CHAPITRE LUI
Peuple ou vulgaire.
Le peuple (nous entendons îcy le vulgaire, la tourbe et lie populaire, gens, soubs quelque couvert que ce soit, de basse, servile et mechanique condition) est une bete estrange à plusieurs testes, et qui ne se peut bien descrire en peu de mots, inconstant et variable, sans arrest, non plus que les vagues de la mer ; il s'esmeut, il s'accoyse, il approuve et reprouve en un instant mesme ebose ; il n'y a rien plus aisé que le pousser en telle passion que Ton veut; il n'ayme la guerre pour sa fin, ny la paix pour le repos, sinon en tant que de l'un à l'autre il y a toujours du changement ; la confusion luy i'aict désirer l'ordre, et quand il y est luydesplaist. Il court toujours d'un contraire à l'autre, de tous les temps le seul futur le repaist : hi vulgi mores, odisse prœsenlia, ventura cupere, prœterita celebrare l .
Léger à croire, recueillir et ramasser toutes nouvelles, surtout les fascheuses, tenant tous rapports pour véritables et asseurés : avec un sifflet ou sonnette de nouveauté , l'on assemble comme les mouches au son du bassin.
Sans jugement, raison, discrétion : son jugement et sa sagesse, trois dez et l'adventure ; il juge brusquement et à l'estourdie de toute choses, et tout par opinion, ou par coustume, ou par plus grand nombre, allant à la file comme les moutons qui courent après ceux qui vont devant, et non par raison et vérité. Plebi nonjudicium, non veritas : ex opinione multa, ex veritaie pauca judicat2.
Envieux et malicieux, ennemy des gens de bien, contempteur de vertu, regardant de mauvais œil le bonheur d'autruy, favorisant au plus foible et au plus meschant, et voulant mai aux gens d'honneur, sans sçavoir pourquoy, sinon pource que sont gens d'honneur, et que l'on en parle fort et en bien.
Peu loyal et véritable, amplifiant le bruict, enchérissant sur la vérité, et faisant tousjours
(1) Haïr le présent, désirer l'avenir, vanter le passé, tel est le caractère habituel du peuple.
(2) Ni la raison ni la vérité ne sont rien sur le peuple (pkbs). — 11 prononce le plus souvent d'après ses préjugés , rarement d'après une véritable conviction. Tat. llist. liv.' I, c. 32. — Cic vro Roscio, n. 39.
Moral,
les choses plus grandes qu'elles ne sont, sans foy ny tenue. La foy d'un peuple et la pensée d'un enfant sont de mesme durée, qui change non-seulement selon que les interests changent, mais aussi selon la différence des bruicls que chasque heure du jour peut apporter.
Mutin, ne demandant que nouveauté et remuement ; séditieux, ennemy de paix et de repos : Ingeniomobili, seditiosum, discordiosum, cupidum rerum novarum, quieti et otio adversumK, sur-tout quand il rencontre un chef -, car lors ne plus ne moins que la mer, bonace de nature, ronfle, escume et faict rage agitée de la fureur des vents : ainsi le peuple s'enfle, se hausse et se rend indomptable ; ostez-luy les chefs, le voilà abattu, effarouché, et demeure tout planté d'effroy : Sine reclore prœceps, pavidus, socors : nil ausura plebs principibus amotis*.
Soustient et favorise les brouillons et remueurs de mesnage; il estime modestie poltronnerie, pradence lourdise ; au contraire, il donne à l'impétuosité bouillante le nom de valeur et de force ; préfère ceux qui ont la teste chaude et les mains frétillantes à ceux qui ont le sens rassis, qui poisent les affaires, les vanteurs et babillards aux simples et retenus.
Ne se soucie du public ny de l'honneste, mais seulement du particulier, et se picque sordidement pour le profit : Privala cuique stimulatio, vile decus publicumz .
Tousjours gronde et murmure contre Testât, tout bouffi de mesdisance et propos insolens contre ceux qui gouvernent et commandent. Les petits etpouvres n'ont autre plaisir que de mesdire des grands et des riches, non avec raison, mais par envie, ne sont jamais contens de leurs gouverneurs et de Testât présent 4.
Mais il n'a que le bec, langues qui ne cessent, esprits qui ne bougent, monstre duquel toutes les parties ne sont que langues, qui de tout parle et rien ne sçait, qui tout regarde et
(l) D'un esprit mobile, séditieux, querelleur, partisan de toutes nouveautés, ennemi du repos et de la paix. Saix. Bell. Jiir/nrth. c. 45.
(â) Lorsqu'il n'a personne qui le dirige, il reste irrésolu, timide, inaclif. — otez les chefs au peuple, il n'osera rien. Tac Uist. liv. VI, c. 37. — Annal. liv. I,c55.
(3) L'intérêt particulier est tout ce qui l'excite; l'intérêt public est nul. Tac. Uist. liv. I , in fine.
(!) herum novarum cupidine et odio piwscntiim. Tac Uist. liv. II , c. 8, in fine.
ii4
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
rien ne voit, qui rit de tout et de tout pleure, prest à se mutiner et rebeller et non à combattre 5 son propre est d'essayer plustost à secouer le joug qu'à bien garder sa liberté : Procacia plebis ingénia, impigrœ linguœ^ ignavi animi1.
Ne sçachant jamais tenir mesure ny garder une médiocrité honneste , ou très bassement et Vilement il sert d'esclave, ou sans mesure est insolent et tyranniquement il domine ; il ne peut souffrir le mors doux et tempéré, ny jouir d'une liberté reiglée, court tousjours aux extrémités, trop se fiant ou mesfiant, trop d'espoir ou de crainte. Ils vous feront peur si vous ne leur en faictes ; quand ils sont effrayés, vous les baffouez et leur sautez à deux pieds sur le ventre ; audacieux et superbes si on ne leur monstre le baston, dont est le proverbe : oings-le, il te poindra ; poinds-le, il t'oindra : Nil in vulgo modicum; terrer e ni paveant ; ubi perlimuerint, impunè conlemni : audacia turbidum, nisi vint metual : aut servit humililer, aut superbe dominatur : libertalem, quœ média, nec spernere nec habere 2.
Très ingrat envers ses bienfacteurs. La recompense de tous ceux qui ont bien mérité du public a tousjours esté un bannissement, une calomnie, une conspiration, la mort. Les histoires sont célèbres de Moyse et tous les prophètes, de Socrates, Àristides, Pbocion, Lycurgus, Demostbene, Themistoeles : et la vérité a dict qu'il n'en esebappoit pas un de ceux qui procuroient le bien et le salut du peuple3 : et au contraire il chérit ceux qui l'oppriment, il craint tout, admire tout.
Bref, le vulgaire est une beste sauvage ; tout ce qu'il pense n'est que vanité, tout ce qu'il dict est fauls et erronné ; ce qu'il reprouve est bon, ce qu'il approuve est mauvais4, ce qu'il loue est infâme, ce qu'il faict et entreprend n'est que
(1) Le peuple est impétueux, insolent. — Sa langue est agissante, mais il est sans vrai courage. Tac. Uist. liv. III , c. 52.— Sall. Oral. Mardi.
(2) Rien de modéré dans le peuple ; s'il ne tremble pas, il veut effrayer ; s'il a peur, il souffre même le mépris. — Turbulent avec audace, s'il n'est retenu par la force. — Ou il sert avec bassesse, ou il domine avec orgueil : il ne sait ni jouir d'une liberté sage, ni se consoler de l'avoir perdue. Tac Annal, liv. I , c. 29.— Ibid, liv. VI , c. 2. — Tit.-Liv. liv. XXIV, C. 25.
(3)MATTH. C. V, t. 11 et 12.
{*) QQ. luscul. liv. II , in fine,
ibîie. Non tam bene cum rébus humanis geritur ut meliora pluribus placeant : argumentum pessimi turba est1. La tourbe populaire est mère d'ignorance, injustice, inconstance, idolâtre de vanité, à laquelle vouloir plaire ce n'est jamais faict; c'est son mot : Vox populi, voxDei 2, mais il faut dire. Vox populi, voxstultorumz. Or, le commencement de sagesse est se garder net, et ne se laisser emporter aux opinions populaires. Cecy est pour le second livre 4, que nous approchons.