CHAPITRE LXIV
Des richesses et pouvreté.
Ce sont les deux elemens et sources de tous desordres, troubles et remuemens qui sont au monde ; car l'excessive richesse des uns les hausse et pousse à l'orgueil, aux délices, plaisirs, desdain des pouvres,à entreprendre et attenter ; l'extresme povreté des autres les meine en envie, jalousie extresme, despit, desespoir, et à tenter fortune. Platon les appelle pestes des republiques. Mais qui des deux est la plus dangereuse, il n'est pas tout résolu entre tous. Selon Aristote, c'est l'abondance; car Testât ne doibt point redouter ceux qui ne demandent qu'à vivre, mais bien les ambitieux et opulens. Selon Platon, c'est la pouvreté; car lespovres désespérés sont terribles et furieux animaux, n'ayans plus de pain, ne pouvans exercer leurs arts et mestiers; ou bien, excessivement chargés d'imposts, apprennent de lamaistressed'eschole, nécessité, ce qu'ils n'eussent jamais oséd'eux-mesmes, et oseront, car ils sont en nombre. Mais il y a bien meilleur remède à ceux-cy qu'aux riches, et est facile d'empescher ce mal ; car tandis qu'ils auront du pain, qu'ils pourront exercer leur mestier et en vivre, ils ne se remueront point. Parquoy les riches sont à craindre à cause d'eux-mesmes, et de leur vice et conditions : les pouvres à cause de l'imprudence des gouverneurs.
Or plusieurs législateurs et policeurs d'estats ont voulu chasser ces deux extrémités et ceste grande inequalité de biens et de fortunes, et y apporter une médiocrité et equalité, qu'ils ont appelée mère nourrice de paix et d'amitié ; et encores d'autres y ont voulu mettre la communauté, ce qui ne peut estre que parimagination. Mais outre qu'il est du tout impossible d'y apporter equalité, à cause du nombre des enfans qui croistra en une famille et non en l'autre, et qu'à peine a-t-elle pu estre mise en practique, bien que l'on s'y soit efforcé, et qu'il aye beaucoup cousté pour y parvenir , encores ne seroit-il à propos ny expédient; ceseroit par autre voie retomber en mesme mal. Car il n'y a haine plus capitale qu'entre égaux; l'envie et jalousie des