LIVRE II, CIIAP. VII
puis qu'à la naissance de l'homme toutes ces choses sont annexées et données pour ordinaires. En tout ce qui a accoustumé de nous affliger, considérons deux choses : la nature de ce qui nous arrive et celle qui est en nous ; et usant des choses selon la nature, nous n'en recevrons aucune fascherie. La fascherie est une maladie de l'ame, contraire à la nature, ne doiht point entrer chez nous. Il n'y a accident au monde qui ne puisse arriver, auquel la nature n'aye préparé une habitude en nous, pour le recevoir et tourner ànostre contentement. Il n'y a manière de vie si estroite qui n'aye quelque soûlas et rafreschissement. Il n'y a prison si estroite et obscure qui ne donne place à une chanson pour desennuyer le prisonnier. Jonas eut bien loisir de faire sa prière à Dieu dedans le ventre de la baleine, laquelle fust exaucée. C'est une faveur de nature qu'elle nous trouve remède et adoucissement à nos maux en la tolérance d'iceux ; estant ainsi, que l'homme est né pour estre subject à toute sortes de misères : Omnia ad quœ gemimus, quœ expavescimus, iribula vitœ sunt '.
Secondement, faut se souvenir qu'il n'y a que la moindre partie de l'homme subjecteà la fortune; nous avons le principal en nostre puissance, et ne peust estre vaincu sans nostre consentement. La fortune peut bien rendre povre, malade, affligé, mais non vicieux, lasche, abbattu ; elle ne nous sçauroit oster la probité, le courage, la vertu.
Après il faut venir à la bonne foy, à la raison et à la justice; souvent l'on se plaint injustement ; car si parfois il est survenu du mal, encores plus souvent il est survenu du bien, et ainsi il faut compenser l'un avec l'autre; et si l'on juge bien, il se trouvera qu'il y a plus de quoy se louer des bons succès que de se plaindre des mauvais ; et comme nous destournons nos yeux de dessus les choses qui nous offensent et les jettons sur les couleurs verdoyantes et gayes, ainsi devons nous divertir les pensées des choses tristes et les adonner à celles qui nous sont plaisantes et agréables; mais nous sommes malicieux, ressemblans aux ventouses qui tirent le mauvais sang et laissent le bon ; l'avaricieux qui vendroit le nieilleur vin et
(l) Tous ces maux que nous redoutons, tous ceux dont nous gémissons, sont autant de tributs que nous devons à la vie.
Sén. F.p. XCVI.
Moral.
beuvroit le pire: les petits enfans, auxquels si vous ostez un de leurs jouets, jettent, tous les autres par despit. Car s'il nous advient quelque mesadventure, nous nous tourmentons et oublions tout le reste qui nous demeuroit entier ; voire y en a qui se disent malheureux en toutes choses et qui jamais n'eurent aucun mal, tellement qu'une once d'adversité leur porte plus de desplaisir que dix mille de prospérité ne leur apportent de plaisir.
Aussi faut-il regarder sur tant de gens qui sont en beaucoup pire conditions que nous et qui se sentiroyent heureux d'estre en nostre place.
Cum libl dispîiceat revum fortuna tuarum, Alterius specta, quo sis discrimine pejor *«
Il faudroit pour ces plaignans practiquer le dire et advis d'un sage, que tous les maux que souffrent les hommes fussent rapportés en commun et en blot, et puis que le partage s'en fist également-, car lors, se trouvant beaucoup plus chargés par le département, seroit descouverte l'injustice de leur plaincte.
Après tous ces advis nous pouvons dire qu'il y a deux grands remèdes contre tous maux et adversités, lesquels reviennent presque à un : l'accoustumance pour le vulgaire grossier et la méditation pour les sages. Tous deux sontprins du temps, l'emplastre commun et très puissant à tous maux ; mais les sages le prennent avant la main, c'est la prévoyance ; le foible vulgaire après. Que l'accoustumance puisse beaucoup, nous le voyons clairement, en ce que les choses plus fascheuses se rendent douces par l'accoustumance : Natura calamitatum mollimentum consuetudinem invertit'2. Les forsats pleurent quand ils entrent en la galère; au bout de trois mois ils y chantent. Ceux qui n'ont pas accoustumé la mer pallissent mesme en temps calme, quand on levé l'anchre, et les matelots rient durant la tempeste 5 la femme se désespère à la mort de son mary, dedans l'an elle en ayme un autre. Le temps et Taccoustumance faict tout ; ce qui nous offense est la nouveauté
(i) Lorsque tu crois avoir à te plaindre de ton sort, de l'état de tes affaires, compare-les avec le sort et les affaires de tel autre, et vois en quoi tues plus malheureux. Distiques de Caton, liv. IV, Distich. XXXII.
(2) Pour soulagement à nos rnaux , la nature nous a donné l'habitude. Sén. de TranqiàUU. animi. c. 10.
DE LÀ SAGESSE, PAR CHARRON
de ce qui nous arrive : Omnia novitate graviora suntx.
La méditation fait le mesme office à l'endroit des sages ; car à force de penser aux choses ils se les rendent familières et ordinaires : Quœ alii diu patiendo levia faciunt, sapiens levia facit diu cogitando 2. Considérons exactement la nature de toutes les choses qui nous peuvent fascher, et nous représentons ce qui nous y peust arriver de plus ennuyeux et insupportable, comme maladie, povreté, exil, injures, et examinons en tout cela ce qui est selon nature ou contraire à elle. La prévoyance est un grand remède contre tous maux, lesquels ne peuvent apporter grande altération ny changement, estans arrivés à un homme qui s'y attendoit, comme au contraire ils blessent et endommagent fort ceux qui se laissent surprendre. La méditation et le discours est ce qui donne la trempe à l'ame, qui la prépare, l'affermit contre tous assauts, la rend dure, acérée et impénétrable à tout ce qui la veust entamer ou fausser-, les accidens, tant grands soient-ils, ne peuvent donner grand coup à celuy qui se tient sur ses gardes et est prest de les recevoir : PrœmedUati mali mollis ictus venit : quicquid expectalum est diu, levius accedil*. Or, pour avoir ceste prévoyance, il faut premièrement sçavoir que nature nous a mis icy, comme en un lieu fort scabreux et où tout bransle ; que ce qui est arrivé à un autre nous peust advenir aussi ; que ce qui panche sur tous peust tomber sur un chascun ; et en tous affaires que l'on entreprend, préméditer les inconveniens et mauvaises rencontres qui nous y peuvent advenir affin de n'en estre surprins. 0 combien nous sommes deceus et avons peu de jugement quand nous pensons que ce qui arrive aux autres ne puisse arriver jusques à nous ! quand ne voulons estre prevoyans et defians, de peur que l'on ne nous tienne pour craintifs ! Au contraire, si nous prenions cognoissance des choses, ainsi que la raison le veust, nous nous estonnerions plustost de ce que si peu de traverses
(1) La nouveauté donne à tout plus d'importance.
Sén. Ep. CVII.
(2) Le vulgaire trouve ses malheurs plus légers après les avoir long-temps endurés, le sage en y réfléchissant.
SÉN. lîp. LXNVI, presque à la fin. ('.; Nous sommes moins sensibles aux coups que nous avons prévus : un malheur que nous attendions depuis long-temps nous parait plus supportable lorsqu'il arrive. Sén. Ep. ibict.
nous arrivent et que les accidens qui nous suyvent de si près ont tant tardé à nous attraper, et nous ayant atteints, comment ils nous traittent si doucement. Celuy qui prend garde et considère l'adversité d'autruy comme chose qui luy peust advenir, avant qu'elle soit à luy, il est armé. Il faut penser à tout et compter tousjours au pire ; ce sont les sots et mal advisés qui disent : Je n'y pensois pas. L'on dit que l'homme surpris est à demy battu, et au contraire un adverty en vaut deux ; l'homme sage en temps de paix l'ait ses préparatifs pour la guerre; le bon marinier avant de surgir du port fait provision de ce qu'il faut pour résister à la tempeste ; c'est trop tard s'apprester quand le mal est advenu. A tout ce quoy nous sommes préparés de longue main, nous nous trouvons admirables, quelque difficulté qu'il y aye. Au contraire il n'y a chose si aysée qui ne nous empesche si nous y sommes nouveaux : ld videndum ne quid inopinatum sit nobis, quia omnianovitale graviora sunt*. Certes il semble bien que, si nous sommes aussi prevoyans que nous debvons et pouvons estre, nous ne nous estonnerons de rien. Ce que vous avez preveu vous arrive; pourquoi vous en estonnez-vous? Faisons donc que les choses ne nous surprennent point; tenons-nous en garde contre elles, regardons-les venir. Animus adversus omnia firmandus, ut dicere possimus :
Non tdla laborum, O virgo, nova mi faciès inopinave surgit : Omnia percepi aique animo mecxnn ipse pereiji2.
Tu hodie ista denuntias ; ego semper denuntiavimihi : hominem paravi ad humana*.
(1) Tachons qu'il ne nous arrive rien d'inopiné, car les accidents deviennent plus graves par leur nouveauté même.
(2) 11 faut donc raffermir d'avance notre âme contre tout ce qui peut arriver, alin que nous puissions dire :
0 sublime prêtresse, De mon triste avenir ces terribles tableaux, Ces aspects menaçants ne me sont pas nouveaux. Cent fois anticipant ma pénible carrière J'ai tout prévu.
Virg. ÊnvitL, liv. VI, v. 105. (îrad. de Delillc.)
(5) Ce n'est que d'aujourd'hui que tu me les annonces ; moi je me les étais toujours annoncés. Homme, je me suis préparé à tout ce qui peut arriver aux hommes.
Sén. Ëp. LXXVI.