LIVRE II, CHAP. VIII
et régénérant parla transmutation en leur eliair vive, par le moyen de la digestion et du nourrissement. Ces raisons ne seront pas trop légères à qui ne sera prévenu d'opinion contraire ; et est aysé à considérer quelle cruauté et abomination c'cust esté à ces gens là de voir tant souffrir devant leurs yeux leurs parensen douleur et en langueur sans les secourir, et puis jetter leurs despouilles à la corruption de la terre , à la puantise et nourriture des vers, qui est tout le pire que Ton pourroit faire. Darius en fit l'essay ; demandant à quelques Grecs pour combien ils voudroient prendre la coustume des Indiens, de manger leurs pères trespassés, qui respondirent, pour rien du monde , et s'estant essayé de persuader aux Indiens de brusler les corps de leurs pères comme les Grecs, y trouva encore plus d'horreur et de difficulté. J'en adjousteray encores une autre, qui n'est que de la bienséance, plus léger et plus plaisant : un qui semouebait tousjours de sa main, reprins d'incivilité, pour se deffendre demanda quel privilège avoit ce sale excrément, qu'il luy faille apprester un beau linge à le recevoir, et puis qui plus est à l'empacqueter et serrer soigneusement sur soy ; que cela debvoit faire plus de mal au cueur que de le verser et jetter où que ce soit ; voylà comment partout se trouve raison apparente, dont il ne faut si-tost et légèrement condamner.
Mais qui croiroit combien est grande et impérieuse l'authorité de la coustume ? Qui l'a dict estre une autre nature ne l'a pas assez exprimé; car elle fait plus que nature, elle combat nature. Pourquoy les plus belles filles n'attirent point l'amour de leurs pères, ny les frères plus excellens en beauté l'amour de leurs sœurs? Ceste espèce de pudicité n'est proprement de nature ; elle est de l'usage des lois et coustumes qui le deffendent, et font de l'inceste un grand peebé et non nature, comme il se voit au fait, non seulement des enfans d'Adam, où c'estoit nécessité forcée, mais d'Abraham et Nachor1, frères -, de Jacob, de Judas, patriarches ; Amram, père de Moyse, et autres saints personnages ; et c'est la loy de Moyse qui l'a deffendu en ces premiers degrés2, mais aussi qui y a quelquesfois dispensé, non-seulement en ligne latérale, comme entre les frères et la belle-
(1) Exod.VI. Levit. XVIII.
(3) Deut. xxv.
sœur, ce qui estoît commandement et non dispense ' ; et qui plus est entre le propre frère et la propre sœur des divers licts-, mais encore en ligne droitte d'alliance, sçavoir du fils avec sa belle - mère 2 : car en ligne droitte de sang il semble bien estre du tout contre nature, nonobstant le fait des filles de Lolh avec leur père, qui toutesfois fut produit purement par nature en l'extrême appréhension et crainte de la fin du genre humain, dont elles en sont excusées par les plus grands. Or contre nature n'y a point de dispense aucune, si Dieu, son seul supérieur, ne la donne. Au reste des incestes fortuits et non volontaires, le monde en est tout plein, comme enseigne Tertullien5. Mais encores plus elle force les reigles de nature, tesmoin les médecins qui souvent quittent leurs raisons naturelles de leur art, à son authorité ; tesmoin ceux qui par accoutumance ont gaigné de se nourrir et vivre de poison, d'araignées, formis, laizards, crapaux, comme practiquent les peuples entiers aux Indes. Aussi elle hebete nos sens ; tesmoin ceux qui demeurent près des cataractes du Nil, clochers, armuriers, moulins, et tout le monde selon les philosophes, au son de la musique celeste et des mouvemens divers des ciels roulans et s'entrefrottans l'un l'autre. Bref (et c'est le principal fruictd'icelle), elle vainct toute difficulté, rend les choses aysées qui sembloyent impossibles, addoucit toute aigreur, dont par son moyen l'on vit content partout ; mais elle maislrise nos âmes, nos créances, nos jugemens, d'une très injuste et tyrannique authorité. Elle fait et desfait, authorise et desauthorisetout ce qu'il luy plaist, sans rime ny raison, voire souvent contre toute raison ; elle fait valoir et establit parmy le monde, contre raison et jugement, toutes les opinions, religions, créances, observances, mœurs et manières de vivre les plus fantasques et farouches, comme a esté touché cy-dessus. Et au rebours elle dégrade injurieusement, ravalle et desrobe aux choses vrayement grandes et admirables leur prix, leur estimation, et les rend viles.
Nil adeo magnum nec tam mirabile qvidqvam
fl) Bcg. XII.
(2) lier/. XXXII.
[~>) lu Apolog. >
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
Principio, quod non cessent mirarier ornnes Paalaiim1...
C'est donc une très grande et puissante chose que la coustume. Platon ayant reprins un enfant de ce qu'il jouoit aux noix, et qui luy avoit respondu : Tu me tances pour peu de chose, dit : La coustume n'est pas peu de chose ; mot bien remarquable à tous ceux qui ont la jeunesse à conduire. Mais elle exerce sa puissance avec une si absolue authorité, qu'il n'est plus permis de regimber ny reculer, non pas seulement de rentrer en nous pour discourir et raisonner de ses ordonnances. Elle nous enchante si bien qu'elle nous fait croire que ce qui est hors de ses gonds est hors des gonds de raison, et n'y a rien de bon et juste que ce qu'elle approuve : Ratione non componimur, sed consuetudine abducimur : honcslius putamus quod frequentius : recti apud nos locum tenet error, ubi publicus factus*. Cecy est tolerahle parmy les idiots et populaires, qui n'ayans la suffisance de voir les choses au fonds, juger et trier, font bien de se tenir et arrester à ce qui est communément tenu et receu ; mais aux sages qui jouent un autre roolle, c'est chose indigne de se laisser ainsi coiffer à la coustume.
* Or l'advis que je donne icy à celuy qui
(i) Il n'y a rien de si grand, rien de si admirable dans le principe, qui, peu à peu, ne cesse d'exciter notre clonncment. Lucret. liv. II, v. 1026.
(2) Ce n'est point la raison que nous prenons pour règle, c'est ta coutume qui nous entraine. Ce qui est le plus ordinaire nous parait le plus honnête ; dès qu'une erreur est devenue générale, elle tient lieu pour nous de droit et de justice.
Sén. Ép. CXXIII.
* Variante. Or l'advis que je donne icy à celuy qui veut estre sage est de garder et observer de parole et de faict les lois et coustumes que l'on trouve establies au pays où l'on est; vo'aitç liKffôaÉ t^iv iyyâçQi$ >45<Xiv, et ce, non pour la justice ou équité qui soit en elles, mais simplement pourec que ce sont loix et coustumes; non légèrement condamner ny s'offenser des eslrangeres, mais bien librement et sainement examiner et juger les unes et les autres . n'obligeant son jugement et sa créance qu'à la raison. Voicy quatre mots, fin premier lieu, selon tous les sages, la reîgle des reigles et la générale loi des loix est de suyvre et observer les loix et coustumes du pays où l'on est : Sequi fias leges indigenas honcsium est. Toutes façons de faire escarlées et particulières sont suspectes de folie ou passion ambitieuse, heurtent et troublent le monde.
En second lieu, les loix et coustumes se maintiennent en crédit, non parce qu'elles sont justes, mais parce qu'elles sont loix et coustumes. C'est le fondement mystique de leur aulhoril« ; elles n'en ont point d'autre, et celuy qui obéit à la loy,
veust estre sage, est de garder et observer de parole et de fait les loix et coustumes que l'on trouve establies au pays où l'on est ; par mesme moyen respecter et oheir aux magistrats et à tous supérieurs, mais le tout d'un esprit et d'une façon noble et généreuse, non servile pedantesque et superstitieuse; ne s'offensant cependant ny condamnant légèrement les autres loix et coustumes estrangeres, mais jugeant et examinant librement et sainement les unes et les autres, comme a esté dict, et n'obligeant son jugement et sa créance qu'à la raison. Voicy quatre mots. En premier lieu, selon tous les sages, la reigle des reigles, et la générale loy des loix, est de suyvre et observer les loix et coustumes du pays où l'on est, «ôftots ï-rzi^vi -^n> syxtipoiç -/k/ov *, évitant soigneusement toute singularité et particularité extravagante, escartée du commun et ordinaire, car quelle qu'elle soit, tousjours elle heurte et blesse autruy, est suspecte de folie, hypocrisie, passion ambitieuse, quoy que soit d'ame malade et dénouée : Non conturbabit sapiens publicos mores, nec populumin se novitate viiœ convertef2. Il faut tousjours cheminer sous le couvert des loix, coustumes, supérieurs, sans disputer ou tergiverser, sans entreprendre, tantost de s'en dispenser, tantost les enchérir pour faire le bon varlet, sans hausser ny baisser.
Mais que ce soit (et c'est le second mot) et d'esprit et de façon, noblement et sagement, non pour l'amour et la crainte d'elles, non pour la justice ou équité qui soit en elles, ny aussi pour la punition qui en peust advenir, ne leur obéissant pas ; bref non par superstition ni par servitude, contrainte scrupuleuse et paoureuse. Eadem quœ populus, sed non codent modo, nec eodem proposito faciet sapiens*, mais li-
pource qu'elle est juste, ne luy obéit pas, parce qu'il doibt ; ce scroil soubmettre la loy à son jugement et luy faire son procès, et mettre en double et dispute l'obéissance , et par conséquent Testât et la police, selon la souplesse et diversité, non-seulement des jugemens, mais d'un mesme jugement Combien de loix au monde injustes, impies, extravagantes, non-seulement aux jugemens particuliers des autres, mais de la raison universelle!
(1) Il est beau d'obéir aux lois de la patrie.
(2) Le sage ne troublera point les mœurs publiques et n'attirera poinl sur lui les regards du peuple par une manière de vivre nouvelle et singulière. Sén. Ép. XIV.
(3) Le sage fera bien les mêmes choses que le vulgaire, mais non par le môme molif ni dans le même but. Sén. dans Lac~ tance, Divin. Instit,