‹ Choix de moralistes françaisChapitre 110 sur 509 · LIVRE I, CHAP. XLTX · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. XLTX

Il y on a de quatre sortes ; naturels, nés d'esclaves ; forcés et faicts par droit de guerre ; justes, dicts de peine, à cause de crime ou de debtc, dont ils sont esclaves de leurs créanciers, au plus sept ans, selon la loy des Juifs, mais tousjours jusques au payement ailleurs ; volontaires, qui sont de plusieurs sortes, comme ceux qui jouent à trois dés, ou vendent à prix d'argent leur liberté, comme jadis en Allemagne1 et encores maintenant en la chrestienté mesme, ou qui se donnent et vouent esclaves d'autruy à perpétuité, ainsi que practiquoient anciennement les Juifs2, qui leur perçoient l'oreille à la porte, en signe de perpétuelle servitude, et ceste sorte de captivité volontaire est la plus estrange de toutes et la plus contre nature.

C'est l'avarice qui est cause des esclaves forcés, et la poltronnerie cause des volontaires. Les seigneurs ont espéré plus de gain et de profict à garder qu'à tuer; et de faict, la plus belle possession et le plus riche bien esloit anciennement des esclaves. Par là Crassus3 devint le plus fiche des Romains, qui avoit, outre ceux qui le servoient, cinq cents esclaves qui rapportoient tous les jours gain et profict de leurs métiers et arts questuaires. Après en avoir tiré long service et profict, encores en faisoientils argent en les vendant.

C'est chose estrange de lire les cruautés exercées par les seigneurs contre les esclaves, par l'approbation mesme ou permission des loix; ils leur faisoient labourer la terre4, enchesnés comme encores en Barbarie, coucher dedans les creux et fosses; estans devenus vieils ou impotens et inutiles, estoient vendus ou bien noyés et jettes dedans les estangs pour la nourriture des poissons ; non seulement pour une petite et légère faute, comme casser un verre5, on les tuoit, niais pour le moindre souspeçon, voir tout simplement pour en avoir le passe -temps, comme fit Flaminius, l'un des hommes de bien de son temps ; et pour donner plaisir au peuple, ils estoient contraincts de s'entretuer publiquement aux arènes ; si le maistre estoit tué en sa maison, par qui que ce fust, les esclaves inno-

(l) Tac. de Morib. Géra. c. 24.

(21 Denier, c. 15, v. 17.

fô) Plgt. Vie de Crassus.

(i) Colum. !iv. I.

(S) Séx. de Ira, liv. III. c. 2»

cens estoient tous mis à mort, tellement que Pedanius1, Piomain, estant tué, bien que l'on sceust le meurtrier, si est-ce que, par ordonnance du sénat, quatre cens esclaves siens furent tués.

C'est aussi d'autre part chose estrange d'entendre les rebellions, eslevations et cruautés des esclaves contre les seigneurs en leur rang, quand ils ont peu, non seulement en particulier par surprinse, trabison, comme une nuict en la ville de ïyr, mais en battaille rangée, par mer et par terre, dont est venu le proverbe : « Autant d'ennemis que d'esclaves2. *

Or, comme la religion chrestienne et la mabumetane a creu, le nombre des esclaves a descreu et la servitude a relasché, d'autant que les chrestiens et puis, comme à l'envi et comme singes , les mahometans ont affranchy tous ceux qui se sont mis de leur religion, et estoit un moyen pour les y rappeler, tellement que, environ l'an douze cens, il n'y avoit presque plus d'esclaves au monde, sinon où ces deux religions n'avoient point encore d'authorité.

Mais comme le nombre des esclaves a diminué, le nombre des pauvres mendians et vagabonds a creu ; car tant d'esclaves affranchis, sortis de la maison etsubjection des seigneurs, n'ayant dequoy vivre et faisant force eni'ans, le monde a esté rempli de pauvres.

La pauvreté puis après les a faict retourner en servitude et estre esclaves volontaires, jouans, trocquans, vendans leur liberté, affîn d'avoir leur nourriture et vie assurée, ou mettre leurs enfans à leur aise. Outre ceste cause et ceste servitude volontaire, le monde est retourné à l'usage des esclaves, parce que les ebrestiens et mahometans, se faisant la guerre sans cesse, et aux payens et gentils orientaux et occidentaux, bien que, à l'exemple des Juifs, n'ayent point d'esclaves de leur nation, ils en ont des autres nations, lesquelles, encores qu'ils se mettent de leur religion, les retiennent toutesfois esclaves par force.

La puissance et authorité des maistres sur leurs serviteurs n'est gueres grande ny impérieuse et ne peut aucunement prejudicier à la liberté des serviteurs ; mais seulement peuventils les chastier et corriger avec discrétion et

(1) tac. Annal, iiv. XIV, c. 42 et seq.

(2) Toiiùeni esse hostes que. servos. Sén. Ep. XLVII,

108 DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

modération. Elle est encores moindre sur les mercenaires, sur lesquels ils n'ont aucun pouvoir ny correction.

Le debvoir des maistres et serviteurs est 1. III, chap. xv.

Page 1