‹ Choix de moralistes françaisChapitre 101 sur 509 · CHAPITRE XLIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XLIV

Seconde distinction et différence plus subtile des esprits et suffisances des hommes.

Ceste seconde distinction, qui regarde l'esprit et la suffisance, n'est apparente et perceptible comme les autres et vient tant du naturel que de l'acquit, selon laquelle y a trois sortes de gens au monde, comme trois classes et degrés d'esprits. En l'un et le plus bas sont les esprits foibles et plats, de basse et petite capacité, nais pour obéir, servir et estre menés, qui en effect sont simplement hommes. Au second et moyen estage sont ceux qui sont de médiocre jugement, foni profession de suffisance, science, habileté; mais qui ne se sentent et ne se jugent pas assez, s'arrestent à ce que l'on tient communément et l'on leur baille du premier coup, sans davantage s'enquérir de la vérité et source des choses,! voire pensent qu'il ne l'est pas permis et ne . regardent point plus loin que là où ils se trou- i vent ; pensent que partout est ainsi ou doibt estre ; que si c'est autrement, ils faillent et sont barbares. Us s'asservissent aux opinions et lois municipales du lieu où ils se trouvent dès lors !. qu'ils sontesclos, non seulement par observance et usage, ce que tous doibvent faire, mais encore de cueur et d'ame, et pensent que ce que

(1) Les Asiatiques , dit Aristote, sont ingénieux et adroits; mais ils n'ont point de cœur. De là vient qu'ils obéissent et servent toujours. Polit, liv. VII, c. 7.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

l'on croit en leur village est la vraye touche de vérité ( cecy ne s'entend de la vérité divine révélée ny de la religion ), c'est la seule ou bien la meilleure reigle de bien vivre. Ces gens sont de l'eschole et du ressort d'Aristote, affirmatifs, positifs, dogmatistes, qui regardent plus l'utilité que la vérité, ce qui est propre à l'usage et trafic du monde qu'à ce qui est bon et vray en soy. En ceste classe y a très grand nombre et diversité de degrés-, les principaux et plus habiles d'entr'eux gouvernent le monde et ont les commandemens en main. Au troisiesme et plus haut estage sont les hommes doués d'un esprit vif et clair, jugement fort, ferme et solide, qui ne se contentent d'un ouy dire, ne s'arrestent aux opinions communes et receues, ne se laissent gagner et préoccuper à la créance publique, de laquelle ils ne s'estonnent point, sçaebant qu'il y a plusieurs bourdes, faulsetés et impostures receues au monde avec approbation et applaudissement, voire adoration et révérence publique; mais examinent toutes choses qui se proposent, sondent meurement et cherchent sans passion les causes, motifs et ressorts, jusques à la racine, aimant mieux doubler et tenir en suspens leur créance que par une trop molle et lasçhe facilité ou légèreté, ou précipitation de jugement, se paistre de faulseté, et affirmer ou se tenir asseurés de chose de laquelle ils ne peuvent avoir raison certaine. Ceux-cy sont en petit nombre, de l'eschole et ressort de Socrates et Platon, modestes, sobres, retenus, considérant plus la vérité et réalité des choses que l'utilité ; et s'ils sont bien nais, ayant avec ce dessus la probité etlereiglement des mœurs, ils sont vrayement sages et tels que nous cherchons icy. Mais pource qu'ils ne s'accordent pas avec le commun quant aux opinions, voyent plus clair, pénètrent plus avant, ne sont si faciles, ils sont soupçonnés et mal estimés des autres qui sontenbeaucoupplusgrandnombre, et tenus pour fantasques et philosophes ; c'est par injure qu'ils usent de ce mot. En la première de ces trois classes y a bien plus grand nombre qu'en la seconde et en la seconde qu'en la troisiesme. Ceux de la première et dernière, plus basse et plus haute, ne troublent point le monde, ne remuent rien, les uns par insuffisance et foiblesse, les autres par grande suffisance, fermeté et sagesse. Ceux du milieu font tout le bruict et disputes qui "sont au moqde, présomptueux >

tousjours agités et agitans, Ceux de la plaï basse marche, comme le fond, la lie, la sentine, ressemblent à la terre, qui ne faict que recevoir et souffrir ce qui vient d'en haut. Ceux de la moyenne ressemblent à la région de l'air en laquelle se forment tous les météores et se font tous les bruicts et altérations qui puis tombent en terre. Ceux du plus haut estage ressemblent à l'ether et plus haute région voisine du ciel, sereine, claire, nette et paisible. Ceste différence d'hommes vient en partie du naturel, de la première composition et tempérament du cerveau, qui est différent, humide, chaud, sec, et par plusieurs degrés; dont les esprits et jugemens sont ou forts, solides, courageux ou foibles, craintifs, plats; en partie de l'instruction et discipline ; aussi de l'expérience et hantise du monde, qui sert fort à se desniaiser et mettre son esprit hors de page. Au reste, il se trouve de toutes ces trois sortes de gens soubs toute robe, forme et condition, et des bons et des mauvais, mais bien diversement.

L'on faict encoresune autre distinction d'esprits et suffisances, car les uns se font voye eux-mesmes et ouverture, se conduisent seuls. Ceux-cy sont heureux de la plus haute taille et bien rares; les autres ont besoing d'aide, mais ils sont encore doubles ; car les uns n'ont besoing que d'estre esclairés; c'est assez qu'il y aye un guide et un flambeau qui marche devant, ils suyvront volontiers et bien aisément. Les autres veulent estre tirés, ont besoing de compulsoire, et que l'on les prenne par la main. Je laisse ceux qui par grande foiblesse, comme ceux de la plus basse marche, ou par malignité de nature, comme il y en a en la moyenne, qui ne sont bons à suyvre, ny ne se laissent tirer et conduire, gens désespérés.

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