CHAPITRE LU
Législateurs, docteurs, instructeurs.
* C'est une des vanités et folies de l'homme de prescrire des loix et des reigles qui excédent l'usage et la forme humaine, comme aucuns philosophes et docteurs font. Ils proposent des images de vie relevées, ou bien si difficiles et austères que la practique en est impossible, au moins pour long temps, voire l'essay en est dangereux à plusieurs : ce sont des peinctures
* Variante. C'est une des vanités de l'homme de prescrire des lois et des reigles qui excédent l'usage et la forme humaine ; c'est la couslume des prescheurs et législateurs de proposer des images de vie, que ny le proposant , ny les auditeurs, n'ont espérance aucune, ny bien souvent, qui plus est . la volonté de suivre. L'homme s'oblige à estre nécessairement en faute, et se taille à son escient de la besongne plus qu'il ne sçauroit faire; il n'y a si homme de bien que, s'il est examiné selon les loix et debvoir en ses actions et pensées, qui ne soit coupable de mort cent fois. La sagesse humaine n'arrive jamais au debvoir qu'ellc-mesme se prescripl : outre l'injustice qui est en cecy, c'est exposer en moquerie et risée toutes choses; ilfaudroit qu'il y eustplus de proportion entre le commandement et ("obéissance , le debvoir et le pouvoir. Et ces faiseurs de reigles sont les premiers moqueurs ; car ils ne font rien, et souvent encore tout au rebours de ce qu'ils conseillent, les prescheurs, législateurs, juges, médecins : le monde vit ainsi ; l'on instruict et l'on enjoinct de suivre les reigles et préceptes, et les hommes en liennent un autre, non par desreiglement de vie et mœurs seulement, mais souvent par opinion et par jugement contraire. Autre chose est de parler en chaire et en chambre, donner leçon au peuple et la donner à soy-mesme ; ce qui est bon et de mise à soy seroit scandaleux et abominable au commun. Mais Seneque respond à cela : quoties parùm fiduciœ est in his in quibus imperas, amplius exigendum est quant satis est , ut prœstetur quantum salis est : in Itoc omnis hyperbole excedil, ut ud nerimi mendacio veniat. liv. I , c. 47 de l'éd. de tout.
en l'air, comme les republiques de Platon et de Morus, l'orateur de Ciceron, le poète d'Horace, belles et excellentes imaginations : mais cherchez qui les mettra en usage. Le souverain et parfaict législateur et docteur s'est bien gardé de cela, lequel et en soy-mesme, sa vie et sa doctrine, n'a point cherché ces extravagances et formes esloignées de la commune portée et capacité humaine, dont il appelle son joug et sa tasche douce et aisée : Jugum meum suave et onus meum levé*. Et ceux qui ont dressé leur compagnie soubs son nom ont très prudemment advisé que, bien qu'ils fassent profession singulière de vertu, dévotion, et de servir au public sur tous autres, neantmoins ils ont très peu de différences de la vie commune et civile. Or premieremeut y a en cecy de l'injustice, car il faut garder proportion entre le commandement et l'obéissance, le debvoir et le pouvoir, la reigle et l'ouvrier ; et ceux-cy s'obligent et les autres à estre nécessairement en faute, taillans à escient de la besongne plus qu'ils n'en sçauroient faire ; et souvent ces beaux faiseurs de reigle sont les premiers mocqueurs, car ils ne font rien, et souvent tout au rebours de ce qu'ils enjoignent aux autres, à la pharisaïque : Imponunt onera gravia, et nolunt ea digito movere2. Ainsi font quelques médecins et théologiens ; le monde vit ainsi ; l'on instruit, l'on enjoinct de suivre certaines reigles et préceptes, et les hommes en tiennent d'autres, non-seulement par desreiglement de vie et de mœurs, mais souvent par opinion et jugement contraire.
Encores une autre faulte pleine d'injustice, ils sont beaucoup plus scrupuleux, exacts et rigoureux aux choses libres et accidentales qu'aux nécessaires et substantielles, aux positives et humaines qu'aux naturelles et divines, ressemblans à ceux qui veulent bien prester, mais non payer leurs debtes, le tout à la pharisaïque, comme leur crie et reproche le grand docteur céleste ; tout cela est hypocrisie et mocquerie.
(I) Mon joug est doux, et mon fardeau le'ger. Evang. de S. Mat. c. 11, v. 50.
(-2) Ils imposent de lourds fardeaux et ne veulent pas seulement les remuer du doigt. S. mat. c. 25, v. 4.