‹ Choix de moralistes françaisChapitre 134 sur 509 · PREMIERE DISPOSITION A LA SAGESSE · texte numérisé non relu

PREMIERE DISPOSITION A LA SAGESSE

* Il faudroit icy, pour la première leçon et instruction à sagesse, mettre la cognoissance de soy et de l'humaine condition, carie premier en toutes choses est de bien cognoistre le sub-

* Variante. Qui a envie d'estre sage, il faut dès l'entrée qu'il se délibère et résolve de se délivrer, préserver et garantir de deux maux, qui sont du tout contraires et formels empeschemens de sagesse. L'un est externe, ce sont les opinions et vices populaires, la contagion du monde; l'autre interne, ce sont les passions ; et ainsi se faut-il garder du monde et de soy-mesme. Desjà se voit combien cecy est difficile, et comment se pourra-t-on desfaire de ces deux. La sagesse est difficile et rare ; c'est icy la plus grande peine et presque le seul effort qu'il y a pour parvenir à la sagesse. Cecy gagné, le reste sera aisé; c'est la première disposition à la sagesse, qui est à se garder et préserver du mal contraire à son dessein. Et cecy est le fruict de tout le premier livre, auquel l'on a pu apprendre à cognoistre le monde et soy-mesme, et par ceste cognoissance estre adverty et induict à s'en bien garder. Et ainsi le commencement de ce livre sera la fin et le fruict du précèdent.

ject avec lequel on a affaire, que Ton traicte et manie, pour le mener à la perfection : mais nous tenons cela desjà pour faict ; c'est le su bject de tout nostre premier livre : seulement pouvons-nous dire icy, pour une répétition sommaire de tout le précèdent, que l'homme aspirant à la sagesse doibt, sur toutes choses et avant tout œuvre, bien se cognoistre et tout homme : c'est la vraye science de l'homme : très utile, de très grande estude, fruict et efficace, car l'homme c'est tout ; propre au sage, le seul sage se cognoist, et qui bien se cognoist sage est ; très difficile, car l'homme est extrêmement fardé et dcsguisé, non-seulement l'homme à l'homme, mais chascun à soy-mesme : chascun prend plaisir à se tromper, se cacher, se desrober et trahir : ipsi nobis furto subducimur*; se flattant et se chastouillantpour se faire rire, atténuant ses défauts, enchérissant ce qu'il a de bon, connivant et fermant les yeux pour ne se voir bien clair -, très rare et soucié de bien peu, dont n'est merveilles si la sagesse est si rare. Car tant peu v a qui en sachent bien la première leçon, ny qui l'estudient, personne n'est maistre à soy-mesme, ny guère à autruy. Aux choses non nécessaires et estrangeres tant y a de maistres et de disciples, en ceste-cy point, nous ne sommes jamais chez nous, ny au dedans, nous musons tousjours au dehors, l'homme cognoist mieux toutes autres choses que soy. 0 misère ! o insipience ! Pour estre savant en ceste part, faut cognoistre toutes sortes d'hommes, de tous airs, climats, naturels, aages, estats, professions (à cecy sert le voyager et l'histoire), leurs mouvemens, inclinations, actions, non-seulement publiques, c'est le moins, elles sont toutes feinctes et artificielles, mais privées, et spécialement les plus simples et naïves, produictes de leur propre et naturel ressort ; et aussi toutes celles qui le touchent et intéressent particulièrement ; car en ces deux se descouvre le naturel, puis qu'il les rapporte toutes ensemble, pour en faire un corps entier et jugement universel 5 mais spécialement qu'il entre en soy-mesme, se taste, se sonde bien attentivement, qu'il examine chasque pensée, parole, action. Certes enfin il apprendra que l'homme est en vérité d'une part une fort chetive, foiblc, piteuse et misérable

(i) Nous nous dérobons furtivement à nous-mêmes, Sén, Ep. Civ.

DE LA SAGESSÎ?,, PAR CHARRON

chose, et en aura compassion, et d'autre part le trouvera tout enflé et bouffi de vent, d'orgueil, présomption, désirs, dont il en aura despit, desdain et horreur. Or il a esté suffisamment jusques au vif despeinct et représenté au précèdent livre par divers moyens, en tous sens et à tous visages; c'est pourquoy nous ne parlerons d'advantage icy de ceste cognoissance de l'homme et de soy. Mais bien mettrons-nous icy pour première reigle de sagesse le fruict de ceste cognoissance, à fin que la fin et le fruict du premier livre soit le commencement et l'entrée de ce second. Ce fruict est de se garder et préserver de la contagion du monde et de soymesme : ce sont deux maux et deux empeschemens formels de sagesse ; l'un externe, ce sont les opinions et les vices populaires, la corruption générale du monde ; l'autre interne, ce sont les passions nostres : desjà se voit combien cecy est difficile, et comment se pourra-t-on deffendre et garder de cesdeux.La sagesse est difficile et rare, c'est icy le plus grand et presque le seul effort qu'il y a pour parvenir à la sagesse, il se faut émanciper et arracher de ceste misérable captivité double, publique et domestique, d'autruy et de nous-mesmes, si nous voulons avoir accès a la sagesse : cecy gaigné, le reste sera aysé. Parlons de ces deux maux distinctement.

Quant à l'externe, nous avons ci-devant assez amplement despeinct le naturel populaire, les humeurs estranges du monde et du vulgaire ; par où il est aysé de sçavoir ce qui peut sortir de luy. Car puis qu'il est idolastre de vanité, envieux, malicieux, injuste, sans jugement, discrétion, médiocrité , que peut-il délibérer, opiner, juger, résoudre, dire ny faire bien et à droict?Nous avons aussi, comme par exemple, rapporté et cotté (en représentant la misère humaine) plusieurs grandes fautes que commet généralement le monde en jugement et volonté 5 par où il est aysé de cognoistre qu'il est tout confit en erreur et en vice. A quoy s'accordent les dires de tous les sages, que la pire part est la plus grande * ; de mille n'en est pas un bon -, le nombre des fois est infiny ; la contagion est très dangereuse en la presse.

Parquoy ils conseillent non-seulement de ne tremper point, et se préserver net des opinions,

(l) Uœc para major esse videiw, ideo enim pejor est. Slm.

desseins et affections populaires, comme toutes basses, foibles, indigestes, impertinentes et fort souvent fausses, au moins imparfaites * ; mais encores de fuyr sur-tout la tourbe, la compagnie et conversation du vulgaire, d'autant que l'on n'en approche jamais sans son dommage et empirement. La fréquentation du peuple est contagieuse et très dangereuse aux plus sages et fermes qui puissent estre ; car qui pourroit soustenir l'effort et la charge des vices venant avec si grande trouppe ? Un seul exemple d'avarice ou de luxe faict beaucoup de mal. La compagnie d'un homme délicat amollit peu à peu ceux qui vivent avec luy. Un riche voisin allume nostre convoitise ; un homme desbauché et corrompu frappe par manière de dire et applique son vice, ainsi qu'une rouille, au plus entier et plus net. Qu'adviendra-t-il de ces mœurs ausquelles tout le monde court à bride abattue? Mais quoy ! il est très rare et difficile de ce faire -, c'est chose plausible et qui a grande apparence de bonté et justice, que suyvre la trace approuvéede tousse grand chemin battu trompe facilement. Lata est via ad mortem^et multi pet eam. — Mundus in maligno positus^ ; nou? allons les uns après les autres comme les bestes de compagnie; ne sondons jamais la raison, le mérite, la justice ; nous suy vons l'exemple, ia eoustume, et comme à l'envi nous tresbuchons et tombons les uns sur les autres , nous nous pressons et attirons tous au précipice ; nous faiilons etperissonsàcrédit : Alienis perimusexemplis 3. Or celuy qui veut estre sage doibt tenir pour suspect tout ce qui plaist et est approuvé du peuple, du plus grand nombre ; et doibt regarder à ce qui est bon et vray en soy, et non à ce qui le semble et qui est le plus usité et fréquenté, et ne se laisser coiffer et emporter à la multitude, qui ne doibt estre comptée que pour un : Unus mihi pro populo, etpopuluspro uno'K Et quand pour le battre et arresler court l'on dira, tout le monde dict, croit, faict ainsi, il doibt dire en son cueur, tant pis ; voicy une

(I) Sén. Ep. VII.

(•2) Comme clic est large la voie qui conduit à la mort (la perdition); et le grand nombre s'y engage. —Le monde est sous l'empire de l'esprit malin. Mat. Evaiu/. c. 7, v. 13. — S. Jean , Ep. I , c. 5, v. •!!).

(5)Lcs ex< mples nous perdent. Sén, de Yita beuta, c. 1.

(4) Un seul est pour moi comme tout le peuple, Cl tout fc i peuple comme un seul S©d EP. Ml.

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