CHAPITRE LYII
De la profession militaire.
L'occupation et profession militaire est noble en sa cause ; car il n'y a ny utilité plus juste ny plus universelle que la protection du repos et grandeur de son pays. Noble en son exécution, car la vaillance est la plus forte, plus généreuse et plus héroïque de toutes les vertus; honorable, car des actions humaines, la plus grande et pompeuse est la guerrière, et à qui tous honneurs sont décernés ; plaisante, la compagnie de tant d'hommes nobles, jeunes, actifs, la veue ordinaire de tant d'accidens et spectacles, liberté et conservation sans art, une façon de viemasle, sans cérémonie, la variété de tant d'actions diverses, ceste courageuse harmonie de la musique guerrière, qui nous entretient et nous eschauffe et les oreilles et l'ame, ces mouvemens guerriers qui nous ravissent de leur horreur et espouventement, ceste tempeste de sons et de cris, ceste effroyable ordonnance de tant de milliers d'hommes, avec tant de fureur, d'ardeur et de courage.
Mais au contraire l'on peut dire que l'art et l'expérience de nous entredesfaire, entretuer, de ruiner et perdre nostre propre espèce, semble desnaturé, venir d'aliénation de sens; c'est un grand tesmoignage de nostre foiblesse et imperfection, et ne se trouve point aux bestes, où demeure beaucoup plus entière l'image de nature. Quelle folie, quelle rage, faire tant d'agitations, mettre en peine tant de gens, courir tant dangers et hasards par mer et par terre, pour chose si incertaine et doubteuse, comme est l'issue de la guerre ; courir avec telle faim et telle aspreté après la mort, qui se trouve
DE Ï,A SAGESSE, P^R CHARRON
par-tout et sans espérance de sépulture, aller tuer ceux que l'on ne hayt pas, que l'on ne vit jamais !
Mais d'où vient ceste grande fureur et ardeur, car l'on ne t'a faict aucune offense? Quelle frénésie et manie d'abandonner son corps, son temps, son repos, sa vie, sa liberté, àlamercy d'autruy? S'exposer à perdre ses membres et à chose pire mille foys que la mort, au fer et au feu , estre trespané , tenaillé , descoupé , deschiré, rompu , captif et forçat à jamais ? et ce pour servir à la passion d'autruy, pour cause que l'on ne sçait si elle est juste, et est ordinairement injuste; car les guerres sont le plus souvent injustes; et pour tel que tu cognois, qui ne se soucie ny ne pensa jamais à toy, mais veut monter sur ton corps mort ou estropié pour estre de plus haut et voir de plus loing ? Je ne touche icy le debvoir des subjects à leur prince et à leur patrie, mais les volontaires, libres et mercenaires.