derrière.
S'il en faut un autre pour discerner les conditions, faire reconnaître la dignité des personnes, et s'accommoder au temps; s'il en faut un autre en été, un autre en hiver, un autre à un gentilhomme, un autre à un paysan, un autre à un magistrat, un autre à un artisan, sachez néanmoins que le manteau se rencontre dans toute cette grande variété, et qu'il n'y a différence que de largeur et d'ouverture. Si on n'en porte plus à Garthage que d'amples, un temps a été qu'on n'en portait que d'ouverts : l'une et l'autre façon est carthaginoise ; et si vous vous piquez de ce que j'ai repris l'ancienne avec les chrétiens, c'est de vous que vous vous moquez sans y penser, non pas de moi qui ne fais rien en ceci que vos ancêtres , qui étaient plus avisés, plus puissans et plus heureux que vous n'êtes, n'aient fait les premiers, et au temps qu'ils commandaient le plus impérieusement dans l'Afrique.
Mais, à ne point dissimuler, je ne m^étonne plus de voir que vous ayez si peu de mémoire et de connaissance des choses passées. On dit, et tout le monde le sait, que le bélier est de l'invention des premiers Carthaginois, de ces courages mâles et invincibles à qui leurs rivaux et leurs ennemis mêmes ont rendu ce témoignage d'avoir été les hommes les plus belliqueux du monde, d'avoir appris à mieux faire la guerre, et y avoir apporté plus de feu et d'industrie. Ne vous trompez pas : je ne parle pas ici du bélier que le comique Labérius nous décrit, qui porte des cornes, de la laine, et des testicules ; c>5t d'une poutre ou machine dont
on se sert à la guerre pour abattre les murailles d'une ville assiégée. Personne ne s'en était avi}»é avant eux, et on ne l'avait jamais lancée : ils en apprirent l'usage après avoir bien étudié la fougue et la colère de l'animal dont elle porte le nom , et considéré attentivement comme il se défend de la tête quand ou l'attaque par cette partie, et dérivèrent de sa bile la force avec laquelle ils ont suspendu et lAché depuis cette effroyable machine contre les murs des villes ennemies ou rebelles.
Toutefois, quand l'heure qui devait être fatale à Garthage fut arrivée, le bélier, qui était carthaginois, devint romain, et osa présenter la tête et les cornes à ceux mêmes qui lavaient fait, pour donner passage à leur ennemi dans la ville où ils étaient assiégés. Voilà tous les Carthaginois hors d'eux-mêmes, non pas de frayeur qu'ils eussent de se voir investis , mais d'étonnement, voyant branler et choir leui*s murailles après le coup de cette lourde et furieuse masse de fer, comme si l'invention eût été nouvelle et étrangère. Tant il est vrai que le temps a un si grand pouvoir sur les choses anciennes, qu'il ne les détruit pas seulement en elles-mêmes, mais dans l'esprit de la postérité qui les ignore ou les oublie.
11 en est de même du manteau ; on le prend à Garthage pour une mode nouvelle et étrangère, grotesque néanmoins, et qui provoque les plus sérieux à rire. On a raison : si c'était celui des premiers Carthaginois , il rougirait et se plaindrait de se voir parmi les Romains. Vous-mêmes vous rougiriez de honte et seriez fâchés de porter l'habit de personnes si vaillantes, et d'avoir eu moins de générosité à conserver la puissance qu'elles vous ont laissée, qu'elles n^en ont témoigné à vous l'acquérir.
II. Je suis bien assuré que, à moins que de démentir vos yeux et contredire leur rapport, vous ne me sauriez choquer sur ce que je vais vous dire. L.a nature ne s'habille-t-elle pas aussi bien que nous? J'appelle ici nature tout ce que la puissance ordinaire de Dieu produit : elle ne met rien au jour que ce ne soil avec la même commodité, propreté et distinction que nous recherchons dans les habits. Elle a donné une écorce aux choses, dans laquelle elles sont commodément , proprement et distinctement ; c'està-dire assorties de ce ({ui peut repousser d'elles
TERTULLIEN
ce qui leur serait naisible , les reodre agréables, et en donner une connaissance ancanement certaine et assurée. Celte écorce est ce que noss appelons communément âgure ou superficie. C'est sous ses enveloppes sensibles et apparentes que la nature frappe nos sens, et satisfait an désir qu'elle nous a donné de la connaître : la voila donc habillée, voyons maintenant comme elle agit. C'est id que consiste la vérité dont je fais juges vos yeux , et qu'il m'importe que vous reconnaissez. Je dis donc que la nature n'est jamais mieux ni plus souvent ocoipée quik changer dliabits, à former de nouveaux patrons, et introduire dans le monde quelque mode inconnue. Pour déconvrir cette vérité arrëlons-nous seulement dans le monde que noua habitons : c'est la boutique où cette ingénieuse ouvriËre travaille sans cesse à se vêtir, â se parer et se déguiser toujours. Où sont les étoffes qu'elle emploie et les outils dont elle se sert ? Ces étoffes, ce sont les élémens ; ces outils, les qualités de ces corps simples : le monde ne sert pas tellement de boutiqueà la nature, qu'il De lui serve aussi d'ouvrier et de compagnon; il travaille sous elle, elle lui taille de la besogne, il a toujours ft faire on î refaire, ti si la maîtresse qui l'emploie pense incessamment â quelque nouveauté, c'est lui qui la met en œuvre avec elle. En un mot, si elle se plaît ft changer, le monde ne bit anti« chose ; c'est une occupation ob il s'épargne aussi peu que la nature.
Je ne m'amuserai pas i disputer sll y a plusieurs mondes; je laisse & vider ce différend au philosophe Anaximandre, qui les multiplie à l'infini. S'il y en a un autre ailleurs que celuici, qui soit habité des Méropes,je m'en rapporte an bonhomme Silbie et i Mydas, qui avait les oreilles assez grandes pour ouïr encore de meilleurs contes que celui que lui fit ce vieux rêveur, qui l'entretenait sous des descrifh tions faites à plaisir d'une autre partie du monde.
Si Platon ne se contente pas d'un, et quil s'en figure un autre, dont le nAtre soit l'image et la copie , cda m'est indifférent. 11 faut, s'il y a du rappcHi ootre l'original et la vérité dans l'idée de ce monde, qu'il y ait aussi du changement : le monde visible est un concert â pluùeon chœurs, oDD'ycbante pas d'un même
air ; comme toutes les sulsiances qui le composent sont différentes, il y a diverties fonctioDs. U y a bien de la distance entre le ciel et la terre; ce sont deux corps bien divers , aussi n'agtssent-ils pas d'une même sorte : le ciel fait a que la terre ne f^it pas; la terre demeure immobile sur son centre, le ciel n'y demeure pas; il n'engendre rien dedans soi , la lerre engendre tme infinité de choses, le monde plaioaiqae donc, qui est l'exemplaire du visible, aura ça lui les mêmes substances avec pareille ^vecsiié d'opérations et d'offlces. Le ciel et tous ses monnmensyserCHit distinclement marqués, od y verra la terre immobile et tout ce qu'elle [vodoît; et quoique œ soit une même nature que ce monde en idée immuable et éternelle, toutefois le changement et le temps quî se trouvent id y seront représetilés sans aucune coufîisioiL On y verra naître et périr les chose, sans aucune altération de Vidée qui en manque le commencement et la fin ; on y verra coulir lessiècles.tepassé, le présent et l'avenir, «m qu'il y ait rien de cette fbfrae indivisible, iDwtfmptibte , qui ne soit plusct qui ai t été , i[m Eoit et qui n'ait pas été auparavant, qui ne soit p» encore et qui doive être. C'est ainsi que la deciples expliquent les sentimeos de leur malm. et qu'ite reconnaissent pourtant des vîcissîluds dans le monde qu'ils nous dépeitjneDt itumuable. De quelque manito donc qu'on le prronc, il sera toujours changeant , quand ce ne serait que dans sa représentation , qui varie â regard des choses représentées.
En eflist, qui dit monde, dit changement a diversité. Si l'idée que TAcadémie appelle le monde archétype et inviiible, est monde, (Ht est changeante et diverse, sinon dans sa luture, au moins par rapport aux créatures nui ont été formées dessus, et dont elle coiilieui éminemment toutes leti formes. Ce suut éi principes de disUnction dms les créatures, dlo sont donc distinguées entre elles, c'cst-â-dirc diverses. Elles changent la matiiVe qui les nçoit, comme le cachet sur la cire, qui commence a avoir une figure qu'elle ti'avait pK auparavant: elles sont pareillement chanijto; pour ce qu'elles succëdeni lr.s uuvt. aux autro en un même sujet: elles ft)nt donc cliangeatito comme elles sont diverse;. leurs o]icraiions Ir sont pardUement : dles ne sont Faites que pour
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agir, elles sont diverses, c^est donc pour agir diversement. Cette diversité provient du changement que les qualités élémentaires apportent continuellement dans la matière, la disposition à recevoir une forme par la perte d'une autre. Le dessdn de la nature, dans ce flux et reflui perpétuel de formes qui viennent et retournent d'où elles sont venues, est d'accorder le contraire, d'allier ensemble les choses diverses, et de ne faire qu'un tout de tant de parties. Quel est ce tout ? Le monde. Il subsiste donc par le changement et pour le changement ? c'est pourquoi la variété le compose et les vicissitudes le règlent, disposant toutes les natures qui sont différentes à la composition de ce corps vaste et admirable. D'où il s'ensuit que le monde de Platon, comme monde, a sa diversité et ses changemens aussi bien que le nôtre , quoi que disent ceux de sa secte.
Quant au monde qui est à présent notre demeure, il ne faïut point douter de ses bigarrures: quand on y verrait encore moins qu'Homère , on aurait assez de lumière pour connaître que ce n'est ici qu'un changement perpétuel. La nuit succède au jour, le jour à la nuit; le soleil passe d'un tropique à l'autre , et selon les pauses qu'il fait, il est cause de l'été vers un pôle, et de l'hiver vers l'autre ; il fait qu'il y ait peu ou point de jour en l'un, et quasi point de nuit en l'autre. Y a-t-il rien de plus variable et sujet au changement que la lune ? elle prend je ne sais combien de formes le mois; elle fait tantôt presque un cercle de lumière, et c'est le croissant ; elle se partage également entre la clarté et l'obscurité, et c'est le premier quartier ; après elle prend la lumière de toutes parts, et c'est la pleine lune; enfin elle devient tout obscure, et nous l'appelons lune nouvelle.
Parmi cette agréable confusion , ou plutôt ce bel ordre d'étoiles qui ornent le firmament , n'y en a-t-il pas qui s'élèvent quelquefois, et d'autres qui se couchent? l'air que le ciel environne est tantôt clair, tantôt brouillé : ou il pleut, ou il grêle; après il tombe quelques gouttes d'eau, et enfin le beau temps arrive. Si ce n'a été qu'inconstance jusqu'ici, et si vous n'avez pu vous promettre rien d'assuré du côté du ciel et de l'air, vous fierez -vous à la mer? elle ne nous trompe jamais plus que lors qu'elle nous promet beaucouj;^. Aussi comment
en parle-t-on? Comme d'un élément très-dangereux et redoutable, où il y a à dire seulement d'un doigt entre la vie et la mort. Tandis que les vents la chargent également, qu'un flot ne passe point l'autre, et qu'elle a la même élévation partout, nous appelons cela calme et bonace, et lors personne ne se plaint d'elle, chacun l'admire et la loue , et on ne pense qu'à se réjouir. Les vents qui l'agitent sont-ils inégaux et plus violens l'un que l'autre, et l'Océan est-il plus soulevé là qu*ici, il n'est ni bon, ni mauvais, ni tranquille, ni turbulent ; s'il s'aigril, il s'adoucit aussitôt : s'est-il désenflé, il s'enfle, de sorte qu'il ne s'irrite que pour s'apaiser, et ne s'apaise que pour s'irriter. Mais les abîmes sont-ils à sec, et les flots, comme autant de montagnes, portent-ils leur pointe contre le ciel; tantôt les vaisseaux sont-ils dans les nues, tantôt sur le sable, l'air et l'eau sont -ils troublés, se font-ils la guerre, s'efforcent-ils de changer de lieu , la mer est tout à fait mauvaise. C'est un grand changement à la vérité de devenir de bon mauvais, de mauvais bon, et d'être entre l'un et l'autre, sans être toutefois ni l'un ni l'autre. C'est ce qu'on voit presque tous les jours en la mer : un même Ta expérimenté, en moins d'une heure, calme et orageuse, et en un état qu'elle n était ni calme ni orageuse; que dis-je.^ calme et orageuse tout ensemble.
La terre ne cède point en cela aux autres élémens. Y avez -vous pris garde? elle change d'habillemens toutes les saisons de Tannée , et prend tant de plaisir à cette diversité que vous jureriez que ce n'est pas elle-même. Vous vous la figurez encore verte , que vous la voyez jaune, et l'allez bientôt voir toute blanche. Il y a quelques jours que le blé paraissait encore en herbe, et le voilà mûr, il ne reste plus que le chaume; attendez encore un peu, voilà la cau)pagne qui était tantôt hérissée d épis, qui est maintenant toute couverte de neige.
Si elle a d'autres ornemcns et plus durables, ce sont sans doute ceux dont elle se pare, à savoir le printemps , Tété, l'automne et Thiver : vous y remarquerez la même variété, elle se dépouille de l'un et se revêt de l'autre. I^s montagnes, que je puis nommer comme les pierreries de la nature , ne s'aplanissent -elles pas? un torrent impétueux se précipitera de
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leur cime, tantôt avec une de leurs épaules, tantôt avec TautrcDe quelque côté que ce soit, il y aura toujours une notable partie qui se détachera du tout, et toute cette furie d'eau ne se passera jamais sans une ruine entière ou de notables dommages. Les sources changent de veine et de conduits , elles se perdent dans le même sein d où elles rejaillissent, et faisant de nouvelles ouvertures ailleurs, elles se jouent des habitans, au milieu desquels on les voyait sourdre naguère avec une grande abondance d'eau. Il en est de même des rivières : la source qui les produit se tarit, ou elles prennent un autre cours, et on voit de Therbe, du blé, ou des arbres, où elles avaient accoutumé de couler.
Un temps a été que toute la terre a changé de face : ce fut quand le déluge la noya et quand le ciel se fondit en pluies qui firent nager les poissons sur les arbres et les montagnes. Les écailles, les coquilles, et les trompes marines qui s'y trouvent tous les jours , ne sontclles pas autant de sonsibles preuves de cette inondation universelle ? si elles ne se sont pas retirées avec les eaux, et si elles ont demeuré depuis sur des parties de la terre les plus élevées , elles veulent montrer à Platon que Teau n'a pas seulement couvert la plaine, mais les collines et toutes les plus sourcilleuses montagnes, et condamner d'erreur Topinion contraire qui leur donne la terre pour origine.
Les eaux, qui avaient pris en quarante jours et autant de nuits de si prodigieux accroissemcns, commencèrent- elles ù s'abaisser, et le sommet des montagnes à paraître, voilù une nouvelle forme qui fut suivie d'une infinité d'autres toutes diverses , à mesure que chaque endroit de la terre se montrait. S'écoulèrentclles entièrement, et furent -elles ramassées dans leur lieu , sans surpasser les bornes que Dieu leur prescrivit autrefois, la terre recouvra sa première figure, changea de rechef et fut une autre elle-même : mais elle n'en demeura pas là. Cette grande et prodigieuse métamorphose fut un passage à quantité d'autres qui arrivèrent depuis; et, comme elle ne fut autre durant le déluge que pour devenir encore elle-même après le déluge, je puis dire aussi qu'elle ne fut lors elle-même que pour devenir autre a[MH\s, et diang(*r sniis iiilcrrupllorî.
^ctn vicissitudes cunlnuiclle;) ne sont paj de
toute la terre à la fois , c'est toujours de quelque partie; elle ne change pas maiQtenaat de face partout comme elle a fait une fois, c'est seulement par cantons : tantôt ici , tantôt là. Cela se fait quand la terre s'affaisse et fond sous les fondemens de quelque ville, ou s'cntr'ouvre simplement; quand les émotions et secousses intérieures renversent les cités et les forêts entières; quand la mer empiète sur le condaent, abime les îles et les couvre de sable , ou qu'elle rend une partie de ce qu'elle avait usuT\yé, forme une tie, et donne un nouvel espaceàquelques côtes : en un mot, quand ce n'est plus la même assiette, ou qu'elle est notablement clîangée.
Entre les îles de la mer Êgéc pu Archipélage, où est Délos? elle ne parait plus, par ce qu'elle n'est plus dans le monde. Y trouverez-voos SamosPvous l'y trouverez, et n'y trouverez rien que sable : les fréquens et extraordinaires tremblemeus de terre l'ont dépeuplée. Pour l'autre elle a été ensevelie des ondes, et je ne sais combien de peuples qui l'habitaient, iors qu'elle se perdit et coula ù fond, ont fait naufrage avec elle. La Sibylle l'avait bien prédit, et l'événement a répondu aux termes mystérieux de sa prédiction. C'est h savoir que Samoe serait Ammos, c'est-à-dire sabUy et Déiofi, Adclos, c'est-a-dire cachée.
On cherche encore aujourd'hui sur h mer Atlanti(iue une île qui était aussi grande qsc l'Asie et l'Afrique, mais en vain. L<eau i'a gagnée peu à peu, et la plupart de ses b^taossc sont sauvés. Platon vous assurera de t£ que je dis : si nous le croyons, ceux de son pays qui étaient de ce temps-là eurent bien de la peine à se défendre de ces fugitifs, qui regardaient Athènes comme un lieu propre à s^étaUir, et firent tout ce qu'ils purent pour en chasser les Athéniens. Enfin toute cette grande étendue de pays n est plus à présent que de Teau ; et les herbes, que les mariniers qui ont rôdé depuis sur cette mer nous disent y croître, persuaderaient quasi que c'est un marais.
Dites-moi un peu, quest devenue, dans le fond de ritalie, cette cote qui regardait le midi, et qui était si fertile et si belle? Deux mers qu'on appelle supérieure et inférieure, Adriati(|ue et Toscane , naiurcllemcnt mutinées Tune conti e l'autre , eu ont couvert uuc parUc^. et le
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an
reste, quelles ont înveali de tous côiés , est de-veou une Ile qui a pris le nom de cette merveilleuse séparation de terre. Ces deux bras de mer qui sont toujours aux prises, qui ne cessent point de se choquer, et qui s'efforcent à toute heure d'usurper la Tosqana sur l'Adriatique, TAdriatique réciproquea^nt sur la Toscane, ont franchi leur bornes, et ont mêlé leurs eaux en un instant, par le milieu de cette partie, qui est maintenant île et mer tout ensemble.
Tonte cette plage de divorce, fAdiée, si je l'ose dire ainsi , de voir de Teau entre elle et ritalie , avec qui elle était naturellement jointe, rejette de côté et d'autre les ilôts de ces deux mers qui sont toujours en dispute, et ne leur permet point de s'étendre du tout. Ces flots, qui sont aussi puissamment repoussés qu'ils sont violemment émus, tournent toute leur impétuosité vers le fond; et se faisant voie dans la terre, ils ont descendu si bas que ce nouveau détroit est devenu un gouffre monstrueux. Au lieu de revomir ceux qui ont fait naufra^jc, et quil a une fois engloutis, et les repousser à bord, ce que fiait la mer partout ailleurs, il les retient et ne les rend jamais. G*csl ce qu'on nomme Charybde.
La terre ferme n'est pas sujette ù de moindres ruines : ou le feu qui se forme en l'air la ravage , ou celui qu'elle porte dans ses entrailles, et qu elle jette si souvent par je ne sais quels secrets soupiraux qui sont aux montages, Tiiicomraode beaucoup. En voulez-vous des exemples, je n'en trouve point de plus mémorables que dans la Palestine. Du cùté qu elle est bornée du Jourdain , et séparée d avec la Syrie par les eaux de cette fameuse rivière qui coule entredeux, il y a une grande plaine, mais tout k fait déserte et inhabitée ; on n'y voit pas seulement un hameau, une cabane, ni un chétif paysan qui fasse quelque sillon et hasarde quelques grains ; on craindrait avoir perdu ce peu qu'on y aurait mis de semence. C'est un fonds qui est en telle exécration parmi ceux de la Palestine et des lieux circonvoisins qu'on ne Tosc pas regarder.
Savea-vous bien que c'était autrefois la plus fertile, la plus douce et la plus agréable région de la terre. On ne parlait que d'elle, chacun s'y voulait établir, à quelque prix que ce fiU, et s'estimait heureux d'y avoir trouve place. Il n'y
avait personne qui ne prit plaisir i la cultiver et à y bâtir. On rencontrait à chaque pas une ville ou un village; et comme si la terre n'eût pas été suffisante pour contenir le peuple qui s'y retirait de toutes parts, les premiers habitans de celte contrée, après avoir rempli les rivages de la mer qui était proche , biUirent des villes au milieu. La commodité du commerce invitait les peuples les plus éloignés , et il n'y avait si petit coin, en toute cette grande étendue de pays, qui ne regorgeât de monde.
Mais ces heureux habiians se furent-ils ennuyés de leur félicité, et eurent-ils malicieusement abusé par des crimes que je n'oserais nommer, Dieu justement courroucé, punit enfin leurs abus; il vcrsii sur eux une pluie de soufre et de feu et les embrasa tous , à l'exception de quelques-uns qui ne s'étaient pas laissés aller au cours de l'impiété , et qu'il avait tirés auparavant à l'écart en un lieu, d'où ils découvrirent sans périr la ruine des autres.
Sodome, cette ville infâme et abominable, subsista jusque-là , et qui a vu depuis Gomorrhe complice de ses énormités, l'une et l'autre furent entièrement brûlées , et l'ardeur des flammes qui les consumèrent ainsi toutes deux fot si vive et si pénétrante, qu'elle réduisit la terre même en cendre, si perdurable et contagieuse que, lui ayant laissé la vertu de produire, elle tourne aussitôt en fumée tout ce qu'elle prodoit, sans faire d'impression au dehors, et ne nous permet pas de penser qu'il y ait au dedans ce qu'on y trouve, du brasier qui se dissipe et infecte l'air de sa puanteur.
Ce n'est pas la terre seule que cette funeste ardeur a altérée de la sorte, c'est la mer qui l'arrose, et qu'elle a épuisée de toutes les influences de vie qu'elle avait auparavant; elle produisait une grande diversité de poissons, maintenant elle n'en produit pas un, toutes ses eaux respirent la mort et la donnent. Si elles semblent vives, c'est la mort seule qui les fait vivre, elles n'ont rien moins que les qualités convenables à leur nature, quoiqu'elles en aient l'apparence, elles tiennent plus du feu que de l'eau , et sont beaucoup plus chaudes et sèches qu'elles ne sont froides et humides.
Du même nuage qui éclata ainsi en feu et en flammes sur les confins de la Palestine, sortirent les flammes que les Vulsiniens, anciens
Toscans, sentirent depuis, quand leur ville fut foudroyée et qu'ils furent embrasés avec elle.
Que ne doivent pas craindre ceux de la Campagne d'Italie, qui ont dans leurs provinces des montagnes toutes ardentes! le ciel qui se fondit si subitement en feu sur les Vulsiniens est bien moins à craindre que ces foyers prodigieux , où la nature entretient elle-même le feu qui les échauffe. Le ciel ne s'allume que par intervalles; et ceux-ci ne cessent point de fumer le plus souvent, ce ne sont en l'air qu'étincelles si peu capables d'être éteintes, qu'elles brûleront les jours entiers, et prendront de nouvelles formes dans tous les efforts qu'on fora pour les éteindre: où ne voleront-elles pas? le vent qui souffle tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, les peut porter en tous les endroits de la province. Les flammes qui roulent autour de ces épouvantables fournaises, comme autant de flots agités, après avoir enveloppé la ville que Pompée fit bâtir et qu'il appela de son nom , et n'y avoir rien laissé que de la cendre, ne menacent-elles pas les autres d'un pareil embrasement? Pour moi je ne vois point en quelle sûreté on y peut être, ne tenant qu'à un souffle de vie tant soit peu impétueux qu'elles ne soient en feu. Cette condition, de qui dépend leur ruine, est un événement si certain, que je la gagerais volontiers. Mais j'aime beaucoup mieux être trompé avec tant d'apparences, que de ne Vètre pas. Â Dieu ne plaise que ce malheur arrive jamais !
Dieu veuille que l'Asie se rassure, qu'elle soit moins secouée qu'elle n'a été; et qu'ayant senti crouler sous elle je ne sais combien de villes Irês-belles et très-florissantes, il n'y en ait point encore quelqu'une qui vienne à être engloutie! La terre y tremble continuellement, elle est toujours béante en quelque lieu , et ne s'ouvre que pour dévorer quelque place remarquable.
Je fais les mêmes vœux pour l'Afrique, afln qu'elle ne tremble plus de frayeur, se voyant encore une fois d^ouverte jusques au plus profond de son sein, et couverte jusques au plus haut de l'air par des tourbillons de sable, si violens et furieux qu'en même temps qu'ils font des abîmes en un endroit, ils font des montagnes en l 'autre. Si l'impiété, qui a voulu autrefois s'enrichir des dépouilles de Jupiter
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Ammon et saccager le temple superbe et magnifique qu'il avait ici , ne se contente pas d'avoir trouvé une fois son tombeau , en la personne de Gambyse, roi des Perses, dans ces inondations sablonneuses; si elle a à faire inonder sur nous quelque antre puissance étrangère, aveclemêmedesseindeceCambysequinousrât assaillir avec tant de forces, pour piller encore quelque riche temple , s'il y en a , et par conséquent être châtiée derechef, je prie Dieu , qoi doit être auteur de ce châtiment, d'y employer autre chose que le sable et le vent ; l'im et l'autre ont déjà fait expier à l'Afrique la profanation que le Persan y voulut apporter, quand il périt avec toute son armée dans les sirtes de la Libye. Que ce soit donc la dernière expiation qu'ils y fassent jamais, elle sera suffisamment purgée des approches de cette puissance sacrilège, par une autre sorte de peine qui sera moins pernicieuse â l'Afrique. Mais je me trompe, ce n'est pas la dernière expiation que le sable et le vent y aient faite, ils en ont fait plusieurs depuis, et en feront encore davantage, ou l'Afrique sera sans l'une et l'autre , ou il n'y aura pomi de vent qui remue ainsi le sable dont elle est lemplie, et qui est de toutes les choses la plus mobile.
Je ne parle pas ici de tous les désastres qoi soient jamais arrivés au monde, et qui lui ont donné une nouvelle forme , et aux parties qoi le composent une autre assiette qu'elles n'avaient pas : il y en a bien d'autres et qui ne sont pas moins déplorables que ceux-ci. La guerre a donné lieu aux plus tragiques, et il faut attri* buer à la licence des armes les plus notables changemens des États. Il n'y a rien de si taneste, je l'avoue; ce sont choses passées, mais le souvenir en est fâcheux, et la crainte et la tristesse en accompagnent toujours la connaissance. Gela n'empêchera pas toutefois que je ne touche en passant quelque chose de ces formidables changemens.
A commencer depuis Ninus, fils de Bélus, avec les écrivains profanes qui le reconnaissent pour le premier fondateur de la monarchie, quels bouleversemens d'Ëtats ne verrons-nous point ? l'un finit, l'autre commence : celoÎHÎ d'une façon , celui-là de l'autre. Toutefois est-ce bien commencer l'histoire de suivre l'opinîoo de ceux qui l'ont écrite parmi vous , et qui déri-
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iir
vent la royauté de Ninus ? Il fut le premier, à leur avis, qui apprit ù plusieurs à obéir à un seul, aux Assyriens à dépendre de lui, et à quantité d'autres nations à prendre loi des Assyriens , s'étant établi par Theureux succès des armes, avec lesquelles il s'assujettit d'abord ses voisins. Toute votre antiquité presque ne va pas chercher pins avant dans les siècles passés l'origine des royaumes. Les chrétiens, que Dieu même, qui est dispensateur des couronnes et non pas la fortune ou le courage, à instruits sur ce sujet, n'ont garde de consentir à l'erreur qui commence l'histoire des temps par Tempire des Assyriens , ils s'arrêtent expressément à ce que son Esprit a dicté à Moïse , chef de son peuple. C'est pourquoi ils vont bien plus avant; ils ont la connaissance de tous les siècles, et savent avec certitude ce qui s^est passé dès la création du monde. Ils préfèrent hardiment en ceci la Judée à l'Assyrie, qui a vu nattre et croître chez elle la royauté légitime que cette conquérante ii^uste a usurpée ensuite sur elle, par la violence des armes qui font contrainte de reconnaître une domination si profane et si barbare.
Mais laissons dans le silence la grande confusion que les armes ont causée dans les monarchies et les républiques, elle a transporté la puissance souveraine d'une nation ù une autre, sans ne laisser à celle qui l'avait possédée qu'une honteuse dépendancede ceux mêmes qui dépendaient d'elle auparavant. Ce serait un discours qui ne donnerait pas moins de tristesse que d'ennui : parlons seulement de ce qui plaît et délecte ; c'est de quoi j'aime mieux vous entretenir que des funestes décadences d'un empire. Aussi bien les choses agréables sontelles changeantes; et je puis dire que ce qui en augmente davantage la grâce, c'est le changement.
Au reste, la nature est si juste dans tout ce qui arrive de déchet en quelque chose que ce soit, qu'elle supplée toujours abondamment au défaut, et ne manque pas de réparer toutes les ruines que nous voyons dans le monde. Combien la mer cause-t-elle de naufrages tous les îours; on ne saurait dire combien le ciel embrase de villes, combien la terre en abtme, et la guerre en saccage ? De tous les hommes qui vivent , il y en a une infinité qui passent main-
tenant par le fH de Tépée. Voilà sans doute d« très-grandes pertes, mais que la Pi*ovideuc6 répare parfaitement, liraut de la mer, de la terre, et de la guerre même de quoi y remédier, remplissant le nombre juste des hommes qui défaillent à tous momeos, et le faisant subsister à temps, par de continuelles naissances. En un mot elle restitue d'un côté ce qu'elle a ôté de l'autre , et ce qui manque ici se trouve aussitôt ailleurs.
Selon le fidèle récit que les historiens sacrés nous font des premiers temps, et de l'état où les choses se trouvèrent un peu après qu'elles furent faites, il n'y avait qu'un petit coin de terre qui fût habité; c*est à savoir qui n'était rien presque eu comparaison du reste , qui contenait si peu de monde cpie le tout ne faisait d'abord qu une famille, où Ton eût à peine compté cinq personnes. Ces nouveaux habitans, qui ne pouvaient contracter d'alliance que dans leur sang, se tenaient toujours l'un près de l'autre et ne se quittaient jamais ; quoique le nombre crût tous les jours , ils furent plus de mille ans ensemble sur la terre qui vit naître les premiers, sans chercher aucunes demeures écartées, où il fallût pour se visiter faire plusieurs journées de chemin. Les autres contrées demeurèrent désertes Tespace de tant de siècles; et s il y en avait quelqu'une habitée, comme il n'est pas croyable, puisqu'il ne se trouve pas dans nos mémoires, où tous ces premiers établissemens sont si diligemment marqués; il est certain que cette sorte d'habitans s'y retrnn chèrent tellement qu'ils ne pensèrent point à d'autres pays, ils se contentèrent du leur, comme d'une suffisante demeure, et la conservèrent soigneusement pour eux et pour leur postérité. A l'imitation de ceux-là, chaque nation s'est approprié depuis une partie de la terre.
Mais ce ne fut pas assez d'avoir trouvé où s'établir; comme on ne savait encore ce que c'était que le commerce, il fallait trouver ensuite les moyens de vivre, sans attendre d'ailleurs de commodités que celles qu'ils étaient capables de se procurer i)ar leur industrie et leur travail. En ce temps-lù, on n'était que )M)ur soi, qui ne travaillait pas ne mangeait pas. Figurez -vous donc un canton qui fourmille d'habitans, et le reste qui n'a pas un homme , ou qui contient si
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peu de personnes qu'il ne doit pas être appelé autrement que désert. Les premières pensées des uns et des autres sont de la nécessité dont il se faut défendre ou périr; c'est pourquoi chacun commence à défricher la terre , à sarcler et essarter. Cette ardeur dans les premiers travaux de Tagriculture disposa la terre à donner tout à souhait , et au delà de Tattentc de ceux qui Tavaient si bien labourée; on eut beaucoup moins de peine qu'on n'en avait eu dans le premier temps : chacun néanmoins s'était feit un travail , et après tant de favorables succès, il n'était pas possible de ne rien faire. Ayant donc abondance de vivres , et beaucoup plus qu'il ne leur en fallait, et si peu d'espace ne pouvant contenir tant de personnes, ils allèrent chercher où s'occuper ailleurs, et essayer si la terre serait aussi féconde en d'autres pays, qu'ils avaient expérimenté qu'elle l'était où ils avaient longtemps demeuré.
Ce furent autant de petites greffes et de rejetons, qui portèrent avec eux l'abondance partout, et qui poussèrent peu de temps après en diverses nations. Ce peuple se partagea en une infinité de rameaux et de branches qui s'étendirent de tous côtés vers l'orient , l'occident, le septentrion et le midi; il n'y eut point de contrée qu'elles n'ombrageassent , et tant de parties dissipées composèrent la grandeur du monde habitable.
Les nations qui étaient trop chargées de peuple, et qui n'avaient point assez d'étendue pour le contenir, se déchargèrent sur les autres qui n'en avaient point, ou qui en avaient moins qu'il ne leur en fallait. Vous les eussiez vus sortir en foule , en forme d'essaim de mouches k miel, de ces nombreuses contrées, et se répandre en diverses bandes par toute la terre. La grande multitude des Scythes qui sont venus fondre dans la Perse fait que la Perse est fort peuplée. Ceux de la Phénicie se dégorgent en Afrique, et la princesse qui les y a amenés, et quia bâti Carthage, leur a soumis tous les Africains. Qui a enfanté les Romains dans l'Italie? Troyc; c'est-clle qui a couvert la mer de flottes, et qui est venue mouiller l'ancre aux côtes d'un pays qui devait être maître de l'univers. Qui a aussi grossi i'Ëgypte? les Chaldéens, que la Eunine a contraints d'abandonner leur pays, et que l'abondance a mêlés avec les Egyptiens :
se séparent-ils d'avec eux , et prennênt-ils leur route ailleurs? ils ne s'appellent plus Chaldéens, ils se nomment Juif«.
Le Péloponnèse serait-il rempli comme il Test, si la postérité d'Hercule ne l'eût rempli? parlerait-on de lui, sll n'avait cédé û la valeur et ne se fût rendu aux approches de Témène, qui était le chef de cette troupe généreuse et triomphante? A qui l'Asie est*elle redevable de tant de villes nouvellement bâties , sinon aux Ioniens qui accompagnèrent Nélée , qui était fils de Codrus, roi des Athéniens? Les murs de Syracuse, en Sicile, sont un ouvrage des Corinthiens, qui la bâtirent après les glorieuses entrées qu'ils eurent dans la Sicile, sons la conduite d'Archias.
Mais que sert^l de nous engager si avant dans les premières révolutions du temps, pour prouver une vérité de qui le présent ne permet pas que nous doutions: c'est perdre ses pensées, de considérer ce qui s'est passé autrefois dans le monde, au sujet des lieux qui étaient inhabités, et qu'on fréquenta depuis, et ne p» s'arrêter â ce qui se passe maintenant qu'oa est occupé à peupler les places désertes et i remplir tout ce quil y a de vide dans la teire, principalement les endroits où il y avait en nombre de peuples auparavant, et qui avaient été misérablement dépeuplés à cause des guerres et du trouble des nations qui s'étaient soulevées les unes contre les autres.
Le fer et le feu avaient ravagé presqaoloitte la terre, et il n'y avait point de parâe qai n'eût été notablement endommagée; où il y avait eu moins de solitude, c'était où il y ea avait davantage : on a trouvé en ce siècle des remèdes â tous ces maux, toutes les ruines sont quasi réparées, et on verra dans peu autant de monde partout qu'on en a jamais vu.
Y eut-il jamais tant de villes qu'il y en a à pré* sent, si belles, si riches et si fameuses ? Sévère, toujours auguste, Antonin et Gétà, ses deux fils , toujours triomphans , sont trois admirables puissances qui composeqt aujourd'hui l'empire romain , et ne le rendent pas moins glorieux ni redoutable en pleine paix que dans les plus véhémentes chaleurs de la guerre. Ces princes magnanimes et invincibles ont accru par leur magnificence le nombre des villes, ne se contentant pas d'avoir relevé les murulles de celles
nu MANTRAl.
Ilî)
qui avaient été démolies pendant la rébellion i coAlé la vie, et ses complices ont mis lias les
et le trouble, de leur avoir donné une nouvelle étendue, une forme plus belle , tout autre lustre qu elles iravaient pas, et plusieurs beaux privilèges ; de les avoir {grossies par ce moyen de quantité dlionnètes |çcns, dont ils ont Fort noblement employé la plupart , comme personnes qui appartenaient aux premiers de leur empire, et qui descendaient dos plus illustres races de Rome; ne se contentant pas, dis-je, de tant de témoif^nages de libéralité et de bonté pour le bien et la gloire de leur Ktat , ils en ont encore Fait bàlir d'autres de nouveau en plusieurs en> droits, avec autant d^aFfeciion que de magnificence.
Parmi toutes ces faveurs, que Dieu, protecteur de llomc, fait toujours à ces trois princes si puissamment unis ensemble;
Parmi tant de victoires et de triomphes, dont le seul éclat acquiert sans cesse à cet empire quelque nation auparavant inconnue aux Ko* mains, ou que les Romains n'avaient encore fias aliaqiiée, ccmibien en a-t-on enrôlés pour aller habiter les places qui étaient nom elles ou dé-
armes : tout est assuré maintenant et dedans et dehors, connue il n'y a plus de traîtres. Le verger d'Alcinui'is , (|ue Titiduslrie et le travail de tant de mains qui y étaient employées tous les jours rendaient si délicieux, n'est rien en comparaison de toute la terre que Sév^re a peuplée et embellie; et paisible comme elle est , elle fnictthc partout en abondance; ce ne stmt que fleurs de coté et d'aulr(\d(mt la beauté, lodeur et la diversité surpassent toutes les différentes esptces de roses qui croissaient dans le jardin de Midas. Mais quoi ! tous ces divers changemens que vous voyez sans cesse dans le monde vous plaisent, et l'homme qui changera ne vous plaira pas? vous louerez la natm-c d'être si variable partout ailleurs, et sa variété sera dans l'homme un sujet de mépris ? si vous éios raisonnables dans les louanges que vous lui donnez , elle n'en mérite pas moins dans l'homme que dans les autres créatures.
III. Ce n'est pas seulement le ciel, les astres, les élémens et les choses (pii en sont com|)Osées et qui sont sans âme, tpii changent, mais en-
sertes : les archives de cette maîtresse ville de I corc les animaux. S'ils n ont pas de vêtement
Tunivers sont trop petites, et on envoie touiours une nouvelle liste de quehpic rùié. Gomiilcn de réformes voyons-nous parmi tous les peuples qui dépendent de la souveraineté? On a chassé généralement tous les Barbares qui s'étaient jetés dans les provinces, (pii faisaient foule en plusieurs contrées et outrageaient ceux du pays. Toutes les personnes de condition, et qui avaient eu quelque honorable charge dans l'empire, ont été remises en leur première dignité, d'autres sont élevées et agrandies, enfin chacun tient le rang (pi'il mérite.
Certainement un si bel ordre me fiîit penser qu il en est à présent du monde comme d'un champ soigneusement cultivé. liCs empereurs, qui se le sont prescpie tout assujetti , ont eu ce soin ; ce sont eux qui l'ont purgé de toute sorte de poison, et qui ont arraché tout ce qu'il y avait d'épines et de ronces. Oui l'avait plus empoisonné que îNigcr, Albinos et Cassius. trois détestables rebelles 1* StHère les a entièrement étouffés. Il a |)uni la perfidie d'un favori qui le voulait perdre,, et <]iii armait partout contre lui. 11 n'y a plus rien ii ( raiiîdre rhi rôîè de Plolius, tous ses mauvaiô dessi^ins lui ont
pour en changer, il ont une figure qui leur en sert, qui est la < hose du monde la plus variable. Oue <iis-je? si les animaux n'ont pas de véletement ; les oiseaux ne sont-i!s pas autant d'animaux ? ils sont néainnoins vêtus de plume. Je cimsidérerai seulement le paon; est-il d'oiseau richement -velu comme lui? Il porte tous les jours ce que les hommes ne porteraient que les joui^ de cérémonie, et qu'ils tiendraient en tout autre temps soigneusement fermé sous la clef. H n'y a rien de si précieux, ce semble, que son plumage. Regardez-le par le cou, c'est comme un tissu de fleurs sans comparaison plus vives en couleur que Técarlate lui-même; par le dos vous apercevez un éclat qui surpasse celui de l'or dont on chamarre les habits : par la (iueue, on voit une longueur et une largeur qui ne cède point à celle des vêtemens qui traînent et s'épanouissent à terre avec le plus de pompe . Il est rempli de diverses couleurs qui changent à tout moment: il n'est jamais lui-même, il est toujours autre et lui-niêmetout ensemble. Se nict-il dans tout son éc!ai,elc()mnieM(e-l-il ;\ Iv.iirparnricdc toiileslos ri; liesses qucUx nature a é!;i!;'vr; avec pn)fusM>n sur ses plumes, je suis
TERTULLIEN
sûr que vous le prendrez à peine pour ce qu'il vous paraissait auparavant; il était beaucoup moindre, et n'avait garde d'approcher de la beauté dont il vous a fait une montre si agréable: replie-t-il son plumage etresserre-t-il dedans toute cette riche et admirable efFusion de couleurs, revenant à son premier naturel, vous douterez à Tinstant si vous n'êtes pas trompé par vos yeux, qui vous représentent une si grande diversité en si peu de temps , moindre ou plus grande; c'est toujours un paon qui change autant de fois de couleur qu'il se remue.
Je n'ai garde de passer ici sous silence le merveilleux instinct avec lequel le serpent se renouvelle. Je devais parler de lui en premier lieu, et lui faire tenir en ce discours le rang qu'il tient entre les bëtes plus sujettes à changer que les autres. Il n'y en a point devant lui, et quoique je l'aie mis après le paon, toutefois le paon, selon l'ordre de la nature des choses muables et changeantes , est après lui. Le paon change de plumes , mais il ne change pas d'âge : le changement de plumes n'est pas celui que nous admirons en lui, c'est celui des couleurs. Le serpent, outre qu'il est variable en figure, et que chaque mouvement lui en acquiert toujours une nouvelle, change tout à fait de peau et d'années, et retourne en sa première vigueur avec un appareil extraordinaire. Gela n'arrive pas tous les jours, seulement quand ce reptile semble succomber de faiblesse sous le poids de ses années, et qu'apparemment il s'en va mourir. Alors il cherche entre les rochers le plus étroit passage qu'il y ait, une fente où il ne puisse mettre la tète qu'avec beaucoup de peine; d'abord il se ramasse, se pousse entre deux pierres, se déchire en suite tout le corps et se développe entièrement ; la peau qui est à demi usée et toute sèche quitte la chair dès le premier effort, cède à la dureté du rocher, pli sur pli , tombe à l'entrée aussitôt que le serpent tire sa queue. La nature , déchargée de ses vieilles dépouilles, prend de nouvelles Forces, et avec d'autres écailles qu'elle pousse dehors, et qui sont agréablement vermeilles , elle repasse ses années en les quittant, et va de la vieillesse à la jeunesse après en avoir été extrêmement éloignée. Enfin ce changement est aussi favorable qu'il semble prodigieux.
L'hyène qui est une bête sauvage et cruelle ,
I de la grandeur et à peu près de la fdrme du chien, change de sexe tous les ans : si vous y avez pris garde, elle est mâle une année, et l'autre elle est femelle.
Je ne dirai pas que le cerf est arbitre da temps qu'il a vécu, qu'il peut disposer du passé et reprendre les forces qu'il a perdues. Le temps prévaut-il sur son agilité , Tàge lui foit-îl peine, et une trop longue vie le rend-t-il pesant, if ne cherche pas loin le remède, il avsde le premier serpent qu'il rencontre, la langoeur qae le venin creuse en tous ses membres n'est pas mortelle, elle est salutaire, et se termine heureusement par une agréable et vigoureuse jeunesse , où il se trouve par cette apparente défaillance.
Il y a encore un autre animal dont les changemens ne sont pas moins considérables que ceux des animaux de qui nous venons de parler. Il a quatre pieds et marche fort lentement ; il ne se trouve que dans les champs ; il est fort petit, et couvert d'une peau extrêmement rude. Vous vous imaginez, peut-être, que je vous fais kà me description de la tortue , semblable à celle qœ nous trouvons de cet animal dans les écrits de Pacuvius , qui lui donne quatre pieds , mais de plomb, avec lesquels elle avance si peo que vous diriez qu'elle ne se remue pas. Non ce n'est pas cet animal dont j'entends parler en ce lieu , l'épithète que ce poète lui donne oontient à un autre : c'est l'un des plus petits qall j ait entre les animaux, et cependant si vous le mesurez par son nom , vous croirez q/nt €*est un des plus grands. Qui que tu sois qui anm entendu parler du caméléon , et n'auras pas SQ ce que c'est, tu en auras peur sans doute oofame d'un lion et de quelque chose encore plus redoutable ; mais encore , que craindras-tu ifec le lion , qui entre dans la composition du non qu'il porte P peut-être la terre qui est l'Entre partie de ce nom, comme si un lion qui est gisant à terre était en un état qui le rendit plos effiroyable. Veux-tu que je te dise, tu craindns un atome vivant, qui se cache d'ordinaire som une feuille de vigne presque assez grande pour lui couvrir tout le corps; quand ta aam levé la feuille qui le cache, et que tu anm' aperçu si peu de chose, tu riras en même temps et tu auras peine à te contenir sur lldée do Grec qui l'a ailisi nommé , et qui se formait ci
DU MANTEAU
Tesprit quelque chose de grand , ou s'est voulu moquer de nous , abusant du nom. Il n^ a rien de si sec que cet insecte, encore les puces ontelles quelque peu de suc : le caméléon n'en a point. Ce n*est que peau , encore bien mince et délicate, et on dira qu'il vit; qui le croira? Il n'a point de cou ; la tète tient immédiatement au dos : c'est pourquoi il ne la saurait tourner ; ce qu'il ne peut faire de cette partie, il le fait des yeux qu'il a exprès hors de tète. Ce sont deux petits points de lumière , qu'il ne laisse jamais en repos , et qu'il roule toujours, les tournant ça et là. Je ne sais quelle pesanteur et quelle lassitude qui lui est naturelle, le tiennent tellement contre terre qu'il se lève à peine; on travaille moins à remuer quelque lourde machine, qu'il ne fait à se mouvoir ; il est lon{i;temps à mettre un pied devant l'autre ; un pas lui coûte nombre d'efforts , on voit bien qu'il a fait du chemin , mais on ne l'a pas vu marcher: le mouvement de Taif^uille, qui marque les heures à la montre, n'est pas plus imperceptible que le sien ; aussi est-il toujours à jeun et affamé : cependant , qui l'a vu jamais défaillir? 11 se nourrit à force de bâiller, il remâche perpétuellement l'air qu'il hume; quand il s'enfle et qu'il rejette, quand il se veut désenfler, tout son aliment n'est que vent et fumée. Gela n'empêche pas néanmoins qu'il ne soit fort changeant, il paraîtra tout autre qu'il n'est, sans cesser aucunement d'être ce qu'il est. H a cela de propre de n'avoir de couleur que celle qu'ils emprunte des choses qu'il touche; comme elles sont diversement colorées , il prend aussi diverses teintures ; est-il contre quelque pierre , il l'imite et Texprime si parfaitement sur sa peau , que vous diriez véritablement que c'est une pierre : après, s'est-il approché d'une plante, les impressions sont si vives, si naturelles et si imperceptibles, que vous discerneriez malaisément entre elle et le caméléon qui la représente. Mais bien qu'il soit teint en couleur de pierre ou de plâtre, et qu'il semble ne tenir rien de l'animal , ne vous trompez pas, c'est toujours lui-même, tant il est vrai qu'il n'appartient qu'à lui de se jouer, comme on dit , de sa peau.
Ayant à dire combien l'homme, qui est le plus noble des animaux , est changeant et variable, il fallait premièrement parler de la variété et bigarrure qui se trouve dans les autres I
animaux , et en prendre un , à tout le moins , de chaque espèce, et qui fût un des plus mua* blés. Ce roi des animaux ne change pas de plumes ; il n'en a pas : il retient toujours le même sexe et la même peau , et s'il a à changer d'âge, ce n'est pas de la décrépitude à l'adolescence : mais de l'adolescence à la décrépitude , du berceau au tombeau , dont il ne lui est pas possible de reculer d'un moment, quand Theure est venue : de quoi est-ce donc qu'il change ? d'habits. Donnez-lui quelque origine que vous voudrez, qu'il soit sorti des mains de Dieu, qui a créé toutes choses, c'est la croyance des chrétiens ; ou de celles de Prométhée, c'est la vôtre. Personne ne doute que son ouvrier ne l'ait fait tout nu , il avait trop bonne opinion de son ouvrage pour le voiler, et tous les traits en étaient trop délicats pour les cacher, l'air était en ce temps-là d'un tempérament qui ne pouvait offenser celui de Thomme, ternir sa beauté, ni faire sur sa peau quelques impressions moins agréables. L'ambition ne l'avait point encore corrompu, et la nudité ne lui pouvait déplaire, sur laquelle il n'avait encore pas fait de réflexion. Il était sans habit , ce fut ainsi qu'il plut à son ouvrier, et que l'ouvrier fut satisfait de son ouvrage. Mais, à le prendre selon les termes de rhistoire, non pas de la fable, c'est-à-dire dans la croyance des chrétiens, que la vérité même a enseignés , non pas des infidèles que le démon, auteur du mensonge, a trompés, ce premier et nouvel homme voulut hâter le cours de la Providence , et aller contre la défense que Dieu lui avait faite de manger du fruit de l'arbre qui donnait la science du bien et du mal Étant donc devenu sage avant le temps et contre l'ordre, il rougit sur-le-champ à la vue de son corps, et courut à un figuier pour prendre des feuilles et en couvrir promptement ce qu'il ne pouvait regarder sans confusion. On le chassa incontinent de ce lieu, où, s'il eût attendu la Providence et obéi à la loi, il eût été l'origine immortelle d'une lignée fortunée et heureuse comme lui. Il se couvre d'une peau aussitôt , et s'habille de cuir, comme un criminel condamné aux mines : en effet, la terre lui devait être ce que la mine est à un coupable , un supplice qui l'exercerait lui et sa postérité , tout le temps de leur vie.
Mais il ne faut pas étaler ces perles devant
TERTULLIEN
tout le monde, il y en a qni sont de la nature des animaux immondes, qui Font litière des choses qui sont les plus précicuscs.G'est pourquoi tout le monde ne mérite pas qu on leur développe tant de mystères. Je veux parler maintenant selon vos senlimens, et aux termes que vos faiseurs d'iiistoires vous en ont fait accroire. Gest le coule que les Égyptiens font ordinairement, ce qu'Alexandre, qui Tavait appris de Bérose, couche avec beaucoup de soin et d*ordre dans son histoire, ce que vous lisez tous les jours, qu'Ammoo, qui fut un des plus riches de son temps en troupeaux, se retira en Éi]^pte, sous le règne d'Osiris : Mercure était pour lors en la cour de ce prince égyptien, voici à votre avis le secret. Il rencontre un mouton par hasard, le manie, et ayant senti avec plaisir combien la laine en était molle et délicate, il écorche une jeune brebis, prend la toison, et fait ce que la facilité de la matière lui persuade , voyant que la laine suivait les doigts, et que plus il la tirait, plus elle se rendait pliable. Il forma un fil semblable à ceux du Tillet dont on faisait autrefois les cordes. I$i8,mère d'Osiris, avait toujours les yeux sur Mercure , et remarqua si bien tout, qu'elle trouva fusage de filer la laine , de Tourdir et en faire des habits.
Cependant, de Garthage, comme si ce n'était pas à Isis que vous fussiez redevables d'une si belle invention, vous avez mieux aimé suivre le caprice des Grecs que d'être justes et équitables. IN'altribuez-vous pas à Minerve ce qui est dû seulement à Arachné, vous savez la dispute qu'eurent autrefois ces deux filles touchant le fil et Taiguille, qui ferait mieux une toile, une tapisserie et autres ouvrages semblables. Minerve ne réussit pas si bien en son entreprise ({u'Aruchné , qui emporta le prix sans difficulté. La fil ne passait pas l'autre dans sa trame, et il n'y avait point de partie où les règles de l'art ne fussent parfaitement gardées. Ge n'est donc pas là ce que la diligence de cette habile ouvrière, qui avait si glorieusement vaincu Minerve, attendait de vous? Vos ancêtres n'ont pas été moins injustes en cette cause, et on ne vous peut rien reprocher dont ils n'aient été les inventeurs ou les approbateurs.
Depuis ce temps-là, on n'a point cessé de diversifier les matières , on ne s'est pas contenté de se couvrir de laines de Milet et de Selge,
villes d'Asie, d'Altin en Italie, de Tarente, viDe de Galabre et de Grenade , province d'Espagne. Elles sont très-excellentes et n'ont pas besoin de passer par la teinture pour être employées, particulièrement celles de Tarentc, qui sont extrêmement noires, et celles de Grenade, dont l'écarlate ne s'éteint jamais.
Toutefois il a fallu tirer des arbres de quoi se vêtir : ne s'habille- t-on pas avec le lin, qui est une sorte de plante? on le met dans l'eau, il se défait de son vert, après il devient blanc, on \e file, ou l'ourdit, on le tisse, et voilà le linge, qui est le plus délicat de nos habillemens. Oa pêche des toisons même dans la mer, ce ne sont pas seulement les Sères, peuple de la Chine, qui nous fournissent de soie et de coton, ce sont les coquilles, principalement celles qui sont les plus larges ; elles sont revêtues d'une mousse qui ressemble fort à la laine , comme d'une chevelure, c'est ce que le luxe recherchesi avidement et achète si cher ; car il n'y a peut-être aucune nacre dont la pêche ne coûte la vie d'un homme. Tellement que ce n'a pas été assez pour se vêtir de planter des arbres ni de sener du lin et du chanvre, si on ne péchait encore, dans les gouffres les plus creux de la mer, de quoi contenter la passion d'un homme orgueil* leux et adonné au luxe.
11 n'est pas que vous n'ayez souvent oui parler du ver à soie : représentez -vous un petit animal qui s'écoule et se dissipe lui-même en une infinité de petits filamens dont il remplit l'air; il s'en faut bien que l'araignée soit aussi ingénieuse que lui; il y a sans comparaison bien plus d'artifice dans sa toile que dans celle de cet autre insecte : l'astrologie n'est paa plu régulière dans ses cadrans, qui sendblent obliger le soleil de nous rendre compte de ses voyages. Vous voyez des lignes qu'il nous décrit en l'air, où il emploie une partie de sa substance, et dont il fait le centre, elles sont dis* posées les unes près et au travers des autres, avec tant de proportion que leur distance eulre elles et la grandeur des mailles qu'elles font se travestissant , croissent à mesure qu'elles s'éloignent du point d'où elles partent. A-t-il ainsi tendu sa toile ou plutôt ses filets, comme s'il se jouait et qu'il eût a divertir des spectateurs par un secret tour de passe-passe, il fait disparaître en un moment tout son ouvrage. Nos charlatans
DU MANTEAU
; sont pas plus habiles dans \e.% traits les plus crveillciix de leur métier. Son estomac est le ;u où îl replie et resserre toute cette riche arcliandise qu'il ne tient pas longtemps caille, mais qu'il développe et étale incontinent )r('s, avec beaucoup plus d'abondance et de •aulé qu'il ne l'avait produite le premier coup, ianmoins cela n'arrive pas toujours. Il dé[;é- ;rc peu à peu avec son travail (|ui l'épuisé ifin de suc et d'humeur; il se forme des ailes ^ sa soie, et prend la forme d'un papillon-, ce 3st plus un ver enseveli dans sa coque, c'est > iiécydale qui vole : c'est |H)urquoi si vous le 2z de bonne heure, lorsqu'il n'a pas encore aucoup filé, vous lui trouverez dans le ventre
riche fuseau qu'il a avalé, et le dévidant, us aurez un peloton de soie très vivement lorée.
Voilà bien des sortes d'étoffes; mais la main Il les a toutes mises en œuvre depuis n'a pas i! moins ingénieuse que celle qui les a tirées
rair,de l'eau et de la terre ; si cette main en a it tiré d'un mémeélément et de si différentes, llc-là les a Iravuillées si diversement, qu'on
s'iiabille jamais d'une même façon, et qu'il 1 toujours quelque nouvelle mode qui platt vaiitage que les premières.
Au coumiencemcnt qu'on ne se mettait en iiie que des choses nécessaires , et de qui on
se [K)uvait passer sans beaucoup d'incommo- ,0 , c'était assez d'être couvert, n'importait 8 comment, pourvu que ce fiU commodément saasètre beaucoup offcnsédcs injures de l'air ;
vit-on à l'abri du mauvais temps, et suffimment pourvu contre la nécessité, ou trouva l'on n'était pas assez libres dans ces premiers îlenicns, que l'action et le mouvement n'étaient is faciles, qu'on n'avait ni grâce ni façon , et u'oa n'était pas tant habillé qu'on était ensedi. Que fit-on, on chercha les moyens de accommoder encore mieux, et on trouva la ro))relé et la grâce avec l'aisance dans les halls. .Mais les uns ont voulu paraître plus richecnt que les autres ; c'était trop peu à ces esprits nbitieux d'être propres ou gracieux, s'ils ne étaient autrement que les autres, et d'une maère qui les distinguât tout à fait d'avec ceux i'ils estimaient moins queux; s'ils n'étaient jnc habillés d'une plus riche étolTe et d'une çon toute parliculiv-TC. Aiusi le désir d'éire
commodément, proprement cl magnifiquement est cause de toutes les diverses modes qu'il y a eu depuis dans le monde.
Nous pouvons réduire toutes ces diverses modes à deux chefs, l'un de celles qui sont communes ; l'autre de celles ipii sont parliruli^res : les particulicres sont de chatpie nation, que l'habit ne distingue pas moins (pie le langa{;e, et qui porte chacune le sien, .seulement en usage dans le pays; les comnjuiies sont de toutes ensemble, indifférenmient. Klles |)cuvent, outre l'habil du pays, prendre, par exemple, le manteau que je i)orte; il est de mir.e partout, et vous ne trouverez point de canton où il n'y ail quelqu'un qui le porte.
Je sais bien que c'est Ihabit des Grecs; les plus sages qui fussent parmi eux s'en servairnt, et c'était le privilège des philosophes d'aller par la ville en manicau , tant la sagesse était, à leur opinion . bien logée dessons ; mais maintenant qu'on parle grec en Italie , ne pnis-je pas dire que l'habit des (irecs y est entré avec leiii' langage, et que les Lalhis n'eussent pas esiinié bien parler ce lan{;age sous lui autre habit que le manteau ? «le dis bien plus, que les I.a(ins lui ayant donné un nom en leur langu(\ et l'ayant appelé /^^///////;/ , ils en ont autorisé rusa|;e et montré (|u'on avait autant de droit de le porter a Rome que dans Athènes, et qu'il n'y avait pas moins de sages en Italie qu'en Grèce. S'il fut ainsi nommé lors (ju'on ne le portait pas encore, et bien longtemps avant que les IlaluMis s'en servissent, il le fallait connaître premièrement , et apprendre avec le nom la dignité qui lui .soumettrait un jour les épaulos de ce peuple, à l'heure qu'il serait plus grand et plus sage.
Combien a t-on vu à Kome de philoso|)hes, de médecins, d'orateurs et de grammairiens eramanteléh?Caton même, qui avait été si ennemi des Grecs et de leur langue, voulut faire de la robe un manteau. Il y avait (juelques années qu'il avait obligé, par édit solennel, les Grecs qui étaient de son temps h Uome, et qui enseignaient les lettres grecques, d'en sorlir, avec expresses défenses d'y rentrer jamais. Mais comme il eut goùié après les délices de celte langue, et admiré l'agréable diversité du dialecte, quoi([u'il eût déjà un pied dans le touibeau , il ne rougit pas néanmoins de consacrer les derniers momcns de sa vie à l'élude des
TERTULLIEN
auteurs qui rayaient le mieux parlée, et de mourir Grec, lui qui n'avait voulu vivre que Latin. Lorsquli était préteur, ne répara-t-il pas en quelque sorte le tort qull avait fait aux Grecs? Il portait sa robe en guise de manteau; il avait toujours Tépaule droite toute découverte, et agençait si bien sa robe, que vous feussiez prise pour un manteau, lui pour un philosophe, et son prétoire pour une école : il ne faisait rien cependant qu'il ne fût obligé de faire, c'était Tavantage que sa dignité lui donnait, et qui lui était commun avec les consuls et les pontifes ; ils portaient leur robe comme les plus cyniques de la Grèce portaient leur manteau : on appelait cela se ceindre à la gabinienne; tant il est vrai que ce que Tertullien fait dans le christianisme trouve des exemples même dans les actions des plus sages personnes de votre gentilité.
IV. Mais si ce que tout le monde s'est toujours persuadé est véritable, quil importe de vivre à la romaine , et d'être habillé à Carthage comme on Test à Rome (je parle à ceux de Carthage , qui sont les plus persuadés et les plus scrupuleux en ce point), pourquoi imiter les Grecs avec tant d'affection et de plaisir, dans ce qui les a ainsi corrompus, et donner place à la dissolution sous la robe, qui semblait n'en avoir trouvé que sous le manteau ? Est-ce bien imiter les Romains, que de leur vouloir seulement ressembler d'habit ? n'est-ce pas très-mal imiter les Grecs que de ne leur vouloir point du tout ressembler d'habit, et de leur ressembler parfaitement dans tout ce que la volupté qui les a perdus leur a pu suggérer.
Dites-moi, de grâce, à quoi s'exerce-t-on maintenant à Carthage , à courir, à lutter et à se battre. C'est pour cela qu'on se souille de boue, qu'on se roule dans la poudre, et qu'on n'use que de viandes sèches : comme si cette abstinence donnait plus de force et d'agilité, comme si la poudre donnait plus de prise, et la boue en donnait moins sur un antagoniste. Mais encore, à quoi servent tous ces pénibles et fâcheux exercices ? Certes â rien , sinon â s'user le corps, à perdre les forces et la santé , à avancer la vieillesse, et â mourir après mille maladies trèscruelles. C'est ce qui est arrivé aux Grecs, de qui vous tenez la lice , la lutte et l'escrime. Il n'y en a point d'autres qu'eux qui vous aient appris à vous exercer si mal : s'il y en a quel-
ques-uns, nommez-les-moi, et me dite endroit du monde ils habitent. Non, Grèce qui a été si contagieuse â l'Âfriqi a appris à tant de provinces,si utilement autrefois, à si mal user des forces que 1 leur avait seulement données pour ci terre, et qu'elles n'emploient plus à qu'à leur ruine.
Étant proches de ceux de Numidie vous êtes, et quasi Numidiens, serait-i ble que vous eussiez appris d'eux à vc raser de si près, et si généralement c les parties où croît le poil , qu'il n'y a haut de la tète* exempt du rasoir? Poui ne le saurais croire; je sais trop bien Numidiens ne haïssent rien tant que le et qu'ils n'aiment rien plus au contraii poil long. Qu'ils aient du poil tant c voudrez, ils n'en auront jamais ass< leur chevelure a beau être longue et ils en souhaitent avoir davantage ; aul pourquoi porter sur leur casque une chevelure, et se couvrir la tète d'une ^ cheval au lieu de plumes? Les voyant sous cette affreuse crinière, qu'ils a et éparpillent dessous leurs cheveux q dent jusqu'à la ceinture , vous diriez sont autant de lions qui ont le crin h qui se précipitent de fureur.
S'ils usaient de poix-résine, et de | comme vous , s'ils se brûlaient et s^arn le poil comme vous faites, s'ils n'en h point au menton, ni aux autres endroii croit, seraient-ils bien si velus qu'ils si raient-ils bien tant de barbe , nous para ils si hideux? au moins ne verrait-on de mentons gris ni de tètes blanches. < médierait avec ces pincettes qu'on a ii exprès, pour corriger en ceci les vices ( Les ayant toujours en la main comme avez, pensez-vous qu'il ne fissent pai d'efforts de leur main que l'âge leur H ger de cheveux , et qu'ils ne s'en pr d'autant, s'il y en avait quelqu'un b gris. Ils n'en feraient pas moins avec I toutes les autres parties de leur eorp matière gluante et ardente emporterait ne laisserait pas la racine d'un poil.Voa donc point d'exemple parmi les Na pour défendre cette damnable et ignon
DU MANTEAU
Mitume, et vous justifier da crime dont vous tes coupables, faisant violence à la nature, et -oublant Tordre qu'elle apporte au discemetent des âges. Si vous n'aimez mieux vous at- Ibuer rinvention des pincettes et vous donner
gloire de vous être avisés les premiers d*un
bel usage qu*on Eait à présent de la poix-ré- Dc , il faut avouer que vous tenez Tuu et Tautre =s Grecs , qu'ils ont inventé cette sorte d'inrument et commencé à si bien user de cette atière ; ils sont les exemples que vous avez livis, il n'y en a point après eux que vous lissiez alléguer.
Quand ils inventèrent la lutte, Tonction et le ^ime de vivre des lutteurs, le rasoir et les incettes, et trouvèrent un nouvel usage de la oix-résine ; tandis qulls ont pratiqué une si tile invention et continué un si louable usage, s étaient en manteau. Quel prodige donc, û ^rthaginois ! que vous ayez retenu toutes ces tontcuses marques de luxe des Grecs , et si le oanteau en est une des plus apparentes, que ous rayez rejeté. Il y a, croyez-moi, tant de iaison entre la lice, Thuile, la boue , la poudre, îs viandes sèches, le rasoir, les pincettes, la oix et le manteau , qu'il y a de quoi s'étonner e vous voir frotter d'huile, de boue et de poure, manger si sec, courir, être partout si ascs, et après tout être sans manteau. Savezous bien que tout le droit qu'ont ceux d'Asie de e raser et de se tondre ainsi, de s'exercer comme DUS vous exercez, de faire ce que vous faites , st un privilège qui n'appartient qu'au maneau : ils n'ont Eaiit part de ces délices qui les mt efféminés qu'aux Grecs, c'est-à-dire à ceux [ui portent le manteau.
Répondez -moi un peu. Carthaginois, perlettez , ô Romains, que je vous fasse cette demande , qui ètes-vous ? qui sont les Grecs et eux qui hantent le Lycée et le Portique? quel apport entre vous et eux? qu'ont-ils pour méiter d'être imités de vous ? je ne parle qu'à ous deux, à vous , ô Romains, qui êtes venus au oint de grandeur oQ vous êtes ; ayant triomphé u luxe avant d'avoir triomphé des peuples que ; luxe avait corrompus : pour vous, Carthagiois , si vous n'avez dégénéré , qui n'avez pas loins de vertu que de courage, et qui partiipez au bonheur de Rome, lui ayant donné our remplir le trône qu'elle s'est élevé sur
toutes les nations, un prince africain > de naissance, mais véritablement romain de vertu. A quoi bon chercher la bonne grâce ailleurs que chez vous , qui attirez sur vous les yeux de tout le monde, et dans d'autres exercices que ceux qui vous ont rendus les plus glorieux de la terre. Toutes ces mignardises et afféteries sont l'amusement et l'occupation des esclaves , pourquoi haïr tant leur habit , et aimer si passionnément leurs sottises : si l'habit n'est pas honnête, il n'y a que ces sottises qui le rendent infôme. Cependant vous avez si peu de considération, que comme si les Grecs n'eussent été ridicules qu'en portant le manteau, et non pas en faisant ces sottises, il n'y a que le manteau que vous condamniez et qui soit indigne de vous : en vérité , c'est ce que je ne pois comprendre. Est-on plus Grec, et pour parler d'une nation débaucliée en termes sur tables, plus déshonnète et dissolu en portant le manteau, qu'en s'arrachant le poil, la barbe cl les cheveux ? c'est se moquer, Thabit ne les a pas gâtés, il n'y a que les mœurs qui les aient perdus.
Ce n'est pas la coutume qui fait que la nouveauté des habits soit un crime, c'est la nature. Quand l'ambition et la volupté masquent les hommes, en leur donnant un autre visage que le naturel, quand on se déguise sous les dépouilles d'un autre sexe que le sien, alors on fait tort à la main qui nous a formés, et on confond la diversité bien ordonnée de la nature, qui conserve l'espèce par la distinction du mâle et de la femelle. Il y a certes bien à dire entre l'honneur qu'on doit au temps et à la religion; c'est à la coutume d'être fidèle au temps, et à la nature d*être fidèle à Dieu. Ce que le temps exige de la coutume, c'est de s'opposer au cliangement et à la nouveauté, et de maintenir ce qu'il a une fois introduit dans le monde, c'està-dire la façon de s'habiller, comme les anciens s'habillaient. Ce que Dieu exige de la nature, c'est que personne n'altère rien delà forme qu il nous a donnée une fois, que chacun ne semble que ce qu'il est, et que ce qu'il a été fait, et que l'art n'ajoute rienaux traits et aux linéamens qui sont naturels. Quant à la coutume, il suffit de s'accommoder au temps ; il est variable , la
* Sévère. «
TERTULLIEN
auteurs qui Tavaient le mieux parlée, et de mourir Grec, lui qui n'avait voulu vivre que Latin. Lorsqu'il était préteur, ne répara-t-il pas en quelque sorte le tort quil avait fait aux Grecs? Il portait sa robe en guise de manteau; il avait toujours Tépaule droite toute découverte, et agençait si bien sa robe, que vous l'eussiez prise pour un manteau, lui pour un philosophe, et son prétoire pour une école : il ne faisait rien cependant qu'il ne fût obligé de faire, c'était Favantage que sa dignité lui donnait, et qui lui était commun avec les consuls et les pontifes ; ils portaient leur robe comme les plus cyniques de la Grèce portaient leur manteau : on appelait cela se ceindre à la gabinieime; tant il est vrai que ce que Terlullien fait dans le christianisme trouve des exemples même dans les actions des plus sages personnes de votre gentililé.
IV. Mais si ce que tout le monde s'est toujours persuadé est véritable , qu'il importe de vivre à la romaine , et d'être habillé à Carthage comme on Test à Rome (je parle à ceux de Carthage , qui sont les plus persuadés et les plus scrupuleux en ce point), pourquoi imiter les Grecs avec tant d'affection et de plaisir, dans ce qui les a ainsi corrompus , et donner place à la dissolution sous la robe, qui semblait n'en avoir trouvé que sous le manteau ? Est-ce bien imiter les Romains, que de leur vouloir seulement ressembler d'habit ? n'est-ce pas très-mal imiter les Grecs que de ne leur vouloir point du tout ressembler d'habit, et de leur ressembler parfaitement dans tout ce que la volupté qui les a perdus leur a pu suggérer.
Dites-moi, de grâce, à quoi s'exerce-t-on maintenant à Carthage , à courir, à lutter et à se battre. C'est pour cela qu'on se souille de boue, qu'on se roule dans la poudre, et qu'on n'use que de viandes sèches : comme si cette abstinence donnait plus de force et d'agilité, comme si la poudre donnait plus de prise, et la boue en donnait moins sur un antagoniste. Mais encore, à quoi servent tous ces pénibles et fâcheux exercices? Certes â rien,sinonâ s'userle corps, à perdre les forces et la santé , à avancer la vieillesse, et à mourir après mille maladies trèscruelles. C'est ce qui est arrivé aux Grecs, de qui vous tenez la lice , la lutte et l'escrime. Il n*y en a point d'autres qu'eux qui vous aient appris à vous exercer si mal : s'il y en a quel-
ques-uns , nommez-les-moi , et me dites en quel endroit du monde ils habitent. Non, c'est h Grèce qui a été si contagieuse à l'Afrique, et qui a appris à tan t de provinces,si utilement exercées autrefois , à si mal user des forces que la nature leur avait seulement données pour cultiver h I; terre, et qu'elles n'emploient plus à présent \ qu'à leur ruine. |j
£tant proches de ceux de Numidie comme vous êtes, et quasi Numidicns, serait-il croyable que vous eussiez appris d'eux à vous faire! raser de si près, et si généralement en toutes les parties où croît le poil , qu'il n'y ait que le haut de la tète exempt du rasoir? Pour moi, je ne le saurais croire ; je sais trop bien que les Numidieus ne haïssent rien tant que le poil ras, et qu'ils n'aiment rien plus au contraire que le poil long. Qu'ils aient du poil tant que vous ' voudrez , ils n'en auront jamais assez , toute leur chevelure a beau être longue et épaisse, ils en souhaitent avoir davantage ; autrement, pourquoi porter sur leur casque une seconde chevelure, et se couvrir la tète d'une queue de cheval au lieu de plumes? Les voyant de lois sous cette affreuse crinière, qu'ils agencent et éparpillent dessous leurs cheveux qui pendent jusqu'à la ceinture, vous diriez que ce sont autant de lions qui ont le crin hérissé et ||, qui se précipitent de fureur.
S'ils usaient de poix-résine, et de pinoetto comme vous, s'ils se brûlaient et s^arrachaietf le poil comme vous faites, s'ils n'en laiasaieit point au menton, ni aux autres endroits oui croit, seraient-ils bien si velus qu'ils sont,» raient-ils bien tant de barbe , nous parattniaitils si hideux ? au moins ne verrait-on pas tant de menions gris ni de tètes blanches. On y re médierait avec ces pincettes qu'on a invaitéei exprès, pour corriger en ceci les vices de r^ r \ Les ayant toujours en la main comme yoos la i ^ avez, pensez-vous qu'il ne fissent pas autant'^ d'efforts de leur main que l'âge leur fait chan- ' ^ ger de cheveux , et qu'ils ne s'en privassent ; ^ d'autant, s'il y en avait quelqu'un blanc oe
gris. Ils n'en feraient pas moins avec la poix i toutes les autres parties de leur corps. Cette matière gluante et ardente emporterait tODt,c( ne laisserait pas la racine d'un polLYons n'ani donc point d'exemple parmi les NomidicBi pour défendre cette damnable et igoomimeine
DU MANTEAU
coutume, et vous justifier du crime dont vous KCes coupables , faisant violence à la nature, et troublant Tordre qu'elle apporte au discemencnt des âges. Si vous n'aimez mieux vous at- Tibuer Tinvenlion des pincettes et vous donner a gloire de vous être avisés les premiers d'un i bel usage qu'on Eait à présent de la poix-réwc , il faut avouer que vous tenez l'un et l'autre les Grecs , qu'ils ont inventé cette sorte d'instrument et commencé à si bien user de cette nalière ; ils sont les exemples que vous avez ni vis, il n'y en a point après eux que vous missiez alléguer.
Quand ils inventèrent la lutte, l'onction et le égimc de vivre des lutteurs, le rasoir et les »inccttes, et trouvèrent un nouvel usage de la loix-résine ; tandis qu'ils ont pratiqué une si itile invention et continué un si louable usage, Is étaient en manteau. Quel prodige donc, û ^rtbaginois ! que vous ayez retenu toutes ces loutcuses marques de luxe des Grecs , et si le nanteau en est une des plus apparentes, que TOUS l'ayez rejeté. Il y a, croyez-moi, tant de iaison entre la lice, l'huile, la boue , la poudre, es viandes sèches, le rasoir, les pincettes, la x>ix et le manteau , qu'il y a de quoi s'étonner le vous voir frotter dlmile, de boue et de pou- Ire, manger si sec, courir, être partout si ^sés, et après tout être sans manteau. Savez- ^ous bien que tout le droit qu'ont ceux d'Asie de le raser et de se tondre ainsi, de s'exercer comme raus vous exercez, de faire ce que vous faites, *st un privilège qui n'appartient qu'au manteau : ils n'ont Eaiit part de ces délices qui les )Dt effeminés qu'aux Grecs, c'est-à-dire à ceux ]ui portent le manteau.
Répondez -moi un peu, Carthaginois , pernettez , ô Romains, que je vous fasse cette denande , qui ètes-vous ? qui sont les Grecs et :eux qui hantent le Lycée et le Portique? quel rapport entre vous et eux? qu'ont-ils pour mériter d'être imités de vous ? je ne parle qu'à ^'ous deux, à vous , ô Romains, qui êtes venus au point de grandeur oQ vous êtes ; ayant triomphé du luxe avant d'avoir triomphé des peuples que le luxe avait corrompus : pour vous, Carthagi- Dois , si vous n'avez dégénéré , qui n'avez pas moins de vertu que de courage , et qui participez au bonheur de Rome, lui ayant donné pour remplir le trône qu'elle s'est élevé sur « Sévère.
toutes les nations , un prince africain > de naissance , mais véritablement romain de vertu. A quoi bon chercher la bonne grâce ailleurs que chez vous , qui attirez sur vous les yeux de tout le monde, et dans d'autres exercices que ceux qui vous ont rendus les plus glorieux de la terre. Toutes ces mignardises et afféteries sont l'amusement et l'occupation des esclaves , pourquoi haïr tant leur habit , et aimer si passionnément leurs sottises : si l'habit n'est pas honnête, il n'y a que ces sotlises qui le rendent infâme. Cependant vous avez si peu de considération, que comme si les Grecs n'eussent été ridicules qu'en portant le manteau, et non pas en faisant ces sottises, il n'y a que le manteau que vous condamniez et qui soil indigne de vous : en vérité , c'est ce que je ne puis comprendre. Est-on plus Grec , et pour parler d'une nation débauchée en termes sorlables, plus déshonnète et dissolu en portant le manteau, qu'en s'arrachant le poil, la barbe cl les cheveux ? c'est se moquer, Thabit ne les a pas gâtés, il n'y a que les mœurs qui les aient perdus.
Ce n'est pas la coutume qui fait que la nouveauté des habits soit un crime, c'est la nature. Quand l'ambition et la volupté mascjucnt les hommes, en leur donnant un autre visage que le naturel, quand on se déguise sous les dépouilles d'un autre sexe que le sien, alors on fait tort à la main qui nous a formés, et on confond la diversité bien ordonnée de la nature, qui conserve l'espèce par la distinction du mâle et de la femelle. U y a certes bien à dire entre l'honneur qu'on doit au temps et à la religion; c'est à la coutume d'être fidèle au temps, et à la nature d*être fidèle à Dieu. Ce que le temps exige de la coutume, c'est de s opposer au changement et à la nouveauté, et de maintenir ce qu'il a une fois introduit dans le monde, c'està-dire la façon de s'habiller, comme les anciens s'habillaient. Ce que Dieu exige de la nature, c'est que personne n'altère rien de la forme qu il nous a donnée une fois, que chacun ne semble que ce qu'il est, et que ce qu il a été fait, et que l'art n'ajoute rien aux traits et aux linéamens qui sont naturels. Quant à la coutume, il suffit de s'accommoder au temps ; il est variable , la
TEUTULLlEiY
couluQic le doit être; il est donc à propos de changer quelquefois d'habit, selon le temps. Il n'en va pas ainsi de la nature, il se faut rc^gler selon Dieu : or en Dieu il n'y a pas une ombre de changement, il est immuablement ce qu*il a clé, et sera ce qu'il est. Cest pourquoi les lois de la nature sont inviolables : il ne les faut donc pas violer par le changement d'une chose qui est immuable dans notre nature, et qu'on change en quelque manière, quand on se dé- {;;uise et quand on fait douter aux autres de ce qu'on est.
Ce furent ces lois si divines et si saintes qu'Achille , le héros dont Larissc tire tant de gloire , pour avoir été sa ville et le lieu de sa naissance, viola lorsqu'il fut vôtu en jeune fille, et qifil prit les atours de ce sexe, il n'avait jamais eu de nourrice, il ne connaissait ni lait ni mamelle : au lieu de bouillie, on l'avait nourri de la moelle des bètes sauvages. Je m'en rapporte à son nom , il justifie assez la créance commune ^ Ghiron, qui apprit aux hommes le manège et qui faisait d'ordinaire sa résidence dans les montagnes et dans les forêts, fui le monslre qui renseigna, et lui donna, dans sa caverne, le secret de monter à cheval.
Néanmoins ce n'était pas répondre Di ce qu'on se promettait de son éducation et de ses premiers exercices, que de trahir ainsi son sexe et de démentir sa nature: cela était supportable dans l'âge qu'il était encore tendre et sans vigueur : les soins d'une mère qui ne le voulait pas perdre méritaient qu'on lui pardonnât la faute qu'elle fit de le déguiser sous l'habit d'une fille, de peur qu'on ne se saisît de lui par force, et qu'on ne le contraignît, tout jeune qu'il était, d'aller ù la guerre. Si ce premier déguisement fut un crime, il n'y avait que Thétis qui en fût coupable : il n'avait pas encore de jugement pour consentir au dessein de sa mère, et pour approuver ces artifices. Mais à le voir la barbe au menton, et savoir qu'il s'est déjà acquitté avec une des filles de Lycomèdc du devoir de son sexe, qu'il a fait ce que ferait un mari , qui le pourra souffrir dans la robe d'une femme ? il dressera ses cheveux en pyramide, à plusieurs étages et à divers degrés ; il se fardera, il se mirera, il se
' Arhillc, quasi Ày/.ùo;, cVst-â-dirc s.ius IcMcs, l»arcc qu'il ne s'en était point servi à icicr.
melira au col un collier de perles, il ; des pcndans d'oreilles , comme en pori femmes, il ne retiendra rien de son se fera de la femme partout; en un mot, tel qu'on le représenta depuis eu écussoi mont Sigée, le lieu de sa sépulture :
dira que c'est Achille , ce brave et in^ capitaine ? Qu'on le nie, mais qu'il se auparavant de tout ce lascif et honteux a et qu'il se restitue à lui-môme. H ne s< longtemps sans le faire, il faut qu'il ' les armes , ce sera bientôt un homonc, la site nous fera recouvrer Achille. En Ulysse ne lui eut pas sitôt donné Tala glissé secrètement des armes près de 11 mit bas la robe, et revêtit une armure co Homère a bien raison de dire que le l'épreuve des bons courages, et que ( puissant attrait pour rendre tous les aut tiles. Enfin si le signal ne lui eût point al courage, et qu'il n'eût pas eu le cœur d"^^ mais celui d'une fille ou d'un efféminé, point de doute qu'il n'eût toujours fait I fille , et qu'il ne se fût tellement accoutur cet habit, qu'il ne l'eût jamais quitté; i qui ne lui eût pas fait l'amour, et qui n' épousé Achille, croyant épouser une f cela est, n'est-ce pas ici un double mon.un changement doublement prodigieux.^ qui était homme, paraît femme; Achi paraissait femme, paraît ce qu'il est, c homme, et il en porte les dehors. Quoi ! ft ainsi cacher la vérité et découvrir te mcn ftiire croire qu'il était ce qu'il n'ctai c'est h dire une femme, et persuader a contraire, qu'il était homme et non pas fi L'une et l'autre façon de changer ne valei celle-là est contraire â la nature, celle-c mageable et pernicieuse. En faisant pan qu'il n'était pas, il accusait la nature de fait ce qï'il ne devait pas être , un hom devait être néanmoins femme : en mont qu'il était, il se mettait en danger de pe vie ; il montrafît qu'il était homme , et 1 généreux : il fallait donc prendre Vépét hasarder â tontes les occasions.
La crainte qui a donné lieu h ce dégui n'est aucunement excusable, c'est la d'une mère, et d'une mère A qui on vent ô fils : ce déguisement donc est une ofPcnsi
nil MANTEAT.
beaucoup moindre que coHe que commît liercule, quand Tardrurd'un teix iiléfjitimeel criminel le métamorphosa, et lui fît prendre les habits d'une chétivc cC infâme courtisane. Je sais que je parle d'un dieu qui a des orateurs à Carthage, d'un f^rand héros qui, sous une peau de lion qu'il avait é{];or{;é avec une massue et des flèches, a purgé autrefois Tunivers de monstres et de tyraus; mais dans ce sale et honteui équipa[]pe, il n'a rien de divin, rien d'héroïque, c'est un objet plus digne de confusion et de mépris que de religion et de louanges. Il a fait échange de sa massue , de ses flèches et de sa peau , qui cuniposent Tépithètc qu on lui donne ordinairement, aux vètcmenset â la dépouille d'une piustituce, tant l'amour d*unc reine, mais d'une femme impudique, d'une Lydienne, mais d'une infâme, a eu la force de prostituer et de corrompre Hercule dans Omphale, et réciproquement Omphale dans Hercule. Où est le plus cruel des rois de Thracc, Diomède, où sont les chevaux qu'il nourissait de carnage, et à la faim desquels il immolait tous les jours je nesais combien de vies innocentes, d'hommes qu'il leur faisait dévorer tout en vie? Où est Busiris, cet inhumain et exécrable tyran d'Egypte qui sacrifiait tous les étrangers qui venaient en son royaume, et souillait les autels de leur sang cl de leur cendre, comme si ces autels eussent été autant de bûchers. Où est Géryon à trois têtes, ce monstre que l'Espagne avait couronné, et qui la ravageait tout entière? à l'heure que sa maîtresse parfumait sa massue, et ré]>andait dessus toutes ses eaux de senteur, vous eussiez dit qu'elle avait du sentiment, et qu'elle se plaignait de l'injure qu'une main ennemie de sa gloire lui faisait, empêchant la bonne odeur de tant de victoires de se répandre avec celle des tètes qu'elleavait écrasées et qui sentaient si mal. Non cette odeur de sang lui était bien plus agréable, que les douces fumées qui s'exhalaient des parfums d'Omphale, et si elle eût eu autant de force que de sentinient, il ne faut pas douter qu'elle ne les eût rcjelés, aussitôt qu'elle les sentit épanchés sur elle. Cette voluptueuse et lascive princesse ne laissa guère sur les flèches le sang de l'hydre ni des centaures qu'elles avaient retenu si longtemps, elle Tùta avec la même pierre (|ui lui servait à aiguiser la pointe de son aiguille de tële , et les lava toutes avec de pré-
cieuses liqueurs qnVHc fit distiller dessus. Ah ! que la volupté devint ftère et insolente, après tant de merveilleux sucrè-s,el de si grnnds avantages. Elle fit avec les flèches dont Hercule avait percé jadis tant de monstres, des chapeaux de fleurs, et les convertit en aiguillrs, entre les mains de l'impudique qui lui avait donné tant d'ascendant sur la fîirce et le courage. &»s deux venus l'avaient jusqu'ici outragée, elle les outragea impunément, et les étouffa misérablement toutes deux. La peau dont Hercule se couvrait était si rude, si dure et si pesante, que je ne jwnse pas qu'une honnête et génc'v reusc femme y pût mettre ses épaules sans se blesser, il l'eût fallu apprêter et adoucir jiremièrement. Il y a apparence qu'Omphale le fit, et qu'elle n'y épargna pas le baume ni I(*s plus odoriférantes liipicurs qu'on distille en l'Ile de Télos. De peur que le crin ne fut pour un cou délicat, comme était le sien, autant d'épines aiguës et poignantes, elle y mit sans doute le peigne , démêla ce crin tout hérissé, qui tenait l'un à l'autre et pendait du cou de ce lion, comme nous voyons pendre la glace en hiver du toit des maisons; elle remplit la gueule de ses cheveux et couvrit les dents de ses deux moustaches. S'il y avait eu assez de vie dans les restes d'un lion qui ne subsistait plus que dans la peau, pour pousser encore quelque faible rugissement, la voyant ainsi remplie des supcrfluités d'une femme corrompue, et ne retenir quasi rien de sa première forme sur de si faibles épaules , il aurait rugi. Si on se fût trouvé lors en la forêt de INémée on feût entendu gémir, et le génie, s'il y en a quelqu'im qui l'h^ibite, éclater en soupirs, et se plaindre de la félonie d'une femme lubrique qui faisait à son lion ce qu'Hercule ne lui avait pu faire ; il Itii avait bien , à la vérité, ûté la vie, mais il lui avait toujours conservé les marques de sa force , et la forme qui le rendait encore si terrible sur les fortes épaules de son vainqueur, qu'on l'eût pris même pour un lion, encore qu'il n'en eût que la peau. Je ne m'amuserai pas à vous représenter ici Flercule sous le somptueux et riche attirail d'Omphale, comme il était fait, quelle faœn il avait. Omphale , comme je l'ai déjà désignée et dépeinte, en est une assez naïve image : telle qu'elle a été dans la peau d'Hercule, tel fut Hercule dans la soie , l'un aussi ridicule que l'autre.
TERTULLIEN
Si ce n'est qu'Hercule valait mieux qu'Omphale, et qu'Omphale étail moins blâmable qu'Hercule; celle-ci voulait paraître plus qu'elle n'était, au lieu qu'Hercule paraissait beaucoup moins qu'il rr était en effet.
Après la main d'Hercule , il n'y en avait point r|u'on appréhendât comme celle deCléomaque : il était si robuste et si furieux, qu'il abattait un homme du premier coup. Quelque forces qu'on eût, il fallait céder à un bras sous le poids duquel on en avait vu plusieui*s expirer ; il n'y en avait guère qui ne portassent les marques de son poing; il avait estropié les uns et laissé les autres dans une perpétuelle impuissance; pas un n'avait le courage de paraître nu devant lui, ni de lever la main. Il ne trouvait point dans la place désignée pour ce combat d'adversaires ni de rivaux.
A rhonneur que tant de succès extraordinaires et mémorables lui avaient acquis , et qui le faisait prendre pour un autre Hercule, succéda rinfamie. Il tomba dans des désordres qui justifient ceux d'Hercule, et le plus grand de ses excès est le moindre de ceux de Gléomaque. Le lieu où l'on célébrait les jeux Olympiques en mémoire des exploits d'Hercule , et qui tirait tant de gloire de la valeur de Gléomaque, fut le même que Gléomaque déshonora ensuite par l'énormité de ses infâmes et abominables débauches. Là ceux qui l'avaient vu homme, le virent femme, comme telle souffrir les derniers efforts de la dissolution, et faire de son corps un usage directement opposé à sa nature. Get exécrable impudique reçut autant de plaies entre la peau , qu'il en avait reçu au dehors. Quoique la passion qui le transportait, et ceux qui abusaient honteusement de sa patience, ne trouvassent qu'un endroit par où le blesser, et que le courage en eût trouvé plusieurs, néanmoins la plaie qu'elle lui fît mit la confusion partout, et obscurcit réclat de tant de cicatrices glorieuses.
II a laissé ici bien lom après lui ceux que Novius nous dépeint. Le Gomique les appelle foulons, croyant que c'étaient bien les plus débauchés et les plus vilains hommes qui eussent jamais été. Ils faisaient de leurs corps comme d'un drap et d'une sarge qu'on foule, et n'avaient jamais meilleure opinion d'eux , que lorsque leur extrême mollesse donnait i sujet aux autres d en avoir une très - mauvaise , 1
et de les fuir comme la peste des moeurs. Toutefois ce n'est rien en comparaison de Gléomaque, si le vice mérite quelque avantage, il lui est dû : c'est donc à lui, non pas à quelqu'un de cette troupe infâme et pernicieuse que Novius doit adjuger la couronne, tous les foulons ne doivent point avoir d'autre chef ni d'autre roi , c'est le monstre qu'il leur faut nécessairement imiter, s'ils veulent encore être plus difformes et plus déréglés quMls ne sont. Aussi Lentulus ne l'a pas oublié en la farce qu'il a faite des vilenies qui se pratiquaient à Gatine, ville de Sicile. Il l'a nommé le premier et mis à la tête de tous les Gatinois , qui étaient les plus débordés.
Ne pensez pas que ce brutal célàt aucunement ses ordures , et qu'il voulût paraître tout autre en public qu'il n'était en particulier; s'habillât conformément à une profession qui l'avait signalé partout, et mis ses louanges dans la bouche de tout le monde ; sa posture et sa démarche publiaient ses excès; et ayant laissé la saye et tous les habillemens d'athlète, qui étaient à son jugement un peu trop grossiers, trop sales et malfaits , il prit la tunique de soie et la robe d'étamine, se vêtit, à la courtisane, d'habits diversement bigarrés, et couvrit toutes les marques que les gantelets lui avaient Eûtes à la tête d'une riche et superbe mitre : il se para si bien, qu'à le voir avec des perles aux oreilles et au cou, des bracelets à la main, et des bagues aux doigts, vous l'eussiez pris pour une coquette qui a entrepris de donner de l'amour à ceux qui en sont lemoins susceptibles, et de faire quelque difficile conquête; U tfavait point de honte de sortir en cet équipage, et si vanité était de s'exposer ainsi aux yeux do public.
Ge n'était ici qu'un homme du coainimi,et que son poing seulement avait rendu considénblcYoulez-vous des rois ?Physcon,ainn nommé pour son intempérance et son incontinence, régna sur l'Egypte, et Sardanapale sur l'Assyrie; deux grandes monarchies , mais deux princes extrêmement dissolus. La postérité ne saurait pas que des mains si vicieuses et si corrompues eussent jamais tenu le sceptre, et que deux si puissantes nations eussent fléchi sous leur domination, si leurs saletés n'avaient obligé les historiens d'en parler, et de renouveler des cendres qui couvent encorde feu qui necessa pmnt de ksi
DU JMA^TEAlI
brûler toute leur vie : j'exagérerais avec vérité sur leurs déréglemens, et ferais ici un tableau de leur règne, si je n'appréhendais leurs murmures. Sachant que les Romains ont obéi à des Césars qui ne valaient certainement pas mieux qu'eux, ils nous montreraient en leur vie les mêmes taches que nous condamnerions en la leur, et nous contraindraient d'avouer que Rome n'a pas eu de moindres monstres que l'Assyrie et l'Egypte.
Où en serions -nous s'ils nous portaient à cette extrémité , s'il nous fallait asseoir la censure sur les actions d'un empereur et reconnaître que quelque demi-Néron a été encore plus impur que Ptolémée,et plus dissolu que Sardanapale ? Domitien a surpassé l'un et l'autre, et chacun tombe d^accordque ce fut, tant qu'il vécut, une sentine d'immondices et le plus désordonné prince de la terre : cependant qui l'osera dire? 11 faudrait avoir la hardiesse d'un cynique, être de leur école et jouir de leurs droits. Encore ne sais-je si après nous avoir entendu aboyer, on ne nous traiterait en chiens, et si on nous pardonnerait une satire qui n'aurait point eu de respect pour les trônes.
La volupté a présidé jusqu'ici aux changemens que nous avons vus dans les habits ; c'est el le qui a habillé les hommes comme s'ils eussent été des femmes, les femmes comme si elles eussent été des hommes, et qui a confondu le sexe dans les livrées qui le doivent faire discerner. La vanité n'a pas été moins impérieuse. Il est vrai qu'elle a épargné l'homme, et qu'elle lui a laissé les vétemens qui étaient convenables à son sexe; mais, cherchant dans ces vétemens des marques qui lui fussent aussi glorieuses qu'elles lui seraient propres , elle n'a pas apporté moins d'ardeur à les changer, que cette première passion tout aveugle, précipitée et ridicule qu'elle est, et celle qui porta Thétis à déguiser Achille, changeant ses habits en ceux d'une jeune fille.
Quelque passion que ce soit, c'est un feu qui échauffe l'appétit et remue puissamment la volonté. L'affectation survient-elle comme un souffle, et nous plaisons-nous à être sollicités par le désir des choses pour lesquelles nous avons de l'inclinalion , l'àme sent-elle que ses mouvcmens la chatguillenl, et ses transporls sont-ils autant d*attraits, la chose qui nous a plu d*abord
devient-elle maltresse de notre volonté et nous possède-t-elle Tesprit, c'est un feu de notre affection, mais vivement allumé, victorieux et qui nous embrase l'àme. La gloire, ce secret mais puissant chatouillement de l'esprit en lui-même, est l'ardeur qui procède de lembrasement de Tàme , et qui fait que l'àme ne le possède pas , mais au contraire qu'elle en est fortement possédée. Ainsi ce n est pas merveille si nous avons quelquefois tant de passion pour certaines choses, qu'on dirait qu*il n'y a qu'elles qui nous touchent et qui soient dignes de nous.
Telle fut autrefois l'ardeur d'un grand monarque, l'ambition d'Alexandre, qui n'eût eu rien plus grand que lui , s'il eût été plus grand que son ambition , qui eût été plus glorieux , s'il l'eût été moins, et qui eût été maître de l'univers, s'il Teût été de lui-même et d'une passion qui ne rendait rien si inférieur à Alexandre qu'Alexandre même. Ce ne furent pas les vaines frayeurs d'une mère, l'amour d'une courtisane, ni les derniers cxcls de la débauche qui lui firent quitter les babils sous lesquels il avait gagné tant de vicloires, et étendu la domination de IMacédoinc jusqu'aux extrémités du monde, ce fut je ne sais quelle affectation et quel vain fantôme de grandeur qu'il s'imagina trouver dans un habit élrauger.
Il avait surmonté le Perse Tépée à la main , et le Persan ne reconnaissait plus d'autre puissance que la sienne : néanmoins il fut surmonté; le vaincu fut le vainqueur; le Perse le dompta par la chose même qui avait été cause que le Persan eût été dompté, par le luxe : l'habit rendit les Macédoniens Perses, quoique les armes eussent rendu les Perses ^lacédoniens. Enfin Alexandre, lassé de vaincre, mit bas la cuirasse avec laquelle il ne pouvait êirc vaincu, prit l'habit de ceux qu'il avait vaincus , et se captivant dessous, il perdit l'honneur do toutes ses victoires.il n'y avait rien de si mince et si délié que cet habit; il était fait d'unie soie fort fine et encore plus légère que lo crêpe : c'est pourquoi on voyait aisémeal sa poitrine à travers, et toutes les marques des écailles de sa cuirasse , qui étaient distinctement imprimées dessus. II suait encore, cl les fatigues de la guerre qu'il venait de terminer ne lui avaient pas jusque-là permis de repreodrc son haleine; mais la soie qui éiail trop
TERTULLIEX.
molle et délicate poDr résister à Tair, fut un éventail qui Teut bientôt rafraîchi.
Nous n'avions pas peut-être d'assez nombreux témoignages de l'orgueil de ce prince de la Macédoine ; pour nous faire sentir les vaines tumeurs de son esprit, il fallait sans doute qu il parût revêtu d'une robe qui n'était autre chose sur ses épaules, sinon un deuil superbe et pompeux, un deuil qu'Alexandre vaincu portait d'Alexandre vainqueur, et qui lui reprochait par un langage muet l'injure qu'il se faisait de s'ensevelir ainsi en vie, avec toutes ses palmes, dans le tombeau que le luxe d'une nation efféminée et dissolue lui avait préparé. N'appelez -vous pas cela s'avilir avec faste et tirer vanité d'un sujet d'ignominie ? Oui certes, puisque ce grand capitaine s'est figuré trouver de la gloire dans un habit qui ne lui pouvait apporter que de la confusion.
Si ce n'est que la philosophie lui fournisse en même temps de quoi se défendre ici contre ceux qui le voulaient blâmer, étant certain qu'il n'a rien fait en ceci que plusieurs philosophes n'aient fait;- quand je dirai ceux mêmes qu'on a estimés les plus sages , me Iromperai-je ? Je ne le pense pas, au moins le dit-on. Aristippe n'était-il pas philosophe? Si les cyniques ont composé une secte à part , et s'ils étaient réellement des philosophes, il faut bien croire q u'Aristippe en était le chef: comment était-il habillé? de pourpre, il n'enseignait pas autrement la philosophie : tout courtisan qu'il paraissait , c'était toujours un philosophe , il était à la cour ce qu'il était à l'école, à l'école donc comme à la cour. La pourpre qui est une couleur des plus vives et des plus agréables, était à son avis si conforme à la sagesse dont il faisait profession, qu'il n'eût pas cru être vêtu en homme sage s'il eût pris d'autres couleurs.
Vraiment il pouvait se persuader touchant l'or, ce qu'il s'était persuadé touchant l'écarlate. Gomme l'écarlate est la plus belle des couleurs, de même l'or est le plus beau des métaux : si 'écarlate, pour être la plus belle des couleurs , appartient à la sagesse , qui est entre les choses que l'homme doit souhaiter, ce que cette couleur est entre les autres, pourquoi non l'or? L'or donc chaussera aussi dignement le philosophe , comme la pourpre le revêt, et je ne vois pas qu'il y ait du rapport de la chaussure à
l'habillement, si le lustre de l'or qui est sur le cuir ne répond pas à celui de l'écarlate, dont l'étoffe est teinte, et si le soulier ou le patin qui se salit le plus n'est couvert du métal qui se salit le moins.
C'est pour cela que les Grecs, qui ont été les plus curieux dans leurs habits, et ceux qui y ont cherché le plus scrupuleusement la bienséance, ne séparent jamais l'or d'avec la pourpre: leurs souliers sont dorés. L'un sans l'autre, c'est une mode qui n'a rien de grec, et c'est être barbare en Grèce que d'en user autrement.
Mais, me direz-vous, Empédocle en usait-il ainsi ? Il était couvert de soie teinte en écarlate, et chaussé d'airain : c'était pourtant un philosophe et un Grec. A cela je dirai qu'il a été plus sage que les autres, et qu'il a mieux rencontré qu'eux en fait d'habit, si c'est la proportion qu'on y recherche davantage. Il savait que les femmes inspirées qui servaient aux autels de Bacchus étaient habillées de soie et d'écarlate , et qu'il n'y avait personne qui dût mieux savoir la proportion en matière d'habillemens qu'un dieu : les bacchantes donc qui siMit ces femmes que Bacchus agitait, n'ayant eu que des pantoufles ou sandales de cuivre, il crut que c'eût été offenser une divinité , et pécher contre la proportion et la bienséance, que de ne passe chausser de la sorte; si on avait à imiter des personnes sacrées , mais furieuses, il ne Allait pas que ce fût à moitié. Afin donc de mootrer qu'il était habillé à la bacchique, et que les patins dorés n'empêchaient pas l'écailatt ffètre l'habit des fous et des extravagans, il se fit faire des souliers en forme de cymbales; et ne parlant que du pied , il n'en dit pas oxiiiis m désavantage des siens que s'il les eût comfaatlns de la langue. Tellement que les souliers de ce philosophe furent une satire sonnante.
C'est bien dommage que Diogène ne vécût plus, et que ce cynique ne grondAt en quelque lieu dans un tonneau : je m'assure qu'il eût traité Empédocle comme il méritait. Il n'eût pas foulé aux pieds la soie ni l'écarlaCe de ce philosophe, comme il foula autrefins les riches et superbes lits de Platon; il ne les eftt pas remplis de boue et de fange, lui qui en avait toujours jusqu'aux oreilles, ni dit à Empédocle ce qu'il dit à Platon, que c*était ta superbe d'un philosophe qu'il foulait «In^ ; il
DU MANTEAU
r eftt pris par le corps et Tebt jeté avec sa soie , ça pourpre et son airain dans quelque profond cloaque. C'était le moins qu'il eût pu feire à un philosophe qui était assez fou pour croire qu'il était difu, et si sage à son avis qu'il pouvait , sous l'habit d'un insensé , se moquer de la divinité qui donnait la vogue à cet habit, le portant elle-même. Comme si Bacchus , tout dieu qu'il est , et les philosophes , tout sages qu'ils sont , étaient moins ridicules sous cet habillement qu'une troupe de femmes écervelées. Superbe et orgueilleux animal qui devait , s'il était dieu, saluer en cette qualité les déesses des immondices qui résidaient dans les cloaques, et qui étaient par conséquent ses sœurs, et puis les hommes; il eût éprouvé sans doute si la sagesse le rendait digne de l'honneur qu'il prétendait lui être dû , et s'il pourrait porter l'habit d'un fou sans l'être , et se moquer de ceux qui le portaient, sans se moquer de lui-même.
Voilà les habits que les plus judicieux et les plus sensés ne sauraient voir de bon œil , ni sans montrer au doigt ceux qui les portent , et leur faire mauvaise mine. Ils ont raison , la nature en est offensée et les bonnes mœurs en sont corrompues, on perd le respect qu'on doit avoir pour son sexe, et l'amour que nous devons porter à la vertu que notre sexe demande de nous ; des hommes qui sont obligés de vivre autrement que les femmes non -seulement ne vivent pas comme elles, mais ils font ce qu'elles ne font ni ne doivent faire.
S'il y a quelqu'un qui veuille se vêtir comme le comique Ménandre, être à son aise dans une robe qui traîne à terre, et lui donner avec la commodité quelques rayons de majesté et de gloire ; si quelqu'un cherche à s'épanouir dans cette profusion d'étoffes, et voir après lui une large et longue queue qui balaie la poussière et laisse des traces partout où il passera, j'en appelle à Ménandre lui-même qui dit dans une de ses comédies : « Voyez donc ce fou ; que d'étoffe perdue!»
Mais en vérité, depuis que Rome n'a plus de censeurs, ou du moins depuis qu'ils ont perdu i^usage des yeux et de la sévérité : depuis qu'on n'étudie plus si exactement les mœurs, et qu'il n'y a presque plus de punition pour le dérèglement; depuis qu'on a cessé d'opposer la verge à la licence , et que le vice des grands
a trouvé moyen de la fiiire ployer, qu'elle est à présent sans rigueur même pour les petits, dites-moi , que ne trouve-t-on pas à reprendre dans toutes les conditions ?
I^ populace est ici on ne peut plus insolente et plub débordée ; son caprice et ses fougues l'emportent sur tous les statuts des magistrats et sur l'autorité des souverains ; il faut qu'on reçoive entre les chevaliers des esclaves qui viennent d'être affranchis , on ne sait pas encore bien s'ils le sont , et à quel titre ils jouissent de cette franchise, néanmoins ou ils sont chevaliers, ou ils le paraissent, ou ils en portent les marques et en tiennent la place; on ne sait comment les discerner d'avec les véritables.
Combien d'étrangers, de captifo, de gens de bas aloi , et dont la naissance est obscure et infâme, passent pour gentilshommes ? Il n'y a que deux jours qu'ils se sont rendus, qu'ils ont prêté le serment de fidélité et fait hommage à la grandeur romaine, et cependant ils tranchent des nobles ; et couverts comme ils sont , ayant train et couleurs, il n y a personne qui ne les prenne pour de grands seigneurs.
Une infinité de marauds et de coquins, qui ont les épaules encore toutes rouges des coups de fouet qu'ils ont reçus, portent l'habit des honnêtes gens : le bourreau vient de les quitter, ils n'ont pas essuyé la honte de leur visage, et on a encore la mémoire toute fraîche de l'exemple qu'ils ont donné publiquement; chétifs et malheureux esclaves, ils ont encore le joug sur le col, ils traînent encore une partie de leurs fers, et néanmoins qui est plus leste et mieux accommodé queux?
Il n'y a plus de différence i faire entre le bourgeois et le paysan , l'un est aussi bien vêtu que l'autre; on n'est pas moins somptueux au village qu'à la ville, et il n'est pas jusqu'aux bouviers qui ne trouvent de quoi fournir aux frais d'un habit aussi beau que celui duii marchand.
Discerneriez-vous bien maintenant un avocat d'avec un hâbleur? Est-ce l'habit qui distingue les gens de justice d avec un tas de fripons qui se font audience partout où ils se rencontrent , parlent de tout, qui n'ont jamais dit une parole scni=ée , qui portent jugement de tout et ne savcul pa:5 de quoi il est question ? lîsprils
TEUTLLLIKN.
mal faits, effrontés et importuns, qui se mêlent de conseiller tout le monde, et qui décident des affaires comme s'ils en étaient les rapporteurs ou les arbitres. Ils sont habillés comme des conseillers, et il y en a qui sont aussi fiers que des présidens.
On voit des lourdauds s'habiller en soldats, qui ne savent ce que c'est que de porter lesarmes et qui n'ont jamais été h la guerre , vous diriez d'autant de capitaines et cavaliers , et ce ne sont après tout que des villageois, qui n'ont fait autre chose toute leur vie que de mener la charrue ou travailler à la vigne.
Ilabitans de Garthage, qui en voulez ainsi au manteau, et qui outragez tant ceux qui l'ont pris, comme si c'était l'habit des faquins, ne vous y trompez pas, les plus vils et les plus abjects, les plus méprisables et ceux que je puis appeler les derniers des hommes, portent aussi bien la robe que vous.Y a-t-il condition ravalée comme celle de trois sortes de personnes qui tirent leur nourriture et subsistance de nos corps? S'ils sont morts, les iK)rtant en terre ; s'ils sont vivans , enseignant l'art de les tuer et en faire une boucherie , ou les exposant à la honte et à l'infamie. Ils trafiquent de la mort, de la vie et de l'honneur, et cela pourtant n'empêche pas qu'ils ne portent un habit qui n'appartient, selon vous, qu'à ceux que l'honneur exempte du tombeau et de l'oubli.
Parlons des femmes , sont-elles en ceci plus retenues et modérées que les hommes ? encore moins. Je n'avance rien qu'on ne voie tous les jours, et dont les yeux de tout le monde ne soient autant de fîdèles témoins. N'est-il pas vrai que les plus honnêtes et les plus nobles, quand elles veulent sortir, laissent à la maison l'étole, l'unique marque, en fait d'habit, qui les discerne d'avec celles qui sont publiques et ne sont pas nobles comme elles? Je n'ai point encore vu de dames dans les rues en habit décent; je n'en excepte pas une, elles préfèrent toutes la commodité h l'honnêteté, et ayant à se promener ou à faire des visites, elles aiment beaucoup mieux être à leur aise, que d'être en prison sous une robe, qu'il faut traîner à la vérité, mais aussi qui est une marque d'honneur, et q;â leur est d'autant plus glorieuse, qu'elle leur semble incommode. C'est en vain que COcinna ScYcrus se plaignit autrefois de cet
abus en plein sénat, et qu'après avoir remontré aux sénateurs combien il importait à la république de le réformer, il les prit à partie, ea cas qu'ils ne le fissent pas, et protesta hautement qu'ils seraient coupables du malheur qui en arriverait. Ce fut avec tant de chaleur et de ressentiment , que tout le sénat ému et irrité éclata sur-le-champ en menaces et en défenses, mais qui ne furent pas si expresses qu'on ne retombât peu de temps après dans les mêmes désordres.
Tellement que Lentulus, qui fut depuis augure, ordonna que celle qui avait eu la hardiesse de passer outre, et de s'émanciper au préjudice des ordonnances du sénat, fût tenue pour adultère et infâme ; il voulut qu'elle reçût la punition qui est portée par les lois contre les impudiques qui ont tout«'i fait renoncé à la vertu et à l'honneur. Cest pourquoi , interprétant le droit , il expliqua le point de la fornication et de l'adultère, en sorte que ce fût commettre l'un ou l'autre de paraître en public sans l'étole ; cette robe donnait â la pudicité tant de majesté et de gloire à une dame, qu'on ne l'aimait pas seulement pour être chaste et pudique, mais qu'on la respectait, et qu'elle était pour les yeux mêmes les plus impurs un objet de religion et de crainte qui leur apprenait â purifier leurs regards et faire un meilleur usage de la vue et de la beauté, sans pervertir Tune ni corrompre l'autre.
Tous ces sages politiques et vertueux magistrats voyaient bien que l'honneur était 3i couvert sous cet habit , et que c'était un sceau tant que les dames le porteraient, qu'il ne serait pas seulement un témoignage de leur noblesse et de leui vertu, mais un bouclier pour la pudeur sans laquelle la vertu ne peut subsister, et la noblesse n'est qu'un fantôme. Quelques dames de condition même de leur temps, voyant qu'elles ne pouvaient pratiquer avec ces livrées aucune amitié, ni assouvir leur passion , trouvèrent les moyens de s'en défaire peu à peu et d^abolir avec impunité une coutume qui s'accommodait si mal â leurs inclinations et qui était appuyée de tant d'ordonnances, de règlemeos et de lois. Avec les soins et tous les artifices que ces esprits passionnés y apportèrent, l'amour mèoM devint maitre des tribunaux , et la justice diatt-
DIT MANTEAU
l^eant de bandeau perdit rinté^^ilé avec laquelle elle aurait dû maintenir la coutume, et résister puissamment à toutes les sollicilations de la volupté.
G*est au point que celles de notre temps, pour gfagner plus de cœurs et donner à ceux qu'elles se sont assujettisune plus libre jouissanced*ellesmémes, ne se sont pas contentées de quitter la robe; elles ont mis bas la cotte qu'elles portaient dessous, laissé là leurs galoches, et jeté le voile et la coifFe. Est-ce tout? C'est beaucoup, certes , à une femme qui a encore quelque sentiment d*bonnèteté ; mais à celles qui n'ont de sentiment que celui que leur sensualité leur donne, c'est bien peu de chose. Elles ne veulent plus ni litière ni chaise à bras, c'est une prison pour des Femmes qui sont passionnées de voir et d'être vues; elles ne sont pas plus réservées au logis qu'elles ne le sont là-dedans; et quand elles auraient plus de liberté , il y a trop d yeux qui les éclairent, il faut écarter tous ces obstacles, user mieux des occasions, sortir toutes seules, et aller à pied où le plaisir les appelle. Nos dames ne font pas autre chose: roauitenant vous les voyez sans suite parmi les rues, ou si elles en ont, elle est suspecte; ce sont des compagnes qui savent leurs plus secrètes intrigues et menées, ou qui sont coupables des mêmes excès qu'elles; le même vice qui les perd les accompagne, elles n'en veulent point d'autres avec elles qui ne soient portées d'un même amour, ou qui ne favorisent leur inclination , et parce que l'incommodité sert à leur dessein, elles se passent volontiers des avantages que leur donne leur condition, et ne se plaignent plus de la boue ni de leur délicatesse.
Celles-ci, comme vous voyez , n'aiment rien tant qu'à éteindre leur lumière, se priver des omemens qui appartiennent à leur naissance , et descendre dans l'obscurité et l'infamie ; elles ne veulent de tout ce superbe attirail de grandeur, que ce qui leur est commun avec celles qui sont moins qu'elles, et s'il y a quelque chose qui les offense dans leur condition, c'est leur éclat ou le respect qu'on leur doit; il y en a d'autres, qui sont beaucoup de degrés audessous d'elles , qui voudraient trouver, et cherchent passionnément ce que celles-là voudraient perdre; elles se font jour dans les
ténèbres où elles sont , se parent somptueusement et se lèvent avec pompe et magnificence. Leur ambition les porte à tout ce qu'il y a d'exquis et de rare dans les vèlemens des plus grandes dames, et ce qui les fâche est de n'être pas assez favorisée de la fortune pour marquer en elles-mêmes jusqu où le luxe et la vanité d'une femme peut aller.
11 ne faut regarder ces louves publiques, qui se rassasient de la perte que les hommes et les femmes font de leur honneur, bêtes carnassières et perpétuellement altérées , qui ne trouvent où assouvir leur faim et étancher leur soif que dans tout ce qu'il y a de plus pur en nous , et pour cela qui traitent l'un et l'autre sexe de bêtes, assujettissant leurs corps aux lois d'un commerce illégitime et exécrable. Je n'ai garde d'oublier ces autres monstres d'impureté, qui pratiquent avec les démons sur les secrets de l'amour, maudites et exécrables sorcières, qui, à la faveur de ces esprits sales et immondes , inspirent dans les âmes je ne sais quelle fureur qui les trouble, les aveugle et les précipite ; ce sont bien les plus grandes ordures qu'il y ail dans la société civile, et les personnes du plus bas étage. Mais vous avez peut-être les yeux assez purs pour ne pas oser envisager de si vilaines et détestables créatures , le sacrifice qu'elles font publiquement de l'honneur, de la pudeur et de la honte, n'est pas un objet que vous puissiez souffrir. Détournez donc tant soit ^eu votre vue, regardez-les seulement de travers avec dédain et indignation, comme une méchante chose qui vous a frappé les yeux sans que vous y pensiez, et qui est digne qu'on Tait en exécration , ce ne seront plus ni des prostituées ni des prostituantes que vous verrez, ce seront des dames et des princesses. Du moins voit-on leur habit misérablement prostitué sur une chair vénale, honteusement exposée à tous ceux qui brûlent d'un même feu qu'elles.
11 est probable que celle qui préside au culte et à Tadoration qu'on rend à la déesse de l'amour ne vaut guère mieux que les deux furies dont nous venons de parler. Comme il n'y a rien de si sale et si honteux que la divinité à ! qui elle s'est dévouée, nous devons penser, I qu ayant à lui offrir des victimes, ce n'est pas , avec moins d ordures qu'on lui en offre dans les I lieux sales et déshonnêles, où on s'immole soi-
soi-même par la dissolution de l'homme tout entier. Ainsi il est des endroits où A énus est adorée comme dans un cloaque, à la vérité beaucoup plus infect que celui qui nous blesse fodorat. Cette femme donc qui a la dispensation en chef de tant d'ordures et de vilenies est bien la plus immonde qu'on se puisse figurer, voire la bassesse et Tinfamie même. Certainement voilà bien des immondices , mais richement parées. Le corps est revêtu de soie avec tant de superfluité et d'excès, que le vent qui se forme en autant d'endroits qu'il a de plis, lui fait mal au moindre mou* vement. A entendre bruire les plis, quand ils donnent les uns contre les autres, et les voir flotter en l'air, vous diriez qu'elle va être enlevée, et que c'est un oiseau qui bat des ailes pour prendre son vol. Le cou, qui est', sans rien exagérer, plus sale que le fumier, est entouré d'un collier à plusieurs rangs ; elle a pris tant de plaisir à semer cette partie de perles et de pierres précieuses, et à les ajuster, que vous ne sauriez dire qui est le plus admirable , ou le nombre ou l'ordre. Les mains, qui la rendent coupable de toutes sortes d'excès et de saletés, sont enlacées de bracelets de trèsgrand prix, quoique ce soit l'ornement des héros , et que les dames ne se puissent excuser de témérité en le prenant , puisqu'il n'est dû qu'à ces hommes braves et invincibles, comme marque de leur valeur et comme témoignage de ce que leur bras a fait ; néanmoins cette ennemie de la générosité et de la gloire des vaillans, ce monstre de lâcheté et d'infamie, ne craint pas d'en faire parade. Les pieds , qui ne la rendent pas moins coupable que les mains, ne sont pas moins richement assortis : elle a des escarpins de blanc ou d'incarnat, ou bien elle porte des roules.
De tels habits sont le' sujet d'une trèsjuste censure. C'est là que l'ambition et le luxe sont insupportables, et qu'ils devraient être puissamment réprimés, s'il restait encore tant soit peu de vigueur aux lois. En ces rencontres , où les plus modérés s'aigriraient, s'il y avait de la modestie, et si la venu était le fondement d'une si grande patience , où les plus sages se contiendraient le moins, où tout le monde devrait conspirer à qui mieux mieux
TERTULLIEN
tion , qui de vous jusqu'ici a dit un mot ? Pourquoi un si morne et si stupide silence? A vous parler franchement, je m'en étonne fort. Ou vous croyez qu'il n'y a en ceci aucun désordre, ou vous le dissimulez : vous ne le pouvez croire, la chose est trop grande et trop publique, vous le dissimulez donc; si cela est, ou vous êtes dans le même désordre, ou ce dérèglement vous platt : en quelque sens que vous le preniez, vous êtes inexcusables.
Je n'excepte pas cette nouveauté d'habits que tant d'esprits bizarres, extravagans et superstitieux ont apportée. Le théâtre n*en a point de si ridicules , ses pantalons ne sont rien en comparaison de ceux-ci, qui sont si grotesquement vêtus, que, si ceux-là vous font rire, ils vous font pâmer. Mais ce que les bouffons font par plaisir, ces mélancoliques et hypocondriaques le font par piété, pour effaroucher moins la raison, et accompagner leur extravagance de quelque sorte de respect qui cm* pêche qu'on ne les siffle; ils jurent quec'est une divinité qui les a ainsi accoutrés, que c*est l'honneur qu ils lui doivent , non pas leur caprice, qui leur a fait prendre cet habit, et qu^ils agiraient contre la religion , qu'ils prennent exprès pour garant, s'ils s'habillaient autre-* ment. Imposteurs, qui intéressent une chose si sacrée dans leurs fantaisies, et qui veulent qu'un dieu soit comptable de leurs sottises.
Je dis la vérité , qui ne sait comment sont accommodées celles qui sont consacréesao coite de Cérès ? Elles sont vêtues de blanc sans aucun mélange d'autre couleur, elles ont une bandelette et portent un chapeau , ou une perruque qui en a la forme, avec un gâteau qu'elles mettent par dessus. Voilà , si je ne me trompe , la marque et le privilège de leur ordre.
Celles qui ont pris le parti de Bellone, et qui font profession d'honorer une divinité si sanglante et formidable, prennent un habit tout contraire ; elles sont aussi noires que les premières sont blanches : vous diriez qu'elles sont habillées de ténèbres, tant la couleur de leur habit est obscure. Elles ont la tète couverte d'un chapeau de laine de même couleur, et ce n'est que sous celte espèce de deuil et avec cette pompe triste et lugubre que Bellone
contre cet esprit de désordre et de dissolu- . les inspire quand on les voit dans le temple de
DU MANTEAU
de cette déesse furieuse transportées hors d'elles-mêmes.
Les prêtres de Saturne ne sont ni blancs ni noirs : comme les premiers sont tous blancs, les autres sont tous noirs, ceux-ci sont tous rouges ; ils ont une tunique remplie de ^ndes bandes d'écarlate, et par dessus un manteau de couleur de feu, tel qu'est le roug^ qu'on apporte de Galatie. Ceux d'Esculape n'ont point d'autre habit que celui des Grecs, ils sont chaussés comme eux, et quoiqu'ils apportent plus d'artifice qu'on ne Fait d'ordinaire à se couvrir du manteau , lui faisant faire plusieurs plis autour du cou , néanmoins c'est toujours le manteau. Quelle diversité, je vous prie, mais quelle bizarrerie ! Cependant tout cela est de l'invention des dieux. Qui le dit? Des fous, qui ont voulu faire passer leur caprice pour un trait de divinité, et nous persuader qu'à faire ce que feraient les plus eitravagans il y a une sagesse plus qu'humaine, et que pour être divins il fout être aussi sots qu'eux. Vous vous arrêtez néanmoins à ce qu*ils vous disent , comme aux réponses de quelques faimeux oracles; et leurs impostures sont parmi vous autant de mystères. C'est la raison que vous avez d'honorer leur habit, et de respecter leur fblie comme une haute et extraordinaûre sagesse. Vous n'avez donc garde de rire , et quoique vous y soyez, je m'assure, puissamment provoqués Qe parle aux raisonnables et aux judicieux) , il faut que la nature cède à la religion; pourquoi donc alors ne pas vous montrer religieux en vous abstenant de la satire avec laquelle vous m'avez fait jusqu'ici la guerre et au manteau que je porte?
Mais si ce manteau est le même que les sacrificateurs d'Esculape portent, pourquoi me faire la moue, m'outrager de la langue et des yeux, et crier après moi quand je vais par les rues ? Si la justice autorise ces outrages , pourquoi pardonner aux prêtres d'Esculape, qui sont encore plus coupables que moi ? Ils portent un manteau, mais qui le leur a fait prendre? la superstition, pour ne rien dire davantage. Ne le portent- ils pas avec beaucoup moins de simplicité et plus d'affectation que moi , qui n'affecte rien que la simplicité et la modestie , et qui ne bais rien tant que la vanité et le luxe.
Le savez-Tous bien , depuis que le manteau a commencé ft être l'habit de la sagesse, je ne dis pas humaine ni philosophique, mais chrétienne, il est devenu plus auguste et plus vénérable que toutes les parures de vos idoles; tant de riches dépouilles et de voiles précieux n'ont rien qui approche de son mérite, il est infiniment au-dessus des tiares et des autres omcmens de tête, dont les pontifes et autres personnes sacrées se servent parmi vous; et tout ce magnifique et somptueux appareil de religion qu'on remarque dans vos temples n'a aucun avantage sur le manteau : manteau qui est pareillement chez nous l'habit des prêtres, mais des prêtres qui se sont donnés au vrai Dieu , qui assistent tous les jours à ses autels avec révérence, le cœur pur et les mains nettes. Ne croyez pas que j'entreprenne ici son éloge , et que je veuille aucunement amplifier; je dis simplement ce qui est. La sagesse dont ceux qui le portent comme moi font profession est divine, elle ne leur manifeste pas seulement l'erreur et le mensonge, mais elle les leur fait abjurer, et leur donne de quoi les combattre, et abattre l'orgueil des esprits qui les ont opposés à la vérité qu'elle nous fait reconnaître, et qui sont les auteurs de tant de vaines et ridicules superstitions. Ce sont toutes ces superstitions à qui le manteau a tout à fait renoncé, depuis qu'une si véritable et solide sagesse s'est trouvée dessous.
Quand il n'aurait que cette seule prérogative, d'avoir reçu la lumière que vous rejetez incessamment, et quitté généreusement l'erreur oà vous croupissez depuis si longtemps, et où vous voulez persister avec opiniâtreté au jugement même des plus aveugles, n'est-ce pas assez pour vous obliger à le regarder autrement que vous ne le faites, comme étant à la vérité les dépouilles d'une sagesse profane, ambitieuse et apparente, mais dont la véritable sagesse, la chrétienne, c'est-à-dire humble, solide et parfaite, fait bien maintenant un autre usage, pour vous obliger à le regarder désormais comme un véritable objet de religion? Si cela est, comme il n'en faut pas douter, ce que je vous conseille est d'abaisser vos yeux et d'humilier vos pensées à l'aspect d'un ornement si saint; la sagesse qui loge dessous et oui le rend si auguste est la même
TERTULLIEN
qui a b&tirimivers comme un logis, dont elle a voulu que Thomme fût le chef; elle le remplit de sa majesté , afin de porter Thomme à reconnaître et adorer Touvrier de tant de merveilles. C'est ce que les chrétiens qui portent le manteau font particulièrement. Retraciez -vous donc, et, changeant d'avis, approuvez enfin le changement que j*ai fait de la robe au manteau, et témoignez que vous avez envie de faire de même , c'est-à-dire de vous désabuser et d'embrasser la vérité.
V. Toutes les raisons que j'ai apportées ]usquici, quelque fortes et quelque puissantes qu'elles soient , ne sont pas capables de vous rappeler de l'étonnement où le manteau vous a mis. Vous direz encore tout ébahis : a Quoi, est-il possible que Tertullicn ait ainsi abandonné la robe et pris le manteau?» Il est trop sage et trop vertueux pour l'avoir fait, son honneur lui est trop cher, et il sait assez combien les plus grands et les plus habiles l'estiment. La robe est trop honorable, et quand il aurait dû la quitter, le devait-il faire pour se vêtir du manteau , qui est l'habit des fripons, des charlatans et des bateleurs.^ Cela est incroyable à une époque où on trouve tant d'avantages dans la robe et lorsque la réputation qu'il s'est acquise lui ouvre toutes les carrières, et l'appelle déjà aux plus dignes emplois qu'il y ait dans la province.
Véritablement vous avez bonne grâce de hausser ainsi les épaules et de témoigner combien mon procédé vous étonne. Que serait-ce si j'eusse quitté un diadème et un sceptre? Il s'en faut bien que la robe vaille un royaume; la philosophie, le christianisme; l'Académie,
Mais je veux qu'il ne soit rien de tout ce que j'ai dit, et que tant de preuves convaincantes demeurent néanmoins futiles, que le manteaa ne soit pas en moi un signe de perfection , et que je n'aie pas trouvé la sagesse ni la vertu que je prétendais avoir, en changeant la robe pour le manteau : toutefois vous avouerez que le manteau mérite d'être préféré à la robe, et que la robe n'est pas ce que vous croyez, le plus honorable des habits, ni le mieux séant à un homme de Qualité et d'esprit.
Dites- moi un peu, vous qui vous estimez si nobles et judicieux, y a-l-il un habit qui soit aussi simple que le manteau, quicoûte moins de peine à prendre, et qu'on ait vêtu plus promptement? On l'a en un moment sur les épaules, et on le quitte aussi aisément qu'on l'a pris : aussi est-ce le premier avantage qu'il a sur la robe, m'en démentirez vous ?
Un jour avant que de le porter on n'a qoe faire d'artisan, qui le plisse depuis le haut jusqu'en bas, comme on plisse la robe, en droite ligne, et avec tant d'égalité qu'un pli ne paraisse pas plus gros en un endroit qu'en l'autre. Représentez-vous une baguette pariai* tement ronde, et qui n'ait pas plus de grosteor à un bout qu'à l'autre; tels doivent être les plis de la robe.
Ce n'est pas assez , il lui faut artistement recueillir et resserrer toute cette grande multitude de plis en un point qui soit comme le centre et le milieu de la robe. Ce point est un nœud qui tient en état toute cette laborieuse structure, et empêche qu'aucun pli ne se
l'Eglise ; et cependant on ne blâme pas , mais I défasse. Après cela il lui faut un instrument en on loue Anacharsis d'avoir quitté un des pre- forme de tenailles fort plates et larges, et pour „.•,.. . , . . , donner plus de consistance aux plis qu'il a for-
més, et faire qu'ils ne se relâchent point, il les mettra aussitôt là- dedans, les serrera étroitement, et les laissera en presse jusqu'au lendemain matin.
Il reviendra avant le jour, présentera premièrement la tunique avec la ceinture. Il n'y a pas moins de superfluité en ce premier habit qu'en celui que notre homme va prendre. La tunique donc étant mise, il la ceindra en sorte que, l'ayant haussée autant qu'il faut, les pieds
miers l^:tats du monde pour la moindre place qui fût à Athènes , la monarchie des Scythes pour le Porche, et d'avoir fait si peu de cas d'une couronne, que de l'avoir abandonnée pour aller chercher la philosophie parmi les étrangers. 11 n'y a que moi qui sois digne de reproche, pour avoir ainsi préféré les lumières qui viennent du ciel, et non d'Athènes, à quoi ? à la robe. Il faut bien que la robe soit autre chose que je ne pense, ou que mes censeurs se trompent, qui trouvent à redire à l'échange
que j'en ait fait, et qui m'est pourtant si | soient libres et qu'elle ne descende point en avantageux. ! marchant, ou pende plus d'un côté que d'autre^
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Il valait bien mieux retrancher le superflu que de se procurer inutilement tant de peine, et corriger ce pénible et fâcheux excès de la tissure , en ne lui donnant d'amplitude et de longueur que ce qu'il en Fallait pour être exempt du soin de la ceindre et de la hausser.
Il prendra la robe , la mettra sur les épaules, regardera si le nœud est en son lieu , et si tout va bien, et Tayant accommodée où il y avait quelque chose à dire, il approchera le nœud de la gauche de peur d'embarrasser la droite, et de lui ôter la liberté du mouvement et de faction, tous les plis aboutiront sur cette partie qui n'a ni à se mouvoir, ni à agir , et il établira là le centre de la robe.
11 ne manquera pas h donner tout aussitôt à la robe ce qui lui Faut d'étendue et de tour tant devant que derrière. Il la tirera donc de dessus les épaules du côté qu'elle est sans plis etqu'elle se Forme en Façon de sein par la circonvolution de ses extrémités qui Font la circonFérence du centre de la robe, et qui lui donnent Tapparence d'un bouclier.
Il dégagera la droite en Faisant passer la robe sous l'aisselle, et ce qui restera il le rejettera sur la gauche en Forme d'écharpe; et ayant couvert cette partie, il l'agencera au fond de l'écu de la robe si proprement et avec tant d'adresse qu'elle paraisse davantage, et donne à celui qui la porte plus de grâce et de majesté.
Ainsi, qui que tu sois qui as ici travaillé avec tant de soin à syuster la robe, et la Façonner sur un homme , sache que tu peux te glorifier de ravoir habillé d'un lourd et pesant Fardeau, et de lui avoir donné un beau sujet de vanité , et en même temps de l'en avoir puni, en lui mettant sur les épaules une rude charge avec un habit magnifique.
Si je ne dis la vérité, ou si je la dis avec trop d'exagération, ce que vous pouvez croire, j'en appelle à votre conscience. Je ne veux point d'autre juge de notre différend : elle vous mettra d'accord avec moi. Quand vous avez pris la robe, ètes-vous habillés ou chargés? est-ce un paquet que vous portez ou un habit? Ne me contredites pas; car, outre que ce serait aller contre vos propres sentimens, et nepasacquiescer au rapport de votre cousciencc ^ui ne peut Faire d'injustice , j'ai de quoi vous
démentir, sans aller plus loin qu'en votre logis. Je ne passerai point la porte, et je verrai que vous n'aurez pas sitôt mis le pied sur le seuil, en revenant de la ville, que vous mettrez bas la robe.
N'essayez point de défendre avec opiniâtreté une cause ' mauvaise , et que le peu qui vous reste d'intégrité vous a déjà fait perdre. Vous n'avancerez rien, tout le monde sait,quand on revient à la maison, qu'on ne se déFait point d'autre habit que de la robe, et que cette grande précipitation à la dépouiller est un secret langage, mais contraire à celui que vous avez tenu ci-devant, par lequel vous témoignez avoir de l'obligation à la robe. Quand elle est hors de dessus vos épaules, elle vous permet de jouir librement et à l'aise de vous-mêmes et de tous vos membres.
J'aurais autant à dire sur les souliers que j'en ait dit sur la robe; je dirai seulement que c'est un supplice digne de la Faute que ceux-là commettent qui portent la robe, et qu'il Fallait bien qu'ils Fussent aussi mal chaussés qu'ils étaient mal vêtus, à la bonne heure; néanmoins si vous le Faites pour vous conserver les pieds, et ne les point souiller du tout, vous vous trompez, c'est les gâter par la saleté même: y a-t-il rien si messéant que cette chaussure , en est-il une où les pieds soient aussi incommodés ?
En quelque saison que ce soit , hiver ou été, il n'y a point de doute qu'il y a plus de plaisir à marcher nu -pieds que chaussés de la sorte; si on tremble de froid , ou si on brûle de chaud, au moins on a le pied libre, tandis quon est à la gêne dans les souliers, et que marcher avec cette sorte d'entraves, c'est augmenter sa peine et être un patient ambitieux.
Je confesseque nousavonsde grandes obligations aux Vénitiens, qui nous fournissent du cuir en si grande abondance, et qui nous ont appris à nous en servir si utilement. C'est dans leurs boutiques qu'on a pris les brodequins ou bottines qu'on porte maintenant , façon qui n'est pas moins commode à la jambe qu'au pied, et qui sert de chausses et de souliers tout ensemble, mais qui n'appartient qu'aux femmes; un homme, à moins que d'être efféminé, ne s'en peut servir : il n'y a rien qui s'accorde si mal avec le courage.
TERTULLIEN
Quand notre manteau serait double comme celui du philosophe Gratès, et qu'on serait assez cynique pour le rejeter de l'un et de l'autre côté sur le bras gauche, l'enveloppant doublement , je vous défie d'y remarquer la moindre des incommodités que nous avons remarquées en la robe ; il n'y a rien de si commode que le manteau , simple ou double, n'importe, on s^en revêt aisément.
Aussitôt pris, aussitôt mis, il ne faut ni temps ni préparation ; jetez-le sur vos épaules, et le laissez aller, vous voilà affublés et velus : c'est là tout ce qu'on peut avoir de peine, si c'est une peine que d'Être couvert en si peu de temps, qu'on n'a pas plulôt la main dessus qu'on a tout le corps dessous. La bienséance y est gardée, et quoiqu'on soit en un moment en manteau, c'est toujours de bonne grâce que cela se fait. La promptitude ne nuit point à la grâce.
On en fait ce qu'on veut, vous l'ôtez de dessus l'une de vos épaules, et Ty remettez quand vous voulez. Il vous couvrira tantôt entièrement, tantôt à moitié; tantôt d'un côté, tantôt de l'autre, selon qu'il sera à propos, et que vous le trouverez bon; ne craignez point qu'il vous tombe de dessus le dos, il tient à l'épaule , et y est trop bien attaché ; rien ne le soutient, ni devant ni derrière : comme il est d'une juste longueur, il ne faut ni pli, ni circonvolution, ni nœud. Il n'est point besoin de lé ramasser autour du cou, ni de regarder à tous momens si les plis formés en écu sont comme il faut. On s'en aide comme on veut, on n'a que faire de valet de chambre qui y mette la main, il se raccommode et se rajuste de lui-même sans faire peine à celui qui le porte. Les tenailles ne servent ici de rien, et cet instrument, que vous prendriez pour une croix quand il est ouvert , et va étreindre les plis de la robe, n'est d'aucun usage pour ce qui regarde le manteau , même quand vous l'avez quitté.
Il ne faut point de ceinture ; la chemise qu'on porte sous le manteau est trop juste, elle n'excède point en longueur ni en largeur, elle est faite selon la grosseur du corps , et ne passe point le genou. Si on a avec cela quelque sorte de chaussure , ce ne sont pas des souliers ni des brodequins, ce sont des sandales qui ne sont pas sujettes i la crotte , qui salit et gâte les
premiers; ce n'est qu'une simple semelle ; elles ont donc bientôt secoué ce geu qu'elles contractent d'ordure, et ne retiennent pas les taches qui demeurent toujours sur le cuir des souliers et des bottines. S'il y a de la boue , on ne la voit pas , le pied la cache et la couvre de sa plante, et les yeux n'y trouvent rien qui les offense. Toutefois on est d'ordinaire nu-pieds, on sent mieux son homme hors le soulier que dedans, et c'est l'être tout à fait de ne porter ni souliers ni sandales.
C'est dire beaucoup de choses en fiiveur du manteau ; mais c'est justifier seulement le nom que vous avez accusé, et qui me rendait coupable , et montrer que vous avez tort de persécuter un habit, pour être ainsi nommé, et de me traiter si mal parce que l'habit que je porte est un manteau, sans examiner s'il est digne de cette persécution. Ayant donc fait voir qu'il est digne de respect , et ceux qui le portent dignes de louange, qu'il est commode et bienséant , il ne me reste plus qu'à vous faire avouer qu'il est aussi utile que commode , et qu'il sert plus à la république même que fa robe. Je l'entreprendrais s'il n'avait lui-même plus de force que moi pour agir en sa cause, et repousser la calomnie de ses adversaires : écoutez-le donc parler.
Je n'ai point d'affaires qui m*appellent sa barreau ; je ne suis point juge, avocat, ni partie, et il n'y a point de cause pour qui ]e doive aucunement solliciter, je ne sais ce que c^cst qu'un procès ; on a beau s'assembler au Champ de Mars, si je m'y trouve je n'ai point droit de suffrage , et je ne le demande pas. Je n^ai ni i élire ni à être élu; je suis sans ambition pour quelque dignité que ce soit ; je laisse parier le mérite de mes amis, s'il y en a quelques-ons dignes d'être élus : je ne mendie aucune voix pour eux, je n'abhorre rien tant que la brigue, qui corrompt les suffrages, et prive la vertu de sa récompense. Je ne suis point obligé de hanter le sénat , ni d'assister à aucun plaidoyer. Je ne suis ni ministre ni conseiller d'Ëtat, et les affaires de l'empire et de la police ne me touchent point pour être tenu de délibérer soi occasions , et procéder à quelque règlement on défense ; je ne suis ni législateur ni jurisconsulte, je ne donne aucun arrêt , et n'expliqua aucune loi.
On ne me voit point sortir de la maison le matin , Frapper à la porte des grands, perdre le repos pour les venir entretenir à leur le^ i^er , leur donner le boi^joiir, et leur parler j*afFaires; je n'en ai point qui me pèsent :ânt,qui me donnent assez de soin pour ro^empècher de dormir, et qui me mettent en peine le l'heure toute la nuit. Quelque excellent ou Fameux orateur que soit celui qui doit haranguer en public sur quelque matière quil se soit préparé, importante ou non , sa réputation ni son sujet ne me sauraient donner le désir de l'entendre, je n'ai garde de songer à y trouver place, et prévenir la foule par une diligence ennuyeuse. Me vit-on jamais dans la cour , dans rhùtcl de quelque grand .^ Je méprise la faveur, je me ris de ceux qui la recherchent, et condamne l'assiduité et la complaisance des courtisans.
Les égouts par où les immondices des plaideurs s'écoulent ne me font point de mal au cœur. Je n'ai que Faire de pommes de senteurs, de fleurs, ni de musc; j'en suis trop éloigné, et mes occupations me dispensent pour toute ma vie de Tobligation que j'aurais de m*en approcher jamais. Je suis exempt de faire aux juges toutes ces profondes et importunes révérences que les avocats et leurs parties leur font quand ils sont contre la grille et les balustrades , et qu'ils se présentent pour être ouïs. 'Personne n'est étourdi du bruit que je Fais au 'parquet; je ne suis point chicaneur, je ne ^brouille point les aFFaires, le droit ni les lois; J}e n'apporte point de longueur à un procès par Tnes supercheries, en abusant des formes et de la pratique, pour ennuyer et pour ruiner ^an pauvre solliciteur. Pour justifier une partie je n'accuse point Vautre, et pour la rendre coupable d'un crime, je n'en apporte ni n'en suppose point une infinité; je ne me mêle point des différends d'autrui, je ne veux point les connaître, et je laisse à ceux qui ont du loisir de reste à décider de leur controverse. Je iie porte point l'épée, je ne suis ni capitaine ni ■oldat, et je ne me charge d'aucune commission anililaire. Ne vous imaginez pas pourtant que 3e fasse nombre parmi le vulgaire, et que n'étant rien de ce que j'ai dit, je sois pour cela du plus bas état qu'il y ait en la république. Je sois plus élevé que cela, je vis hors du com-
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mun, et les pensées qui m'ont tiré de la lie, ne me permettent d'avoiraucun commerce avec ceux qui y croupissent.
Je ne pense qu'à moi, c'est moi-même que je me propose, à moi que je m'arrête, en moi que je demeure, et pour moi que j'agis; toutes mes affaires sont de n'en point avoir du tout . c'est à quoi j'emploie tous mes soins cl ma philosophie. Qu'on dise tout ce qu'on voudra, c'est une vérité dont je suis puissamment persuadé, que la vie privée vaut mieux que la vie publique. Moins nous sommes en nous-mêmes et à nousmêmes, plus ce qui est hors de nous nous possède et nous occupe l'esprit; |)lus nous sommes éloignés des ccntentemcns de la vie, moins nous vivons.
Quelque avantage qu'il y ait à vivre de la sorte, je suis sûr néanmoins que vous n'approuverez pas ceux qui vivent ainsi, et que vous les accuserez de lâcheté. Il faut vivre, direz-vous, pour servir son pays , et son prince; autrement comment vivre si chacun ne veut vivre que pour soi ? C'est une maxime fort ancienne : «Puisque Ton nail par les autres, on ne doit pas mourir pour soi.nQui est plus intéressé dans sa mort que celui même qui meurt? qui perd plus que lui ? qui a moins à espérer que lui ? comme la perte de sa vie n>st que pour lui, pourquoi voulez- vous que sa vie elle-même soit pour les autres ? C'est une folie que de croire qu'on doive jouir d'un bien qu'on ne reçoit pas, et qu'il appartienne à d'autres qu'à celui qui le perd. Que reçoivent le privé et le public quand nous naissons? que perdent -ils quand nous mourons? Ce n'est pas leur vie que la nôtre, il n'y a que nous qui naissions et mourions : elle ne leur est donc pas due ; pourquoi donc naître pour d'autres que pour soi ? Pourquoi leur donner une vie qui nous est propre, et que la nature a renfermée en nous , exprès pour nous apprendre que nous en étions les bornes et les limites, et qu'étant un bien ainsi borné et limité, il ne pouvait être à des choses qui ne sont point limitées.
Quand on parle de la secte d'Ëpicure et de Zenon, de la constance et sévérité des stoïciens, et de la tranquillité et la douceur des épicuriens, vous admirez aussitôt la sagesse de ces philosophes, et confessez qu'elle a été grande et extraordinaire. Que nous ont-ils enseigné ?
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rien , sinon pour èlre heureux qu*il Fallait vivre en repos. Celui dont je jouis, et que je viens de vous décrire, est la parfaite possession de soimême, c*est ce repos qu'ils ont appelé Tunique et souveraine voluplé de Thomme; ces deux grands maîtres de safyesse s'y sont consacrés avec tous leurs sectateurs, et ils ont fait profession de vivre comme moi et comme ceux qui sont de Tune ou de l'autre secle. SU en est ainsi, jugez quelle raison vous avez de me blâmer d'une chose que vous louez tant en la personne des stoïciens et des épicuriens.
Bien que je n'aie de commerce qu'avec moi-même, et que les villes et les campagnes soient un ermitage pour moi , bien que je ne sois sensible qu'à mes intérêts, toutefois ils ne sont pas si opposés au bien du public que je ne le puisse procurer, même autant que les personnes qui sont les plus publiques. Toutes les fois que je me rencontre en quelque place tant soit peu élevée, près d'un autel, je monte quelques marches, et ne manque pas d'ouvrir ma bouche, mes discours ne chatouillent pas les oreilles, ne contentent pas la curiosité, ni ne font pas rire , c'est à faire aux orateurs et aux charlatans; je regarde fulilitéde mes auditeurs, comme ils vivent, ce qu'ils font, et ce qu'ils disent, et leur ayant montré tous leurs défauts, j'ajoute l'instruction et les remèdes. Je ne trompe ni ne flatte, je ne cèle rien de la vérité, et de ce qui peut profiter en quelque manière que ce soit , ces leçons et ces avertissemens réussissent mieux que tout ce que les personnes publiques font; ils soulagent davantage les communautés, les villes et les ^tats que ne le font la plume et Tépée ; et le vice étant la maladie qui les afflige , que je guéris, et qu'elles ne châtient pas, n'est-il pas véritable que la parfaite santé d'une république est Teffet de ma langue, et non de vos conseils , de vos ordonnances ni de vos soins, vous qui croyez tant obliger le public, et qui vous opposez si mollement au cours de la corruption.
Voulez-vous que je vous traite ici comme je vous traiterais en public : la robe a été plus pernicieuse à la république que la cuirasse; les magistrats lui ont fait plus de mal que les capi- ! laines, lesharanguesplusquelcsbatailles, et une populace mutinée plus qu'une armée furieuse.
Qu'avez-vous i répondre ? Je vous dis un qui parle d'elle-même.
J'use de la même hardiesse contre le j'épargne aussi peu l'avarice que l'ano c'est à la déshonnêtelé que j'en veux. J cuse rien , j'accuse tout, les plus petite: comme les plus grandes; la convoitise chesses, des honneurs et de la volupté excès que je ne puis souffrir; elle est à ce que Thydropisie et la gale sont au co applique les plus fâcheux et difficiles r< et la morale n'a rien d'austère et de ; que je n'emploie pour la vaincre.
Toutefois le vice que je traite avec le rigueur, parce qu'il est le plusdangerei l'ambition ; j'y mets le cautère, principaU celle qui porta autrefois Gicéron à ache table ronde, faite de citronnier, mille de cinquante écus d'or : Asinius Gallus a sur les offres qu'on flt d'une pareille ta vente des biens de Juba, roi de Num monta jusqu'à la somme de deux roill cents écus d'or. Est-il possible qu'elles va tant? le bois était-il bien si cher à Roi bien le citronnier y était-il si rare ? qi geait donc deux hommes d'État si sage tenus de faire cette dépense? le dirai-je sais quelles taches et quelles petites vein ce bois était rempli leur frappèrent le Quelle ambition, mais quelle faiblesse esprit n'avait pas moins de taches que qui leur plaisait ainsi, et pour y trouv de beauté, il fallait sans doute qu'ils en moins, et que quelque véhémente mai passion les aveuglât.
Ainsi Sylla , dictateur, fut aveuglé q fit faire des plats qui pesaient cent livi sujet de craindre néanmoins qu'ils ne pas assez grands, sachant de bonne p:
Drusilanus, affranchi de l'empereur Claui fit faire des entrées ou des hors-d'œuvre saient cinq cents livres. Ayant des tal si grand prix et qui coûtèrent si cher à < et Gallus, fallait-il pour les couvrir convi ment de la vaisselle de moindre poids ? 1 où on avait à servir en cette vaisselle répondre à la boutique où elle avait éU comme on fit une boutique exprès pour 1 on a dû pareillement faire une salle pour la servir. C'est sur les yeux decej a^
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que je mets le collyre, c'est à ce» aveugles que j'en veux , c'est leur aveuglemeat que je condamne.
Pour la cruauté de Védius Pollio , il est certain qu'elle mérite le scalpe, c'est une maladie d'esprit , opiniâtre et dangereuse ; pour la guérir il faut piquer bien avant , et porter la pointe et le tranchnnljusqu'â la racine. N'était-ce pas être bien inhumain que d'aigrir la nature d'un poisson qui n'a presque point de fiel, de le provoquer et rendre cruel pour lui faire avaler des hommes entiers? La lamproie est un poisson qui n'a point de dents, d'ongles ni de cornes, et qui se défait de tout ce qu'il a de mauvais dans le réservoir où en la met apr^s avoir été prise; il l'avait toutefois si bien faite au carnage et à la cruauté, qu'elle engloutissait un homme. C'est pourquoi il prenait plaisir, après l'avoir irritée, à lui exposer ses serviteurs, et la voir agir en béte de proie contre sa nature, en les dévorant. Son vivier en était plein , et il arrivait souvent qu^'on lui en servait à table quelqu'une qui n'avait pas encore digéré les morceaux qu'elle venait 4'avaler, le cuisinier les avait trouvés tout entiers. Le ventre de ce poisson lui devait servir de cuisine ; c'était là que la chair des siens dont il était affamé devait être assaisonnée , et prendre le haut goût qu'il cherchait , et qu'il ne trouvait pas dans la lamproie, si elle n'était nourrie du sang et de la chair de ses domestiques.
Du même fer j'entamerai et je percerai la langue d'un orateur délicat, je dirai que la gourmandise de Hortensius n'est pas supportable, et qu'il faut punir une bouche où il ne reste plus à une si grande éloquence de quoi se défendre contre ceux qui l'accusent d'avoir le premier mangé du paon , au moment où il aurait dû montrer le plus de sobriété. Ce fut lorsqu'il fit le festin de sa promotion au pontificat et à la dignité dé sacrificateur, et qu'il commença par l'offrande de cet oiseau qu'il immola si solennellement à sa bouche. Les premiers de Rome assistèrent à ce nouveau sacrifice, et purent s'assurer que ce nouveau prêtre avait plus de soin de son ventre que des dieux.
AufidiusLurco ne fut pas moins friand; peutètrequ'ayantélédubanquetd'Hortensius, il avait trouvé que le paon qu'on y servit eût été encore meilleur s'il eût été plus gras. C'est pourquoi il s'avisa depuis d'engraisser la volaille, de chan-
, ger sa nature à force de graisse ; il sut vicier les qualités de la nourriture, pour lui donner tout un autre goût : il chercha donc soigneusement tout ce qu'il y avait de plus succulent, et de plus agréable â la bouche, pour en nourrir les oiseaux qui étaient destinés à sa table.
Asinius Geler, qui avait été consul , est digne de la même réprimande; il eut si grande envie de manger du barbeau , qu'il en acheta un cent cinquante écus, dont il ne fit qu'un repas. Croiriez-vous bien qu'un railleur et un bouffon eût acheté un plat de terre sept mille cinq cents livres, et qu'il l'eût rempli d'oiseaux de quatre cent cinquante livres pièce? Il n'y mil que ceux qui chantaient et parlaient le mieux , dont le ramage était extraordinaire , et qu'on entendait dégoiser avec plus de plaisir. Ce fut Ésopq. Vous étonnerez-vous si un mets si cher et si délicat donna encore plus d'appétit à son fils? Il voulut manger d'une chose qui lui coûtât davantage que tout cela : la perle est extrêmement précieuse , puisqu'elle l'est même de nom; elle nous sert â estimer la valeur de tou t ce que nous prisons davantage; après avoir dit d'une chose qu'elle est précieuse comme la perle, nous n'avons plus rien à dire : il en fit donc dissoudre quantité, et les huma toutes. Il y a apparence qu'il ne voulut pas faire un plus maigre souper que son père. Il voulait donner au ventre ce qui appartenait aux yeux, comme son père lui avait donné ce qui n'était dû qu'aux oreilles, consacrer au goût la volupté d'un sens, comme son père lui avait consacré celle d'un autre , et faire de la gourmandise un tombeau pour le luxe , qui n'éclate que danSjles perles, et que ce glouton a rendues potables.
Je ne parlerai pas ici de Néron ni d'Apicius , les dépenses de bouche qu'ils ont faites sont trop excessives pour être ignorées. On sait que Sempronius Rufus, qui avait été préteur, fut honteusement privé du consulat pour avoir mangé des cigognes; c'était une viande dont on n'avait point encore usé à Rome : ce friand commanda qu'on lui en apprêtât, il les trouva si délicates , que sa table en fut couverte depuis, et que la cigogne devint un des rares oiseaux qui fussent en Italie. Mais laissons dans le silence les prodigieux excès de ces trois gouffres insa^ tiabics.
TERTIILLIEN.
Ceux qu'il Faut parliculiërement purger ici , el qui sont les plus mal disposés, sont Émilius Scaurus, Quintus Gurius et Marc Antoine. En trouverez vous de plus sales et de plus déshonnèlesque le premier? J'ai horreur quand il mes ouvient de son impureté, et mes cheveux se dressent quand je me fîgure les déportemens de ce brutal. Le second avait perpétuellement des dés à la main; toute sa vie se passa dans le jeu, il y perdit tout ce qu'il avait. Y eut-il jamais un plus grand ivrogne que le troisième , qui passait les nuits tout entières au cabaret ou dans les mauvais lieux, et le jour ou il dormait, ou il rendait gorge et infectait la maison où il se trouvait de ses continuels vomissemens?
Ne sont-ce pas là des hommes illustres P Ne voilà-t-il pas de grands politiques , de sages et vertueux personnages ? Oui certes; mais s'il vous en souvient encore, comment étaient-ils habillés? La plupart étaient comme vous, ils portaient la robe. En trouverez -vous bien de semblables sous le manteau ? Criez tant que vous voudrez que le manteau est Thabit des fourbes, des affronteurs , et des plus mauvaises gens du monde, vous ne m'en nommerez pas unqui ait commis le moindre des crimes que je viens de citer. Je confesse qu'Ésope et son fils portèrent le manteau ; mais qu'y a-t-il de comparable en leur vie aux taches que nous remarquons dans celle de ces derniers? lie père, pour manger somptueusement des oiseaux qu'on estimait beaucoup de son temps, fit de grands frais, c'était un gausseur qui se voulait moquer du luxe de son siècle , qui ne irisait cas que de Targile et de la plume : le fils avala des perles, il le pouvait faire par motif de santé, pour imiter son père, et contrôler des dames qui dépensaient tant en perles, afin de montrer qu'elles étaient aussi peu des ornemens de vanitéque des morceaux de friandises; quoi qu'il en soit, s'il y a autre chose en leurs dépenses que la satire , il y a quelque espèce de sobriété, au lieu qu'il n'y a qu'intempérance en celles de ceux-ci, qui ont mené une vie de pourceaux.
Ah ! que je plains la ville qui a été remplie de tant d'ordures et de vilenies. Qui ôlera ces ordures et ces vilenies? qui nettoiera cette ville? qui purgera Tair qu'on y respire, et que tant de pestes ont rendu contagieux ? La
robe même n'en est-elle pas infectée? Qui Atera l'infeclion? les salutaires enseignemeDS qui se donnent dans le manteau, la philosophie qu'on professe dessous, et les préceptes qu'elle donne indifféremment à tous. Il n'y a point d'autre remède.
Un personnage d'Euripide avoue que le diicours d'un homme sage l'avait guéri autreFois, en lui démontrant la fausseté de tant d'opinions qui l'avaient corrompu et rendu vicieux. Je dirai bien davantage, quand on ne pourrait parler, quand l'enfance ou la honte nous lierait la langue, et nous ferait garder le silence, il n'est pas besoin daulre langage que de celai da manteau, il parle et se fait entendre à tout le monde. La vie et les actions dans un philosophe qui n'a ni bouche ni langue sont un poissant discours, et la philosophie se platt bien plus à faire qu'à dire. Voir un philosophe , c'est l'eotendre ; il nous parle par les yeux , dont les impressions en matière de mœurs sont bien plus vives et efficaces que celles des oreilles. Les vicieux fuient sa présence , s'ékHgœnt de lui , et ne le peuvent souffrir : s'il leur arrive de le rencontrer, il est pour eux un siûet de conftision; ils deviennent muets, et leurs silence les accuse et les convainc de folie. Il 6at bien qu'ils soient fous, et que celui qnUs reocontrent soit sage, puisqu'il y a tant d^oppmîtion, et qu'ils succombent ainsi en ces me contres.
En effet , qui n'est pas saisi et ne se sent fM extraordinairemcnt énm aux approches d'sB adversaire puissant et redoutable? Sa vue bobs gène; et le supplice même, si nous aTiomi l'endurer , nous causerait sans doute nmii àt transes. On n'a pas l'assurance de renvisager, il s'élève aussitôt sur les yeux je ne sais qad nuage qui les offusque, et la consdenoe, qui cède intérieurement à la vérité , ne permet pas qu'on apporte la moindre résistance. Qu'a un homme méchant et pervers à dire à un bomme juste et vertueux? Le moyen de regarder cehii qu'on craint dans son Ame , et de pouvoir dissimuler une crainte qui se montre sur le visage ?
Certes il faut bien dire que le manteaa apporte de grands avantages à une république en confondant ainsi les vicieux à la seule peniée qu'ils en ont : pour donner de la honte au plus
DU iMANTEAU.
efFronlé , et le faire rougir, il suffit de lui parler du manteau ; quand il n'aurait que cela, il vaut beaucoup. Si la vertu est le soutien des États « qui ne voit pas que le manteau est celui de la vertu , à qui il donne tant d'avantage sur le vice, que pour le surmonter il faut seulement opposer une légère pensée de cet habit ? aussi n'y en a-t-il point que la vertu préfère.
Je laisse maintenant aux philosophes qui me portent, à penser combien ils sont nécessaires en un Ëtat, en quoi ils lui peuvent servir, et quel bien il peut recevoir d'eux. Ce ne sont pas seulement les philosophes qui portent le manteau, il y en a bien d'autres, et qui ne sont pas moins utiles au public. C'est celui qui apprend à lire et à compter, c'est le grammairien , le rbétoricien , le philosophe , le médecin, le poète , le musicien, Tastroiogue et Taugure : en un mot tous ceux qui font profiession des arts libéraux.
Vous me direz qu'il n'y a pas de comparaison entre eux et les chevaliers romains. Il est vrai que ceux-ci sont plus nobles; on les considère davantage, et ils ont le pas devant; mais n'en concluez pas que la robe soit plus bonnèteque le manteau. Cela serait bon si d'autres que les chevaliers romains ne portaient pas la robe , les plus méprisables la portent. Les maîtres d'escrime et les gladiateurs ne sont-ils pas tout ce qu'il y a de bas parmi le peuple? Toutefois je les vois tous en robe, et ce qui est étrange, quand ils se présentent au combat dans l'amphithéâtre. Vraiment je ne conçois pas qu'on blâme lant un homme pour avoir quitté la robe pour le manteau.
Voilà ce que le manteau a dit pour sa défiense ; voilà les raisons qu'il a opposées à la calomnie de ceux qui l'accusaient d'être habit
des imposteurs. Elles sont pressantes à la vérité, et je ne sais ce qu'il reste à ses adversaires pour appuyer leur injustice; mais pour le rendre plus glorieux et lui donner moyen de triompher tout à fait de ses ennemis , et se réjouir parfaitement malgré la médisance , je l'avertis qu'une secte nouvelle, mais que Dieu même a instituée, Ta choisi pour être l'habit de ceux qui font embrassée, et qui ont bit vœu d'en pratiquer toutes les plus saintes et religieuses maximes. Manteau , c'est à toi que je parle maintenant ; tu pensais seulement couvrir les sectateurs de Zenon et d'Êpicure, sache que tu couvres les chrétiens, qui sont les disciples du Fils de Dieu; la philosophie que cet incomparable maître leur a enseignée est toute divine, et celle de Zenon et d'Épicure purement humaine , c*esl-à-dirc défectueuse et pleine d'erreurs : la preuve que je te donne de ce bonheur, c'est que je te porte, et que je suis chrétien. Regarde si je ne suis pas en manteau, je fais profession du diristianisme , mais vivant conformément à tout ce que cette sainte discipline exige de ceux qui la professent. Si tu es susceptible de quelque sorte de joie et d'allégresse, en voici le plus grand siûet que tu puisses ja mais avoir. Fais donc paraître ta joie au dehors par des signes qui soient senties à tes ennemis, reproche-leur la fausseté de celle qu'ils ont témoignée en t'outrageant injustement, toi à qui ils n'ont plus rien à reprocher depuis que tu couvres les épaules du chrétien , c'est-à-dire de disciple de Jésus-Christ, qui est la vérité même, et le protecteur de l'innocence. Tant que je trouverai grâce devant lui , je ne saurais craindre les attaques de mes ennemis. C'est lui qui doit donner de la vogue à nos habits, puisqu'il doit approuver toute notre vie
iU TERTCLLIEN.