‹ Choix de moralistes françaisChapitre 111 sur 509 · CHAPITRE L · texte numérisé non relu

CHAPITRE L

De l'estat, souveraineté, souverains.

Après la puissance privée, faut venir à la publique de Testât. L'estat, c'est-à-dire la domination, ou bien l'ordre certain en commandant et obéissant, estl'appuy, le ciment et l'ame des choses humaines ; c'est le lien de la société, qui ne pourroit autrement subsister; c'est l'esprit vital qui faict respirer tant de milliers d'hommes et toute la nature des choses.

Or , nonobstant que ce soit le soustien de tout, si est-ce chose mal asseurée, très difficile, subjecte à changemens : Arduum et subjeclum fortunée cuncta regendi owms1, qui décline et quelquesfois tresbuche par des causes occultes et incognues, et tout en un coup du plus haut au plus bas, et non par degrés, comme il avoit demeuré long-temps à s'eslever. Il est aussi exposé à la haine des grands et petits, dont il est aguetté, subject aux embusches et dangers, ce qui advient aussi souvent des mœurs mauvaises des souverains et du naturel de la souveraineté que nous allons despeindre.

Souveraineté est une puissance perpétuelle et absolue, sans restriction de temps ou de condition ; elle consiste à pouvoir donner loy à tous en gênerai et à chascun en particulier, sans le consentement d'autruy et n'en recevoir de personne ; et, comme dict un autre 2, à pouvoir desroger au droict ordinaire. La souveraineté est dicte telle et absolue, pource qu'elle n'est subjecte à aucunes loix humaines, ny siennes propres-, car il est contre nature à tous de se donner loy et commandera soy-mesmeen chose qui despend de sa volonté : Nulla obligalio consistere potest quœ a voluntaie promittenlis slatum capit*, ny d'autruy, soit vivant ou de

(1) C'est un lourd fardeau que le gouvernement ; celui qui s'en charge s'expose à tous les caprices de la fortune.

Tac. Annal, liv. I , c. 2.

(2) Tac. Annal.

(5) Toute obligation qui ne repose que sur la volonté de celui qui promet ne peut avoir de consistance. Digest. liv. XLV, lit. I. de Verbor. obligationibus. Leg. 108. — Le Digest. dit :

ses prédécesseurs, ou du pays. La puissance souveraine est comparée au feu, à la mer, à la beste sauvage; elle est très mal aisée à dompter et traicter, ne veust point estre desdite ny heurtée, et l'estant est très dangereuse : Potestas res est quœ moneri docerique non vult, et casligationem œgrè fert l.

Ses marques et propriétés sont, juger en dernier ressort, ordonner de la paix et delà guerre, créer et destituer magistrats et officiers, donner grâces et dispenses contre les loix, imposer tributs, ordonner des monnoyes, recevoir les hommages, ambassades, sermens; mais tout revient et est compris soubs la puissance absolue de donner et faire la loy à son plaisir. L'on en nomme encores d'autres légères, comme le droict de la mer et du bris, confiscation pour crime de leze majesté, puissance de changer la langue, tiltre de majesté.

La grandeur et souveraineté est tant désirée de tous, c'est pource que tout le bien qui y est paroist au dehors, et tout son mal est au dedans, aussi que commander aux autres est chose tant belle et divine, tant grande et difficile. Pour ces mesmes raisons sont estimés et révérés pour plus qu'hommes. Ceste créance est utile pour extorquer des peuples le respect et obéissance, nourrice de paix et de repos. Mais enfin ce sont hommes jettes et faicts au moule des autres et assez souvent plus mal nais et mal partagés de nature que plusieurs du commun ; il semble que leurs actions , pource quelles sont de grand poids et importance, soient aussi produictes par causes poisantes et importantes ; mais il n'en est rien, c'est par mesmes ressorts que celles du commun. La mesme raison qui nous faict tanser avec un voisin dresse entre les deux princes une guerre; celle qui faict fouetter un laquais, tombant en un roy, faict ruiner une province. Ils veulent aussi légèrement que nous, mais ils peuvent plus que nous-, pareils appétits agitent une mouche et un éléphant. Au reste, outre les passions, défauts et conditions naturelles qu'ils ont communes avec le moindre de ceux qui les adorent, ils ont encores des vices et des incommodités

Kulla prornissio (et non pas obligalio) potest consistere, quœ ex voluntatc promittenlis stalum capit.

(l) La puissance ne veut pas d'avertissements ni de leçons, et souffre difficilement le reproche et le blâme.

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