CHAPITRE LYIL
Comparaison de la vie rustique et des villes.
Ceste comparaison n'est fort mal aysée à faire à l'amateur de sagesse; car tous les biens et advantages sont presque d'un costé, spirituels et corporels, liberté, sagesse, innocence, santé, plaisir. Aux champs l'esprit est bien plus libre et à soy, es villes les personnes, les affaires siennes etd'autruy, les querelles, visites, devis, entretiens, combien desrcbent-ils de temps! Âmici fur es temporis1. Combien de troubles apportent-ils, de destournemens, de desbauches! Les villes sont prisons mesmes aux esprits comme les cages aux oyseaux et aux bestes. Ce feu céleste qui est en nous ne veut point estre enfermé, il ayme l'air, les champs ; dont Columelle dict que la vie champestre est parente de la sagesse, consanguinea-, laquelle ne peut estre sans les belles et libres pensées et méditations. Or, est-il difficile de les avoir et nourrir parmy le tracas et tabut des villes. Puis la vie rustique est bien plus nette, innocente et simple; es villes les vices sont en foule et ne se sentent poinct ; ils passent et se fourrent par-tout pesle mesle; l'usage, le regard, le rencontre si fréquent et contagieux en est cause. Pour le plaisir et santé tout le ciel estendu apparoist ; le soleil, l'air, les eaux et tous les elemens sont libres, exposés et ouverts de toutes parts, nous soubsrient ; la terre se monstre tout à descouvert, ses fruicts sont devant nos yeux; tout cela n'est point es villes,
(1) Les amis sont des voleurs de temps.
(2) Sola res rustica , quœ sine dubitatione proxima et quasi consanguinea sapientiœ est. Colwuel, liv. I, c. 1 , in prœfatione.
en la presse des maisons, tellement que vivre aux villes, c'est estre au monde banny et forclos du monde. Dadvantage la vie champestre est toute en exercice, en action qui ayguise l'appétit, entretient la santé, endurcit et fortifie le corps. Ce qui est à la recommandation des villes est l'utilité, ou privée, c'est la part des marchands et artisans, ou publicque, au maniement de laquelle sont appelles peu de gens, et anciennement on les tiroit de la vie rustique, et y retournoient ayans achevé leur charge.