‹ Choix de moralistes françaisChapitre 133 sur 509 · CONTENANT LES INSTRUCTIONS ET REÏGLES GENERALES DE SAGESSE · texte numérisé non relu

CONTENANT LES INSTRUCTIONS ET REÏGLES GENERALES DE SAGESSE

PREFACE

Auquel y apeincture générale de sagesse, et le sommaire du livre.

Ayant, au livre précèdent, ouvert à l'homme plusieurs et divers moyens de se cognoistre, et toute l'humaine condition, qui est la première partie et un très grand acheminement à la sagesse, il faut maintenant entrer en la doctrine d'icelle, et entendre en ce second livre ses reigles et ses advis généraux, reservant les particuliers au livre suivant et troisiesme. C'estoit un préalable que d'appeller l'homme à soy, à se taster, sonder, estudier, afin de se cognoistre et sentir ses deffauts et sa misérable condition, et ainsi se rendre capable des remèdes salutaires et nécessaires, qui sont les advis et enseignemens de sagesse.

Mais c'est chose estrange que le monde soit si peu soucieux de son bien et amendement. Quel naturel que de ne se soucier que sa besongne soit bien faicte? On veut tant vivre, mais l'on ne se soucie de sçavoir bien vivre. Ce que l'on doibt le plus et uniquement sçavoir, c'est ce que moins l'on sçait et se soucie sçavoir.

(l) Rien de plus inégal que l'égalité. Pline, Ep. 5, liv. IX, in fine, et liv. II , ep. 12.

2) Qui dévorent mon peuple comme du pain. Psaume XIII, v. 4,

Les inclinations, desseins, estudes, essais, sont ( comme nous voyons ) dès la jeunesse si divers, selon les divers naturels, compagnies, instructions, occasions : mais aucun ne jette ses yeux de ce costé-là, aucun n'estudie à se rendre sage ; personne ne prend cela à cueur, l'on n'y pense pas seulement. Et si par fois, c'est en passant, l'on entend cela comme une nouvelle qui se dict où l'on n'a point d'interest : le mot plaist bien à aucuns, mais c'est tout ; la chose n'est ny de mise ny de recette en ce siècle d'une si universelle corruption et contagion. Pour apercevoir le mérite et la valeur de sagesse, il en faut avoir desjà quelque air de nature et quelque teincture. S'il faut s'essayer et s'esvertuer, ce sera plustost et plus volontiers pour chose qui a ses effects et ses fruits esclatans, glorieux, externes et sensibles, tels qu'a l'ambition, l'avarice, la passion, que par la sagesse, qui a les siens doux, sombres, internes et peu visibles. 0 combien le monde se mescompte! il ayme mieux du vent avec bruict, que le corps, l'essence sans bruict; l'opinion et réputation, que la vérité. Il est bien vrayement homme ( comme il a esté dict au premier livre ), vanité et misère incapable de sagesse. Chascun se sent de l'air qu'il haleine et où il vit, suit le train de vivre suyvi de tous ; comment voulez-vous qu'il s'en advise d'un autre? Nous nous suivons à la piste, voire nous nous pressons, es-

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

chauffons, nous nous coiffons et investissons les vices et passions les uns aux autres 5 personne ne crie, holà ! nous faillons, nous nous mescomptons. II faut une spéciale faveur du ciel, et ensemble une grande et généreuse force et fermeté de nature pour remarquer l'erreur commune que personne ne sent, de s'adviser de ce de quoy personne ne s'advise, et se résoudre à tout autrement que les autres.

Il y en a bien aucuns et rares, je les voy, je les sens, je les fleure et les haleine avec plaisir et admiration ; mais quoy ! ils sont ou Democrites ou Heraclites ; les uns ne font que se mocquer et gausser, pensant assez monstrer la vérité et sagesse en se mocquant de l'erreur et folie. Ils se rient du monde, car il est ridicule ; ils sont plaisans , mais ils ne sont pas assez bons et charitables. Les autres sont foibles et poureux ; ils parlent bas et à demy bouche -, ils desguisent leur langage; ils meslent et estoulfent leurs propositions, pour les faire passer tout doucement parmy tant d'autres choses, et avec tant d'artifice que l'on ne les aperçoit quasi pas. Ils ne parlent pas sec, distinctement, clairement et acertenés , mais ambiguëment comme oracles*. Je viens après eux et au dessoubs d'eux : mais je dis de bonne foy ce que je pense, et en croy clairement et nettement. Je donne ici une peincture et des leçons de sagesse, qui sembleront peut-estre à aucuns nouvelles et estranges, et que personne n'a encores donné ny traité de ceste façon, et ne doubte pas que les malicieux, gens qui n'ont la patience ny la force de juger doucement et meurement des choses, mais detroussement condamnent tout ce qui n'est de leur goust et de ce qu'ils ont desjà reçeu, n'y mordent. Et qui en peut estre asseuré? Mais je me fie que les simples et débonnaires, et les œtheriens et sublimes, en jugeront equitablement. Ce sont les deux bouts et estages? de paix et sérénité. Au milieu sont tous les troubles, tempestes et les météores, comme a esté dict1.

Pour avoir une rude et générale cognois-

* Variante. Je viens après eux et au dessoubs d'eux ; mais je dis de bonnne foy ce que j'en pense et en croy clairement et nettement. Je ne doubte pas que les malicieux, gens de moyen estage, n'y mordent; et qui s'en peut garder? mais je me fie que les simples et débonnaires, et les aelhcriens et sublimes, en jugeront equitablement.

,,.{!) LiV.I.C».

sance de ce qui est traicté en ce livre, et de toute la doctrine de sagesse, nous pourrons partir ceste matière en quatre poincts ou considérations ; la première est des préparatifs à la sagesse, qui sont deux : l'un est exemption et affranchissement de tout ce qui peut empescher de parvenir à elle, qui sont ou externes, erreurs et vices du monde; ou internes, les passions : l'autre est une pleine, entière et universelle liberté d'esprit. Ces deux premières et les plus difficiles rendent l'homme capable et propre à la sagesse, car ils vuident et nettoyent la place, afin qu'elle soit plus ample et capable à recevoir une grande chose, qui est la sagesse : Magna et spatiosa res est sapientia ; vacuo Mi loco opus est. — Supervacua ex animo tollenda sunil,et c'est le premier : puis la rendent ouverte, libre et toute preste à la recevoir, c'est le second.

La seconde est des fondemens de sagesse, qui sont aussi deux, vraye et essentielle preud'hommie, et avoir un certain but et train de vie. Ces deux regardent nature, nous reiglent et accommodent à elle : le premier à l'universelle, qui est la raison, car preud'homme n'est autre chose, comme se dira : le second à la particulière d'un chascun de nous, car c'est le choix du genre de vie propre et commode au naturel d'un chascun.

La troisiesme est la levée de ce bastiment, c'est-à-dire des offices et fonctions de sagesse, qui sont six, dont les trois premiers sont principalement pour chascun en soy, «qui sont pieté, reiglement interne de ses désirs et pensées, et doux comportement en tous accidens de prospérité et d'adversité : les autres trois regardent autruy, qui sont l'observation, telle qu'il faut, des lois, coustumes et cérémonies, conversation douce avec autruy, et prudence en tous affaires. Ces six respondent et comprennent les quatre vertus morales, les premier, quatriesme et cinquiesme proprement appartiennent à la justice, à ce que debvons à Dieu et au prochain : le second et le troisiesme à la force et tempérance : le sixiesme proprement à la prudence. Et pource ces six sont la matière et le subject du troisiesme livre, qui

(1) La sagesse est une chose d'une grande étendue; elle ne peut se loger que dans un lieu entièrement vide. — Pour la recevoir, il faut débarrasser son esprit de tout ce qu'il peut contenir de superflu. Sén. Ep. IAXXVHI. — Id. ibid.

IJVKE II, CHAI1

traicte au long les quatre vertus morales, et en particulier les offices et debvoir du sage ; mais en ce livre ils sont traictés en gênerai.

La quatriesme est des effects et fruicts de sagesse, qui sont deux, se tenir prest à la mort, et se maintenir en vraye tranquillité d'esprit, la couronne de sagesse et le souverain bien. Ce sont en tout douze reigles et leçons de sagesse en autant de chapitres, qui sont les propres et peculiers traicts et offices du sage, qui ne se trouvent point ailleurs. J'entens au sens que nous le prenons et descrivons icy ; car encoresqu'aucunesd'icelles, comme la preud'hommie, l'observation desloix, semblent se trouver en autres du commun et profanes , mais non telles que nous les dépeignons et requérons icy. Celuy est donc sage lequel se maintenant vrayement libre, franc et noble, se conduit en toutes choses selon nature, accommodant la sienne propre et particulière à l'universelle, qui est Dieu, vivant et se portant devant Dieu, avec tous et en tous affaires, droit, ferme, joyeux, content et asseuré, attendant de mesme pied toutes choses qui peuvent advenir, et la mort la dernière.

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