A FABIUS
I.Tu m'as prié, mon cher frère, de te donner mon avis sur cette question: «Est-il permis de fuir pour se soustraire aux persécutions?» Ta demande a de rà-propos,car je ne sais quoi me fait présager que nous ne serons pas long-temps tranquilles. J'avais déjà autrefois écrit quelques mots sur ce sujet à la demande de plusieurs personnes ; j'ai ici cette légère esquisse que je vais tâcher de finir de mon mieux puisque tu le demandes, et que d'ailleurs les temps où nous vivons semblent l'exiger. Plus les persécutions sont fréquentes, et plus il importe de savoir comment les fidèles doivent recevoir ces fléaux. Examinons bien surtout si vous avez reçu le Saint-Esprit, qui transmet toutes les vérités divines, et qui seul pourra ouvrir votre entendement sur cette question , comme sur toutes les autres. Commençons maintenant par bien poser la question; examinons d'abord la nature même de la persécution, et sachons si elle nous vient de Dieu ou <!u dcnion. 11 nous 6ora alorb bien plub lacilc de n'pondrc, parce
qu'un fait est beaucoup plus dair quand on en connaît la cause. On pourrait se oootenter de dire que rien ne se fait sans la volonté de Dieu, mais cela ne résoudrait pas toutes les difficultés, vu que l'on pourrait nous objecter : «le mal et le péché viennent donc aussi de Dieu? Rien ne vient donc du diable ni de IIumdidc?* Laissons de la marge à nos adversaires, et ne nous éloignons pas de notre sujet. Il s'agit de la persécution. C'est donc en parlant spécialement de la persécution que je dis que rien ne se fait sans la volonté de Dieu. Je regarde œ fléau comme digne de Dieu, et comme nécessaire pour éprouver ses serviteurs. Quel est le but . quel est le résultat de la persécution , si ce n'f>t la séparation des fidèles éprouvés et des réprouvés , et le moyen dont se sert le Seigneur pour les discerner? La persécution est le t^^ bunal du Seigneur devant lequel les chrétîfoi sont appelés à fjire preuve de leur foi. Qrk jugement n'appartient qu'à Dieu. Cest le^'ao avec lequel le Seigneur purifie sa grange qÂ
DE LA FTITR PENDANT LA PERSECUTION
est rÉ(5lisc , pour séparer le ijraiii des confesseurs martyrs, d*avec la paille des renégats qu'il abandonne au souffle du démon. Cest Téchelle que Jacob vit en soïiQe^ le long de laquelle les uns montaient et les autres descendaient. II Faut regarder la persécution comme une arène où les athlètes de la foi sont appelés à combattre. Qui invile au combat? n*est-ce pas celui qui promet les couronnes et les prix? Tu peux lire dans FApocalypse la grande proclamation qui nous appelle au cirque; tu y verras quelles récompenses attendent les vainqueurs , ceux surtout qui pendant la persécution auront eu à combattre, non contre la chair et le sang, mais contre les armes spirituelles de fesprit du mal; tu verras aussi que l'édile et le juge de ces jeux sublimes est celui qui invite au combat et qui en décerne le prix. Tout ce qui se fait pendant la persécution se fait à la gloire de Dieu , qui éprouve et qui réprouve, qui élève et qui abaisse. Or ce qui tend a la glorification de Dieu, ne peut arriver que par sa volonté. Quand a-t-on le plus de confiance en Dieu.^ c'est quand on craint. Quand a-t-on le plus grand sujet de craindre? c'est dans le temps de la persécution. G*est alors que le chrétien , plus zélé et plus exact à remplir ses devoirs , jeûne , veille et prie; qu'il vit dans Thumilité, dans la sainteté et dans la chtisteté; qu'il pratique la charité envers Dieu et envers son prochain : car on n'agit que par crainte ou par espérance. On ne peut donc pas supposer que ce soit le diable qui soit la cause d'un événement qui tend à rendre meilleurs les serviteurs de Dieu.
II. Mais l'iniquité ne peut venir de Dieu ; le diable seul peut en être l'auteur : or qu'y a-t-il de plus inique que de voir les serviteurs du vrai Dieu , les sectateurs de la vérité , traités comme les plus vils criminels? Il semblerait donc que la persécution ne pourrait venir que du diable , qui est le père de toute iniquité. Or puisque la persécution ne peut avoir lieu sans l'iniquité du démon , et que la foi ne peut être éprouvée sans persécution, il en résulte que l'iniquité est nécessaire à l'épreuve de la foi; mais elle n'est pas l'agent moral, elle est seulement l'instrument de la persécution. La volonté de Dieu qui éprouve la foi est la cause première de la persécution ; vient ensuite l'iniquité du diable, qui est le moyen par lequel
l'épreuve s'accomplit. De même que l'injustice est la rivale et en même temps la pierre de touche de la justice, de même la cliaîr par si rivalité éprouve Tesprit; la justice se purifie au sein de l'iniquité, et la vertu se raffermit au sein de la faiblesse. Car «Dieu a choisi les faibles pour confondre les forts , et les fous pour confândre.les sages. » Voilà pourquoi il est permis à l'iniquité de lever la tète, «afin que la jus* tice soit éprouvée et l'iniquité confondue.» Or l'instrument n'est pas un agent, c'est un esclave. Le véritable agent de la persécution , c'est le jugement du Seigneur, qui éprouve la foi. Cette épreuve ne nous vient donc pas du diable, mais par le moyen du diable. Sataa n'aura aucune puissance sur les serviteurade Dieu, à moins que le Seigneur ne la lui accorde, soit pour lui écraser la tète par la persévérance des élus qui sauront résister à ses tentationa, soit pour lui livrer les hommes lâches qui auront abandonné leur Dieu pour suivre le démon. Nous avons l'exemple de Job , que le démon n'a pu tenter que lorsqu'il en eut reçu la permission du Seigneur; et qui ne put même l'attaquer dans ses biens , avant que le Seigneur lui eût dit : a Voilà, je te donne puissance sur tout ce qui est à lui , mais n'étends pas la main sur lui. » Effectivement le diable ne toucha à la personne de Job que quand il fot revenu en demander la permission. «Voilà, je te livre son corps, mais n'attente pas à ses jours. » Le démon demanda aussi la permission de tenter les apôtres , parce que de lui-même il n'a pas ce pouvoir. Nous lisons dans l'Ëvangile que le Seigneur dit à Pierre : «Voilà , Satan a demandé qu'il fût permis de vous passer au crible comme du froment; mais j'ai prié mon Père, afin que ta foi ne défaille point.» Cest -à-dire qu'il ne fut pas donné au diable de le tenter au point de mettre sa foi en danger ; ce qui montre que l'attaque et la défense appartiennent à Dieu, puisque Satan demande l'une et que le Fils de Dieu demande l'autre. Et puisque le Fils de Dieu a le pouvoir de défendre et de protéger la foi, l'ayant demandé à son Père, «de qui il a reçu toute puissance dans le ciel et sur la terre,» comment le diable aurait-il en lui la puissance d'attaquer la foi ? Lorsque dans Toraison dominicale, nous demandons à Dieu le père de ne pas nous induire en
tentation (et quelle tentation est plus terrible que la perséculion?) nous reconnaissons que la tentation vient de lui, puisque nous le supplions de nous en exempter. Nous ajoutons aussitôt : a Mais délivrez-nous du mal.» C'està-dire ne nous abandonnez pas à la tentation en nous livrant à Tesprit du mal ; car c'est nous arracher des Q^ihes de Satan , que de ne pas nous livrer à ses tentations. Ce démon , qui s'appelait légion , n'aurait pas même eu de puissance sur le troupeau de porcs, sll ne Teùt d'abord demandée et obtenue, tant il s'en faut qu'il ait par lui-même un pouvoir sur le bercail du Seigneur. Je puis même dire que les soies de ces porcs furent alors comptées. A plus furtc raison le Seigneur n'abandônnera-t-il pas au diable un seul des cheveux de ses saints. Si le démon parait avoir quelque puissance absolue , ce ne peut être que sur ceux qui ont abandonné le Seigneur, sur les gentils, que Dieu a rejetés comme on rejette les matières les plus viles , et qu'il a livrées au diable en toute propriété. Mais sur les serviteurs de Dieu, il n'a aucune puissance en propre ; il ne peut les attaquer que lorsque le Seigneur le lui permet en son temps et en son lieu , comme nous le voyons souvent dans TÊcriture sainte. Cette puissance lui est concédée quelquefois pour éprouver les justes, qui lui sont livrés comme les criminels le sont au bourreau. 11 est écrit de Saiil : «Et Tesprit de l'Ëterncl se retira de Saiil , et le malin esprit envoyé par l'Éternel le troublait. » Quelquefois aussi c'est pour châtier et corriger, comme nous l'apprend Fapôtre qui reçut un esprit qui était la verge de Salan, afin qu'il fût fouetté. Et il n'est permis A Satan d'humilier ainsi les saints par les souffrances de la chair que pour exercer leur patience et fortifier leur vertu par le sentiment même de leur faiblesse. C'est pour cela que le même apôtre livra Phygèle et Hermogène au démon pour qu'ils fussent corrigés, mais non pour qu'ils blasphémassent. Puisque le diable peut ainsi recevoir un pouvoir de la main des serviteurs de Dieu , il s'en faut beaucoup qu'il ait sur eux aucune puissance.
III. Si donc de telles tribulations nous arrivent surtout dans les temps de perséculion , si c*est alors que nous sommes éprouvés ou réprouvés, que nous sommes le plus châtiés ou
amendés, il faut bien que ces tentations générales soient autorisées et ordonnées par celui qui a dit : a C'est moi qui fais la paix et qui envoie les fléaux ; » c'est-à-dire la guerre , qui est le fléau contraire à la paix. Or quelle guerre avons-nous à craindre si ce n'est la persécution? C'est surtout la persécution qui apporte la vie et la mort , la blessure et la guérison ; comme il est écrit : «C'est moi qui frappe et qui guéris , c'est moi qui vivifle et qui mortifie. Je les passerai au feu comme on y passe lor. Je les purifierai comme l'on purifie l'argent.» C'est on passant par le feu de la persécution que se purifie notre feu. Ce sont lu les traits de feu du malin , qui ne nous brûlent et n'éprouvent notre foi que par la volonté de Dieu. 11 n'y a que des chrétiens froids et frivoles qui puissent en douter. «Mais, disent-il, quand nous nous assemblons en grand nombre dans les églises; cela donne de l'inquiétude aux gentils; nous craignons que les gentils n'en prennent ombrage. » Ne savez-vous donc pas que Notre-Seigueur est aussi le Dieu des nations ? Si Dieu le veut , vous souffrirez la persécution; s'il ne le veut pas , les nations resteront dans le silence. Voilà ce que vous dev^z croire, si réellement vous croyez en ce Dieu «sans la volonté duquel le plus chétif passereau ne saurait tomber à terre. » 11 me semble que nous remportons de beaucoup sur les passereaux.
IV. Maintenant que nous savons de qui nous vient la persécution, nous pouvons aborder franchement la question , car d'après les prémisses , il est évident que Ton ne doit point fuir cette épreuve. En effet, si elle vient de Dieu, il y a deux raisons pour que nous ne cbercbions pas à l'éviter; d'abord nous ne devons pas fuir une chose qui est bonne puisqu'elle est d'origine divine, ensuite, nous ne le pouvons pas, puisque la volonté de Dieu est toute-puissante. Ce qui a paru bon à Dieu ne peut être mauvais. Aussi est-il écrit dans la Genèse : «Et Dieu vit que cela était bon ; » ce qui ne signifie pas assurément que Dieu ne peut juger de la bonté d*uiie chose sans la voir, mais que ce qu'il voit être bon ou ce qui lui parait bon , doit nécessairement l'être. 11 y a bien des événemens qui viennent de Dieu, et qui nuisent i eertaios hommes. Cela n'empêche pas qu'ils soient I bons et rationnels en eux-mêmes, puisqu'ils
DE LA FUITE PE.NDAM LA PERSECUTION
ent de Dieu. Gomment une chose pour- Ile être divine «ans èlre rationnelle et e? Qu'y a*t-îl de bon, sans être divin? S1I irait autrement au sentiment de Thomme, i se rappelle que le ju(;emcnt fondé sur ie nent n'est pas antérieur à l*essence des s, mais qu'au contraire l'essence est suure et antérieure à Tidée qu on s'en forme. ;iice est qucl(|ue chose d'absolu et de poqiii doit faire la loi au sentiment et ne la recevoir de lui, car l'essence des choses ^tre aussi lessence de ce qu'il y a de pur dans le ju(;ement. Si ce que Dieu ie est essentiellement bon, et rien ne peut de lui qui ne soit bon, rationnel et divin, le néanmoins il paraisse mauvais à noire nent, ra))pe]ons-nous bien que l'essence 3elle, et que c'est le jii|;emcnt qui est faille pudeur, la jalousie, la vérité sont tiellement bonnes, et cependant elles lisent aux senlimens d'un grand nombre, il pour cela que l'essence se soumette au nent? Voilà comment la persécution, qui ssentiellemcnt bonne , parait mauvaise au nent de ceux qu'elle (ait souffrir. Vous E pourtant bien que ce prétendu mal, qui « tant de chrétiens hors de la voie du salut, epeudant un bien qui s'accorde avec la a divine, puisqu'il tourne en définitive à is grande {gloire de Dieu et de ses élus, ins que vous ne prétendiez que c'est sans n que Dieu condamne ou sauve. Qui ra donc appeler la persécution un mal , [ue la raison divine préside même à nos rances , et les chauffe en un bien par le but le leur propose? Quelle que soit la raison endc la persécution essenliellement bonne, évident que nous ne devons pas la fuir; ? que c'est un péché que de fuir ce qui est et surtout ce que Dieu a trouvé bon. D'un i côté, il est certain que nous ne poupas Téviter, si c'est Dieu qui l'envoie, i qu'il est impossible de se soustraire à la ance divine. Ceux donc qui veulent fuir ;ent Dieu, en regardant comme mauvais ce lui a plu d'envoyer, car on ne fiiit point rhose avantageuse; ou bien ils se croient forts que l'Éternel, s'ilss'imaginent pouvoir pper à la volonté.
< Mais , dira-t-on , c'est mon devoir de fuir,
de crainte que je ne succombe h la lonlalion , et que je ne me perde en reniant ma reii{;ion. « Assurément , ce serait lù le meilleur argument pour me faire revenir au milieu des pei*8écuteurs, si j'avais déjà pris la fuile. Réponds-moi donc : Es-tu sûr que tu renieras ta foi , si tu ne fuis pas, ou n'en es- tu pas sAr? En être sur , c'est déjà l'avoir reniée; prévoir avec certitude que tu renieras, c'est le promettre, et ce sera bien en vain que tu fuiras une apostasie dont tu es déjà coupable. Si tu n'en es pas sûr, pounpioi ne pas plutôt espérer que tu confesseras ta foi, et que tu seras sauvé? Ne vaut-il pas mieux courir hardiment cette chance, que de te perdre imi manquablement par la fuite ? La victoire et la défaite sont entre nos mains, ou bien elles sont entre celles de Dieu. Si la confession et Paiioslasic sont en nous , pourquoi ne pas prévoir et espérer que nous sortirons de la lutte en glorieux confesseurs? Peut-être voudrais-tu bien ne pas renier ta foi , mais en même temps ne pas souffrir pour elle. Mais ne pas confesser hautenuMit , c'est renier. Si tout cela est entre les mains de Dieu, pourquoi ne pas nous en rapporter à lui? Ce sera reconnaître la puissance de celui qui peut , s'il le veut, ramener ceux qui fuient jusque devant leurs persécuteurs , et qui peut aussi, si tel est son plaisir, protéger ceux qui résistent, même au milieu du peuple. Gomment peux-tu , en fuyant, prétendre honorer Dieu, qui peut t'arrêter et te ramener ? Est-ce pour lui rendre hommage et ne pas le renier que tu désespères de sa puissance ou de sa volonté de te protéger contre la tentation.^ Pourquoi plutôt ne mets-tu pas en lui ta confiance, et ne dis-tu pas : u C'est nr.on devoir de résister. Si Dieu le veut , il me protégera. «Oui, nous devons plutôt rester pour attendre son jugement, que de fuir en nous fiant au nôtre. Le bienheureux martyr Hutilius avait longtemps erré de pays en pays pour fuir la. persécution. II avait même cru écarter le danger en payant de grandes sommes d'arjj^ent. Mais au milieu de sa fausse sécurité , il fut saisi et trntné devant le préteur qui le fit tourmenter (Dieu le permit sans doute pour le punir de sa fuite); ensuite il fut brûlé vif, de sorte qu'enfin il dut à la miséricorde divine ce martyre qu'il avait follement voulu éviter. Dieu n'a-t-il pas voulu par cet exemple nous apprendre que toute fuite est inutile, et ne peut prévaloir contre sa volonté?
TEHTULLIEN.
« VI. Mais tf est-ce pas en fuyant que Ton peut obéir au précepte de Notre-Scigneur qui a ordonné à ses apôtres de fuir de ville en ville?» Voilù comme s'est défendu un mauvais chrétien qui lui-même avait déjà fui, et voilà ce que disent aussi ceux qui ne veulent pas comprendre le sens que Notre-Seigneur attachait à ce précepte, dont ils voudraient se faire un bouclier pour défendre leur pusillanimité. Or cet ordre a été donné en temps et lieu, suivant les circonstances du moment, a Quand on commencera à vous persécuter , dit le Sei{;neur, fuyez de ville en ville. Ce précepte ne s'adressait qu'aux apôtres personnellement , comme il est bien prouvé par le tcxie qui suit : «Vous n'irez point chez les f^eni ils; vous n'entrerez point dans les synaf^^ofyucs des Samaritains ; mais vous irez d'abord réclamer les brebis perdues de la maison d'Israël.» Tout cela ne nous est point applicable : il ne peut nous être défendu d'aller chez les f^entils , puisque nous y sommes nés et que nous y vivons ; et nous devons assurément prêcher notre doctrine dans toutes les villes du monde sans aucune exception ; il ne nous est pas enjoint de prêcher de préférence dans les villes de la Judée. Si nous sommes saisis par les persécuteurs, nous n'aurons point à paraître devant les princes des prêtres juifs, on ne nous traînera pas dans leurs synagogues pour y être fouettés, c'est devant les tribunaux romains que nous serons appelés. Ainsi ce précepte de fuir regardait spécialement les apôtres , parce qu'ils devaient d'abord prêcher devant a les brebis perdues de la maison d'Israël. » C'était donc pour que la prédication de TËvangile fût accomplie, pour que les Juifs l'entendissent les premiers, et que le pain de la parole fût offert aux enfans de la maison avant d'être donné aux chiens, que le Seigneur ordonna à ses apôtres de fuir pendant un temps; mais ce n'était pas pour leur faire fuir la persécution en elle-même. Au contraire, il leur a prédit qu'ils seraient persécutés et leur a enseigné à supporter la persécution. Mais il fallait que cela n'eût lieu qu'après que la parole serait prêchée, autrement l'Évangile eût été étouffé dès son principe. D'ailleurs il ne s'agissait pas pour eux de fuir en silence ; ils ne devaient quitter une ville où ils avaient prêché que pour aller prêcher ailleurs et s'exposer à de nouvelles persécutions, jusqu'à ce qu'ils eussent
rempli la Judée de leurs prédications. «Vouii n achèverez pas, leur dit -il, de parcourir toutes les villes de la Judée.» La fuite ne leur était ordonnée que tant qu'ils resteraient dans la Judée. Pour nous nous ne sommes point astreints à ces limites depuis qu^ le Saint-Esprit est descendu sur toute chair et sur toute nation. Aussi voici ce que Paul et les apôtres eux-mêmes, se rappelant les ordres de leur maître, attestent devant Israël, qu'ils avaient déjà rempli de leur doctrine : «La parole de Dieu a dû vous être offerte , à vous avant tous les autres; mais puisque vous l'avez repoussée, et que vous vous êtes vous-mêmes jugés indignes de la vie éternelle, voilà que nous allons nous tourner vers les gentils.» Ils se détournèrent en effet comme ils en avaient reçu l'ordre, et ils marchèrent dans les voies des nations, et ils entrèrent dans les cités des Samaritains , afin que «leur voix retentit par toute la terre, et que leur parole allât jusqu'au bout du monde.» Si donc l'exclusion des nations et des Samaritains a cessé, le précepte de la fuite doit aussi cesser d'avoir son effet. Enfin aussitôt qu'Israël fut rassasié de la parole divine, les apôtres passèrent chez les gentils, et depuis lors ils ont cessé de fuir de ville en ville, et n'ont jamais hésité quand il a fallu souffrir. Paul, qui en Judée avait consenti à s'échapper d'une prison à travers li muraille, parce que la fuite était alors obligatoire, ne voulut point .sur la fin de sa carrière écoaCer .ses disciples qui le suppliaient de ne point retourner à Jérusalem où Agabus avait prédit qu'il souffrirait le martyre. «Pourquoi, lenr dit-il, attristez-vous mon cœur par vos larmes ? J'ai souvent désiré non-seulement d'être mcbalné, mais d'être mis à mort à Jérusalem pour le nom de Jésus-Christ mon Seigneur. » Alors tous les disciples répondirent : «Que la volonté de Dieu soit faite. » Or quelle était la volonté de Dieu? c'était qu*on ne cherchât pas i éviter la persécution. Cependant ceux qui voulaient engager Paul à ne pas aller au-devant de cette épreuve auraient pu, comme vous le faites aujourd'hui, lui citer le premieroommandement du Seigneur qui avait ordonné de fuir. Ils ne Tont pas fait. Ainsi vous voyez que du temps même (\es apôtres, ce précepte était regardé comme temporaire, ainsi que plusieurs autres ordoonanccs. Il ne {)eut donc être obligatoire pour noos,
DE LA FUITE PENDANT LA PERSECUTION
puisqu'il avait déjà cesse de rèlre pour nos malires. Ou si le Seigneur a voulu en faire un précepte général , les apôtres ont donc péché, puisqu'ils n*ont pas toujours continué de fuir.
Vn. Voyons maintenant si les autres préceptes du Seigneur s'accordent avec cet ordre prétendu perpétuel, et surtout comment il pourrait se foire que la persécution venant de Dieu , il nous ordonnât de la fuir. S'il voulait qu'on l'évitât, ne ferait-il pas mieux de ne pas l'envoyer ? sa volonté alors ne paraîtrait pas du moins se contredire elle-même. Il veut que nous souffrions, ou que nous fuyions. Si nous fuyons, comment souffrir? si nous souffrons, comment fuir? 11 ne peut pas nous ordonner de fuir et en même temps nous inviter à souffrir ; ce serait une contradiction absurde. «Celui, dit-il, qui m'aura avoué devant les hommes, je l'avouerai devant mon Père. » Comment Tavouer en fuyant, comment fuir en le confessant? «Celui qui aura rougi de moi , je rougirai de lui devant mon Père. » Si j'évite le martyre , c'est que je rougis d'avouer mon maître. « Heureux, dit-il encore, ceux qui auront souffert la persécution à cause de mon nom.i> Malheureux par conséquent ceux qui auront fui pour ne pas souffrir. «Celui qui existera jusqu'à la fin sera sauvé.» Comment peux -tu m'ordonner à la fois de fiiir et de résister jusqu'à la fin? Une telle diversité de recommandations ne peut s'accorder avec la sagesse divine, à moins que l'on ne comprenne, ainsi que nous l'avons démontré, que le précepte de la fuite n'était que pour un temps. Mais on prétend que c'est par égard pour la faiblesse de quelques hommes que le Seigneur a été as.sez indulgent pour leur permettre la fuite comme un port de salut. Croyez-vous donc que Dieu ne soit pas capable de protéger ceux dont il connaît la faiblesse , sans leur ordonner d'avoir recours à un moyen aussi honteux et aussi lâche? mais loin d'avoir de l'indulgence pour les faibles, il les rejette loin de lui; et il ne nous apprend pas à fiiir les persécuteurs, mais bien à ne pas les craindre. «Ne craignez pas, dit-il, ceux qui ptMivent luer les corps, car ils ne peuvent rien sur V'Amc : craignez plutôt celui qui peut perdre à la fois votre corps et votre âme , et vous prédpilcr dans la {jénc. » Kt que dit-il aux pusillanimes? «Celui qri pr('Fm> sa vio à
moi, n'est pas digne de moi. Celui qui ne prend pas la croix pour me suivre . ne peut pas être mon disciple. » Enfin dans l'Apocalypse, il ne permet pas la fuite aux faibles, mais il leur promet une place « dans l'étang de souffre et de feu , qui est la vie éternelle. »
YllI. Le Christ lui-même a fui quelquefois, mais c'était par la même raison qu'il l'a ordonné à ses apôtres, à savoir : afin qu'il pût remplir sa mission. Quand ce grand œuvre fut accompli, non-seulement il s'abstint de fuir; mais loin de demander à son Père le secours de ses anges , il blâma Pierre, qui avait tiré Tépée pour le défendre. Il avoua même que son âme était triste jusqu'à la mort , et que sa chair était faible, pour nous montrer qu'il avait bien l'âme et le corps d'un homme par l'anxiété de Tune et par la faiblesse de l'autre, afin que l'on ne supposât pas, comme l'ont fait certains hérétiques . que sa chair et son âme ne fussent pas humains. Ensuite après avoir déclaré ainsi quelle était sa nature , voulant nous montrer combien elle était faible sans l'esprit, il ajoute : «L'esprit est prompt, mais la chair est faible;» afin qu'en pensant à la nature humaine que tu as en commun avec lui, tu reconnaisses que tu as en toi la promptitude et la force de l'esprit , aussi bien que la faiblesse de la chair, et que tu saches que c'est le faible qui doit céder au fort, et que la chair doit obéir à l'esprit ; au lieu que maintenant tu plaides la faiblesse de ta chair et tu dissimules la force de ton esprit. Le Christ lui-même demanda à son Père d'éloigner de lui, s'il était possible, ce calice d'amertume, mais il ajouta aussitôt : «Mais que la volonté soit faite, et non la mienne.» Or .si tu prends sur toi de fuir ou d'éloigner la coupe de tes lèvres, tu ne pourras pas le demander à Dieu le Père; car tu agis selon ta volonté, et non selon
la sienne.
IX. Après Dieu, les apôtresont enseigné toute la doctrine ; ils ont voulu évangeliser le nioiuie. Où trouveras-tu qu'ils aient ensuite rétahli le précepte de fuir de ville en ville ? Certes ils ne pouvaient établir un principe si contraire à toutes leurs actions , eux qui , du fond des cachots où les avait jetés la persécution, écrivaient aux Églises de rester fermes dans la foi. Paul rcconniianrle de soutenir les faibles, bien enl enfin (jn'ils ne fin aient pas, car alors comment