‹ Choix de moralistes françaisChapitre 129 sur 509 · LIVRE I, CHAP. LXTÏ · texte numérisé non relu

LIVRE I, CHAP. LXTÏ

si elle ne produict rien d'excellent, est du tout incapable d'honneur et est comme si elle n'estoit point). De là il entre en l'esprit et intelligence où il prend vie et se forme en bonne, haute et grande opinion ; finalement, sortant hors de là et porté par la parole verbale ou escrite, s'en retourne par reflexion et va fondre et finir au nom de l'autheur de ce bel ouvrage, où il avoit commencé, comme le soleil au lieu d'où il est party, et porte lors le nom d'honneur, de louange, de gloire et renom.

Mais pour quelles actions est deu l'honneur?* c'est la question. Aucuns pensent que c'est généralement pour bien faire son debvoir, et ce qui est de sa profession, encores qu'il ne soit point esclatant ni fort utile, comme celui qui, sur l'eschafaut, joue bien le personnage d'un varlet n'est pas moins loué que celuy qui représente le roy, et à celuy qui ne peut travailler en statues d'or, celles de cuivre ou de terre ne luy peuvent faillir où il peut aussi bien monstrer la perfection de son art. Tous ne peuvent s'employer ny ne sont appelles au maniement des grandes affaires ; mais la louange est à bien faire ce que l'on a affaire. Cecy est trop ravaler et avilir l'honneur, qui n'est pas un commun ny ordinaire loger pour toutes personnes et toutes actions justes et légitimes ; toute chaste femme, tout homme de bien n'est pas d'honneur. Les sages y requièrent encores deux choses ou trois : Tune est la difficulté, peine ou danger ; l'autre est l'utilité publicque. C'est

* Variante. II semble bien à aucuns que l'honneur n'est seulement ny proprement à bien administrer et s'acquUier des grandes charges (il n'est pas en la puissance de tous s'y employer), mais à bien faire ce qui est de sa profession; car toute louange est à bien faire ce que nous avons à faire. Celuy qui sur l'eschafaut joue bien le personnage d'un varlet n'est pas moins loué que celuy qui represenle le roi; et à celuy qui ne peut travailler en statues d'or, celles de cuivre ou de terre ne luy peuvent faillir, où il peut aussi bien monstrer la perfection de son art. Toutesfois il semble mieux que l'honneur n'est bien deu que~ pour les actions où y a de la difficulté ou du danger. Toutes justes et légitimes, et d'obligation ne sont de tel mérite, ny dignes de tel loyer; qui n'est commun ny ordinaire, ny pour toutes personnes et toutes actions. Ainsi toute femme chaste, toute preude personne n'est d'honneur. Il faut, outre la probité, encores la difflcullé, la peine, le danger. Encores y ajouste-t-on l'utilité publique. Qu'elles soyent tant que l'on veut privemcnt bonnes et utiles, elles auront l'approbation et bonne renommée parmy les cognoissans, la seureté et protection des loix; mais non l'honneur qui est public et a plus de dignité, de sprendeur et d'esclat.

pourquoy il est proprement deu à ceux qui administrent et s'acquittent bien des grandes choses ; que les actions soyent tant que l'on voudra privement et communément bonnes et utiles, elles auront l'approbation et bonne renommée parmi les cognoissans, la seureté et protection des lois, mais non l'honneur qui est public et a plus de dignité, de splendeur et d'esclat. Aucuns y adjoustent la troisiesme ; c'est que l'action ne soit point d'obligation, mais de supererogation.

Le désir d'honneur et de gloire et la queste de l'approbation d'autruy est une passion vicieuse, violente, puissante de laquelle a esté parlé en la passion d'ambition; mais très utile au public à contenir les hommes en leur debvoir, à les esveiller et eschauffer aux belles actions, tesmoignage de la foiblesse et insuffisance humaine, qui, à faute de bonne monnoye, employé la courte et la faulse. Or, en quoy et jusques où elle est excusable, et quand vituperable, et que l'honneur n'est la recompense de la vertu, se dira après1.

Les marques d'honneur sont fort diverses, mais les meilleures et les plus belles sont celles qui sont sans profit et sans gain et qui sont telles que l'on n'en puisse estrener et faire part aux vitieux et ceux qui, par quelque bas office auroyent faict service au public. Elles sont meilleures et plus estimées plus elles sont de soy vaines et n'ayant autre pris que simplement marquer les gens d'honneur et de vertu, comme elles sont presque par toutes les polices, les couronnes de laurier, de chesne, certaine façon d'accoustrement, prérogative de quelque surnom, piosseance aux assemblées, les ordres de chevalerie. C'est aussi par occasion quelquesfois plus d'honneur de n'avoir pas ces marques d'honneur les ayant méritées que de les avoir. Il m'est bien plus honorable, disoit Caton, que chascun demande pourquoy l'on ne m'a point dressé de statue en la place que si l'on demandoit pourquoy l'on m'en a dressé.

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