Choix de moralistes français
Pierre Charron e'tait l'un des vingt-cinq enfants d'un libraire de la rue des Carmes, à Paris. Il naquit dans cette ville en 1541, et le goût des choses sérieuses qu'il manifesta de bonne heure décida son père à diriger son éducation vers" les professions savantes. Après un cours régulier de grec, de latin et de philosophie scolastique, il fut envoyé à l'université d'Orléans, puis h celle de Bourges pour y terminer son droit, et il prit le bonnet de docteur dans cette dernière ville. Pendant cinq ou six ans Charron, reçu avocat au parlement, fréquenta le barreau avec assiduité, mais avec peu de succès. Le détail des affaires et les petites intrigues par lesquelles on pouvait se les procurer convenaient peu à son caractère réfléchi et réservé. Il tourna alors ses vues ailleurs et résolut de se consacrera la carrière ecclésiastique. Du barreau il passaà la chaire. Sans avoir cette éloquence qui entraîne, les sermons de Charron se firent remarquer par des principes de morale bien déduits. Plusieurs évêques cherchèrent à le fixer dans leur diocèse, entre autres, Àrnauld de Pontac, évêque de Bazas, qui, après l'avoir entendu prêcher dans l'église de Saint- Paul à Paris, en 1571, l'emmena avec lui dans son évêché, en l'engageant à se faire entendre dans plusieurs villes de la Guienne et du Languedoc. Les canonicats lui arrivèrent à foison. Il fut successivement chanoine théologal de Bazas, d'Acqs, de Lectoure, d'Agen, de Cahors , chanoine-écolâtre de Bordeaux et chanoine-chantre à Condom.
La reine Marguerite de Valois le retint pour son prédicateur ordinaire, et Henri IV, son mari, bien qu'il n'eût pas encore repris le catholicisme, aimait à assister à ses serinons.
Malgré ces succès universels, Charron avait pris le monde en dégoût et voulut mettre à exécution un vœu fait sans doute par lui dans les premiers désappointements de sa carrière d'avocat ; c'était de se faire moine. Il communiqua ses intentions à un chartreux qui se trouva être un homme de bon sens, le pèreJean-Michel, mort prieur de la Grande- Chartreuse en Dauphiné. Celui-ci lui fit comprendre qu'à l'âge de quarante-sept ans, et habitué Moral.
comme il l'était à une vie facile et douce, il ne pourrait, sans danger pour sa santé, passer aux aus térités prescrites par les règlements des chartreux ni même de tout autre cloître. Charron ne se tint pas pour délié de son vœu par ce refus et s'adressa aux Célestins, desquels il reçut la même réponse. Il lui fallut la décision de trois célèbres théologiens et casuistes pour tranquilliser sa conscience. Ce fut vers cette époque, en 1589, que, revenant d'Angers, où il avait prêché le carême, àBordeaux, où il aimait à résider, il fit connaissance avec Michel de Montaigne, connaissance qui donna ime base plus sûre à ses idées morales. 11 y avait déjà neuf ans qu'avait été publiée la première édition des Essais, et l'ouvrage et l'auteur obtenaient une haute place dans la considération publique. Leur liaison paraît avoir été fort intime pendant ces trois dernières années de la vie de. Montaigne, puisque le gentilhomme gascon permit par son testament au fils du libraire son ami de porter les armes de sa maison. Plus tard Charron se montra reconnaissant en léguant ses biens au beau-frère de Montaigne.
La lecture des Essais de Montaigne fit naître à Charron l'idée de son traité de la Sagesse et lui fournit en même temps un bon nombre des réflexions qui devaient. lui servir de base. Seulement Charron, esprit froid et systématique, mélhodise et classifie, et offre souvent ainsi un point d'appui réel à la philosophie. Dans son troisième livre surtout, la morale devient ce qu'elle doit être, régula vitœ, toujours applicable à toutes les situations de l'homme. Ce point de vue pratique est une puissante recommandation pour l'ouvrage de Charron.
La première édition du traité de la Sagesse fut publiée à Bordeaux en 1601. Quelques propositions soulevèrent contre lui l'indignation des dévots. On cite entre autres celle-ci :
« La religion n'est tenue que par moyens humains et est toute bastie de pièces maladives, et encore que l'immortalité de l'amesoit la chose la plus universellement receue, elle est le plus foiblement prouvée, ce qui porte les esprits à douter de beau coup de choses. »