LIVRE 1T, CHAP. VIT
discipline pour tous les deux combats : contre l'adversité nous fournit d'esperon et apprend à eslever, fortifier et roidir le courage, et c'est la vertu de force ; contre la prospérité nous fournit de bride et apprend à rabaisser les aisles et se tenir en modestie, et c'est la vertu de tempérance ; ce sont les deux vertus morales contre les deux fortunes. Ce que le grand philosophe Epictete a très bien signifié, comprenant en deux mots toute la philosophie morale : Sustine et absline, soustien les maux, c'est l'adversité; abslien-toy des biens, c'est-à-dire des voluptés de la prospérité. Les advis particuliers contre les particulières prospérités et adversités, seront au livre troisiesme suyvant, en la vertu de force et de tempérance ; ici nous mettrons les advis généraux et remèdes contre toute prospérité et adversité, puis qu'en ce livre nous instruisons en gênerai à la sagesse, comme a esté dict en son préface.
Contre toute prospérité, la doctrine et advis commun sera en trois poincts : le premier que mal et à tort les honneurs, les richesses et faveurs de la fortune sont estimés et appelés biens, puisqu'ils ne font point l'homme bon, ne reforment point le meschant, et sont communs aux bons et meschans. Celuy qui les appelle biens, et a mis en iceux le bien de l'homme, a bien attaché nostre heur à un cable pourri, et ancré nostre félicité en un sable mouvant-, car qu'y a-t-il si incertain et inconstant que la possession de tels biens, qui vont et viennent, passent et s'escoulent comme un torrent? Comme un torrent ils font bruit à l'arrivée, ils sont pleins de violence , ils sont troubles ; l'entrée en est fascheuse, ils disparaissent en un moment ; et quand ils sont escoulés il ne demeure que de la bourbe au fonds.
Le second poinct est de se souvenir que la prospérité est, comme un venin emmiellé, douce et flateresse, mais très dangereuse, à quoy il se faut bien tenir en cervelle. Quand la fortune rit et que tout arrive à souhait , c'est lors que nous devons plus craindre et penser à nous, tenir nos affections en bride, composer nos actions par raison, sur- tout éviter la présomption
dre. Wbranlable dans la misère, il repousse comme une ennemie la trop grande opulence. — La principale règle dans la la vie est d'élever son âme au-dessus des menaces comme au-dessus des promesses de la fortune; 8éj. F.p. LXXXV. Rat. Qitœst. liv. III, prœfat.
qui suit ordinairement la faveur du temps. C'est un pasglissantquelaprospcrilé, auquel il se faut tenir bien ferme; il n'y a saison en laquelle les hommes oublient plustost Dieu; c'est chose rare et difficile de trouver personne qui ne s'attribue volontiers la cause de sa félicité. C'est pourquoy en la plus grande prospérité il faut user du conseil de ses amis et leur donner plus d'authorité sur nous qu'en autre temps. Il faut donc faire comme en un mauvais et dangereux chemin, aller en crainte et doute et demander la main d'autruy ; aussi en telle saison le malheur est médecine, car il nous ramené à nous cognoistre.
Le troisiesme est de retenir ses désirs et y mettre mesure ; la prospérité enfle le cueur, pousse en avant, ne trouve rien difficile, fait venir l'envie tousjours de grandes choses (ils disent qu'en mangeant l'appétit vient ) et nous emporte au-delà de nous ; et c'est là où l'on se perd, l'on se noyé, l'on se fait mocquer de soy. C'est comme la guenon qui monte de branche en branche jusques au sommet de l'arbre, et puis monstre le cul. 0 combien de gens se sont perdus et ont péri misérablement, pour n'avoir peu se modérer en leur prospérité! parquoy il se faut arrester ou bien aller tout doucement pour jouir, et n'estre pas tousjours en queste et en pourchas ; c'est sagesse que de sçavoir establir son repos, son contentement, qui ne peust estre, où n'y a point d'arrest , de but, de fin : Si qua finiri non possunt, extra sajnentiam sunt l.
Contre toute adversité, voicy les advis généraux. En premier lieu, il se faut garder de l'opinion commune et vulgaire, erronée et tousjours différente de la vraye raison ; car pour descrier et mettre en haine et en horreur les adversités et afflictions, ils les appellent maux et malheurs et très grands maux, combien que toutes choses externes ne soyent bonnes ni mauvaises : jamais les adversités ne firent meschant un homme, mais plustost ont profité et servi à réduire les meschans et sont communes aux bons et aux meschans.
Certes les fléaux et tristes accidens sont communs à tous, mais ils ont bien divers effects selon la main qu'ils rencontrent. Aux fols et
(l) Dans un sentier qui n'aboutit jamais, c'est folie de marcher. SÉH. Ep. XCIV.
réprouvés ils ne servent que de desespoir, de trouble et de rage ; ils les font bien ( s'ils sont pressans et extresmes) boucquer, crier à Dieu, et regarder au ciel-, mais c'est tout, car ils n'en valent pas mieux : aux errans et delinquans sont autant d'instructions vives et de compulsoires, pour les ramentevoir de leur debvoir, et leur faire recognoistre Dieu : aux gens de vertu sont lices et tournois pour jouster et exerciter leur vertu, se recommander plus et s'allier à Dieu . aux prudens matière de. bien et quelquesfois penches pour passer et monter en toute bauteur et grandeur, comme il se lit et se \ou de plusieurs ausquels estans arrivées de grandes traverses, nue l'on pensoit estre leur malbeur et ruine entière, ils ont esté par ce moyen haut élevés et agrandis : et au rebours sans ces malheurs demeuroient à sec, comme sceut bien dire et s'écrier ce grand capitaine atbenien: Perieramusnisiperiissemus* . Un très beau et riche exemple de cecy a esté Joseph, Hebrieu, fils de Jacob. Ce sont bien coups du ciel, mais la vertu et prudence humaine luy sert d'instrument propre, dont est provenu ce très beau conseil des sages, faire de nécessité vertu. C'est une très belle mesnagerie et premier trait de prudence, tirer du mal le bien, manier si dextrement les affaires, et sçavoir donner si à propos le vent et le biais, que du malheur l'on s'en puisse prévaloir, et en faire sa condition meilleure.
Les afflictions et adversités viennent de trois endroits; ce sont trois autheurset ouvriers des peines, le péché, premier inventeur, qui les a mis en nature, l'ire et la justice divine qui les met en besongue comme ses commissaires exécuteurs ; la police du monde troublée et altérée par le péché ; en laquelle , comme une révolte générale et tumulte civil, les choses n'estans en leurs places dues, et ne faisant leurs offices, sourdent tous maux; ainsi qu'au corps le dénouement des membres, le froissement et dislocation des os apporte des douleurs grandes et inquiétudes. Ces trois ne sont point propices ni favorables : le premier est à hayr du tout comme ennemi , le second est à craindre et redouter comme terrible, le tiers est à s'en garder comme abuseur; pour se sauver et se défaire de tous trois, il n'est que d'employer leurs propres ar-
[t] Kous périssions si nous n'eussions péri. Pour.
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
mes desquelles ils nous battent, comme Goliath de son propre Cousteau, faisant de nécessité vertu, proffit de l'affliction et de la peine, la faisant rejaillir contre eux. L'affliction, vraye vengeance de péché, bienprinse, est sa mort et sa ruine, et fait à son autheur ce que la vipère à sa mère qui la produit : c'est l'huile du scorpion qui guarist sa morsure, affin qu'il périsse par son invention. Periit arte sua. — Patimur quia peccavimus, patimur ut non peccemus*. C'est la lime de l'ame, qui la dérouille, la purifie et J'esclaircit du péché. En conséquence de ce, elle appaise l'ire divine et nous tire des prisons et liens de la justice pour nous remettre au doux, beau et clair séjour de grâce et miséricorde; finalement nous sevré du monde, nous tire de la mamelle et nous degouste par son aigreur, comme l'absinthe au tetin de la nourrisse, du doux laict et appast de ceste vie trompeuse.
Un grand et principal expédient pour se bien comporter en l'adversité est d'estre homme de bien. L'homme vertueux est plus tranquille en l'adversité que le vicieux en la prospérité; comme ceux qui ont la fièvre sentent avec plus de mal le froid et le chaud et la rigueur de leur accès, que ne font les sains le froid et le chaud de l'hyver et de l'esté ; aussi ceux qui ont la conscience malade et en fièvre sont bien plus tourmentés que les gens de bien ; car ayans l'intérieur sain, ne peuvent estre incommodés par l'extérieur où ils opposent un bon courage.
Les adversités sont de deux sortes : les unes sont vrayes et naturelles, comme maladies, douleurs, la perte des choses que nous aymons; les autres faulses et feintes par l'opinion commune ou particulière et non en vérité. Qu'il soit ainsi, i'on a l'esprit et le corps autant à commandement comme auparavant qu'elles advinssent. A celles-cy n'y a qu'un mot: ce de quoy tu te plains n'est pas douloureux ne fas~ cheux, mais tu en fais le semblant et tu te le fais croire.
Quant aux vrayes et naturelles, les plus prompts et populaires, et plus sains advis sont les plus naturels, les plus justes et équitables. Premièrement il se faut souvenir que l'on n'endure rien contre la loy humaine et naturelle,
(1) 11 est lui-même l'instrument de sa perte. — Nous souffrons pour avoir péché; nous souffrons alin de ne plus pécher.
Ses. de Ira, I.