‹ Choix de monumens primitifs de l'église chrétienneChapitre 68 sur 110 · DE LA FAUSSK RELIGION · texte numérisé non relu

DE LA FAUSSK RELIGION

PRÉFACE

Il y a eu dans tous les siècles des hommes cVur génie supérieur qui , s*étant donnés tout entiers A 1 élude de la sagesse, et ayant pour cela renoncé à tous les engagemens de la vie civile, ont employé tout ce qu'ils avaient de lumières et de forces pour parvenir à la connaissance de la vérité. Us estimaient qu'il leur était plus utile, et tout ensemble plus glorieux, (le s*appliquer à connaître les causes des événemens, et à considérer la conduite admirable de Dieu dans la nature , que de s'occuper à amasser des richesses, et à acquérir de vains honneurs, ({iii, n'étant que des biens terrestres et fragiles, ne peuvent rendre Thomme ni meilleur ni plus heureux.

Certes, ces grands hommes méritaient de rencontrer ce qu'ils cherchaient avec tant d'ardeur et si peu de succès, puisqu'ils en préféraient Tacquisilion ù tout ce que le monde a de plus engageant ; car on sait qu'il y en a eu parmi eux qui ont tout abandonné , et se sont privés volontairement des plaisirs les plus innoccns, pour suivre, sans embarras et sans aucun autre attachement, la vertu toute nue. Us étaient touchés pour elle d'un respect si reli- j gieux, qu*ils révéraient jusqu'à son nom d'un i tulle parliculier, etqu1lsnereconnaissaienl£ur !

la terre d'autre puissance légitime que b sienne.

Mais comme la suprême vérité, qui n*CfC iutre chose que Dieu , ne peut être l'objet dn sens , ni être comprise par l'esprit humain édairé des seules lumières de la raison , une rccberdie li assidue et si laborieuse leur a été inutile. H v a une trop grande distance entre Dieu et rhomme, pour que l'homme puisse atteindre par ses propres forces à la connaissance de la vérité.

Aussi cet être souverainement bon, ne pouvant souffrir que Thomme demeurât plus longtemps dans l'aveuglement, et que oeffe recherche sincère de la sagesse ne le conduihtt que par des routes couvertes de ténèlwes et environnées de précipices, lui a ouvert enRn les yeux ; la vérité a été un pré.sent de sa mail libérale. En faisant connaître à Plicmme que toute la sagesse humaine n'est que vanité, il lui a montré en même temps le chemin qui le pouvait conduire à une immortalité bienheureow.

Mais ce bienfait du ciel devint inutile à plasieurs, et la vérité demeure toujours inconnor. Les sa vans la méprisent, ne la trouvant pos soutenue par des preuves aussi évidentes qu'ils le souhaiteraient. Le peuple la fuit à cause de soo air trop austère, car la vertu a toujours quelque amertume qui rebute; au lieu que le vice, accompagné des douceurs de la volupté, attire, platt, engage. Ainsi les hommes trompés par l'apparence courent après ua faux bien, et ne trouvent en effet qu'un mal véritable.

Nous avons cru devoir travailler à bannir di monde cette double erreur, en Faisant coan-iître aux savans la sagesse quils doiioil

INSTITLTiOiNS DIVINES. — LIVRE I.

suivre, et en montrant au peuple la religion qu^ii doit embrasser.

Au reste, c% travail nous parait plus honorable et plus ulile que celui qui a occupé toute notre jeunesse, que ces exercices de déclamateur et de sophiste qui contribuent bien moins à former Fesprit à la vertu qu'à le subtiliser et à le rendre capable d'exercer une malice plus fine et moins grossière. Nous ne laisserons pas toutefois de tirer cet avantage de ces connaissances profanes, qu'elles nous donneront plus de focitité à discourir des choses divines , et à disposer Tes esprits à recevoir les instructions que nous avons résolu de leur donner touchant le culte qui est dû à sa souveraine majesté. Sans doute celui-là mérite beaucoup plus de louanges qui apprend aux hommes à bien vivre, que n'en mérite celui qui leur apprend à bien parler. Et c'est ce qui a, parmi les Grecs , acquis tant de gloire aux philosophes, et leur a donné un si grand avantage sur les orateurs; l'art de la parole n'étant que pour un petit nombre de personnes, mais la science des mœurs étant propre à tous.

Nous emploierons donc pour défendre la vérité ce que nous avons autrefois mis en usage pour soutenir le mensonge ; et quoi qy^'elle n'ait pas besoin pour vaincre du secours de l'éloquence, et que plusieurs l'aient souvent défendue sans en avoir la moindre teinture ; cependant , lorsqu'elle est ornée de la beauté majestueuse des pensées solides, et qu'elle brille des couleurs vives d'une élocution fleurie, il iàut avouer qu'elle en est reçue bien plus agréablement dans les esprits , qu'elle y fait de plus profondes impressions, et que, se rendant d'ailleurs vénérable par la sainteté de la religion qu'elle annonce, elle est conservée dans les cœurs sans que rien Ten puisse effacer.

I. Nous avons donc entrepris de traiterdans cet ouvrage de la religion et de toutes les choses qui concernent le culte divin; car si nous voyons tous les jours de fameux orateurs, les lumières du barreau, s'éclipser, pour ainsi dire, à la fin de leurs cours, et se soustraire aux affaires publiques, pour s'appliquer uniquement à l'élude de la philosophie, et y chercher le repos que leurs glorieux travaux leur ont si justement mérité : si ces grands personnages,

I bien loin d'y goûter la doucenr de ce repos si longtemps désiré, et acheté par tant de soeurs et de fatigues , n'y trouvent au contraire que de nouvelles tortures pour leur esprit , parce qulls cherchent ce qu'ils ne sauraient rencontrer : avec combien plus de raison et de confiance devons-nous nous jeter entre les bras de ta divine sagesse comme dans un port assuré, puisque tout ce qu'elle enseigne est naturel à penser, agréable à écouter, facile à dire et honorable à entreprendre. Si enfin des hommes nés pour être les arbitres des peuples et les interprètes de la justice , ont cru bien mériter du public en lui donnant les Institutions du Droit Civil, pour tâcher par là d'assoupir les différends qui naissent à tous momens parmi leurs citoyens : que ne devons-nous point espérer de la grandeur et de la sainteté de notre sujet , puisqu'il ne s'agit pas ici de quelques lois locales, ou de quelques coutumes établies, mais de la vie éternelle, de l'immortalité, de Dieu même ! J'entreprends cet ouvrage sous vos auspices, 6 invincible empereur, et j'ose mettre à la tète de ces Institutions le nom sacré du grand Constantin, de ce prince religieux qui , renonçant à Terreur a, le premier de tous ceux qui ont régné avant lui, reconnu le véritable Dieu, et lui a rendu le culte qui n'est dû qu'à lui seul. Car cet heureux jour que la Providence avait choisi pour vous donner l'empire du monde , ayant enfin paru , vous commençâtes un règne qui devait faire tout le bonheur des peuples, comme il en faisait déjà tous les souhaits; vous commençâtes , dis-je , ce beau règne par rappeler la justice du triste exil où vos prédécesseurs l'avaient toujours reléguée. Un commencement si digne d'un empereur chrétien , n'en douiez point , attirera sur vous toutes les bénédiclfons de Dieu. Ce Dieu reconnaissant vous comblera d'une félicité durable ; il vous donnera les grandes et solides vertus; il prolongera vos jours jusqu'à une heureuse vieillesse, afin que les hommes aient le plaisir de voir la justice et la voir régner longtemps sur eux , et qu'après une longue suite d'années et d'heureux succès, vous puissiez mettre entre les mains des Césars vos fils^ le pouvoir souverain que vous avez reçu de celles de voire auguste père '. Mais si

* Consiantin, Constance et Coottant ' Coiixiancf Chlore

LACTANCE

Dieu a couronné la pîé(é en votre personne sacrée, il saura bien punir rimpiélé de ceux^ qui persécutent encore les adorateurs de son nom et les disciples de son fils ; et plus il semble différer leur châtiment, plus ils en doivent craindre la rifjueur. Car si la vertu trouve en lui un père plein de bonté, le crime doit s'attendre à y trouver toute la juste colère et la sévère équité d'un juge inexorable.

Entrons donc dans la voie qui conduit à la vérité, et prenons (çarde à ne nous pas en^^^ager dans des routes écartées sous la conduite de ces faux sag^es, de ces célèbres fondateurs de la philosophie humaine. Je serais sans doute le premier à les suivre, et à porter les autres à embrasser leurs dogmes, si je croyais qu'ils pussent nous faire arriver sûrement à la possession de la vertu. Mais ce sont des guides aveugles, qui nes'accordantpas même entre eux sur ic chemin qu'on doit tenir, et marchant chacun par des sentiers diffi^rens qu'ils ont tracés, n ont lai.s8é après eux que des vestiges confus , sur lesquels il est dangereux de régler les siens , et qui , bien loin de mener à la connaissance de la vérité, conduisent infailliblement à Terreur et au mensonge. Pour nous , qui avons le bonheur d'être initiés par le baptême aux mystères sacrés de la véritable religion, qui avons reçu d'en haut par l'organe de la foi la lumière de la vérité, et qui avons Dieu même pour garant des grands principes que nous établissons, nous invitons toutes sortes de personnes au banquet que nous avons préparé, où nous ne servirons que des viandes célestes, et qui ont la vertu de rendre immortels ceux qui en font leur nourriture ordinaire.

Nous avons partagé cet ouvrage en sept livres, dans lesquels nous exposerons la vérité dans tout son jour, et nous la ferons voir avec toute la beauté et tous les agrémens qui Facompagnent. An reste, le sujet que noustrai- :ons est si riche et si abondant , que si nous /oulions étaler toutes les richesses qu'il ren- .Vnne et ne rien omettre de tout ce qui pourrail contribuer à sa perfection, nous serions obligés de lui donner une trop grande étendue. Mais si nous resserrons notre discours dans de justes bornes, on ne doit pas craindre qu'il en

* Il veut marquer par lu Lkiniut.

soit plus obscur; car les choses que nons avons à dire sont d'elles-mêmes si claires et si faciles à comprendre qu'on ne saurait assez s^étonDer de voir les hommes, et surtout ceux qui fbol une profession particulière de sagesse, de hi voir, dis-je , chercher la vérité , sans la pouvoir trouver, puisqu'elle se montre à eux eavironaét de tant de lumières. Que si nous sommes assez heureux, ve que nous espérons de la bonté du ciel , pour faire rentrer les hommes dans le chemin de la vérité, dont ils se sont écartés pour suivre celui de l'erreur, nous les conduirons à b source d'une doctrine salutaire, où ils pourront étanclier avec plaisir et sans crainte la soiFa^ dente qui les brûle. Il ne sera pas même nécessaire qu'ils fassent un grand effort d'esprit pour pénétrer dans ce que nous leur proposcroos: nous le ferons avec tant de netteté qo'oo k concevra sans peine, pourvu qu'on ait b patience d'écouter ou de lire; car il se trouve des personnes si fort attachées à leurs prévcntiom qu'elles se mettent volontairement un voile sor les yeux pour ne pas voir la vérité ; et hv aveuglement est d'autant plus déplorable, qu'en voulant défendre leur religion, Ils ne font rien pour elle et font beaucoup contre eux. Cest pour ces malheureux esclaves de la prirenikm et de Terreur que nous entreprenons d'écrire ceci. Il faut , s'il se peut , les foire soirtir de eette obscurité où ils sont comme ensevelis, il faut leur aider à rompre les liens qui les retiennent captif^ du mensonge. Qu'ils oonsidferent seulement ce qu'ils sont, et pourquoi ils se trouvent sur la terre; qu'ils apprennent à se oonnallre, et ils apprendront en même temps i comullre quelle est leur fln , et quels sont les moyeoi qu'ils doivent prendre pour y arriver; qaHs soient enfin bien persuadés que loote réilfpoo sans la pratique de la vertu est fiiasse , et qit la vertu sans l'exercice de la véritable rdigioa

n'est qu'imaginaire, il. Mous avons donc entrepris de tirer la vente

des ténèbres dont l'erreur l'a couverte jnsqald,

et de la faire paraître dans tout Fédat qmiàtA

naturel : mais nous n'avons pas cru devoir coah

mencer par cette question céltbre , qni aemUe

d'abord se présenter d'elle-même; aavoâ* : il

y a une providence qui veille sur tonte la ai*

ture, ou si toutes choses ayant ité formées pir

le hasard lui doivent aussi lenr

Démocrîle a été Tauleur de cette opinion, et son disciple Épicure la pareillement enseignée. Mais ces deux philosophes nont foit que renouveler riropiélé de deux fameux athées < , dont le premier doutant de la divinité, et le second la niant absolument, s'accordaient en cela, qu'ils ôtaient à la Providence le gouvernement de l'univers.

Les stoïciens au contraire ont toiyours soutenu que le monde n'avait pu être formé que par cette souveraine puissance, et ne pouvait se conserver que par ses soins. Gicéron même, quoiqu'il fût académicien déclaré , abandonna sur ce point l'incertitude de sa secte, pour confirmer par plusieurs argumens affirmatifs le sentiment des stoïciens, et le fortifier par de nouveaux raisonnemens: ce qu'il fait dans plus d'un ouvrage, mais principalement dans celui qu'il a composé sur la Naturedes Dieux. Et certes, pour convaincre de fausseté l'opinion de trois ou quatre philosophes, il n'y a qu'à leur opposer le témoignage unanime des peuples et des nations entières, qui n'ont là-dessus qu'une même voix et un même langage. Car quel est l'homme assez grossier, et dont l'esprit et les mœurs soient si sauvages et si brutes, qui, levant les yeux au ciel , ne soit convaincu de la nécessité d'une providence, quoiqu'il puisse ignorer quel est le Dieu qui la fait agir, lorsqu'il vient à contempler la disposition des corps célestes, leur mouvement, leur étendue, leur durée, leur utilité, leur éclat, leurs effets. Et il ne se peut qu'il ne conçoive en même temps, que ce qui se maintient dans un ordre si admirable, et se meut par des ressorts si justes, ne soit l'effet d'une cause encore plus excellente, et d'une sagesse qui ne peut être que celle d'un Dieu? Il n'est donc rien de plus aisé que de produire des preuves de cette première vérité; mais parce que cette matière a été beaucoup agitée de part et d'autre, et que les ennemis de la Providence ont été plus d'une fois vaincus et désarmés par ses défenseurs, nous ne nous y arrêterons pas davantage, d'autant plus que nous serons obligés dans le cours de cet ouvrage de loucher souvent le même sujet, qui se trouve si naturellement lié aux autres que nous devons traiter, que nous ne saurions en entamer aucun qui

* Profagoras et Piagorai.

n'ait quelque rapport avec la divii

lil. Ne différons donc plus d'entrer en matièrei et commençons par cette question qui, dans Tordre, ne devrait être que la seconde; savoir, si le monde est gouverné par une seule divinité ou par plusieurs. Nous n'estimons pas qu'il puisse y avoir un seul homme, s'il se sert de son esprit pour penser et de sa raison pour former un raisonnement, qui ne comprenne par cet unique secours qu'il lire de la nature, qu'il n'y a qu'un Dieu qui soit l'auteur de toutes choses, et qui les conserve par la même puissance qui les a créées. Car quel besoin y a-t-il d'en admettre plusieurs? Est-ce qu'un seul n'a ni assez de tête ni assez de force pour un emploi si vaste et si pénible? Peut-être que les forces de plusieurs unies ensemble pourront suppléer à la faiblesse d'un seul. C'est sans doute ce que s'imaginent ceux qui veulent établir la pluralité des dieux : ils les croient faibles et incapables de soutenir un si pesant fardeau, sans le secours mutuel et charitable qu'ils reçoivent l'un de l'autre. Mais comment cette puissance peut-elle s'accorder avec la nature de Dieu qui renferme en soi une puissance infinie? H n'y a donc qu'un Dieu dont la puissance est sans bornes et la force sans faiblesse. Car cela seul peut-être appelé infiniment solide , qui ne peut rien perdre, et infiniment parfait, qui ne peut rien acquérir. Qui doute qu'un roi à qui toute la terre serait soumise n'eût un pouvoir d'une plus grande étendue que si cet empire était partagé entre plusieurs rois? Il en sera de même de l'empire de l'univers, si on le partage entre plusieurs divinités. Or comme il est certain qu'un pouvoir infini ne peut résider que dans un être qui est en toutes choses et en qui toutes choses sont, si la divinité n'est unique, en qui trouvera-t-oncc pouvoir? Sera-ce dans des divinités subalternes, qui le divisant entre elles, détruisent entièrement sa nature? Ces petits dieux qu'on se figure n'auront en particulier qu'un pouvoir fort limité, parce qu'il manquera à chacun ce qui sera dans tous les autres; et plus leur nombre sera grand, moins ils auront de pouvoir. Bien plus , cette souveraine puissance ne peut souffrir la moindre division; car tout ce qui peut être divisé, peut être altéré. Or Dieu étant incorruptible ne peut souffrir aucune altération: concluons donc que la puissance de Dieu, qui n'est point distincte de

LACTANCE

Dieu même, ne saurait être divisée. El certes celui-là est dans une erreur grossière, qui ne peut s'imaginer qu'un corps d'une si grande étendue que le monde, puisse être régi par un seul : il ignore Timmensilé de la puissance divine, s'il croit que celui qui Ta créé sans aide en ait besoin )M)ur le gouverner. Mais peut-être voudra-t-on encore nous contester ce point. Un seul n'a pu construire une machine composée de tant de ressorts si justes, et qui ne se dérangent jamais; assembler tant de difFérens corps pour n'en former qu'un ; les maintenir tous dans une concorde admirable , y mettre tant d'ornemens qui surprennent par leur variété, et par la merveilleuse proportion qui se trouve entre eux; il faut nécessairement, dira-t-on, que plusieurs aient mis la main à un si bel ouvrage. Et moi je soutiens qu'un seul en est l'auteur. Imaginez dans vos dieux telle grandeur qu'il vous plaira; mullipliez-en le nombre à proportion du besoin que vous croyez en avoir pour un édifice si considérable; mettez dans chacun d'eux tant de puissance , de vertu , de sagesse , de majesté , que vous voudrez: je réunirai tout cela dans un seul , et je vous soutiendrai, de plus, qu'il y en a une infinité de fois davantage qu'il n'est possible de le dire ni de le penser. L'esprit humain n'a point d'idée, quelque élévation qu'il lui veuille donner, qui puisse représenter l'ombre seule de cette divine intelligence: comment en pourrait-il soutenir l'éclat? I^ langue n'a point de parole, quelque énergique qu'elle soit , qui puisse expliquer le moindre des effets qui partent de cette divine puissance : comment en pourrait-elle exprimer retendue? Je sais qu'on peut encore nous opposer que tous ces dieux, considérés chacun en particulier, sont aussi grands que le seul Dieu que nous reconnaissons: mais il n'est rien de moins juste que cette pensée; car il faut de nécessité que le pouvoir de ces dieux soit borné : si l'un d'eux veut tant soit peu étendre le sien , il ne le peut qu'il ne rencontre un de ses collègues et qu'il ne le chasse du poste qu'il occupait. Peut-on appeler divin un pouvoir qui se trouve enfermé dans de certaines limites? Quel dieu! à qui l'on prescrit, pour ainsi dire, une sphère d'activité, hors laquelle il ne lui est plus permis d'agir! Mais ils ne prévoient pas, ces partisans de la pluralité des dieux , qu'il peut arriver qu'ils se Irou^en de

senlinicns opposés, comme il arriva en efftt durant la guerre de Troie (du moins si nousfo croyons Homère); car les uns voulant la ruine de cette ville, et les autres au contraire la voulant sauver, ils en vinrent aux mains, et ce difiîérfnd pensa avoir de fâcheu.ses suites pour la céleste république. Les conséquences en seraient incomparablement plus dangereuses dans le f^uycrutment du monde. Et voyez à quoi il serait réduit, et quel désordre ce serait dans la nature, si, par exemple, Tun de ces dieux ayant destiné une certaine quantité de pluie douce pour arroser la terre et la rendre féconde au printemps, il prenait fantaisie ù un autre dieu d'envoyer de la neige .^ Il est donc constant que le monde ne peut être gouverné que selon la suprême volonté d'un seul, comme une armée ne saurait subsister que sous les ordres d'un seul général ; vouloir enûa admettre plusieurs dieux dans le gouvemeiuent de l'univers, n'est pas moins contraire au bon sens et à la raison , que d'introduire dans le corps humain plusieurs aimes pour conduire et régler les mouvemens de ce petit monde, dont la structure n'est peut-être pas moins admirable que celle du grand : en sorte qu'une âme régirait les passions , une autre àme ferait agir les membres, chacun suivant les fonctions auxquelles il est destiné: celle-ci appliquera/c les sens à leurs objets, celle-là fournirait les esprits et les enverrait aux endroits où ils sont nécessaires; une autre enfin ferait jouer tous les ressorts qoi entretiennent la vie, et qui font subsister b machine. Si donc une âme peut seule gouverner le corps qu elle anime , pourquoi ne veut-on pu qu'un Dieu puisse seul gouverner le monde qu'il a créé ? D'ailleurs, si Ton prétend que ton ces dieux, dans l'exercice de leurs emplois, rtçoh vent les ordres de l'un d'entre eux, qui soit comme leur chef, ce ne seront plus des diem. mais les officiers et les ministres de celai qui leur commande, qui prescrit à chacun ce qi^e chacun doit exécuter, qui distribue les charges, en un mot qui est celui à qui les autres obéissriri. Si Tégalité ne se rencontre point entre eux^nili divinité non plus, le commandement absoh exclut toute obéissance; or le nom de Dieu est un nom de puissance absolue.

IV. Les prophètes, dont le nombre n'est pas peu considéral)le,ont tous annoncé un Dieu. El ce (pii doit donner ;i leur témoignage un carad^

d'infaillibilité, c*cst que par rinspiration de ce même Dieu, ils ont tous prédit ce qui devait arriver dans la suite des si(;cles, avec une uniformilé capable de convaincre les moins crédules. Ceux qui (ont gloire de ne point déférer à la >(}niê, soutiennent que ces hommes divins ne nit3rilcnl aucune créance, et que dans les oracles qu'ils ont rendus, ils ont moins été les organes de leur Dieu que les interprètes de leurs propres pensées. Peut-être parce qu'ils n ont parlé que d'une divinité, les veut-on faire passer pour des fanatiques ou pour des imposteurs? Cependant, nous voyons que leurs prophéties s'accomplissent tous les jours; et ce rapport merveilleux entre les prédictions et les événemens, et entre les paroles d'un prophète et celles d'un autre prophète, nous fait assez connaître que ce n'est l'ouvrage ni de la fureur, ni de l'imposture. Et quelle plus grande témérité que d'oser accuser ces hommes admirables d'avoir voulu imposer aux peuples, eux que Dieu n'avait pas seulement envoyés pour publier son nom par toute la terre , mais aussi pour en chasser l'injustice qui y régnait! Mais, après tout, quel est le motif le plus ordinaire qui inspire le mensonge et qui fait les fourbes, sinon le désir qu'on a de s'élever dans le monde aux dépens de la crédulité des simples? Et qui fut jamais moins attaché aux richesses et moins susceptible d'ambition que ces hommes de Dieu? Us se sont acquittés de leur ministère avec un si grand désintéressement, qu'ayant abandonné ce qu'une prévoyance raisonnable pouvait leur conseiller de se réserver pour le soutien de leur vie, ils l'ont attendu chaque jour de la mainde Dieu, et, bien loin d'avoir acquis dans l'exercice de leurs fonctions des biens et des honneurs , ils n'y ont trouvé que des supplices et la mort. C'est le prix ordinaire dont les méchans paient la charité sincère des gens de bien, qui les reprennent de leurs désordres et qui leur veulent inspirer l'amour de la vertu: ils conçoivent en même temps de l'aversion pour elle, et de la haine pour ceux qui leur annoncent ces maximes. Ajoutons à cela que, parmi ces prophètes, il s'est trouvé des princes et des rois , sur qui sans doute le soupçon d'une basse avarice ne tombera jamais, et qui cependant, aussi bien que les auires d'un rang inférieur, ont enseigné l'unité de Dieu.

V. Mais n'insistons pas davantage sur celte preuve, quelque certitude qu'elle ait, puiaqu'elle n'en a pas pour ceux qui se font un honneur de ne rien croire, et venons à leurs propres auteurs. Nous consentons même à les prendre pour juges, et nous ne les récuserons point, quoiqu'on veuille qu'ils ne nous soient pas fovorables. Ces juges sont les poètes et les philosophes. Nous prétendons trouver dans leurs écrits des preuves de l'unité de Dieu; et il faut avouer que l'éclat de cette vérité est si perçant qu'il n'y a point d'yeux, quelque fermés qu'ils soient par l'ignorance ou par la passion, qui ne soient forcés de s'ouvrir lorsqu'ils en sont frappés.

Orphée, le plus ancien des poètes et contemporain des dieux (puisqu'on dit qu'il se trouva dans le vaisseau des Argonautes avec Hercule, elles deux frères Castor et Pollux), Orphée, disje, appelle Dieu «le premier né,» comme étant le principe de toutes choses. Il le nomme encore a celui qui a apparu,» parce qu'il est le premier qui soit sorti du néant; et comme ce poète ne peut concevoir ni la véritable origine, ni la véritable nature de Dieu, et ne voit rien déplus grand que l'air, ni- qui ait plus de rapport avec l'immensité de Dieu, il le fait naître de cette vaste étendue. Il ajoute: que ce Dieu est le père de plusieurs autres ; qu'il a bâti le ciel pour leur servir de demeure, et pour rassembler autour de lui dans le même palais cette nombreuse et divine famille. Ainsi ce poète théologien, conduit par le seul instinct de la nature et éclairé de ses seules lumières, comprit sans peine qu'il y avait un être suprême auteur des autres êtres : car il ne pouvait attribuer celte qualité à Jupiter, puisqu'il était fils de Saturne; ni à Saturne, puisque le ciel passait pour son père; ni au Ciel même, qui ne faisant qu'une partie du monde et n'en étant qu'un élément, reconnaît nécessairement luimême un principe. Cette suite de raisonneraens conduisit enfin Orphée à l'existence de ce Dieu premier né, entre les mains du quel il mit un pouvoir universel sur toutes les créatures.

Pour Homère, il ne nous a rien laissé qui pût éclaircir cette question, ayant écrit les aventures des dieux d'une manière qui n'a nul rapport à la grandeur ciu'on doit supposer dans des substances si excellentes , et qui sans doute coa^

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