SONNET
La Sagesse est a nud, droicte et sans artifice ; D'olive et de laurier son chef est verdoyant. Son mirouer est tenu des doigts du foudroyant, Et s'eslesve au dessus du cube de justice.
Soubs ses pieds, au carcan, les mères de tout vice, Forcenent de despit, grommelant, aboyant, Contr'elle en vain l'effort de leur rage employant, Tant de Sagesse est fort et ferme l'édifice.
La Passion s'anime impétueusement ; Le peuple favorise et porte obstinément La folle Opinion, sourde, aveugle et perverse ; Tremblante, sans sçavoir, la Superstition S'estrangle d'elle-mesme ; et la Présomption De la pédanterie est mise à la renverse.
Superanda omnis fortuna ferendo es'..
cube et s'embrassant, ayant soubs ses pieds enchainées quatre autres femmes comme esclaves, sçavoir Passion au visage altéré et hydeux, Opinion aux yeux esgarés, volage, estourdie, soutenue par des testes populaires ; Superstition toute transie et les mains joinctes ; Vertu ou preud'hommie et science pedantesque au visage enflé, les sourcils relevés, lisant en un livre où est escript : Ouy, non. Tout cecy n'a besoin d'autre explication que de ce que dessus, mais elle sera bien au long au second livre.
Pour acquérir et parvenir à ceste sagesse, il y a deux moyens : le premier est en la conformation originelle et trempe première, c'est-àdire au tempérament de la semence des parens, puis au laict nourricier et première éducation , d'où l'on est dit bien nay ou mal nay, c'est-à-dire bien ou mal formé et disposé à la sagesse. L'on ne croit pas combien ce commencement est puissant et important -, car si on le savoit,l'on y apporteroit autre soin et diligence que l'on ne fait. C'est chose estrange et déplorable qu'une telle nonchalance de la vie, et bonne vie de ceux que nous voulons estre d'autres nousmesmes. Es moindres affaires nous y apportons du soin, de l'attention, du conseil : icy, au plus grand et noble, nous n'y pensons point, tout par hazard et rencontre. Qui est celuy qui se remue, qui consulte, qui se met en devoir de faire ce qui est requis, de se garder et préparer comme il faut, pour faire des enfans masles, sains, spirituels et propres à la sagesse ? car ce qui sert à l'une de ces choses sert aux autres, et l'intention de nature vise ensemble à tout cela. Or c'est à quoy on pense le moins; à peine pense-t-on tout simplement à faire enfans, mais seulement, comme bestes, d'assouvir son plaisir; c'est une des plus remarquables et importantes fautes qui soit en une république, dont personne ne s'advise et ne se plaint, et n'y a aucune loy, règlement ou advis public là dessus. Il est certain que si l'on s'y portoit comme il faut, nous aurions d'autres hommes que nous n'avons. Ce qui est requis en cecy et à la première nourriture est briefvement dit ennostretroisiesme livre, chapitre XIV.
Le second moyen est en l'estude de la philosophie ; je n'entends de toutes ses parties, mais de la morale (sans toutesfois oublier la naturelle), qui est la lampe, le guide et la règle
PREFACE
de nostre vie, qui explique et représente très bien la loy de nature, instruit l'homme universellement atout, en publie et en privé, seul et en compagnie, à toute conversation domestique et civile, oste et retranche tout le sauvagïn qui est en nous, adoucit et apprivoise le naturel rude, farouche et sauvage, le duict et façonne à la sagesse. Bref, c'est la vraie science de l'homme; tout le reste au prix d'elle n'est que vanité, au moins non nécessaire ni beaucoup utile; car elle apprend à bien vivre et bien mourir, qui est tout -, elle enseigne une preude prudence, une habile et forte preud'hommie, une probité bien advisée ; mais ce second moyen est presque aussi peu pratiqué et mal employé que le premier : tous ne se soucient gueres de ceste sagesse, tant ils sont attentifs à la mondaine. Yoilà les deux moyens de parvenir et obtenir la sagesse : le naturel et l'acquis. Qui a esté heureux au premier, c'està-dire qui a esté favorablement estrené de nature et est d'un tempérament bon et doux, lequel produit une grande bonté et douceur de mœurs, a grand marché du second; sans grande peine il se trouve tout porté à la sagesse. Qui autrement, doit, avec grand et laborieux estude et exercice du second, rabiîler et suppléer ce qui luy défaut, comme Socrates un des plus sages disoit de soy, queparl'eslude de la philosophie il avoit corrigé et redressé son mauvais naturel. Au contraire il y a deux empeschemens formels de sagesse et deux contre-moyens ou acheminemens puissans à la folie : naturel et acquis. Le premier, naturel, vient delà trempe et tempérament originel, qui rend le cerveau ou trop mol et humide, et ses parties grossières et matérielles; dont l'esprit demeure sot, foible, peu capable, plat, ravallé, obscur, tel qu'est la pluspart du commun; ou bien trop chaud, ardent et sec, qui rend l'esprit fol, audacieux, vicieux. Ce sont les deux extrémités, sottise et folie, l'eau et le feu, le plomb et le mercure, mal propres à la sagesse, qui requiert un esprit fort, vigoureux et généreux, et neantmoins doux, soupple et modeste; toutesfoisce second semble plus aysé à corriger par discipline que le premier. Le second, acquis, vient de nulle ou bien de mauvaise culture et instruction, laquelle entre autres choses consiste en un heurt et prévention jurée de certaines opinions, desquelles l'esprit s'abbreuve et prend une forte
teinture, et ainsi se rend inhabité et incapable de voir et trouver mieux, de s'eslever et enrichir ; l'on dit d'eux qu'ils sont férus et touchés, qu'ils ont un heurt et un coup à la teste ; auquel heurt si eneores la science est jointe, pour ce qu'elle enfle, apporte de la présomption et témérité, et preste armes pour soustenir et défendre les opinions anticipées , elle achevé du tout de former la folie et la rendre incurable; foiblesse naturelle et prévention acquise sont desjà deux grands empeschemens ; mais la science, si du tout elle ne les guarit, ce que rarement elle fait, elle les fortifie et rend invincibles ; ce qui n'est pas au deshonneur ny descry de la science, comme l'on pourroit penser, mais plustost à son honneur.
La science est un très bon et utile baston, mais qui ne se laisse pas manier à toutes mains, et qui ne le sçait bien manier en reçoit plus de dommage que de profit; elle enteste et affolit (dit bien un grand habile homme1 ) les esprits foibles et malades, polit et parfait les forts et bons naturels : l'esprit foible ne sçait posséder la science, s'en escrimer et s'en servir comme il faut ; au rebours elle le possède et le régente ; dont il ployé et demeure esclave sous elle, comme l'estomach foible chargé de viandes qu'il ne peut cuire ny digérer : le bras foible, qui, n'ayant le pouvoir ny l'adresse de bien manier son baston, trop fort et pesant pour luy, se lasse et s'estourdit tout : l'esprit fort et sage le manie en maistre, en jouit, s'en sert, s'en prévaut à son bien et advantage, forme son jugement, rectifie sa volonté^ en accommode et fortifie sa lumière naturelle et s'en rend plus habile, ou l'autre n'en devient que plus sot, inepte, et avec cela présomptueux. Ainsi la faute ou reproche n'est point à la science, non plus qu'au vin, ou autre très bonne et forte drogue, que l'on ne pourroit accommoder à son besoin; non est culpa vini, sed culpa bibentis*. Or à tels esprits foibles de nature, préoccupés, enflés et empeschés de l'acquis, comme ennemis formels de sagesse^jefayla guerre par exprès en mon livre; et c'est souvent soubs ce mot de pédant, n'en trouvant point d'autre plus propre et qui est usurpé en ce sens par plusieurs bons autheurs. En son origine grec-
(1) Montaigne.
(-2) La faute n'est pas au vin, mai9 au buvfiur.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
que il se prend en bonne part -, mais es autres la ngues postérieures, à cause de l'abus et mauvaise façon de se prendre et porter aux lettres et sciences, vile, sordide, questueuse1, querelleuse, opiniastre, ostentative et présomptueuse, praticquée par plusieurs, il a esté usurpé comme en dérision et injure, et est du nombre de ces mots qui avec laps de temps ont cbangé de signification, comme tyran, sophiste et autres. Le sieur du Bellay, après tous vices notés, conclud, comme par le plus grand :
Biais je hay par sur tout un savoir pedantesque ,
et encores
Tu penses que je n'ay rien de quoy me vanger, Sinon que tu n'es faict que pour boire et manger ; Mais j'ay bien quelque chose encore plus mordante, C'est, pour le faire court, que tu es un pédante.
Peut-estre qu'aucuns s'offenseront de ce mot, pensant qu'il les regarde et que par iceluy j'ay voulu taxer et attaquer les professeurs de lettres et instructeurs ; mais ils se contenteront, s'il leur plaist, de ceste francbe et ouverte déclaration que je fais icy, de ne designer par ce mot aucun estât de robbe longue ou profession littéraire ; tant s'en faut , que je fais partout grand cas des philosophes ; et m'attaquerois moy-mesme, puisque j'en suis et en fais profession-, mais une certaine qualité et degré d'esprits que j'ay dépeints cy-dessus, sçavoir, qui sont de capacité et suffisance naturelle fort commune et médiocre, et puis mal cultivés, prévenus et aheurtés à certaines opinions, lesquels se trouvent soubs toute robbe, en toute fortune et condition, vestus en long et en court : vulgus iam chlamidatos , quant coronam voco 2. Que l'on me fournisse un autre mot qui signifie ces tels esprits, je le quitteray très volontiers. Après ceste mienne déclaration, qui s'en plaindra s'accusera et se monstrera trop chagrin. On peut bien opposer au sage d'autres que pédant, mais c'est en sens particulier, comme le commun , le profane et populaire ; et le fais souvent , mais c'est comme le bas au haut, le foible au fort, le plat au relevé, le commun au rare, le valet au maistre, le profane au sacré; comme aussi le fol, et de faict
(1) Dulalin quœstuosa, avide de gain.
(2) J'appelle vulgaire aussi bien ceux qui portent la chlamyde, que la foule elle-mêuie. Sen. de Vita bcata.c. i.
au son des mots c'est son vray opposite ; mais c'est comme le déréglé au réglé, le glorieux opiniastre au modeste, le partisan à l'universel, le prévenu et atteint au libre, franc et net, le malade au sain. Mais le pédant, au sens que nous le prenons, comprend tout cela et encores plus ; car il désigne celuy lequel non seulement est dissemblable et contraire au sage, comme les precedens, mais qui roguement et fièrement luy résiste en face, et comme armé de toutes pièces s'eleve contre luy et l'attaque, parlant par resolution et magistralement. Et pource qu'aucunement il leredoute,à cause qu'il se sent descouvert par luy, et veu jusques au fond et au vif, et son jeu troublé par luy, il le poursuit d'une certaine et intestine hayne, entreprend de le censurer, descrier, condamner, s'estimant et portant pour le vray sage, combien qu'il soit le fol non pareil.
Après le dessein et l'argument de cest œuvre, venons à l'ordre et à la méthode. Il y a trois livres : le premier est tout en la cognoissance de soy et de l'humaine condition preparative à la sagesse, ce qui est traitté bien amplement par cinq grandes capitales considérations, dont chascune en a plusieurs soubs soy. Le second contient les traits, offices et règles générales et principales de sagesse. Le tiers contient les règles et instructions particulières de sagesse, et ce par l'ordre et le discours des quatre vertus principales et morales, prudence, justice, force, temperance.soubs lesquelles est comprise toute l'instruction de la vie humaine et toutes les parties du devoir et de l'honneste. Au reste je traitte et agis icy non scholastiquement ou pedantesquement, ni avec estendue de discours et appareil d'éloquence ou aucun artifice. La sagesse (quœ si oculis ipsis cerneretur, mirabiles excitaret amores sui J ) n'a que faire de toutes ces façons pour sa recommandation; elle est trop noble et glorieuse ; mais brusquement, ouvertement, ingenuement, ce qui (peut-estre) ne plaira pas à tous. Les propositions et vérités y sont espesses, mais souvent toutes sèches et crues, comme aphorismes, ouvertures et semences de discours.
Aucuns trouvent ce livre trop hardy et trop libre à heurter les opinions communes, et s'en
(1) Laquelle, si l'on pouvait la contempler des yeux du corps, exciterait en nous de merveilleux transports d'amour.
Cic. de Offie. liv. 1, c. 5,
PREFACE
offensent. Je leur responds ces quatre ou cinq mots : premièrement que la sagesse qui n'est commune ny populaire a proprement ceste liberté et authorité, jure suo singulari, de juger de tout (c'est le privilège du sage et spirituel, spiritualis omnia dijudicat, et a neminejudicatur1), et en jugeant de censurer et condamner ( comme la pluspart erronnées ) les opinions communes et populaires. Qui le fera doncq? Or ce faisant ne peut qu'elle n'encoure la male-grace et l'envie du monde.
D'ailleurs je me plains d'eux, et leur reproche ceste foiblesse populaire et délicatesse féminine, comme indigne et trop tendre pour entendre chose qui vaille, et du tout incapable de sagesse. Les plus fortes et hardies propositions sont les plus séantes à l'esprit fort et relevé, et n'y a rien d'estrange à celuy qui sçait que c'est que du monde : c'est foiblesse de s'estonner d'aucune chose ; il faut roidir son courage, affermir son ame, l'endurcir et acerer à jouyr, sçavoir, entendre, juger toutes choses, tant estranges semblent-elles : tout est sortable et du gibbier de l'esprit, mais qu'il ne manque point à soy-mesme ; mais aussi ne doit-il faire ny consentir qu'aux bonnes et belles, quand tout le monde en parleroit. Le sage monstre également en tous les deux son courage : ces délicats ne sont capables de l'un ny de l'autre, foibles en tous les deux.
Tiercement, en tout ce que je propose, je ne prétends y obliger personne ; je présente seulement les choses, et les estalle comme sur le tablier. Je ne me mets point en cholere si l'on ne m'en croit, c'est à faire aux pedans. La passion témoigne que la raison n'y est pas. Qui se tient par l'une à quelque chose ne s'y tient pas par l'autre. Mais pourquoy se courroucent-ils ? De ce que je ne suis pas par-tout de leur advis? Je ne me courrouce pas de ce qu'ils ne sont du mien. De ce que je dis des choses qui ne sont pas de leur goust ny du commun? C'est pourquoy je les dis. Je ne dis rien sans raison, s'ils la sçavent sentir et gouster; s'ils en ont de meilleure qui détruise la mienne, je l'escouteray avec plaisir, et gratification à qui la dira. Et qu'ils ne pensent me battre d' authorité, de multitude d'allégations d'autruy, car tout cela
(1) L'homme spirituel juge de tout et n'est jugé de personne. S. Paul, ép. I aux Cor. c. 2, v. 15. MoH\L.
a fort peu de crédit en mon endroict, sauf en matière de religion, où la seule authorité vaut sans raison : c'est là son vray empire, comme par-tout ailleurs la raison sans elle, comme a très bien recogneu saint Augustin. C'est une injuste tyrannie et folie enragée de vouloir assubjettir les esprits à croire et suivre tout ce que les anciens ont dict, et ce que le peuple tient, qui ne sçait ce qu'il dict ny ce qu'il l'ait. Il n'y a que les sots qui se laissent ainsi mener, et ce livre n'est pas pour eux -, s'il estoit populairement receu et accepté, il se trouveroit bien descheu de ses prétentions : il faut ouyr, considérer et faire compte des anciens, non s'y captiver qu'avec la raison. Et, quand on les voudroit suivre, comment fera-t-on? ils ne sont pas d'accord. Aristote, qui a voulu sembler le plus habile et a entreprins de faire le procès à tous ses devanciers, a dict de plus lourdes absurdités que tous, et n'est point d'accord avec soy-mesme, et ne sçait quelquefois où il en est, tesmoin les matières de l'ame humaine, de l'éternité du monde, de la génération des vents et des eaux, etc. Il ne se faut pas esbahir si tous ne sont de mesme advis, mais bien se faudroit-il esbahir si tous en estoient : il n'y a rien plus séant à la nature et à l'esprit humain que la diversité. Le sage divin saint Paul nous met tous en liberté par ces mots : « Que chacun abonde en son sens, et que personne ne juge ou condamne celuy qui fait autrement et est d'advis contraire1. » Et le dict en matière bien plus forte et chatouilleuse, non en fait et observation externe, où nous disons qu'il se faut conformer au commun et à ce qui est prescript au coustumier , mais encores en ce qui concerne la religion, sçavoir en l'observance religieuse des viandes et des jours. Or toute ma liberté et hardiesse n'est qu'aux pensées, jugemens, opinions, èsquelles personne n'a part ny quart que celui qui les a, chascun en droit soy.
Nonobstant tout cela, plusieurs choses qui pouvoyent sembler trop crues et courtes, rudes et dures pour les simples ( car les forts et relevés ont l'estomach assez chaud pour cuire et digérer tout), je les ay pour l'amour d'eux expliquées, esclaircyes, addoueyes en ceste seconde édition, reveue et de beaucoup augmentée.
(I) S. PAix, aux Rom. c 14, v. 5.
DE LA SAGESSE* PAR CHARRON
Bien veux-je advertir le lecteur qui entreprendra de juger de cest œuvre qu'il se garde de tomber en aucun de ces sept meseontes, comme ont fait aucuns en la première édition, qui sont : de rapporter au droit et devoir ce qui est du fait , au faire ce qui est du juger , à resolution et détermination ce qui n'est que proposé, secoué et disputé problematiquement et aeademiquement ; à moy et à mes propres opinions, ce qui est d'aultruy, et par rapport à Testât, profession et condition externe ce qui est de l'esprit et suffisance interne -, à la religion et créance divine ce qui est de l'opinion humaine ; à la grâce et opération surnaturelle ce qui est de la vertu, et action naturelle et mo-
rale. Toute passion et préoccupation ostée, il trouvera en ces sept points bien entendus de quoy se résoudre en ses doutes, de quoy respondre à toutes les objections que luv-mesme et d'autres luy pourroyent faire, et s'esclaircir démon intention en cest œuvre. Que si encorcs, après tout, il ne se contente et ne l'approuve, qu'il l'attaque hardiment et vivement ( car de mesdire seulement, de mordre et charpenter le nom d'aultruy, il est assez aisé, mais trop indigne et trop pédant ) ; il aura tost ou une franche confession et acquiescement ( car ce livre fait gloire et leste de la bonne foy et de l'ingénuité), ou un examen de son impertinence et folie.