LIVRE I, CHAR XLVIT
poux, alléguant pour l'obtenir et y estre préférées, leur bon service, qu'elles estoient les mieux aimées et ont eu de luy le dernier baiser, ont eu enfans de luy.
Et certamen liaient lelhi, qiiœ viva sequatur Conjugium; pudor est non Hausse mori.
Ardent vietrices, cl flammœ pectora prœbent, Imponuntque suis ora perusta viris*.
En autres lieux s'observoit, non par lesloix publiques, mais par les pactes et conventions du mariage, comme fut entre Marc-Antoine et Cleopatra. Ceste equalité aussi consiste en la puissance qu'ils ont sur la famille en commun, dont la femme est dicte compagnonne du mary, dame de la maison et famille, comme le mary le maistre et seigneur; et leur autborité conjoincte sur toute la famille est comparée à l'aristocratie.
La distinction de supériorité et infériorité consiste en ce que le mary a puissance sur la femme, et la femme est subjecte au mary ; cecy est selon toutes loix et polices, mais plus ou moins selon la diversité d'icelles. Par-tout la femme, bien qu'elle soit beaucoup plus noble et plus riche, est subjecte au mary ; ceste supériorité et infériorité est naturelle, fondée sur la force et suffisance de l'un, foiblesse et insuffisance de l'autre. Les théologiens la fondent bien sur d'autres raisons tirées de la Bible; l'homme a esté faict le premier, de Dieu seul et immédiatement, par exprès, pour Dieu son chef, et à son image et parfaict, car nature commence tousjours par chose parfaicte; la femme faicte en second lieu, après l'homme, de la substance de l'homme, par occasion et pour autre chose, mulier est vir occasionatus2, pour servir d'aide et de second à l'homme, qui est son chef, et par ainsi imparfaicte. Voylà par l'ordre de la génération. Celuy de la corruption et de péché preuve le mesme ; la femme a esté la première en prévarication et de son chef a péché, l'homme second et à l'occasion
(i) Elles se disputent a qui mourra , à qui suivra vivante son époux sur le bûcher; c'est une honte pour celle à qui il n'est pas permis de mourir. Celles qui l'emportent se livrent elles-mêmes aux flammes et collent leurs lèvres sur les restes brûlants de leurs maris. Propep.t., liv. m, étég. XIII, v. 19.
(2) La femme est homme par hasard. Arist. liv. H, de la Génération des animaux,c. ô, dit -.«La femme est comme un homme imparfait. »
de la femme ; la femme donc dernière au bien et en la génération, et occasionnée première au mal et occasion d'iceluy, et est justement assubjectie à l'homme premier au bien et dernier au mal.
Ceste supériorité et puissance maritale a est» en aucuns lieux telle que la paternelle, sur la vie et la mort, comme aux Romains par la loy de Romulus ; et le mary pouvoit tuer sa femme en quatre cas : adultère, supposition d'enfans, fausses clefs, et avoir beu du vin. Aussi chez les Grecs, dict Polybe, et les anciens Gaulois, dict César1, la puissance maritale estoit sur la vie et la mort de la femme. Ailleurs, et là mesme depuis, ceste puissance a esté modérée ; mais presque partout la puissance du mary et la subjection de la femme porte que le mary est maistre des actions et vœux de sa femme, la peut corriger de paroles et tenir aux ceps ( la battre de coups est indigne de femme d'honneur, dict la loy), et la femme est tenue de tenir la condition, suivre la qualité, le pays, la famille, le domicile et le rang du mary, doibt accompagner et suivre le mary par-tout, en voyage, en exil, en prison, errant, vagabond, fugitif. Les exemples sont beaux de Sulpitia suivant son mary Lentulus, proscrit, et relégué en Sicile ; JErithrée, son mary Phalaris banni; Ipsicrates, femme du roy Mythridates, vaincu par Pompée, s'en allant et errant par le monde. Aucuns adjoustent à la guerre et aux provinces où le mary est envoyé avec charge publique. Et la femme ne peut estre en jugement, soit en demandant ou deffendant, sans l'authorité de son mary, ou du juge à son refus 5 et ne peut appeller son mary en jugement sans permission du magistrat.
Le mariage ne se porte pas de mesme façon, et n'a pas mesmes loix et reigles par-tout ; selon les diverses religions et nations il a ses reigles ou plus lasches et larges* ou plus estroictes ; selon la chrestienté la plus estroicte de toutes, le mariage est fort subject et tenu de court. Il n'a que l'entrée libre. Sa durée est toute contraincte, dépendant d'ailleurs que de nostre vouloir. Les autres nations et religions, pour rendre le mariage plus aysé, libre et fertile, reçoivent et practiquent là polygamie et la répudiation, liberté de prendre et laisser femme,
(1) De Bello Gallico, liv. VI, r. 18, et Polyb. liv. U.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
accusent la chrestienté d'avoir tollu ces deux, et par ce moyen prejudicié à l'amitié et multiplication, fins principales du mariage 5 d'autant que l'amitié est ennemie de toute contraincte et se maintient mieux en une honneste liberté. Et la multiplication se faict par les femmes, comme nature nous monstre richement aux loups, desquels la race est si fertile en la production de leurs petits, jusques au nombre de douze ou treize, et surpassant de beaucoup les autre» animaux utiles, desquels on tue si grand nombre tous les jours, et si peu de loups 5 et toutesfois c'est la plus stérile de toutes. Ce qui vient de ce que de si grand nombre il y a une seule femelle qui le plus souvent profite peu et ne porte point, estouffée par la multitude des masles concurrens et affamés, la plus grande partie desquels meurt sans produire à faute de femelles. Aussi voit-on combien la polygamie profite à la multiplication parmi les nations qui la reçoivent, Juifs, Mahometans et autres Barbares, qui font des amas de trois à quatre cents mille combattans. Au contraire le christianisme tient plusieurs personnes attachées ensemble, l'une des parties estant stérile, quelquesfois toutes les deux ; lesquels colloques avec d'autres, l'un et l'autre laisseroit grande postérité -, mais au mieux toute sa fertilité consiste en la production d'une seule femme. Finalement reprochent que ceste restriction chrestienne produict des desbauches et adultères. Mais à tout cela on respond que le christianisme ne considère pas le mariage par des raisons purement humaines, naturelles, temporelles ; mais le regarde d'un autre visage et a ses raisons plus hautes et nobles, comme il a esté dict, joinct que l'expérience monstre en la pluspart des mariages que la contraincte sert à l'amitié, principalement aux âmes simples et débonnaires qui s'accommodent facilement où ils se trouvent attachés. Et quant aux desbauches, elles viennent du desreiglement des mœurs qu'aucune liberté n'arreste. Et de faict les adultères se trouvent en la polygamie et répudiation, tesmoin chez les Juifs, et David, qui ne s'en garda, pourtant de femmes qu'il eust ; et au contraire ont esté longtemps incognus en des polices bien reiglées,où n'y avoit polygamie ny répudiation, tesmoin Sparte et Rome long-temps après sa fondation. Il ne s'en faut donc pas prendre à la religion,
qui n'enseigne que toute netteté et continence.
La liberté delà polygamie, qui semble aucunement naturelle, se porte diversement selon les diverses nations et polices. Aux unes toutes les femmes à un mary vivent en commun et sont en pareil degré et rang, et leurs enfans de mesme -, ailleurs il y en a une qui est la principale et comme maistresse, et les enfans héritent aux biens, honneurs et titre du mary; les autres femmes sont tenues à part et portent er| aucuns lieux titre de femmes légitimes, et ailleurs sont concubines, et leurs enfans pensionnaires seulement.
L'usage de la répudiation de mesme est différent; car chez aucuns, comme Hébreux, Grecs, Arméniens, l'on n'exprime point la cause de la séparation, et n'est permis de reprendre la femme une fois répudiée ; bien est permis de se remarier à d'autres ; mais en la loy mahometane, la séparation se faict par le juge avec cognoissance de cause ( sauf que ce fust par consentement mutuel), laquelle doibt estre adultère, stérilité, incompatibilité d'humeurs, entreprinse sur la vie de sa partie, choses directement et capitalement contraires à Testât et institution du mariage ; et est loisible de se reprendre toutes etquantes fois qu'ils voudront. Le premier semble meilleur pour tenir en bride les femmes superbes et les fascheux marys ; le second, qui est d'exprimer la cause, deshonore les parties, empesche de trouver party, descouvre plusieurs choses qui debvroient demourer cachées. Et advenant que la cause ne soit pas bien vérifiée et qu'il leur faille demourer ensemble , s'ensuyvent empoisonnemens et meurtres souvent incogneus aux hommes, comme il fut descouvert à Rome auparavant l'usage de la répudiation, où une femme surprinse d'avoir empoisonné son mary en accuse d'autres, et celle-cy d'autres, jusques à soixantedix, de mesme crime, qui furent toutes exécutées. Mais le pire a esté que l'adultère demeure presque par-tout sans peine de mort, et seulement y a divorce et séparation de compagnie, introduict par Justinien, homme du tout possédé de sa femme, qui fit passer tout ce qu'elle put à l'advantage des femmes ; d'où il sort un danger de perpétuel adultère, désir de la mort de sa partie, le délinquant n'est point puny, l'innocent injurié demeure sans réparation.
Du debvoirdes mariés, voyez 1. III, c. xn.