‹ Choix de moralistes françaisChapitre 113 sur 509 · UVRE 1, CHAP. L · texte numérisé non relu

UVRE 1, CHAP. L

avant en authorité, force et maniement des affaires, qu'il n'est loysible, sans mettre tout au hasard, lesmesconienter, reculer ou mettre en jalousie. Or ces gens là, qui couvrent et tiennent comme caché le prince, empeschent que toute la vérité des choses ne luy apparoisse,et qu'autres meilleurs et plus utiles ne s'en approchent et ne soient cognus ce qu'ils sont ; c'est pitié de ne voir que par les yeux et n'entendre que par les oreilles d'autruy, comme font les princes. Et ce qui achevé de tous poincts ceste misère, c'est qu'ordinairement et comme par un destin les princes et grands sont possédés par trois sortes de gens, pestes du genre humain, flatteurs, inventeurs d'imposts, délateurs, lesquels, sous beau et fauls prétexte de zèle et amitié envers le prince, comme les deux premiers, ou de preud'hommie et reformation comme les derniers, gastent et ruinent et le prince et Testât.

La huictiesme misère est qu'il sont moins libres et maistres de leurs volontés que tous autres ; car ils sont forcés en leurs procédures par mille considérations et respects, dont il faut souvent qu'ils captivent leurs desseins, desirs et volontés : In maxima forluna minima liceniia* .Et cependant, au lieu d'estre plaincts, ils sont plus rudement traités et jugés que tous autres ; car l'on veust deviner leurs desseings, pénétrer dedans leurs cueurs et intentions, ce que ne pouvant, abditos principis sensus et si quid occultius parât exquirere, illicitum, anceps, nec ideo assequare*, et regardant les choses par autre visage, ou n'entendant assez aux affaires d' estât, requièrent de leurs princes ce qui leur semble qu'ils doivent, blasment leurs actions, ne veulent souffrir d'eux ce qui est nécessaire, et leur font le procès bien rudement.

Finalement il advient souvent qu'ils font une fin totalement misérable, non seulement les tyrans et usurpateurs, cela leur appartient, mais encores les vrais titulaires ; tesmoins tant d'empereurs romains après Pompée le Grand et César, et de nos jours Marie, Royne d'Escosse, passée par main de bourreau, et Henry troi-

(l) C'est dans la fortune la plus élevée qu'il y a le moins de liberté. Sall. Bcllum Catilin. , c. 54.

(2| Scruter les sentiments secrets du prince, et ce qu'il se propose de plus caché, c'est une chose illicite et incertaine; «e cherchez donc point à deviner sa pensée. Tac. Annal. liv. vi, c. 8.

siesme assassiné1, au milieu de quarante mille hommes armés, par un petit moyne, et mille tels exemples. Il semble que, comme les orages et tempestes se piquent contre l'orgueil et hauteur de nos bastiments, il y aye aussi des esprits envieux des grandeurs de ça bas :

Vsque adeo res humanas vis abdita quœdam Obicrit, et pulchros fasces sœvasque secures Proculcare, ac ludibrio sibi habere videtur*.

Bref, la condition des souverains est dure et dangereuse ; leur vie, pour estre innocente, est infiniment laborieuse ; si elle est meschante, ils sont à la hayne et mesdisance du monde ; et en tous les deux cas ils sont exposés à mille dangers; car plus grand est le seigneur, et moins se peut-il fier, et plus luy faut-il se fier ; voilà pourquoy c'est chose comme annexée à la souveraineté d'estre trahye.

De leur debvoir au liv. III, chap. xvi.

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