L.a pièce entière de la Consolation sur la nuvt de sa
fiUe.
Car après avo'ur, à l'imitation de Platon, établi des lois pour une république bien policée, lorsqu'il vient à parler de la religion, voici ce qu'il endit : «Qu'on honore les dieux , soit qu'ils soient ori« ginaires du ciel , soit qu'ils y aient été reçus pour leur vertu; tels que sont^Hercule , Esculape, Quirinus, etc. » Et dans ses Tusculanes il avance hardiment que le genre humain remplit le ciel de toutes parts. «Si je voulais, dit-il, fouiller dans lantiquité, et surtout dans les monumens que nous ont laissés les Grecs, il ne me serait pas difficile de montrer que les dieux des nations les plus anciennes ont eu même origine que nous , et ne sont montés au ciel qu'après avoir longtemps demeuré sur la terre. Combien la Grèce montre-t-elle de tombeaux qui ont été dressés à ces honunes divins? Ouvrez les livres sacrés , vous qui êtes initiés aux mystères , et vous connaîtrez que le ciel est redevable à la terre de presque tous ses dieux. » Il confirme encore la même chose par la bouche d'Atticus, avec cette différence que lorsqu'il parle d'Hercule, d'Esculape, de Castor, de Pollux, il soutient sans hésiter qu'ils ont été des hommes. Mais quand il vient à parler de Jupiter, d'Apollon, de Neptune, et des autres dieux qu'il appelle les dieux des nations, il ne propose son sentiment qu'en tremblant, et on voit bien qu'il craint de se commettre ou avec le peuple, ou avec les ministres de la religion. Mais enfin il nous fait assez entendre que Jupiter même et les dieux anciens doivent être compris dans cette notion générale qu'il nous donne de la manière dont s'est faite la consécration des autres. Et il est aisé de conclure de ce qu'il nous dit , que si les peuples ont fiait leurs dieux par le même motif qu il a eu de faire sa fille déesse , cette impiété trouverait peut- être quelque excuse dans la douleur, mais qu'il n'y en peut avoir pour la fausse prévention.
El certainement il faut avoir perdu la raison pour croire que le ciel s'ouvre selon le bizarre caprice d'une multitude insensée afin de recevoir ceux qu'il lui plaît d'y faire monter, ou qu'un homme puisse conférer à un autre homme la divinité qu'il n'a pas. A qui, par exemple le dieu Jules > est il redevable de la
> Jules César.
LACTAiNCE.
sienne, sinon au plus scélérat de tous les hommes, à un Antoine? Et le dieu Quirinus ne serait encore aujourd'hui queRomulus,si des bergers ^ ne s'étaient avisés d*en faire un dieu Cependant Tun 3 est le meurtrier de son frère ot Tautre^ de sa patrie. Et si le hasard n'avait donné cette année là le consulat à Marc Antoine , César, tout dieu qu'il est maintenant, aurait été privé des honneurs funèbres qu'on rend aux hommes ^, bien loin d'avoir reçu ceux qu'on ne défère qu'aux dieux.
Pour Romulus, ce fut la douleur que le peuple romain ressentit de sa perte qui lui fît ajouter it)i à Julius Proculus, qui, gagné par les sénateurs, protesta avec serment que ce roi lui était apparu tout brillant de gloire , et qu'il lui avait ordonné de dire de sa part à ses chers Romains de lui bâtir un temple sous le nom de Quirinus. Ce rapport de Proculus mit Romulus dans le ciel, et déchargea le sénat du soupçon de sa mort.
XVI. Ce que nous avons rapporté jusqu'ici pourrait peut-être suffire pour ébranler le culte des faux dieux; mais il nous reste encore beaucoup de choses à dire qui nous paraissent nécessaires au dessein que nous avons entrepris de le renverser entièrement. Car quoiqu'il semble que la tète de ce monstre étant abattue , le corps ait dû tomber par terre, nous estimons toutefois lui devoir encore porter quelques coups, et achever d'arracher de Tesprit des hommes cette fatale prévention où il sont depuis si longtemps : heureux si nous pouvons leur inspirer une confusion salutaire, et un sincère repentir de leurs erreurs! l'entreprise est grande, mais elle est digne d'un homme, et elle n'est pas audessus de ses forces.
Nous continuerons donc à dénouer ces nœuds, dont Terreur tient les esprits embarrassés. C'est ce qu*un poète philosophe ^ avait entrepris de faire ; mais en vain , puisque ne connaissant pas la vérité, il n'avait garde de détruire le men-
' n appeUe ainsi les premiers Romaios, qui en effet n'étaient qu'une troupe de berjjers rassemblés par Romulus aux environs d'Àlbe, et dont il fit les premiers citoyens de cette superbe république.
* Romulus tua Rémus son frère.
' Jules César.
* Lucius César voulut empêcher qu*on ne fit ses funérailles , et le consul Dolabella renversa une colonne sur laquelle on avait Gravé son épitaphc.
* Lucrèce.
songe ; il n'apartient qu'A ceux qai adorent le vrai Dieu d'attaquer les faux dieux.
Ceux qui accusent les poëtes d'-avoîr mêle des fables aux mystères de leur religion , en introduisant parmi les dieux une naissance semblable à la nôtre, et qui cependant croient que les sexes s'y rencontrent , tombent sans y penser dans l'impiété qu'ils condamnent. Car dès lors qu'ils admettent plusieurs sexes , îb ne peuvent se dispenser d'admettre la fin que la nature a eue lorsqu'elle a mis cette diversité entre Von et l'autre; c'est-à-dire la naissance des enfans, ce qui ne saurait convenir à b divinité. Us donnent des fils à Jupiter et aux autres dieux : ainsi chaque jour en voit nattre de nouveaux , car ib auraient honte de céder aux hommes en ftoondité. Cependant, comme il n*en meurt point, cv les dieux sont immortels , le monde s'en remplira de telle sorte , qu'il ne sera pas asseigrud pour les contenir tous. Que si le nonibR des iiommes qui sont sur la terre , et que li mort en retire après quelques années , est en qodqœ manière infini, puisqu'on ne le peut compter, quel doit être celui des dieux qui ne meurent point, et qui se multiplient depuis tant de siècles? Car dès qu'on suppose la naissance de quelques-uns , on doit supposer en même Cempi que cette divine race se perpétue totgoun par de nouvelles naissances , et qu*il nY a plus d'interruption , à moins qu'on ne nous apprenne a qui la pourrait causer. Sénique à œ tiqel demande agréablement d'où vient qne Jupitff , qui n'a jamais passé pour un dieu fort chaste, a sitôt cessé d'être père. Est-ce qu'il est seugénaire, et ne lui est-il plus permis d*u8erdi mariage? La loiPapia le lui défend-dk?Oi peut-être a-t-il all^é le privii^e des tnii enfans^ Ne serait-ce point aussi quMl craint de mettre au monde un fils qui le traite oomme il a traité le pauvre Saturne?
Mais enfin si les deux sexes se troovent parai les dieux , il s*y doit faire des mariages : ou sait les suites de ces engagemens. Ils ont trop de pudeur et de retenue, pour exposer à la v« de tout le monde ce qui se doit passer en secret; et il n'appartient qu'à un cynique eflranté',ides animaux sans raison et sans honte, de ftireci
' Jus trittm libcroruiiK ■ Diouciic.
public une action que la nature d^elle-mëme inspire de cacher. Il leur faut donc des maisons ou plutôt des palais; car comment des gens, accoutumés à l(^er dans des temples magnifiques, pourraient-ils se résoudre à vivre dans des cabanes ? Ovide, leur bon ami, y a pourvu ; il a eu soin de leur bâtir d'assez belles maisons dans le ciel, et même de les garnir de Pénates ^ : ces maisons forment des villes : ces villes sont environnées de campagnes propres au labourage ; il faut vivre; il fout semer de rambroisie,il faut cultiver du nectar : que conclurons-nous de cette induction, sinon que les dieux sont mortels?
Que si Ton renverse Targument, il n*aura pas moins de force ; car sll parait ridicule d*imaginerdans le ciel des plaines et des coteaux, il n'y a donc ni villes, ni maisons , ni ménages, ni sexes diffiérens. D'où vient donc qu'on trouve des femmes parmi les dieux ? C'est qu'en effet il est faux qu'il y ait des dieux. Que celui qui pourra dénouer ce nceud gordien le dénoue, aussi bien que celui-ci. Des deux sexes, l'un se distingue par la force , l'autre par la faiblesse. Qui osera dire que la divinité est susceptible de faiblesse? Qu'on ne dise donc plus que le sexe qui l'a reçue en partage se trouve parmi les dieux; mais s'il s'y trouve, c'est qu'il est faux qu'il y ait des dieux.
XVti. Les stoïciens ne pouvant nier la justesse dece raisonnement, se sont efforcés, comme nous en avons déjà touché quelque chose, de rapporter à des raisons naturelles tout ce qui r^arde les dieux et le culte qu'on leur rend. Gicéron, qui les a suivis en ce point, nous explique ainsi leur sentiment : a Voyez-vous, dit-il , comme la nature, et les divers effets qu'elle produit pour le bien et Tutilité de l'homme, ont donné lieu aux faiseurs de fables d'inventer diverses espèces de dieux PG'est ce qui a causé ce déluge de fausses opinions, d'erreurs grossières, découles ridicules dont toute la terre a élé inondée. On est entré à Tégard de ces prétendues divinités dans des détails qui ne nous ont rien laissé ignorer de tout ce qui les concerne. Nous savons quelle est leur figure, leur âge, leurs habillemenls, leurs différentes parures. On a pris soin de nous informer de leur généalogie de leurs mariages,
* Due espèce de dieux qui c^ardaicnl les Ioqîs.
de leurs alliances ; le tout ajusté k l'infirmité humaine. » Peut-on rien dire de plus fort contre les faux dieux , que de les appeler des dieux faits à plaisir, de vaines productions de l'imagination. Cependant, celui qui les appelle ainsi est le prince de la philosophie romaine, un augure, un homme initié dans tous les mystères les plus saints et les plus augustes de sa religion. Il emploie même tout son troisième livre de la Nature des Dieux, â renverser les fondemens de tous ces culles impies et sacrilèges. Que peut-on attendre de nous après cela ? Nous croit-on plus éloquent que Gicéron ? Non sans doute; mais toute son éloquence ne l'a pu garantir des surprises de l'erreur, et il confesse lui-même avec une ingénuité digne d'un esprit aussi droit que le sien , qu'il n entrevoit la vérité qu'au travers d'un nuage, et qu'il lui est bien plus l^icile de dire ce que Dieu n'est pas, que de dire ce qu'il est. Gela s'appelle connaître le faux et ignorer le vrai. Il faut donc encore le redire: il est plus clair que le jour que tous ces dieux n'ont été que des hommes , dont la mémoire a été consacrée par d'autres hommes ; et la différence qui se rencontre dans leur âge, leur habillement et leur figure, vient de ce que leurs images les représentent tels qu'ils étaient lorsqu'ils sont morts.
Considérons maintenant les infortunes de ces misérables divinités. Isis perd son fils < ; Gérés perd sa fille 2; Latone trouve à peine un rocher pour faire ses couches. Personne n'osait la recevoir, de crainte de s'attirer l'indignation de Junon. La seule Ile de Délos fut assez charitable pour lui donner un asile contre la cruelle persécution de celte furieuse déesse, et elle y mit au monde Apollon et Diane. La mère des dieux , la bonne femme Cybèle, s'avise à son âge d'épouser un jeune horome^. Mais l'ayant surpris en commettant une infidélité, elle lui 6te le pouvoir de lui en faire jamais d'autre. Les prêtres gaulois , touchés de son malheur, et pour l'en consoler, instituèrent une fête en son honneur. La grande Junon, au désespoir de n'avoir point denfans de son frère ^, se met à persécuter toutes ses maîtresses. Le docte Varron ,au sujet de cette déesse , nous a laissé par écrit que l'Ile de Samos, qui lui est consacrée , portait autrc-
' (hsiris. — ' Proserpine.
» Alhis. — * Jupiter.
LACTANCE
lois le nom de Parlhénie *, à cause qu elle y avait passé sa première jeunesse; qu'elle y épousa ensuite Jupiter, et qu'en mémoire de ce maria{;e on y biUit un temple qui subsiste encore, où Ton voit Tima^çe de Junon vêtue en nouvelle RIarie. Si donc elle a été jeune , si elle a été vierge, si elle a été mariée, quiconque après cela voudra la mettre au rang des dieux, ne mérite pas lui-même d*être mis au rang des hommes.
Ne salissons point notre plume et la blancheur de ce papier par le récit des prostitutions de Tinfàme Vénus, et par les désordres honteux mentionnés par les poêles K
XVlIi. 11 faut maintenant réfuter Topinion impie tout ensemble et bizarre de ceux qui ne disconviennent pas, à la vérité, qu il n y ait plusieurs hommes dont on ait fait des dieux, mais qui soutiennent que cest avec justice qu'on leur a donné un rang si fort au-dessus de leur condition de mortels; et que cest une récompense qui était duc à leur mérite, soit pour avoir donné des marques d'une valeur extraordinaire, comme Hercule ; soit pour avoir enrichi la terre de nouvelles productions ^, comme Gérés et Bacchus; soit enfin pour avoir inventé d(^ arts en faveur de Futilité publique, comme Escutapc-i et Minerve '^. Examinons tous ces difflTcns motifs de consécration, et montrons qu'il n'y en a aucun qui mérite que les hommes deviennent les ennemis de Dieu, et se rendent criminels envers lui de la plus horrible impiété, en lui ôtant Thonneur qui n'est dû qu'à lui seul pour le transférer à ses créatures.
Commençons par ce qu'ils appellent vertu , non celle que les philosophes mettent au nombre des véritables biens de l'ûme, mais celle qui consiste toute dans la farce du corps et que Ton nomme valeur. C'est parce que cette valeur parut dans Hercule avec plus d'^'lat, qu'elle lui acquit Timmortalilé. Mais la force du corps, qui ne peut rendre l'homme ni meilleur, ni plus
^ L'Ile de la Vierge.
' Cet alinéa n'est que Tabréf^é de deux alinéas dans lesquels Laclance raconte avec détails une suite de désordres qui ne peuvent trouver place ici :
Ijr latin dans les mots brave rbonn^teté , Mais \o l'-cU'ur français veut être respecté.
' Le blé et la vifiiic.
* In veilleur d"' la inédoeine.
^ Oui i.iviut.! kh iii&U'umeus du labouraije.
heureux , peut-elle contribuer à faire un dieu? Qu'ya-t-il de moins divin que cette force, imiS' qu'une maladie la détruit, et que la vieillesse la fait entièrement perdre. C'est ce qui Faisait dire h ce fameux athlète qui voyait ses bras s'affaiblir insensiblement par des blessures qu'il y avait reçues , qu'il ne voulait nî de la santé qu'on lui promettait , ni de la vie/ //esse qu'on lui faisait espérer, de crainte de se voir un jour inférieur à lui-même , et de n'en être plus qu'une partie. Pour Hercule, on croit que du bûcher où il se brûla tout vif, il monta tuiit droit au ciel; et on a légué aux siècles àv^ nir cette imagination ridicule, en la gravant sur le bronze et la pierre, dont on s'est servi pour représenter les images d'un dieu à qui la divinité ne coûte que quelques coups de massue donnés à propos sur quelques Wtes sauvages. Peut-être rejettera-t-on uneiniplêié si monstrueuse sur les Grecs, celte nation crédule, qui aime à faire passer des actions fort communes pour des prodiges éclaians? mais croit-on que nos Romains aient été en cela plus sages et plus circonspects? Ils font peu de cas à la vérité de cette force d'athlète, et ils ne regardent que comme des personnes viles et méprisables ceux qui l'ont reçue de b nature, quoique après tout cette vertu de gladiateur ne soit nuisible qu'à celui qui la possède. &kls ils n'ont que des louanges et de l'admiratiua pour celle qui fait les coiiquérans , parce qu'elle porte partout le fer et le feu. Ils ne cruienl pas qu'il y ait une voie plus glorieuse pour arriver a celle bienheureuse immortalité qui donne rang parmi les dieux, que de conduire des armées , désoler des provinces, ruiner des villes, renverser des trônes, assujettir des nation eniiêiTs, et faire couler sur la terre des lorreos de sang humain. Éblouis par l'état tronpcar d'une gloire fausse , ils donnent à de grandi crimes le nom et la récompense de la vertu. J'aime encore mieux les dieux des Grecs, puisqie pour devenir dieu chez eux, il n'en coûte la vie qu'à des lions ou à des sangliers ; mais pour ètn dieu chez le8Romains,il faut détruire lesimattf vivantes et animées de Dieu même. Quoi ! potf avoir malheureusement ôté la vie à un hoauoe. on est réputé immonde, l'entrée des temples est interdite, on est chassé de la présence di> dieux! et on couvre de gloire, on place dans Ici
temples , on associe aux dieux celui qui remplît tout d^horreur et de carnage, qui fait rougir les fleuves du sang de plusieurs miliers d'hommes! Cest dans cet esprit qulinnius fait parler ainsi le grand Scipion ^ :
Si le del est ouTcrt à œhii qui a répandu beaucoup de saog, nul conquérant n*eut jamais de droit que moi d'y entrer.
O aveuglement déplorable du conquérant et du po^te , de croire que , pour monter au ciel , des monceaux de corps qu'on aura privés de vie, puissent servir de degrés! Et Gicéron même ne rougit point d'applaudir à une vanité si peu humaine; car répondant en quelque sorte à cette brutale saillie de Scipion: «Oui, grand africain, lui dit-il, vous avez droit d'y entrer, et le vaillant Hercule n'y entra jamais par une autre porte.» Gomme si ce philosophe avait été de garde à la porte du ciel quand Hercule y fit son entrée. Et certes je ne sais si Ion doit rire ou verser des larmes , lorsqu'on voit de graves personnages si savans et si éclairés, et comme ils se le persuadent, si sages et si habiles , se laisser emporter à ces opinions populaires , et flotter toute leur vie entre l'erreur et la vérité , sans pouvoir se défendre de Tune ni embrasser l'autre. Si Ton doit l'immortalité à cette vertu meurtrière, je renonce à une vie qu'on ne peut obtenir que par la mort d'un million d'hommes. Mais de quel usage serait cette inhumaine vertu, que deviendraient tous ces prétendans à la divinité, si tous les hommes s'étaient donné le mot de vivre bien ensemble, si Tinnocence et l'équité retournant parmi eux en chassaient Tenvie, l'intérêt et l'ii^justice. Le ciel ne s'ouvrirait-il plus alors? N'y auraitil plus d'hommes vertueux, s'il n'y avait plus de ces illustres homicides?
Venons maintenant aux autres motifs qui ont obligé les hommes à faire des dieux. Nous trouvons que Gérés et Bacchus furent reconnus pour tels , pour avoir trouvé le blé et le raisin : mais c'est k tort qu'on croit leur .devoir deux dons si précieux. Nous montrerons par les divines Écritures que le pain et le vin étaient en usage parmi les hommes, bien avant qu'on parlât dans le monde de Saturne et de sa race^. StippDsons toutefois qu'une découverte si utile soil due à leurs soins : quoi , couper du blé, le
* L'Afrirain.
'' tcrèii, sœur de Saturne.
j moudre et en faire du pain ; cueillir des raisins , les fouler et en tirer du vin, qu'y a-t il en tout cela qui mérite les honneurs du ciel ? S'ils sont dus à quelqu'un , c'est à celui qui a produit et qui a fait naître Tépi; c'est lui qui, après avoir créé toutes choses , a bien voulu laisser à Thomme la gloire d'en trouver quelques-unes? Mais il est toujours l'auteur des choses que l'homme découvre et de l'esprit dont l'homme se sert pour les découvrir. On veut encore que les arts aient acquis à leurs inventeurs ce beau droit de se faire adorer ; Esculape et Vulcain en jouissent paisiblement du consentement des peuples: l'un pour avoir inventé la médecine, et l'autre pour avoir exercé le premier le métier de forgeron. Je suis d'avis que nous fassions des dieux cordonniers et foulons. Et pourquoi l'art de la poterie , si ancien et si utile , n'obtiendra-^t-il pas le même honneur à celui qui l'a trouvé? Est-ce parce que les grands de la terre font peu d'état de ces ouvrages de Samos^ ? Il y a tant d'autres arts qui contribuent à rendre la vie de Thomme ou commode ou agréable, qui travaillent ou pour la nécessité ou pourl'ornement; pourquoi seront-ils sans autels et sans temples? Enfin, Minerve, comme les ayant inventés tous, est invoquée par tous les artisans : chose étrange ! On néglige le culte de celui qui a créé la terre et les animaux qui l'habitent, qui a formé le ciel et les astres qui l'éclairent , pour adorer le fuseau et l'aiguille de Minerve. Un Esculape se vante d'avoir trouvé quelques secrets pour rendre la santé au corps, et le voilà aussitôt dieu , pendant qu'on se met peu en peine de connaître celui qui a formé le corps , qui l'anime , qui le conserve , qui produit les simples dont se sert Esculape dans l'exercice de son art.
XIX. On me dira peut-être qu'il n'y a rien à la vérité déplus justeque d'honorer le Dieu qui a créé l'univers; mais que cela n'empêche pas que ceux qui ont rendu quelque service au public ne reçoivent leur part de cet honneur. Je réponds àcela : que lecultedes créatures est incompatible avec celui du Créateur ^ ; c'est ne lui en rendre aucun que de partager celui qu'on lui rend, parce que Dieu clanl un cL seul, la religion
' I/Ue de Sainos, rcuoiiiinêe pour la belle poleric qui s'y fuiKail.
* 11 ne s'a;* il ici ï;ue lîu ci>!:r siipniiie.
INSTITUTIONS DIVINES. — LIVRE ï.
mœurs des spectateurs, et rassasient d'impureté, si Ton ose se servir de ce terme, les yeux et les oreilles du peuple.
La déesse Gloacine viendra fort à propos après ces honnêtes déesses dont nous venons de parler. Tatius fit tirer sa statue de la grande Cloaque , et ne sachant de qui elle était , il lui donna le nom du lieu où il Tavait trouvée.
Le roi Hostilius bâtit un temple à la Fièvre et à la Peur. Sa piété méritait bien que ces dieux ne Tabandonnassent jamais.
Quoique Marcellus en consacrant un autel à nionneur et à la Vertu eût fait deux divinités dont le nom sans doute était moins odieux , leur existence n'en était pas pour cela moins chimérique.
Le sénat , prévenu de la haute idée de son pouvoir, crutqu'il pouvait retendre jusqu'à foire de$ dieux; c'est ce qui lui fit rendre un arrêt par lequel il donnait à TEntendement (Mens) le nom, la qualité et tout Tattirail des divinités de cette espèce, c'est-à-dire un temple et des prêtres. Mais cet auguste corps marque bien par une conduite si peu raisonnable qu'il n'était guère rempli du dr^u dont il venait d'enrichir sa patrie.
Gicéron estime que la Grèce fit un coup d'une haute sagesse, lorsqu'elle fit placer dans les écoles publiques et les académies où la jeunesse faisait ses exercices les images de l'Amour et de ses frères. Ge philosophe a voulu sans doute s^accommoder en cela aux sentimens de son ami Atticus , ou peut-être s'en railler. Car bien loin que la sagesse eût présidé à ce conseil, ce ne pouvait être au contraire que l'esprit de corruption qui Teût inspiré aux Grecs, qui, au lieu de procurer à leurs enfans une éducation honnête et vertueuse, les prostituaient en quelque sorte aux désirs d'une jeunesse emportée , en leur proposant pour modèle de leurs actions, et pour objet de leur culte, des dieux qui ne sont connus que par leurs crimes , et surtout dans les lieux où la nudité des corps i, exposée aux yeux des corrupteurs, ne fait encore qu'augmenter le feu impur qui les brûle. Et ce qui est le plus déplorable , c'est que leurs propres pères les abandonnaient à ces périls dans un âge tendre, susceptibles de toute sorte
' Aux exercices de la lutte.
d'impressions, dénués d'expérience et de force qui pût leur faire éviter les pièges tendus de toutes parts à leur innocence. Doit-on après cela être surpris si une nation qui, bien loin d'avoif de rborreur pour les vices , les consacre par ua culte religieux, les ait fait passer chez les autres peuples comme autant de divinités domestiques à la gloire desquelles elle s'intéresse? Gicéron, ne pouvant s'empêcher de reconnaître ce fait, et voulant en même temps insinuer qu'il avait des vues plus nettes et plus claires que les Grecs (quoiqu'il les eût d'abord loués de leur prudence), ajoute, comme par réflexion, que ce sont les vertus et non les vices qu'on doit consacrer. Mais les Grecs auraient pu lui répondre qu'ils adressaient leurs vœux à deux sortes de divinités : à celles qui sont bienfaisantes comme les vertus, pour en recevoir du secours, et à celles qui sont nuisibles, comme les vices, pour être préservés du mal qu'elles peuvent faire. G'est l'excuse ordinaire de ceux qui font des dieux de tout , des maux comme des biens.
Mais s'il est vrai que les vices ne doivent pas s'attendre à notre encens et à nos vœux, en quoi nous sommes du sentiment de Gcéron, nom disons que les vertus ne doivent pas non plu| y prétendre , qu'elles n'ont ni sentiment ni in tclligence, et que ce n'est pas dans des temples de pierre et de marbre qu'on doit leur dresser des autels , mais au milieu du cœur de l'homme. G'est donc une loi ridicule que ce nouveau législateur 1 veut établir dans sa République en idée. «Qu'on élève, dit-il, des temples à l'Esprit, à la Piété, à la Valeur , à la Fidélité et à toutes les autres vertus qui donnent à l'homme l'entrée dans le ciel.» Ges divinités de Gicéron ne peuvent être sans l'homme seul, et l'homme seul leur peut servir de temple. Cest la vertu qui mérite notre vénération et non son image, et le culte qu'on lui rend ne consiste pas à brûler de l'encens devant elle , ni à égorger des bête sur son autel ; mais il consiste dans une volonté sincère et une ferme résolution qu'on prend de l'acquérir , ou de la conserver si elle est d^à acquise. Gar qu'est-ce que révérer en soi la vertu, sinon la posséder et en exercer les actes? G'est donc en vain que notre philosophe veut
' Cicéron.
LACTANCE
embarrasser les villes de nouveaux édifices, et | occuper inutilement un terrain * qu'on peut faire servir à un meilleur usage. Nous voulons lui épargner les frais qu'il serait obligé de faire, soit pour Tenlrctien des prêtres, soit pour fondre des statues , soit pour acheter des victimes. Le cœur de l'homme est un temple bien plus digne de ces divinités morales; il n'est point sujet à tomber en ruine, ou à être renversé d'un coup de tonnerre. Qu'on l'orne tant qu'on voudra, qu'on le remplisse de ces aimables déesses, qu'on en fasse un Panthéon, nous y consentons; plus il sera plein, plus il sera auguste. Il est à craindre que ceux qui placent dans les temples l'image de la vertu, n'en aient en effet que l'image, lis Tadorent en figure, et ils la déshonorent en elle-même. On rend à la déesse Piété un culte extérieur et apparent , et l'on en rend un intérieur et véritable à l'Avarice qui n'épargne ni parens, ni citoyens, ni alliés. On donne de l'encens à la Paix et à la Concorde d'une main encore fumante du sang qu'on vient de répmdre, ou dans une guerre publique, ou dans une querelle particulière. On sacrifie à la Pudicité des taureaux et des béliers, pendant que Ton immole son propre corps à la déesse de l'impureté. On fait des effusions, et Ton répand le lait et le vin devant l'autel de la Foi et l'Amitié, prêt h verser le poison à celui qui ne meurt pas assez tôt au gré d'un avide héritier. On fait semblant d adorer la Vertu, et on la fuit; on feini d'avoir le Vice en horreur, et on l'adore. Mais achevons de démasquer la fausse religion, et d'en faire voir tout le ridicule. Quelle imagination aux Romains d'édifier un temple à Vénus la Chauve, parce qu'étant assiégés par les Gaulois, et les cordages dont ils remuaient leurs machines étant rompus par Teffort continuel qu'elles faisaient , ils en firent des cheveux de leurs femmes. Y eut-il jamais rien qui ait pu mieux faire connaître le faible d'une religion que ces sortes de monumens , plus propres à exciter la pitié ou la moquerie « que la dévotion ou la surprise? Sans doute que les Romains avaient ! appris des Lacédémoniens ù se faire des dieux selon les événemens, et à les recevoir des mains de la Fortune ; car ces habilans de Sparte ^ ayant
* A bâtir des temples aux Vertui.
> f iaoédémoDe.
mis le siège devant Messène^et les Messiniens les amusant par de fausses sorties , ils allèrent à leur tour assiéger Lacédémone; mais les femmes qui étaient restées dans la ville les repoussèrent vigoureuseuient , et , non contentes de les avoir chassés de devant leurs murailles , elles les poursuivirent bien avant dans la campagne. Cependant les Lacédémoniens s'é* tant aperçus du stratagème de leurs ennemis, et ayant appris qu'ils leur avaient donné le change, abandonnèrent leur siège , et coururent défendre leurs propres maisons ; ils n'en èlalenl pas fort éloignés lorsqu'ils rencontrèrent ces braves amazones qui retournaient de la poursuite des Messéniens, et, les prenant pour les Messéaions mêmes , ils se préparaient à les combattre ; mai« ces vaillantes femmes se désarmèrent , et parurent si belles en cet état à leurs maris , qu'ils ne furent plus les maîtres de leur passion , qui devint si furieuse et si brutale, que tout se méb, sans choix et sans discernement ; et , pour conserver la mémoire d'une aventure si mémorable et si digne de la curiosité des siècles suivans, on bàlit, au lieu où elle était arrivée, un temple magnifique à Vénus Armée.
Mais, dans le même temps que les Romains élevaient un temple à Vénus la Chauve, ils eu gratifièrent pareillement Jupiter le Boulanger, pour un service signalé qu^il venait de leur rendre dans ce fameux siège ; car il les avertit par des songes qu'ils fissent du pain de tout ce qu'il leur restait de blé, et qu'ils en jetassent dans le camp des ennemis : ce qui obligea les Gaulois d'abandonner la place , désespérant de la pouvoir forcer la voyant si bien munie. Quelle religion , grand Dieu ! où les sujets de plaisanterie naissent à chaque moment. Pour moi, a j'avais à la défendre, rien ne me ferait pins de peine que de voir ces pauvres divinités dev^ nues à un tel point méprisables , qu*on ne peut même prononcer leurs noms sans rire. Quel e^t l'homme assez saturnien qui puisse garder son sérieux au nom de Fomace , déesse des forgerons , et en voyant de doctes personnages frapper gravement sur une enclume pour céMbiîer plus dévotement les Fomacales ? Et la déc«e Muta , n'est-elle pas bien propre à secourir ceux qui l'invoquent, elle qui, étant privée dès sa naissance de l'usage de la parole , Test aussi de celui de l'ouïe? Pour la déesse Gaca, c'est
INSTiraiONS DIVINES. — LIVRE I.
une franche scélérate, car elle trahit son frt^re Hercule sur la promesse qu'on lui fit de la reccroir à la table des dieux.
La déesse des Berceaux (Gunina) est une assez bonne déesse ; elle est d'un grand secours pour les nourrices : c'est elle qui berce les enfana et r]iii les endort. Les laboureurs sont aussi fort re- Jevables au dieu Sterculus, de leur avoir appris h fumer la terre. Je n'aurais jamais fini si je voulais rapporter ici le nom et les divers emplois de ces monstrueuses divinités^, qui ne cèdent en rien à celle des Égyptiens ; encore celles-ci avaient-elles quelques figures déterminées. Mais que peut-on dire de ceux qui adorent une pierre brute et mal polie, qu'ils appellent le dieu Terme? c'est, dit-on, cette pierre que Saturne avala, croyant avaler son fils Jupiter. Lorsque Tarquin consacra le Gapitole à ce maître des dieux, comme il se trouve là plusieurs petits dieux qui y avaient leurs chapelles, il leur fit demander honnêtement par les augures s'ils ne voulaient pas bien se retirer, et laisser la place à leur souverain; ils ne se le firent pas dire doux fois, et ils cédèrent de fort bonne grâce un logement destiné pour un dieu d'un tout autre relief qu'eux. Il n'y eut que le dieu Terme ((ui ne voulut jamais désemparer; peutêtre crut-il devoir être traité avec distinction pour avoir sauvé la vie à Jupiter 2. C'est ce dieu informe qui est le gardien des limites de l'empire; il les conserve, et il empêche que les barbares ne les francliisscnt. Au reste, ce dieu n'est pas toujours une pierre, c'est aussi quel(|uefi)is une souche. Tels dieux, tels adorateurs. Il faut être une vraie souche pour adorer une telle divinité.
XXI. Après avoir parlé des dieux , de leur origine, de leurs emplois et de leurs diverses aventures, il nous reste encore quelque chase à dire des sacrifices qu'on leur offre, et des mystères qui sont enfermés dans le culte qu'on leur rend.
A Salamine, ville de Gypre, on immolait un homme à Jupiter; ce fut Teucer qui institua cet horrible sacrifice, et qui en prescrivit la forme à ses descendans. L'empereur Adrien le fit cesser.
■ On peut voir ce qu'en écrit saint Aususiîn dans son livre de la CUé de Dieu.
* On a remarqué que c'était la pierre que Saturne avala pour Jupiter.
Les peuples do la Tauride, nation féroce, avaient une loi qu'ils observèrent fort longtemps, qui leur ordoimait de sacrifier à Diane tous les étrangers que leur mauvaise fortune jetait sur leurs c6tes; et les anciens Gaulois apaisaient avec du sang leurs dieux Hésus, Tentâtes et Taramis.
Les Latins ne furent pas plus innoœns ni moins barbares dans leurs sacrifices; et le Jupiter du Latium^ n'aimait pas moins le sang des hommes que le Jupiter de Salamine. Quelle vertu peut-on demander à ces dieux par un sacrifice qui est un crime? et quel bien ces dieux peuveut-ils faire, si on ne peut l'obtenir que par un homicide? Mais il n'est pas étonnant que des barbares aient une religion conforme A leurs mœurs, et des dieux qui leur ressemblent. Gequi doit surprendre, c'est de voir l'Italie, qui a toujours fait gloire d'élever ses peuples dans riiumanité, de voir, dis-je, l'Italie surpasser les barbares en cruauté, en répandant avec fureur le sang humain dans ces cérémonies impies et sacrilèges. Geux qui , joignant la politesse des mœurs aux lumières de Tesprit, éteignent en quelque sorte ces lumières, et renoncent à cette politesse pour devenir barbares par un motif de religion, sont sans doute bien plus coupables que ceux qui, nés dans l'ignorance des lois et parmi les ténèbres d'une nature corrompue, font le mal souvent parce qu'ils ne connaissent pas le bien. Il y avait même longtemps que cette coutume d'immoler des hommes avait cours en Italie (avant que l'empereur Adrien ne l'abrogeât); et Saturne se plaisait h un culte M digne d'un dieu qui avait plus d'une fois bu le sang de ses enfans. Mais pour diversifier les mets qu on lui prés.'ntait, on n'égorgeait pas la victime comme on faisait ailleurs, mais on la précipitait du pont Milvius ^ dans le Tibre. On dit qu'Hercule, à son retour d'Espagne, abolit ce sacrifice, et en laissa seulement une vaine représentation , qui consistait à faire sauter du pont en bas des hommes de bois, ou de carton. [
Mais où prendre des couleurs assez sombres 1 pour peindre ces horribles hécatombes d'enfans immolés au même Saturne, pour le consoler
* Campa{;na di Borna.
* Poote mole.
LNSTITL'TlOiNS DlVhNKS. — LIVRE I.
«onnailrc pour des hommes. Roninlus fui ainsi cliangé en Quirinus ; I j^da reçut le nom de Néinésis;Gircé criui de Marica; Ino et son frère Mélicerte ceux de Leucotlioé et de Palémon.
On observe presque les mêmes cérémonies à la fête de Gérés Éléusîne qu'à celle d'Isis; car si Ton pleure à celle-ci la perte d*Osiri$, on se lamente fort à celle-là pour la perCe de Proserpine, que son oncle Plulon a enlevée, sans se mettre beaucoup en peine de ce que le monde pourrait dire de voir un dieu commettre un rapt et un inceste. Et, parce que la tradition poétique porte que ce fut avec des branches de pin allumées que Gérés se mit à chercher sa fille par toute la Sicile , on allume quantité de torches durant cette fête.
A Lampsaque ^, on sacrifie un âne à Priape : et Ton en rapporte cette raison. Les dieux s'étant trouvés à un festin solennel que Gybèle leur donnait, ils se mirent, après souper, à jouer à de petits jeux; mais Vesta, accablée de sommeil (peut-être pour avoir trop bu), s'endormit profondément , sans chercher d'autre lit que le plancher de la salle. Ge qu'apercevant Priape, H s'approcha d'elle , et était sur le point de la déshonorer, si Fane de Silène ne se fût mis h braire fort à propos pour la pauvre déesse, qui s'éveilla au cri , et sauva ainsi son honneur qui courait grand risque: or, les habitans de lampsaque, fort dévoués à Priape, lui sacrifient tous les ans un âne, pour le venger du mauvais tour que cet animal lui joua dans une si nombreuse et si sainte assemblée. Quels dieux ! quelle reli- £^on!
Mais si Tàne reçoit à Lampsaque un traitement si rude pour avoir empêché une mauvaise action, il en reçoit en récompense un fort honorable à Rome, où les vestales , pour reconnaître le service important qu'il rendit à leur déesse ^ , choisissent un des plus beaux ânes de la ville, lui font une guirlande de pains fort délicats et fort blancs, qui servent ensuite à lui faire un bon repas. Quelle honte à une déesse de devoir à un âne la conservation de sa virginité ! On me dira que ce n'est qu'une fable : je le veux ; mais cette fable est reçue des peuples comme une vérité et comme un point capital de leur religion.
* Lampsico, ville de Mysie.
•Ye»la.
Je sais que les poètes ne prétendent pas assujettir notre créance à leurs folles imaginations; mais elles ne trouvent que trop d'ouvertures pour s'insinuer dans Tcsprit des hommes, qui sont ravis de trouver dans leurs dieux ce qui peut autoriser et pour ainsi dire consacrer leurs vices.
Que dirons-nous des astronomes qui placent sérieusement deux ânes parmi les étoiles ^ ? Ontils aussi prétendu nous laisser la liberté de n'en rien croire PGependant on nous assure que ce beau privilège leur a été accordé à la sollicitation de Bacchus, qui, en leur procurant un logement si magnifique , a voulu les payer du service qu'ils lui rendirent au passage d'un fleuve. Peut-on rien écrire de plus extravagant ?
Mais voici une espèce de sacrifice bien difMrent des autres, car on y dit des injures au dieu â qui on l'offre : on l'accable de paroles outrageuses et de malédictions, au lieu des bénédictions et des louanges dont on a coutume d'honorer les dieux. G'est cependant le grand Hercule qu'on traite ainsi â Linde', dans Ttle de Rhodes ; et voici la raison qu'on apporte d'une chose si peu commune. On dit qu'Hercule ayant abordé â cette plage, et se sentant pressé de la faim , demanda à un villageois qui labourait là auprès, l'un des deux bœufs qu'il avait à sa charrue , offrant de le lui payer ce qu'il vaudrait. Le laboureur refusa de le lui vendre, s'excusant sur ce qu'il ne se pouvait passer de ses bceufs, qu'il n'avait pour tout bien que ce morceau de terre, dont la récolte lui servait à nourrir sa famille. Hercule, sans vouloir écouter les raisons du bonhomme , et usant de sa modération ordinaire , n'ayant pu avoir de gré un de ces bœufs, les enleva tous deux de force, les fit assommer sur-le-champ , et apprêter pour son dtner et pour celui de ses compagnons ; ce que voyant le malheureux villageois, il se mit à vomir mille injures contre Hercule ; mais ce héros, prenant la chose en galant homme, les écouta sans s'émouvoir, et ne fit que rire avec ses compagnons de la colère du pauvre laboureur. Toutefois, après que l'admiration où on était de sa valeur lui eut fait déférer les honneurs divins, les habitans de cette contrée lui élevèrent
< Dam l*Écrcvi8se.
' Lindo
rexemptàt de cette fonction. Ce bonhomme n'était-il pas bien fou de s*ima(pner qu un pareil ministère donnerait du lustre à sa difpiilé? Peut-on enfin voir sans indifj;nation pratiquer sérieusement, et par un esprit de religion, ce qu'on jugerait digne de censure dans les jeux et les divertissemens du peuple ?
XXII. Celui qui commença à introduire dans Rome de vaines superstitions Fut Numa Pompilius, son second roi, qui trouvant des esprits grossiers et susceptibles de toutes sortes d'impressions,se servit de cette disposition pourleur inspirer ce qu'il voulut touchant le culte des dieux. Pour le faire avec plus d'autorité et de succès, il feignit qu'une certaine nymphe Ëgérie lui révélait de hauts mystères dans les entretiens qu'il avait avec elle durant la nuit. Assez proche de Rome, dans un bois épais, se voit un antre obscur et profond d'où sort une eau claire et pure qui va arroser le pied des arbres voisins; c'est là que Numa passait les nuits sans témoins, et, sortant le matin de sa retraite, il annonçait au peuple ce qu'il avait appris de son épouse immortelle, sur la manière dont les dieux voulaient être servis.
Il imitait en cela l'adresse de Minos qui, voulant rendre ses lois plus vénérables, feignait que Jupiter les lui avait dictées dans l'antre sacré de ce dieu, où il passait plusieurs heures en conférence avec lui ; afin que les hommes apprissent à obéir non -seulement par un motif de crainte, mais aussi par un principe de religion.
Mais, après tout, il n'était pas difficile à Numa d'abuser de la crédulité de simples bergers, qui faisaient alors la plus grande partie de ses sujets. Il institua donc un souverain pontife, des prêtres de Jupiter, des saliens, des augures ; il composa la généalogie des dieux ; il en forma diverses branches et diverses familles, et fournissant à ce peuple fiarouche divers amusemens , il adoucit peu à peu sa férocité naturelle, et le fit insensiblement passer de Fardeur qu'il avait pour la guerre à l'amour du repos et de la paix. Mais , s'il abusa de sa trop grande facilité à croire ce qu'il voulut lui inspirer, il n'eut garde de se laisser surprendre lui-même
^ On croyait que le salut de la république éUit attaché à la couierTation de ces boucliers.
aux faux préjugés d'une religion dont il était l'auteur ; car il composa en latin un traité du droit des pontifes, et un autre en grec, qui contenait les règles et les principaux axiomes de la sagesse ; et dans ces deux ouvrages il s'applique non-seulement à détruire les principes de la religion qu'il avait lui-même imaginée, mais aussi à ruiner les fondemens des autres religions. Or, il arriva longtemps après la mort de ce roi , sous le consulat de Cornélius et de Bébius , que des ouvriers travaillant à remuer la terre dans un champ qui est au pied du Janicule et qui appartenait au secrétaire d'État Pélilius, vinrent à découvrir deux coffres de pierre, dans l'un desquels était le corps de Numa, et dans l'autre les deux traités dont nous venons de parler; ce qui ayant été rapporté au sénat, il ordonna qu*on les supprimerait. Q. Petilius les fit brûler dans une assemblée du peuple. Mais cette ordonnance me semblepeu digne de la sage prévoyance d'une compagnie aussi éclairée et aussi politique que celle-là ; car son dessein en supprimant ces livres était de faire perdre le souvenir de ce qu'ils contenaient de contraire à la religion du peuple romain, et c'est ce qui Ta conservé.
Ainsi ces dévots sénateurs, en voulant apprendre à la postérité avec quel zèle et quelle piété ils avaient soutenu l'honneur de leurs dieux, lui ont appris en même temps qu'on pouvait Impunément se dispenser de les honorer, en lui découvrant les endroits faibles de leur culte.
Mais si Numa, chez les Romains, fut l'inventeur d'une religion ridicule et vaine, les peuples du Ijatium^ en la personne de Faune reconnaissent le fondateur de la leur. Ce Faune était petit-fils de Saturne, et il fit une étrange profusion des honneurs divins à tous ceux de sa famille; car premièrement il mit son père ^ au nombre des dieux , et de sa sœur^ ayant fait sa femme, il en fit ensuite une déesse : outre le nom de Fauna qu'elle avait, on lui donna encore celui de Destinée, parce qu'elle disait la bonne aventure aux femmes, comme Faune, son frère et son mari , la disait aux hommes. Varron écrit de celte Fauna qu'elle vécut si
* Campagne de Rome.
■ Picus.
'Fauna.
un autel au même lieu où la chose s'était passée, qu'il nomma lui-même X Autel des deux Bœufs, et il ordonna qu à Tavenir on lui immolerait deux bœufs joints ensemble par un même joufj^. Il se consacra aussi un prêtre auquel il enjoignit expressément d'employer dans les sacrifices qui lui seraient offerts les mêmes injures que le villageois lui avait dites, avouant que de sa vie il n'avait fait un repas si agréable.
 quelle autre fin a-t-on institué la fête de Jupiter Cretois, sinon pour renouveler la mémoire de sa naissance, de son enlèvement dans rile de Crète, et de la nourriture qu'il y reçut? La nymphe Amalthée n est autre que la chèvre qui l'allaita; c'est la pensée du poète Âratus qui fait parler Germanicus en ces termes :
Colle nymphe flit la nourrice de Jupiter, s'il est vrai, comme on le dit, qu*unc chèvre de Plie de Crète Fait nourri de son lait , et que ce divin nourrisson , iHHir marquer sa reconnaissance , lui ait donné une place honorable parmi les astres de la nuit.
Mais, ayant résolu de faire de cette chèvre une étoile brillante, il lui ôta sa peau mortelle pour la revêtir d'immortalité ; et de cette peau de chèvre il s'en fit un bouclier, qui lui servit bien contre les Titans, ce qui a donné lieu aux poètes de l'appeler V Égide de Jupiter. On fait encore dans cette même fête de Jupiter Cretois diverses représentations de ce que sa mère fit pour le dérober â la cruauté de Saturne; ce qu'Ovide exprime ainsi :
Le bruit des clairons et des trompettes fit autrefois retentir les rochers du mont Ida, de peur que les cris du céleste enfant, que sa mère leur avait confié, ne trahissent la sûrelé de son asile. Ici les Curetés frappaient sur des boucliers d'airain ; lu les tk)rybanles faisaient entre-chocpier des casques d'acier. Enfin ; Tenfant fût sauvé, et le secret fut f^ardé. Chaque année renouvelle la mémoire de ce grand événement ; mais les flûtes et les hautbois ont pris la place des trompettes et des clairons.
Salluste rejette ce récit et le traite de pure fiction; mais il faut avouer que le tour qu'il y donne est ingénieux. 11 dit a que les Curetés représentent ceux qui, les premiers, ont pénétré dans les choses divines et en ont acquis la science; et que, comme nous attachons à tout ce qui est éloigné de nous une certaine idée qui en inspire la vénération , on s'est avisé de nommer ces premiers sages les nourriciers de Jupiter, Ji pour exprimer que les secrets de la divinité leur ont été confiés dès son enfance, si
LACTANCE
Ton peut se servir de ce terme, c'est-à-dire diM le commencement et avant que les autres hommes en eussent connaissance. Mais n'en déplaise à ce .savant historien , il a suivi une fausse lumière dans l'explication de cette fable; car m Jupiter est , selon les Curetés , le premier des dieux et le principe de toute religion , sans doute ils n'ont pas eu Tintelligence des choses divines, ils ne sont pas les interprètes de la vérité, mais les maîtres de l'erreor, et Us Vont répandue dans le monde en donnant à leur Jupiter la divinité , dont il n'y a que le Yrai Dieu qui soit propriétaire.
Qu'on se donne la peine de consulter les livres sacrés , les registres des pontifes, ces monumens de la religion, qui en doivent être les titres les plus authentiques, et je suis sAr qu'un y trouvera de quoi se convaincre que tout ce qu'on estime saint et digne de vénératimi, ne mérife que le mépris et la risée des gensnisosh nables, n'est que vanité, qu'extravagance; en un mot, qu'impiété et que profanation.
S'il se trouve enfin quelqu^un qui, ayant honte de son erreur, vienne à considérer les choses avec des yeux purifiés par la sagesse, quel ridicule ne découvrira-t-ll point dans la plupart des cérémonies qui font partie du culte religieux? Pourra-t-il s'empêcher de rire, ou plutôt de verser des larmes , pour peu que la charité le presse, lorsqu'il verra les sacrés ministres des dieux, les véritables interprètes de leurs volontés , les sages dépositaires des mystères, lors, dis-je, qu'il les verra danser n public, et mêler à des sauts de bouffon des postures de courtisanes ; qu'il les verra courir dans les places, tantôt nus et frottés d'huile comme des athlètes, tantôt couronnés de fleurs comme des victimes, tantôt masqués, déguisés, bariMDés comme d'infâmes comédiens? Que dirai^ des boucliers sacrés que le temps a presque rédoits en |M)ussière ^ ? Cependant ceui qui les porteot sur leurs épaules, dans des processkms suhunelles, croient porter des dieui. Et Pou raconte d'un certain préteur', qu^ll Toultit par un sentiment de dévotion porter un de ces ta»cliers 3, devant lequel il fit par honneur ma^ cher tous ses huissiers | quoique st charge
' lis (^f aient en boia.
' FuriUK Jiibaruluf.
Texemptàt de cette fonction. Ce bonhomme n'étaît-il pas bien fou de s*ima(pner qu'un pareil ministère donnerait du lustre à sa difpiilé? Peut-on enfin voir sans indignation pratiquer sérieusement, et par un esprit de religion, ce qu'on jugerait digne de censure dans les jeux et les divertissemens du peuple ?
XXII. Celui qui commença à introduire dans Rome de vaines superstitions Fut Numa Pompilius, son second roi, qui trouvant des esprits grossiers et susceptibles de toutes sortes d'impressions,se servit de cette disposition pour leur inspirer ce qu'il voulut touchant le culte des dieux. Pour le Faire avec plus d'autorité et de succès, il Feignit qu'une certaine nymphe Ëgérie lui révélait de hauts mystères dans les entretiens qu'il avait avec elle durant la nuit. Assez proche de Rome, dans un bois épais, se voit un antre obscur et profond d'où sort une eau claire et pure qui va arroser le pied des arbres voisins; c'est là que Numa passait les nuits sans témoins, et, sortant le matin de sa retraite, il annonçait au peuple ce qu'il avait appris de son épouse immortelle, sur la manière dont les dieux voulaient être servis.
Il imitait en cela l'adresse de Minos qui, voulant rendre ses lois plus vénérables, feignait que Jupiter les lui avait dictées dans l'antre sacré de ce dieu, où il passait plusieurs heures en conférence avec lui ; afin que les hommes apprissent à obéir non-seulement par un motif de crainte, mais aussi par un principe de religion.
Mais, a))rès tout, il n'était pas difficile à Numa d'abuser de la crédulité de simples bergers, qui faisaient alors la plus grande partie de ses sujets. Il institua donc un souverain pontife, des prêtres de Jupiter, des saliens, des augures ; il composa la généalogie des dieux ; il en forma diverses branches et diverses familles, et fournissant à ce peuple forouche divers amusemens , il adoucit peu à peu sa férocité naturelle, et le fit insensiblement passer de fardeur qu'il avait pour la guerre à l'amour du repos et de la paix. Mais , s'il abusa de sa trop grande facilité à croire ce qu'il voulut lui inspirer, il n'eut garde de se laisser surprendre lui-même
^ On croyait que le salut de la république était attaché à la cousenration de ces boucliers.
aux faux préjugés d'une religion dont il était l'auteur ; car il composa en latin un traité du droit des pontifes, et un autre en grec, qui contenait les règles et les principaux axiomes de la sagesse ; et dans ces deux ouvrages il s'applique non-seulement à détruire les principes de la religion qu'il avait lui-même imaginée, mais aussi à ruiner les fondemens des autres religions. Or, il arriva longtemps après la mort de ce roi , sous le consulat de Cornélius et de Bébius , que des ouvriers travaillant à remuer la terre dans un champ qui est au pied du Janicule et qui appartenait au secrétaire d'État Pélilius , vinrent à découvrir deux coffres de pierre, dans l'un desquels était le corps de Numa, et dans l'autre les deux traités dont nous venons de parler; ce qui ayant été rapporté au sénat, il ordonna qu'on les supprimerait. Q.Petilius les fit brûler dans une assemblée du peuple. Mais cette ordonnance me semble peu digne de la sage prévoyance d'une compagnie aussi éclairée et aussi politique que celle-là ; car son dessein en supprimant ces livres était de faire perdre le souvenir de ce qu'ils contenaient de contraire à la religion du peuple romain, et c'est ce qui Fa conservé.
Ainsi ces dévots sénateurs, en voulant apprendre à la postérité avec quel zèle et quelle piété ils avaient soutenu l'honneur de leurs dieux, lui ont appris en même temps qu'on pouvait impunément se dispenser de les honorer, en lui découvrant les endroits faibles de leur culte.
Mais si Numa, chez les Romains, fut l'inventeur d'une religion ridicule et vaine, les peuples du Latium^ en la personne de Faune reconnaissent le fondateur de la leur. Ce Faune était petit-fils de Saturne, et il fit une étrange profusion des honneurs divins à tous ceux de sa famille; car premièrement il mit sonpère^au nombre des dieux, et de sa sœur^ ayant fait sa femme, il en fit ensuite une déesse : outre le nom de Fauna qu'elle avait, on lui donna encore celui de Destinée, parce qu'elle disait la bonne aventure aux femmes, comme Faune, son frère et son mari , la disait aux hommes. Varron écrit de celte Fauna qu'elle vécut si
* Campagne de Rome.
■ Picus.
' Fauna.
lactancf.
relîrée et qu'elle fut d'une cliaslelé si exemplaire, que nul homme, hors son mari , ne put se vanter d'avoir vu son visage, ni lui avoir seulement ouï prononcer une seule parole. C'est elle que les femmes appellent la Bonne Déesse, et c'est pour honorer une vie si cachée et si éloignée de tout bruit, qu'elles font soigneusement fermer les portes de son temple lorsqu'elles lui sacrifient, et que rentrée en est entitrement fermée aux hommes ^ Mais cette bonne déesse, avec toute sa chasteté, se laissait quelquefois surprendre au plaisir de la l)outeilie: ce fut après avoir vidé une bouteille de vin de Falerne que son mari la trouva ivre; et étant outré de voir sa dignité royale si fort avilie par Tintempérancedesa femme, il la prit et la fouetta si cruellement avec des branches de myrte, qu'elle expira sous les coups ; ce qui fut dans la suite si sensible à cet époux, qu'après que sa colère fut un peu ralentie, pour soulager son extrême déplaisir, il la plaça parmi les déesses. Il lui en donna Tappareil ; il lui assigna des sacrifices. Mais parmi les offrandes qu'on met sur son autel, on n'oublie pas des flacons d'excellent vin, comme une des plus agréables oblations qu'on lui puisse faire. Ce Faune, aussi bien que les autres faiseurs de divinités , a laissé à la postérité de quoi la faire tomber dans Terreur; mais les sages s'en préservent par le secours de leurs lumières. Lucrèce, l'un de ces sages, parleainsi de celui qui, par une superstition outrée, croit que toutes les statues qu'il voit sont autant de dieux.
«Cet homme, dit-il, a une superstitieuse vénération pour toutes CCS petites divinités de la façon de Faune et de Numa ; il tremble à leur aspect : il n*y en a pas une à laquelle il aille porter ses xctax et son offrande. Semblable aux enfans qui s*imafnnent que toutes les fleures qu'ils voient sont des hommes véritables , il prend pour des vérités ce qui n*est que pure Hction ; il croit qu'il y a un esprit qui meut , instruit et anime cet statues de bronze et de marbre. 0 homme crédule! ne voyez-vous pas que ce ne sont là que des ouvraf^es de Tarr, et que les dieux que vous adorez et devant qui vous tremblez ne doivent leur être qu*à quelque habile statuaire ?»
Le poète compare à des enfans ces gens qui donnent dans toutes les superstitions, quelque monstrueuses qu'elles soient , et moi je trouve que les enfans sont bien plus raisonnables : les
^ Vai des chefs d'accusation que Cicéron proposa contre Clnudius, fut qu'il était entré dé;;uisé en femme dans le lion où on sacrifiait à la bonne déesse. Oraison pour Mi Ion.
enfans, il est vrai, croient que des statues inanimées sont des hommes vivans, et ceux-là jurent que ce sont des dieux immortels. Un âge sans expérience rend les enfans susceptibles de ces fausses impressions, et les superstitieux reçoivent toutes celles que leur folie leur fait prendre; l'innocente erreur où sont les enfans diminue à mesure que la lumière de la raison croit en eux, au lieu que la husse persuasion 01^ sont ces malheureux esclaves de la superstition augmente, se fortifie et dure autant que leur vie.
Ce fut Orphée qui institua la fête de Bacchus^, et il fut le premier qui lui sacrifia sur une montagne de la Béotie, assez proche du lieu où ce dieu était né. 11 fut aussi nommé Githéron^, parce qu'il jouait souvent de la cithare. On donna encore à cette fêle le nom d'Orphée, depuis qu^il y fut déchiré et mis en pièces par les Bacchantes. Ce nouveau culte s'introduisit dans la Gr&ce à peu prte dans le même temps que Faune établissait le sien en Italie. Il y a cependant quelque apparence que Faune était venu après Orphée , puisque cet excellent musicien se trouva avec les Argonautes au premier siège de Troie, où régnait Laomédon , pendant que Picus , père de Faune, régnait en Italie. Remontons donc enoore plus haut, et cherchons si bien que nous puissions enfin trouver celui qui a commencé à bonorer les faux dieux. Didyme, auteur grec, croit que ce fut Mélissée qui le premier leur offrit des sacrifices; que ce roi de Crète régla les cérémonies qui accompagnent le culte divin , qu'il y mit de Tordre, et qu'il y ajouta la magnificence et l'éclat extérieur pour les rendre plus vénérables aux peuples. Ce prince eut deax filles , Mélisse et Âmalthée , qui nourrirent Jupiter de lait et de miel; ce qui a donné lieu aux poètes de feindre que des abeilles volaient chaque jour sur la bouche de cet enfiint pour lui apporter le miel qu'elles ^lisaient. Mélisse reçut de la main de son père la dignité de grande prêtresse de la mère des dieux, ce qm a fait donner à toutes celles qui lui ont succédé dans cette charge le nom de Mélisses.
Pour Jupiter, l'FIistoirc Sacrée d*Évehiiilit
* Auirpinent . Liber.
- l-.ii lai in Ciiliara.
nous apprend qu^étant monté sur le trône , il vint à un tel excès d'insolence et d'orgueil qu'il s'érigeait partout à lui-même des temples et autels ; car, s'étant mis à voyager, il savait avec tant d'adresse s'insinuer dans l'esprit des rois et des princes chez qui il passait, et il savait si bien le secret de se les attacher par les démonstrations d'une amitié Feinte et sous le spécieux prétexte des devoirs sacrés de l'hospitalité, qu'en les quittant il leur faisait promettre de lui bâtir un temple, comme pour servir de monument éternel de l'alliance qu'ils venaient de contracter ensemble. De là sont venus les noms d'Atabirien, de Labranden, de Laprien , de Molion, de Gasien, et tant d'autres sous lesquels Jupiter est adoré en divers lieux, et qui sont les noms de ces princes crédules et de ces officieux hôtes, qui pensant éterniser leurs noms par de superbes édifices , ont bien plus travaillé pour la gloire du roi de Crète ^ que pour la leur : on remarquait même en ces rois une certaine estime religieuse qui faisait qu'ils se soumettaient avec joie à son empire, et qu'ils ordonnaient à leurs sujets de célébrer tous les ans des fêtes et des sacrifices en son honneur; c'est de cette manière que le culte de Jupiter s'est répandu par toute la terre, et l'exemple d'un dieu qui s'est en quelque sorte consacré lui-même a été suivi par tant d'autres qu'enfin tout l'univers s'est rempli de divinités.
Nous savons donc maintenant l'époque de la fausse religion; car, ou que ce soit Métissée qui en ait jeté les premiers fbndemens, ou que ce soit Jupiter, la différence du temps n'est pas fort considérable, et l'erreur pour se faire recevoir ne saurait se prévaloir de son antiquité.
XXIU. Après avoir fait connaître la véritable origine des vaines superstitions, ce qui nous reste à faire est de marquer précisément le temps où elles ont été introduites dans le monde , et comme le moment de leur naissance. Nous en avons déjà touché quelque chose dans le chapitre précédent ; mais nous en parlerons un peu plus amplement dans celui-ci. Théophile, dans sa chronologie, rapportant le sentiment de Thallus, ancien historien , dit que Belus, dieu des Assyriens et de Babylone , a vécu 322 ans avant la guerre de Troie. Or Belus et Saturne
' Jupilcr.
étaient contemporains, ce qu'il est facile de faire voir en supposant comme un fait certain qu'Agamemnon, qui commandait les Grecs au siège de celte ville, était arrière-petit-fils de Jupiter, comme Achille et Ajax l'avaient pour trisaïeul. Ulysse était au même degré; pour Priam, il en était plus éloigné, et même il y a des auteurs qui assurent que Dardanus et Ja> sius , ancêtres de Priam, n'étaient pas fils de Jupiter, maisdeCorilus; et ce qui rend celte conjecture vraisemblable, c'est que si ce prince ^ eût été du sang de Jupiter, il y a de l'apparence que le roi de Crète ^ n'aurait pas voulu en so Mller la pureté, en faisant servir Ganymëde^, son parent, à l'usage infâme auquel il le consacra.
Depuis la prise de Troie jusqu'aujourd'hui, l'on compte 1470^; ainsi il n'y a pas plus de 1800 ans que Saturne vivait. Or, de l'aveu même de tous ceux qui ont écrit des choses divines, il est le père de tous les autres dieux et comme la souche d où ils sont sortis. Qu'on juge maintenant quelle est l'antiquité d'une religion dont on connaît rétablissement, l'origine de ses dieux , leur naissance et leur consécration.
Il y aurait encore quelque chose à dire pour achever d'abattre entièrement le culte des faux dieux; mais il est temps de finir, et ce livre n'a déjà que trop d'étendue. Nous allons maintetenant travailler à écarter tous les nuages qui empêchent les hommes de voir la vérité et d'embrasser la véritable religion. Le premier pas qui conduit les hommes à la sagesse , c'est de démêler le faux d'avec le vrai , et la seconde démarche c'est de s'attacher au vrai : ainsi, celui qui dans le livre des Institutions aura appris à se défendre des atteintes de l'erreur, se trouvera disposé à recevoir dans les autres livres qui suivent les impressions de la vérité.
- Priam. — ' Jupiter.
' Ganimëde était du sang de Priam.
* Lactance écrîTait en Taonée 320.
lactancf.
retirée et qu'elle fut d'une chasteté si exemplaire, que nul homme, hors son mari , ne put se vanter d'avoir vu son visage, ni hii avoir seulement ouï prononcer une seule parole. C'est elle que les femmes appellent la Bonne Déesse, et c'est pour honorer une vie si cachée et si éloignée de tout bruit , qu'elles font soigneusement fermer les portes de son temple lorsqu'elles lui sacrifient, et que l'entrée en est entièrement fermée aux hommes ^ Mais cette bonne déesse, avec toute sa chasteté, se laissait quelquefois surprendre au plaisir de la bouteille: ce fut après avoir vidé une bouteille de vin de Falerne que son mari la trouva ivre; et étant outré de voir sa dignité royale si fort avilie par Tintempérancedesa femme, il la prit et la fouetta si cruellement avec des branches de myrte, qu'elle expira sous les coups ; ce qui fut dans la suite si sensible à cet époux, qu'après que sa colère fut un peu ralentie, pour soulager son extrême déplaisir, il la plaça parmi les déesses. Il lui en donna Tappareil ; il lui assigna des sacrifices. Mais parmi les offrandes qu'on met sur son autel, on n'oublie pas des flacons d'excellent vin, comme une des plus agréables oblations qu'on lui puisse faire. Ce Faune, aussi bien que les autres faiseurs de divinités , a laissé à la postérité de quoi la faire tomber dans Terreur; mais les sages s*en préservent par le secours de leurs lumières. Lucrèce, l'un de ces sages, parleainsi de celui qui, par une superstition outrée, croit que toutes les statues qu'il voit sont autant de dieux.
«Cet homme , dit-il, a une superstitieuse vénération pour toutes CCS petites diTinités de la façon de Faune et de Numa; il tremble à leur aspect : il n'y en a pas une à laquelle il aille porter ses vœux et son offrande. Semblable aux enfans qui s'imaffinent que toutes les figures qu'ils voient sont des hommes véritables , il prend pour des vérités ce qui n'est que pure fiction ; il croit qu'il y a un esprit qui meut , instruit et anime ces statues de bronze et de marbre. 0 homme crédule! ne voyez-vous pas que ce ne sont là que des ouvrai;es de l'art, et que les dieux que vous adorez et devant qui vous tremblez ne doivent leur être qu'à quelque habile statuaire ?»
Le poète compare à des enfans ces gens qui donnent dans toutes les superstitions, quelque monstrueuses qu'elles soient , et moi je trouve que les enfans sont bien plus raisonnables : les
* Vn des chefs d'accusation que Cicéron proposa contre Claudius, fut qu'il était entré déguisé en femme dans \e. lieu où on sacrifiait à la bonne déesse. Oraison pour Milon.
enfans, il est vrai, croient que des statues inanimées sont des hommes vivans, et ceux-là jurent que ce sont des dieux immortels. Un âge sans expérience rend les enfans susceptibles de ces fausses impressions , et les superstitieux reçoivent toutes celles que leur folie leur fait prendre; l'innocente erreur où sont les enfans diminue à mesure que la lumière de la raison croit en eux, au lieu que la Fausse persuasion 01^ sont ces malheureux esclaves de la superstition augmente, se fortifie et dure autant que leur vie.
Ce fut Orphée qui institua la fête de Bacclius^, et il fut le premier qui lui sacrifia sur une montagne de la Béotie , assez proche du lieu oil ce dieu était né. Il fut aussi nommé Githéron-, parce qu'il jouait souvent de la cithare. On donna encore â cette fête le nom d'Orphée, depuis qu'il y fut déchiré et mis en pièces par les Bacchantes. Ce nouveau culte s'introduisit dans la Gr&ce à peu prfes dans le même temps que Faune établissait le sien en Italie. Il y a cependant quelque apparence que Faune était venu après Orphée, puisque cet excellent musicien se trouva avec les Argonautes au premier siège de Troie, où régnait Laomédon, pendant que Picus, père de Faune, régnait en Italie. Remontons donc encore plus haut, et cherchons si bien que nous puissions enfin trouver celui qui a commencé à honorer les faux dieux. Didyme, auteur grec, croit que ce fut Mélissée qui le premier leur offrit des sacrifices; que ce roi de Crète régla les cérémonies qui accompagnent le culte divin , qu'il y mit de l'ordre, et qu'il y ajouta la magnificence et l'éclat extérieur pour les rendre plus vénérables aux peuples. Ce prince eut deux filles , Mélisse et Âmalthée , qui nourrirent Jupiter de lait et de miel; ce qui a donné lieu aux poètes de feindre que des abeilles volaient chaque jour sur la bouche de cet enfiint pour lui apporter le miel qu'elles i^iisaient. Mélisse reçut de la main de son père la dignité de grande prêtresse de la mère des dieux, ce qui a fait donner à toutes celles qui lui ont sucoÙé dans celte cliarge le nom de Mélisses.
Pour Jupiter, THistoirc Sacrée d'Ëvehmère
* Auirpinent , Lil)er.
- Kii lai in Ciilnni.
nous apprend qu'étant monté sur le trône, il vint à un tel excès d'insolence et d'orgueil qu'il s'érigeait partout à lui-même des temples et autels; car, s'étant mis à voyager, il savait avec tant d'adresse s'insinuer dans l'esprit des rois et des princes chez qui il passait, et il savait si bien le secret de se les attacher par les démonstrations d'une amitié Feinte et sous le spécieux prétexte des devoirs sacrés de l'hospitalité, qu'en les quittant il leur faisait promettre de lui bâtir un temple, comme pour servir de monument éternel de l'alliance qu'ils venaient de contracter ensemble. De là sont venus les noms d'Atabirien, de Labranden, de Laprien, de Mol ion, de Gasien, et tant d'autres sous lesquels Jupiter est adoré en divers lieux, et qui sont les noms de ces princes crédules et de ces officieux hôtes , qui pensant éterniser leurs noms par de superbes édifices , ont bien plus travaillé pour la gloire du roi de Crète ^ que pour la leur : on remarquait même en ces rois une certaine estime religieuse qui faisait qu'ils se soumettaient avec joie à son empire, et qu'ils ordonnaient à leurs sujets de célébrer tous les ans des fêles et des sacrifices en son honneur; c'est de cette manière que le culte de Jupiter s'est répandu par toute la terre, et l'exemple d'un dieu qui s'est en quelque sorte consacré lui-même a été suivi par tant d'autres qu'enfin tout l'univers s'est rempli de divinités.
Nous savons donc maintenant l'époque de la fausse religion; car, ou que ce soit Métissée qui en ait jeté les premiers fondemens, ou que ce soit Jupiter, la différence du temps n'est pas fort considérable, et l'erreur pour se faire recevoir ne saurait se prévaloir de son antiquité.
XXlll. Après avoir fait connaître la véritable origine des vaines superstitions, ce qui nous reste à faire est de marquer précisément le temps où elles ont été introduites dans le monde , et comme le moment de leur naissance. Nous en avons déjà touché quelque chose dans le chapitre précédent ; mais nous en parlerons un peu plus amplement dans celui-ci. Théophile, dans sa chronologie, rapportant le sentiment de Thallus, ancien historien , dit que Belus, dieu des Assyriens et de Babylone , a vécu 322 ans avant la guerre de Troie. Or Belus et Saturne
' Jupiter.
étaient contemporains, ce qu'il est facile de faire voir en supposant comme un fait certain qu*Agamemnon, qui commandait les Grecs au siège de cette ville, était arrière- petit-fils de Jupiter, comme Achille et Ajax lavaient pour trisaïeul. Ulysse était au même degré; pour Priam, il en était plus éloigné, et même il y a des auteurs qui assurent que Dardanus et Jasius , ancêtres de Priam, n'étaient pas fils de Jupiter, mais deCoritus; et ce qui rend cette conjecture vraisemblable , c'est que si ce prince ^ eût été du sang de Jupiter, il y a de l'apparence que le roi de Crète ^ n'aurait pas voulu en soMller la pureté, en faisant servir Ganymède^, son parent, à l'usage infâme auquel il le consacra.
Depuis la prise de Troie jusqu'aujourd'hui, l'on compte 1470^; ainsi il n*y a pas plus de 1800 ans que Saturne vivait. Or, de l'aveu même de tous ceux qui ont écrit des choses divines, il est le père de tous les autres dieux et comme la souche d où ils sont sortis. Qu'on juge maintenant quelle est l'antiquité d'une religion dont on connaît l'établissement, l'origine de ses dieux , leur naissance et leur consécration.
Il y aurait encore quelque chose à dire pour achever d'abattre entièrement le culte des faux dieux; mais il est temps de finir, et ce livre n'a déjà que trop d'étendue. Nous allons maintetenant travailler à écarter tous les nuages qui empêchent les hommes de voir la vérité et d'embrasser la véritable religion. Le premier pas qui conduit les hommes à la sagesse , c'est de démêler le faux d'avec le vrai , et la seconde démarche c'est de s'attacher au vrai : ainsi, celui qui dans le livre des Institutions aura appris à se défendre des atteintes de Terreur, se trouvera disposé à recevoir dans les autres livres qui suivent les impressions de la vérité.
• Priam. — • Jupiter.
' Ganimède était du sang de Priam.
* Lac tance écriyait en rannée 320.
LACTANCK.