LIVRE I, CI1AP. XLVI
tré, s'cstrc mcscomplc au choix et au marché, et que l'on ayc prins plus d'os que de chair, l'on demoure misérable toute sa vie. Quelle iniquité et injustice pourroit estre plus grande que, pour une heure de fol marché, pour une faute faictc sans malice et par mcsgarde et bien souvent pour obéir et suyvre l'advis d'autruy, l'on soit obligé à une peine perpétuelle ? Il vaudrait mieux se mettre la corde au col et se jetter en la mer la teste la première, pour finir ses jours bientost, que d'estre tousjours aux peines d'enfer et souffrir sans cesse à son costé la tempeste d'une jalousie, d'une malice, d'une rage et manie, d'une bestise opiniaslre et autres misérables conditions ; dont l'un a dict que qui avoit inventé ce nœud et lien de mariage avoit trouvé un bel et spécieux expédient pour se venger des humains, une chaussetrappe ou un filet pour attrapper les bestes et puis les faire languir à petit feu. L'autre a dict que marier un sage avec une folle, ou au rebours, c'estoit attacher le vif avec le mort, qui estoit la plus cruelle mort inventée par les tyrans pour faire languir et mourir le vif par la compagnie du mort.
Par la seconde accusation ils disent que le mariage est une corruption et abastardissement des bons et rares esprits, d'autant que les flatteries et mignardises de la partie que l'on aime, l'affection des enfans, le soin de sa maison et advancement de sa famille, relaschent, destrempent et ramolissent la vigueur et la force du plus vif et généreux esprit qui puisse estre, tesmoins Samson, Salomon, Marc - Antoine , dont au pis aller il ne faudroit marier que ceux qui ont plus de chair que d'esprit, vigoureux au corps et foibles d'ame, les attacher à la chair et leur bailler la charge des choses petites et basses selon leur portée. Mais ceux qui, foibles de corps, ont l'esprit grand, fort et puissant, est-ce pas grand dommage de les enferger et garrotter à la chair et au mariage, comme l'on faict les bestes à l'estable?Nous voyons mesme cela aux bestes ; car les nobles qui sont de valeur et de service, chevaux, chiens, l'on les esloigne de l'accointance de l'autre sexe; l'on ne met au haras que les bestes de moindre estime. Aussi ceux qui sont destinés, tant hommes que femmes, à la plus vénérable et saincte vacation et qui doibvent estre comme la cresme et la moûelle de la chreslienté, les gens d'église
et de religion, sont exclus du mariage, et c'est pource que le mariage empesche et destourne les belles et grandes élévations d'ame, la contemplation des choses hautes, célestes et divines, qui est incompatible avec le tabut des affaires domestiques, à cause de quoy l'apostre ' préfère la solitude de la continence au mariage. L'utile peut bien estre du costé du mariage, mais l'honnesteté est de l'autre costé.
Puis il trouble lesbelles et sainctes entreprinses, comme sainct Augustin recite, qu'ayant deseigné avec quelques autres siens amis, dont il y en avoit de mariés, de se retirer de la ville et des compagnies pour vaquer à l'estude de sagesse et de vertu, leur dessein fut bientost rompu et interverty par les femmes de ceux qui en avoient; et a dict aussi un sage que, si les hommes se pouvoient passer de femmes, qu'ils seroient visités et accompagnés des anges.
Plus, le mariage empesche de voyager parmy le monde et les estrangers, soit pour apprendre à se faire sage, ou pour enseigner les autres à l'estre et publier ce que l'on sçait ; bref le mariage non seulement apoltronit ou accroupit les bons et grands esprits, mais prive le public de plusieurs belles et grandes choses qui ne peuvent s'exploicter demeurant au sein et augyron d'une femme et autour des petits enfans. Mais ne faict-il pas beau voir et n'est-ce pas grand dommage que celuy qui est capable de gouverner et policer tout un monde s'amuse à conduire une femme et des enfans? Dont respondit un grand personnage, quand l'on luy parla de se marier, qu'il estoit nay pour commander aux hommes et non à une femmelette, pour conseiller et gouverner les rois et princes et non pas de petits enfans.
A tout cela l'on peut dire que la nature humaine n'est pas capable de perfection et de chose où n'y ait rien à redire, comme a esté dict ailleurs; ses meilleurs remèdes et expediens sont tousjours un peu malades, meslés d'incommodités, ce sont tous maux nécessaires; c'a esté le meilleur que l'on a peu adviser pour sa conservation et multiplication. Aucuns, comme Platon et autres, ont voulu subtiliser et inventer des moyens pour éviter ces espines ; mais outre qu'ils ont faict et forgé des choses
(l) Epitre première aux Corinthiens, c. VII , v 8, 20, S!, eti,
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
en l'air, qui ne se pouvoient bien tenir longuement eu usage, encores leurs inventions, quand elles seront mises en practique, ne seroient pas sans plusieurs incommodités et difficultés. L'homme les cause et les produict luy-mesme par son vice et intempérance et par ses passions contraires, et n'en faut pas accuser Testât ny autre que l'homme, qui nesçait bien user d'aucune chose; et peut-on dire encores qu'à cause de ces espines et difficultés, c'est une eschole de vertu, un apprentissage et un exercice familier et domestique ; etdisoit Socrates, le docteur de sagesse, à ceux qui luy objectoient la teste de sa femme, qu'il apprenoit par là en sa maison à estre constant et patient partout ailleurs, et à trouver douces les poinctures de la fortune ; et puis enfin on ne contredict pas que celuy qui s'en passe ne fasse encores mieux. Mais à l'honneur du mariage, le chrestien dict que Dieu l'a institué au paradis terrestre avant tout autre chose, en Testât d'innocence et de perfection 5 voylà quatre recommandations, la quatriesme passe tout et sans réplique. Depuis, le fils de Dieu Ta approuvé et honoré de sa présence, son premier miracle, et miracle faict en faveur dudict estât et des gens mariés, et Ta honoré de ce privilège, qu'il sert de figure de ceste grande union de luy avec son église, et pour ce il a esté appelle mystère et grand.
A la vérité le mariage n'est point chose indifférente ou médiocre ; c'est du tout un grand bien ou un grand mal, un grand repos ou un grand trouble, un paradis ou un enfer ; c'est une très douce et plaisante vie, s'il est bien faict; un rude et dangereux marché, et une bien espineuse et poisante liaison , s'il est mal rencontré ; c'est une convention où se vérifie bien à poinct ce que Ton dict : Homo homini deus, aut lupus*.
Mariage est un ouvrage basti de plusieurs pièces; il y faut un rencontre de beaucoup de qualités, tant de considérations, outre et hors les personnes mariées 5 car quoy qu'on die, Ton ne se marie seulement pour soy ; la postérité, la famille, l'alliance, les moyens y poisent beaucoup ; voilà pourquoi il s'en trouve si peu de bons ; et ce qui s'en trouve si peu, c'est signe
(1) L'homme est pour l'homme un dieu ou un loup. Plaute, Asinaire, act. II, se. iv, v. 88, dit seulement ; Lupus est fwmo liominL
de son prix et de sa valeur, c'est la condition des plus grandes charges. La royauté est aussi pleine de difficultés, et peu l'exercent bien et heureusement. Mais ce que nous voyons souvent qu'il ne se porte pas bien, cela vient de la licence et desbauches des personnes et non de Testât et institution du mariage, dont il se trouve plus commode aux âmes bonnes, simples et populaires, où les délices, la curiosité, Toysiveté, le troublent moins; les humeurs desbauchées, les âmes turbulentes et detracquées ne sont pas propres à ce marché.
Mariage est un sage marché, un lien et une cousture saincte et inviolable, une convention honorable; s'il est bien façonné et bien prins, il n'y a rien plus beau au monde; c'est une douce société de vie, pleine de constance, de fiance et d'un nombre infini d'utiles et solides offices et obligations mutuelles ; c'est une compagnie non point d'amour, mais d'amitié. Ce sont choses fort distinctes que l'amour et l'amitié, comme la chaleur de fièvre et maladifve et la chaleur naturelle et saine. Le mariage a pour sa part l'amitié, l'utilité, la justice, l'honneur, la constance, un plaisir plat voirement, mais sain, ferme et plus universel. L'amour se fonde au seul plaisir et Ta plus vif, aigu et cuisant. Peu de mariages succèdent bien, qui sont commencés et acheminés par les beautés et désirs amoureux ; il y faut des fondemens plus solides et constants, etyfautallerd'aguet; ceste bouillante affection ny vaut rien, voire est mieux conduict le mariage par main tierce.
Cecy est bien dict sommairement et simplement. Pour une plus exacte description, nous scaurons qu'au mariage y a deux choses qui luy sont essentielles et semblent contraires, maisnele sont pas, sçavoir une equalité, comme sociale et entre pareils, et une inequalité, c'està-dire supériorité et infériorité. L'equalité consiste en une entière et parfaicte communication et communauté de toutes choses, âmes, volontés, corps, biens ; loy fondamentale du mariage, laquelle en aucuns lieux s'estend jusques à la vie et la mort, tellement que le mari mort, faut que la femme suive incontinent. Cela se practique en aucuns lieux par loix publiques du pays et souvent de si grand'ardeur qu'estant plusieurs femmes à un mary elles contestent et plaident publiquement à qui aura l'honneur d'aller dormir (c'est leur mot) avec leur es-