‹ Choix de moralistes françaisChapitre 15 sur 509 · AVEC ADVERTISSEMENT AU LECTEUR · texte numérisé non relu

AVEC ADVERTISSEMENT AU LECTEUR

* Il est icy requis dès l'entrée de sçavoir que c'est que sagesse, et comment nous entendons la traitter en cest œuvre, puisqu'il en porte le

* Variante tirée de la préface de la première édition. — Il est requis avant tout œuvre sçavoir que c'est que sagesse, et comment nous entendons la traitter en ce livre, puisqu'il en porte le nom et le titre. Or, dès l'entrée nous adverlissons que nous ne prenons icy ce mot subtilement au sens hautain et eslevé des théologiens et philosophes (qui prennent plaisir à descrire et faire peinture des choses qui n'ont encores esté -veues, et les relèvera telle perfection que la nature humaine ne s'en trouve capable que par imagination) pour une cognoissance parfaite des choses divines et humaines , ou bien des premières et plus hautes causes et ressorts de toutes choses : laquelle réside en l'entendement seul , peut-estre sans probité (qui est principalement en la volonté), sans utilité, usage, action, sans compaignée et en solitude; et est plus que très rare et difficile. C'est le souverain bien et la perfection de l'entendement humain. Ny a sens trop court, bas et populaire, pour discrétion, circonspection, comportement adviséetbien réglé en toutes choses, qui se peut trouver avec peu de pieté et preud'hommic, et regarde plus la compaignée et l'autruy que soy-mesme. Mais nous le prenons en sens plus universel , commun et humain, comprenant tant la volonté que l'entendement, voire tout l'homme en son dedans cl son dehors, en soyseul, en compaignée, cognoissant et agissant. Ainsi nous disons que^sagesse est preude prudence, c'est à dire preud'hommie avec habilité, probité bien advisée. Nous sçavons que preud'hommic sans prudence est sotte et indiscrcltc ; prudence sans preud'hommic n'est que fmesse : ce sont deux choses les meilleures et plus excellentes, et les chefs de tout bien; mais seules cl séparées sont défaillantes, imparfaites. La sagesse -les accouple; c'est une droilture et belle composition de tout l'homme. Or, elle consiste en deux choses: bien se cognoistie, et constamment estre bien règle et modéré en toutes choses par toutes choses,; j'entends non seulement les externes qui apparaissent au inonde, faicls et dicts, mais premièrement et principalement les fatèroes, pensées,

nom et le titre. Tous en gênerai , au premier et simple mot de sagesse, conçoivent facilement et imaginent quelque qualité, suffisance ou habi-

opinions, créances desquelles (ou la feinte est bien grande, cl qui enfin se descoùvrô) sourdciit les externes. Je dis constamment, car les fols parfois contrefont et semblent estre bien sages. Il semblerait peut-estre à aucuns qu'il suffirait de dire que la sagesse consiste à estre constamment bien réglé et modéré en toutes choses, sans y adjouster bien se cognoistre. Mais je ne suis pas de cest advis; car advenant que par une grande bonté, douceur et soupplcsse de nature , ou par une attentive imitation d'autruy, quelqu'un se comportast modérément en toutes choses, ignorant cependant et mescognoissant soy-mesme , et l'humaine condition , ce qu'il a et ce qu'il n'a pas, il ne serait pourtant sage, veu que sagesse n'est pas sans cognoissance, sans discours et sans estude. L'on n'accordera pas peut-estre ceste proposition ; car il semble bien que l'on ne peut reiglement et constamment se comporter par-tout sans se cognoistie. Et suis de cest advis. Mais je dis que, combien qu'ils aillent inséparablement ensemble , si ne laissent-ils d'estre deux choses distinctes : dont il les faut séparément exprimer en la description de sagesse, comme ses deux offices , dont se cognoistre est le premier, et est dit le commencement de sagesse. Parquoy nous disons sage ecluy qui, cognoissant bien ce qu'il est, son bien et son mal, combien et jusques ou nature l'a estrené et favorisé, et où elle lui a deffailly, estudie, par le bénéfice de la philosophie et par l'effort de la vertu , à corriger et redresser ce qu'elle luy a donné de mauvais, rcsvcillcr et raidir ce qui est dcfoibleet languissant, faire valoir ce qui est bon, adjouster ce qui deffaut , et tant que faire se peut la secourir; et par tel estude se règle et conduict bien en toutes choses.

Suivant ceste briefve déclaration, nostre dessein en cest uuvre de trois livres est premièrement enseigner l'homme à se bien cognoistre, et l'humaine condition, le prenant en tout sens et regardant à tous visages; c'est au premier livre : puis l'instruire à se bien régler et modérer en toutes choses; ce

ï»i\EF\CE.

tude non commune ny populaire, mais excellente, singulière et relevée par dessus le commun et ordinaire, soit en bien ou en mal ; car il se prend et usurpe (peut-estre improprement) en toutes les deux laçons : sapientes sunt ut faciant mala*, et ne signifie pas proprement qualité bonne et louable, mais exquise, singulière, excellente en quoy que ce soit -, dont se dit aussi bien sage tyran, pyrate, voleur, que

que nous ferons en gros par advis et moyens généraux et communs au second livre, et particulièrement au troisiesrne, par les quatre vertus morales soubs lesquelles est comprise toute l'instruction de la vie humaine et toutes les parties du devoir et del'honneste.Voilà pourquoycest œuvre, qui instruit la vie et les mœurs, â bien vivre et bien mourir, est intitulé Sagesse, comme le nostre précèdent, qui instruisoit à bien croire, a esté appelle Vérité, ou bien Les Trois Vérités, y ayant trois livres en cestuy-cy comme enceluy-là. J'adjoustc icy deux ou trois mots de bonne foy: l'un, que j'ai queslé par-cy parlà , et tiré la plus part des matériaux de cest ouvrage des meilleurs autheurs qui ont traitté ceste matière morale et politique, vraye science de l'homme, tant anciens, spécialement Seneque et Ptutarque, grands docteurs en icelle, que modernes. C'est le recueil d'une partie de mes estudes; la forme et l'ordre sont à moi. Si je l'ay arrangé jet ageancé avec jugement et à propos, les sages en jugeront ; car meshuy en ce subject autres ne peuvent estre mes juges , et de ceux-là volontiers recevrai la réprimande; et ce que je prins d'autruy, je l'ay mis en leurs propres termes, ne le pouvant dire mieux qu'eux. Le second, que j'ay icy usé d'une grande liberté et franchise à dire mes advis et à heurter les opinions contraires, bien que toutes vulgaires et communément receues et trop grandes, ce m'ont dit aucuns de mes amys, auxquels j'ay respondu que je ne formois icy ou instruisois un homme pour le cloistre , mais [pour le monde , la vie commune et civile, ny ne faisois icy le théologien, ny le cathedrant ou dogmatisant, ne m'assujeltissant scrupuleusement à leurs formes, règles , style , ains usois de la liberté académique et philosophique. La foiblesse populaire et délicatesse féminine qui s'offense de ceste hardiesse et liberté de paroles est indigne d'entendre chose qui vaille. A la suite de cecy, je dis encores que je traitte et agis icy non pedantesquement , selon les règles ordinaires de l'escholc , ny avec estendue de discours et appareil d'éloquence -ou aucun artifice. La sagesse , quœ si oculis ipsis cemeretur, mimbilcs excitarct amores sui, n'a que faire déboutes ces façons pour sa recommandation; elle est trop noble et glorieuse; les vérités et propositions y sont espesses, mais souvent toutes sèches et crues, comme aphorismes , ouvertures et semences de discours. J'y ay parsemé des sentences latines, mais courtes, fortes et poétiques, tirées de très bonne part , ctlqui n'interrompent ny ne troublent le fil du texte françois ; car je n'ay pu {encores estre induict a trouver meilleur de tourner toutes telles allégations en françois (comme aucuns veulent) avec tel deschet et perte de la grâce et énergie qu'elles ont en leur naturel et original, qui ne se peut jamais bien représenter en autre langage.

(1) Ils no sont,sagc3 que pour faire le mal. JÉr»ÈMiE, e. VI, V. 22.

t sage roy, pilote, capitaine, c'est-à-dire suffi sant, prudent, avisé, non simplement et populairement, mais excellemment. Parquoy s'oppose à la sagesse non seulement la folie qui est un desreglement et desbauche, et la sagesse est un règlement bien mesuré et proportionné, mais encores la bassesse et simplicité commune et populaire ; car la sagesse est relevée, forte et excellente. Ainsi sagesse, soit en bien ou en mal, comprend deux eboses : suffisance, c'est la provision et garniture de tout ce qui est requis et nécessaire ; et qu'elle soit en haut et fort degré. Yoilà ce qu'au premier son et simple mot de sagesse les plus simples imaginent que c'est; dont ils ad vouent qu'il y a peu de sages, qu'ils sont rares comme est toute excellence, et qu'à eux de droit appartient de commander et guider les autres; que ce sont comme oracles; dont est le proverbe : en croire et s'en remettre aux sages. Mais bien définir la ebose au vray et la distinguer par ses parties, tous ne le sçavent ny n'en sont d'accord, et n'est pas aysé. Autrement le commun, autrement les philosophes, autrement les théologiens en parlent : ce sont les trois estages et classes du monde ; ces deux procèdent par ordre, règles et préceptes, la première confusément et fort imparfaitement. Or, nous pouvons dire qu'il y a trois sortes et degrés de sagesse : divine, humaine, mondaine, qui respondent à Dieu, nature pure et entière, nature vitiée et corrompue. De toutes ces trois sortes et de chacune d'icelles discourent et parlent toutes ces trois classes du monde que nous avons dit, chacune selon sa portée et ses moyens-, mais proprement et formellement le commun, c'est-à-dire le monde de la mondaine, le philosophe de l'humaine, le théologien de la divine.

La mondaine est plus basse (qui est diverse selon les trois grands chefs de ce bas monde : opulence, volupté, gloire, ou bien : avarice, luxure, ambition : Quidquid est in mundo, est concupiscentia oculorum, concupiscentia carnis, superbia vitœ1, dont est appellée par saint: Jacques de trois noms, terrena, animalis, diabolica'2) et est reprouvée par la philosophie et

(l)Tout ce qui est dans le monde est concupiscence des yeux, ou concupiscence de la chair, ou orgueil de la vie. S. JEAN,Ëp. !,c. 2, v. 1C.

(3) Terrestre, animale , diabolique. Ëp. de S. Jacques, c. 3, l v. 16,

Î)E LÀ SAGESSE, PAR CHAKRON

théologie qui Ai prononce folie devant Dieu : stultam fecit Deus sapienliam hujus mimdi1. Or n'est-il point parlé d'elle en ee livre que pour la condamner?

La plus haute, qui est la divine, est définie et traittée par les philosophes et les théologiens un peu diversement. Je dédaigne et laisse icy tout ce qu'en peut dire le commun, comme prophane et trop indigne pour estre ouy en telle chose. Les philosophes la font toute spéculative; disent que c'est la cognoissance des principes, premières causes et plus hauts ressorts de toutes choses, et en fin de la souveraine qui est Dieu ; c'est la métaphysique. Ceste-cy réside tout en l'entendement ; c'est son souverain hien et sa perfection-, c'est la première et plus haute des cinq vertus intellectuelles3, qui peut estre sans prohité, action et sans aucune vertu morale. Les théologiens ne la font pas du tout tant spéculative qu'elle ne soit aussi aucunement pratique ; car ils disent que c'est la cognoissance des choses divines par lesquelles se tire un jugement et règlement des actions humaines, et la font double : Tune acquise par estude et à peu près celle des philosophes que je viens de dire ; l'autre infuse et donnée de Dieu, desursum descendens. C'est le premier des sept dons du Sainct Esprit, Spiritus Vomini Spiritus sapientiœ, qui ne se trouve qu'aux justes et nets de péché, in malevolam unimam non introibit sapieniia5. De ceste sagesse divine n'entendons aussi parler ici ; elle est en certain sens et mesure traittée en ma première vérité et en mes discours de la Divinité.

Parquoy s'ensuit que c'est de l'humaine sagesse que nostre livre traitte et dont il porte le nom, de laquelle il faut icy avoir une hriefve et générale peinture qui soit comme l'argument et le sommaire de toute ceste œuvre. Les descriptions communes sont diverses et toutes courtes. Aucuns et la pluspart pensent que ce n'est qu'une prudence, discrétion et comportement advisé aux affaires et en la conversation. Cecy est digne du commun, qui rapporte presque tout au dehors, à l'action, et ne considère

(1) Dien a fait de la sagesse de ce monde une folie. Sapientia enim hujus mundi .stultilia est apud Deutn. S. Paul aux Cor., £p. I , c. 3 , v. 1!).;

(2) Voyez S. Thomas, 1 quesl. 57, 2 quest. 2, 19.

(3) La ta^esse n'entrera point dans une ame malveillante.

la Sagesse, c. 1 , v. i

gueres autre chose que ce qui paroist ; il est tout aux yeux et aux oreilles; les mouvemens internes le touchent et luy poisent fort peu. Ainsi, selon leur opinion, la sagesse peut estre sans pieté et sans prohité essentielle ; c'est une belle mine, une douce et modeste finesse. D'autres pensent que c'est une singularité farouche et espineuse, une austérité refrongnée d'opinions, mœurs, paroles, actions et forme de vivre, qui pource appellent ceux qui sont férus et touchés de ceste humeur, philosophes, c'est à dire en leur jargon fantasques, higearres, hétéroclites. Or, telle sagesse, selon la doctrine de nostre livre, est plustost une folie et extravagance. Il faut donc apprendre que c'est d'autres gens que du commun. Sçavoir est des philosophes et des théologiens, qui tous deux l'ont traittée en leurs doctrines morales, ceux-là plus au long et par exprès comme leur vray gibbier, leur propre et formel sujet, car ils s'occupent à ce qui est de la nature et au faire. La théologie monte plus haut, s'attend et s'occupe aux vertus infuses, théoriques et divines, c'est-à-dire à la sagesse divine et au croire. Ainsi ceux-là s'y sont plus arrestés et plus estendus, reglans et instruisans non seulement le particulier, mais aussi le commun et le public, enseignans ce qui est bon et utile aux familles, communautés, republiques et empires. La théologie est plus chiche et taciturne en ceste part, visant principalement au bien et salut éternel d'un chascun. Davantage, les philosophes la traittent plus doucement et plaisamment, les théologiens plus austerement et sèchement. La philosophie, qui est l'aisnée, comme lanature est l'aisnée de la grâce, et le naturel du surnaturel, semble suader gratieusement et vouloir plaire en profitant, comme la poésie :

... Simul et jucunda , et idonea dicerevilœ... Lcctorctn delectando pariterque monendo1.

revestue et enrichie de discours, de raisons, inventions et pointes ingénieuses , exemples, similitudes, parée de beaux-dires, apophtegmes, mots sententieux, ornée d'éloquence et d'artifice. La théologie , qui est venue après, toute refrongnée, semble commander et enjoindre

(I) Dire des choses à I?. t'ois agréables et ulilcs à la vie... plaire au lecteur et lui donner en même temps des avis. Horace, Art pcét. v, 334 et 5ï4.

PREFACE

impérieusement et magistralement, et de fait la vertu et probité des théologiens est toute chagrine, austère, subjecte, triste, craintive et populaire-, la philosophique, telle que ce livre enseigne, est toute gaye, libre, joyeuse, relevée, et, s'il faut dire, enjouée, mais cependant bien forte, noble, généreuse et rare. Certes les philosophes ont esté excellens en ceste part, non seulement à la traitter et enseigner, mais encores à la présenter vivement et richement en leurs vies nobles et héroïques. J'entends ici philosophes et sages, non seulement ceux qui ont porté le nom de sages, comme Thaïes, Solon et les autres qui ont esté d'une volée, et du temps de Cyrus et Cresus, Pisistratus; ny aussi ceux qui sont venus après et ont enseigné en public, comme Pythagoras, Socrates, Platon, Aristote, Aristippe, Zenon, Antisthenes, tous chefs de part, et tant d'autres leurs disciples, differens et divisés en sectes; mais aussy tous ces grands hommes qui faisoient profession singulière et exemplaire de vertu et sagesse, comme Phocion, Aristides, Periclès, Alexandre, que Plutarque appelle philosophe aussy bien que roy, Epaminondas, et tant d'autres Grecs : les Fabrices, Fabies, Camilles, Catons, Torquates, Régules, Lelies, Scipions, Romains, qui pour la pluspart ont esté généraux d'armées. Pour ces raisons je suy et employé en mon livre plus volontiers et ordinairement lesadviset dires des philosophes, sans toutesfois obmettre ou rejetter ceux des théologiens ; car aussi en substance sont-ils tous d'accord et fort rarement differens, et la théologie ne dédaigne point d'employer et faire valoir les beaux-dires de la philosophie. Si j'eusse entreprins d'instruire pour le cloistre et la vie consiliaire , c'est-à-dire professions des conseils evangeliques, il m'eust fallu suivre ad amussim les advis des théologiens; mais nostre livre instruit à la vie civile et forme un homme pour le monde, c'est-à-dire à la sagesse humaine et non divine.

Nous disons donc naturellement et universellement, avec les philosophes et les théologiens, que ceste sagesse humaine est une droiture, belle et noble composition de l'homme entier, en son dedans, son dehors, ses pensées, paroles, actions et tous ses mouvemens; c'est l'excellence et perfection de l'homme comme homme, c'est-à-dire selon que porte et requiert

la loy première fondamentale et naturelle de l'homme. Ainsi que nous disons un ouvrage bien fait et excellent quand il est bien complet de toutes ses pièces et que toutes les règles de l'art y ont esté gardées ; celuy est homme sage qui sait bien et excellemment faire l'homme ; c'est-à-dire, pour en donner une plus particulière peinture, qui, se cognoissant bien et l'humaine condition, se garde et préserve de tous vices, erreurs, passions et défauts, tant internes, siens et propres, qu'externes, communs et populaires; maintenant son esprit net, libre, franc, universel, considérant et jugeant de toutes choses sans s'obliger ny jurer à aucune, visant tousjours et se réglant en toutes choses selon nature, c'est-à-dire la raison, première et universelle loi et lumière inspirée de Dieu, qui esclaire en nous, à laquelle il ployé et accommode la sienne propre et particulière, vivant au dehors et avec tous selon les loix, coutumes et cérémonies du pays où il est, sans offense de personne, se portant si prudemment et discrètement en tous affaires,allant tousjours droit, ferme, joyeux et content ensoy-mesme, attendant paisiblement tout ce qui peut advenir, et la mort enfin. Tous ces traits et parties, qui sont plusieurs, se peuvent pour facilité racourcir et rapporter à quatre chefs principaux : cognoissance de soy, liberté d'esprit nette et généreuse, suyvre nature ( cestuy-cy a très grande estendue,et presque seul suffiroit), vray contentement : lesquels ne se peuvent trouver ailleurs qu'au sage. Celuy qui faut en l'un de ces points n'est point sage. Qui se mescognoit, qui tient son esprit en quelque espèce de servitude ou de passions, ou d'opinions populaires, le rend partial, s'oblige à quelque opinion par ticuliere,et se prive de la liberté et jurisdiction de voir, juger, examiner toutes choses : qui heurte et va contre nature, soubs quelque prétexte que ce soit, suivant plustost l'opinion ou la passion que la raison qui bransle au manche, troublé,inquieté,mal content,craignant la mort, n'est point sage. Voicy en peu de mots la peinture de sagesse et de folie humaine, et le sommaire de ce que je prétends traitter en cest œuvre, spécialement au second livre, qui par exprès contient les règles, traits et offices de sagesse, qui est plus mien que les deux autres, et que j'ai pensé une fois produire seul. Ceste peinture verbale de sagesse est oculaircment repre-

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

sentée sur la porte et au frontispice de ce livre ', par une femme toute nue en un vuide, ne se tenant à rien, en son pur et simple naturel, se regardant en un miroir, sa face joyeuse, riante et masle, droite, les pieds joints sur un

(1) Dans l'édition de 1004, dans celles des Elzévirs et dans quelques autres. Dans les éditions des Elzévirs, on trouve à la suite de la préface une explication encore plus détaillée que celle que donne ici Charron. Voici cette explication :

« Tout au plus haut et sur l'inscription du livre, la Sagesse est représentée par une belle femme toute nue, sans que ses hontes paraissent, quasi non essent, en son simple naturel, quiapuram natttram sequitur, au visage sain, masle, joyeux, riant, regard fort et magistral ; corps droit,, les pieds joints, sur un cube, les bras croisés, comme s'embrassant elle mesme, comme se tenant à soy, sur soy, en soy, contente de soy ; sur sa leste une couronne de laurier et d'olivier : c'est victoire et paix ; une espace ou vuide à l'entour, qui signifie liberté ; se regardant dedans un miroir assez esloigné d'elle, soustenu d'une main sortant d'un nuage, dans la glace duquel paroist une autre femme semblable à elle , car tousjours elle se regarde et se cognoist. A son costé droit ces mots : Je ne sçay, qui est sa devise , et au costé gauche ces autres mots : Paix et I'eu, qui est la devise de l'autheur, signifiée par une rave mise en pal, entortillée d'un rameau d'olivier et environnée de deux branches de laurier en ovale.

« Au dessoubs y a quatre petites femmes laides, chetives, ridées, enchaisnées, et leurs chaisnes se rendent et aboutissent au cube qui est soubs les pieds de la Sagesse, qui les mesprise, condamne et foule aux pieds, desquelles deux sont du costé droict de l'inscription du livre , sçavoir : Passion et Opinion ; la Passion, maigre, au visage tout altéré; l'Opinion, aux yeux esgarés, volage, estourdie, soustenue par nombre de personnes : c'est le peuple. Les deux autres sont de l'autre costé de l'inscription, sçavoir : Superstition, au visage transi, joignant les mains comme une servante qui tremble de peur ; et la Science, vertu ou preud'hommie artificielle, acquise, pedantesque, serve des lois et coustumes, au visage enflé, glorieux, arrogant, avec les sourcils relevés, qui lit en un livre où y a escrit : Oiy, non. Ceste figure est aussi expliquée par le sonnet suivant :

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