‹ Choix de moralistes françaisChapitre 119 sur 509 · CHAPITRE LY · texte numérisé non relu

CHAPITRE LY

Comparaison de la vie civile ou sociale avec la solitaire.

Ceux qui estiment et recommandent tant la vie solitaire et retirée, comme un grand séjour et seure retraicte du tabut et brouillis du monde, et moyen propre pour se garder et maintenir net et quitte de plusieurs vices, d'autant que la pire part est la plus grande, de mille n'en est pas un bon, le nombre des fols est infiny, la contagion est très dangereuse en la presse, semblent avoir raison jusques-là ; car la compagnie mauvaise est chose très dangereuse ; à quoy pensent bien ceux qui vont sur mer, qu'aucun n'entre en leur vaisseau qui soit blasphémateur, dissolu, meschant ; un seul Jonas à qui Dieu estoit courroucé pensa tout perdre ; Bias plaisamment à ceux du vaisseau, qui au grand danger crioyent, appelant le secours des dieux : Taisez-vous , qu'ils ne sentent que vous estes icy avec moy -, Albuquerque, viceroy des Indes pour Emanuel, roy de Portugal, en un extresme péril sur mer, print sur ses espaules quelque jeune garçon, affin que son innocence luy servist de garand et de faveur envers Dieu. Mais de la penser meilleure, plus excellente et parfaicte, plus propre à l'exercice de vertu, plus difficile, aspre, laborieuse et pénible, comme ils veulent faire croire, se trompent bien lourdement ; car au contraire, c'est une grande descharge et ■^■ancede vie$ et n'est qu'une bien médiocre

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

profession, voire un simple apprentissage et disposition à la vertu. Ce n'est pas entrer en affaires, aux peines et difficultés, mais c'est les fuir, s'en cacher, practiquer le conseil d'Epicure (cache ta vie) : c'est se tapir et recourir à la mort pour fuir à bien vivre. Il est certain que Testât de roy , presbtre, pasteur, est plus noble beaucoup, plus parfaict, plus difficile, que celuy de moyne et d'hermite ; et de faict jadis les compagnies des moynes cstoient des séminaires et apprentissages d'où l'on tiroit gens pour élever aux charges ecclésiastiques, et des préparatifs à plus grande perfection. Et celuy qui vit civilement avec femme, enfans, serviteurs, voisins, amis, biens, affaires, et tant de parties diverses, ausquelles faut qu'il satisfasse et responde reiglement et loyalement, a bien sans comparaison plus de besongne que celuy qui n'a rien de tout cela, et qui n'a affaire qu'à soy ; la multitude, l'abondance est bien plus affaireuse que la solitude, la disette. En l'abstinence il n'y a qu'une chose ; en la conduite et en l'usage de plusieurs choses diverses, y a plusieurs considérations et divers debvoirs : il est bien plus facile de se passer des biens, honneurs, dignités, charges, que s'y bien gouverner et bien s'en acquitter. Il est bien plus aisé du tout se passer de femme que bien deuement et de tous poincts vivre et se maintenir avec sa femme, enfans, et tout le reste qui en despend ; ainsi le célibat est plus facile que le mariage.

De penser aussi que la solitude soit un asyle et port asseuré contre tous vices, tentations et destourbiers, c'est se tromper, il n'est pas vray en tous sens. Contre les vices du monde, le bruict de la presse, les occasions qui viennent de dehors, cela est bon ; mais la solitude a ses affaires et ses difficultés internes et spirituelles : Ivit in deserlum ut tentaretur a diabolo1. Aux jeunes hommes imprudens et mal advisés, la solitude est un dangereux baston, et est à craindre que s'entretenans tous seuls ils entretiennent de meschantes gens, comme disoit Cratès à un jeune homme qui se promenoit tout seul à l'escart. C'est là que les fols machinent de mauvais desseins, ourdissent des malencontres, aiguisent et affilent leurs passions et meschans désirs. Souvent pour éviter Charybdis on tombe

(i) Il (Jésus) alla dans le désert pour y être tenté par le •jiablc. S. Mat. c. IV, v. 1,

enScylla. Fuir n'est pas échapper, c'est quelquefois empirer son marché et se perdre : Non vitat sed fugit : magis autem periculis patemus aversi1. Il faut estre sage, bien fort et asseuré pour estre laissé entre plus dangereuses mains que les siennes : Guarda me, Bios, de mi'*, dit excellemment le proverbe espagnol : Nemo est ex imprudenlibus qui sibi relinqui debeat : solitudo omnia mala persuadet5. Mais pour quelque considération privée ou particulière encores que bonnes en soy ( car souvent c'est lascheté, foiblesse d'esprit, despit ou autre passion), s'enfuyr et se cacher, ayant moyen de profiter à autruy et secourir au public, c'est estre déserteur, ensevelir le talent, cacher la lumière, faute subjecte à la rigueur du jugement.

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