LIVRE II, CHM\ VIII
brcmcnt et simplement pour la révérence publique, et à cause de leur authorité ; les loix et coustumes se maintiennent en crédit, non pource qu'elles sont justes et bonnes, mais pource qu'elles sont loix et coustumes, c'est le fondement mystique de leur authorité ; elles n'en ont point d'autre. Ainsi est-il des supérieurs, à cause qu'ils sont supérieurs, quia super calheclram sedent », et non de leur vertu et probité : Quœ faciunt nolite faccre 2. Celuy qui leur obéit par autre ressort ne leur obéit pas parce qu'il doit ; c'est un mauvais et dangereux subject, ce n'est pas vraye obéissance, qui doit estre pure et simple: Unde vocalur depositio discretionis, mera executio, abnegatio sut5. Or la vouloir reigler par la justice, le mérite, la bonté des loix et supérieurs, c'est en les sousmettant à son jugement, leur faire le procès, et mettre en doubte et dispute l'obéissance, et par conséquent Testât et la police, selon la soupplesse et diversité des jugemens. Combien de loix au monde injustes, estranges, non seulement aux jugemens particuliers, mais de la raison universelle ; avec lesquelles le monde a vescu longtemps en profonde paix et repos, et avec telle satisfaction que si elles eussent esté très justes et raisonnables ; et qui les voudroit changer et rhabiller se montreroit ennemy du public, et ne seroit à recevoir ; la nature humaine s'accommode à tout avec le temps, et ayant une fois prins son ply, c'est acte d'hostilité de vouloir rien remuer ; il faut laisser le monde où il est : ces brouillons et remueurs de mesnage, sous prétexte de reformer, gastent tout.
Tout remuement et changement des loix, créances, coustumes et observances, est très dangereux, et qui produit tousjours plus et plustost mal que bien ; il apporte des maux tous certains et presens. Pour un bien à venir et incertain, les novateurs ont bien tousjours des spécieux et plausibles tiltres, mais ils n'en sont que plus suspects, et ne peuvent eschapper la note d'une ambitieuse présomption de penser voir plus clair que les autres, et qu'il
(1) Parce qu'ils s'asseyent dans une chaire. S. Mat. c. 23, v. 2.
(2) Ce qu'ils font, gardez-vous de le faire. Ibid.
(r>) C'est ce qui fait qu'exécuter un ordre sans se livrer a aucune réflexion ni raisonnement s'appelle obéissance passive, abnégation de soi-même,
faut, pour establir leurs opinions, renverser un estât, une police, une paix et repos public.
Je ne veux pas dire pour tout ce dessus qu'il faille absolument obéir à toutes loix et à tous commandemens supérieurs, car à ceux que l'on cognoist évidemment estre contre Dieu ou nature, il n'y faut pas obéir ny aussi rebeller et troubler Testât ; comment se faut gouverner en tels cas sera enseigné cy après, en l'obéissance deue aux princes, car à la vérité cest inconvénient et malheur se trouve plustost et plus souvent aux commandemens des princes qu'aux loix. Ce n'est encores assez de n'obéir aux loix et supérieurs, à cause de leur valeur et mérite, mais ny aussi servilement, craintivement, c'est à faire, au commun et prophane ; le sage ne fait rien par force ny crainte : Soli hoc sapienti contingit ut nil facial invitus; recta sequitur, gaudet officio. Il fait ce qu'il doibt et garde les loix non pour crainte d'elles, mais pour l'amour de soy, estant jaloux de son debvoir \ il n'a que faire des loix pour bien faire; c'est en quoi il diffère du commun, qui ne peust bien faire et ne sait ce qu'il doibt sans loix, elles luy sont requises: At justo et sapienti non est lexposilal. Par droit le sage est par-dessus les loix, mais par effet externe et public il est leur volontaire et libre subject, obéissant.
En troisiesme lieu, c'est le fait de légèreté et présomption injurieuse, voire tesmoignage de foiblesse et insuffisance, de condamner ce qui n'est conforme à la Ioy et coustume de son pays. Cela vient de ne prendre pas le loisir, ou n'avoir pas la suffisance de considérer les raisons et fondemens des autres; c'est faire tort et honte à son jugement, dont il faut puis souvent se desdire; c'est ne se souvenir pas que la nature humaine est capable de toutes choses. C'est laisser endormir et piper à la longue accoutumance la veue de son esprit, et endurer que la prescription puisse sur nostre jugement.
Finalement c'est l'oflice de l'esprit généreux et de l'homme sage (que je tasche de peindre icy) d'examiner toutes choses, considérer à part, et puis comparer ensemble toutes les loix et coustumes de l'univers qui luy viennent en cognoissancee, et les juger (non pour par là reigler l'obéissance comme a esté dict, mais pour exercer son office, puisqu'il a l'esprit
I sage
(1) La loi n'a pas été faite pour l'homme juste ni pour le
DE LA SAGESSE, PAU CHARRON
pour cela), de bonne foy et sans passion, au niveau de la vérité, de la raison et nature universelle, à qui nous sommes premièrement obligés, sans le flatter et tacher son jugement de taulseté, et se contenter de rendre 1 observance et obéissance à celles auxquelles nous sommes secondement et particulièrement obligés, et ainsi aucun n'aura de quoy se plaindre de nous. Il adviendra quelques fois que nous ferons par une seconde particulière et municipale obligation (obéissant aux loix et coustumes du pays) ce qui est contre la première et plus ancienne, c'est à dire la nature et raison universelle ; mais nous luy satisfaisons tenant nostre jugement et nos opinions sainctes et justes selon elle. Car aussi nous n'avons rien nostre, et de quoy nous puissions librement disposer que de cela ; le monde n'a que faire de nos pensées, mais le dehors est engagé au public, et luy en devons rendre compte -, ainsi souvent nous ferons justement ce que justement nous n'approuvons pas ; il n'y a remède, le monde est ainsi fait.
Après ces deux maistresses, loy et coustume, vient la troisiesme, qui n'a pas moins d'authorité et puissance à l'endroit de plusieurs, voire est encore plus rude et tyrannique à ceux qui s'y asservissent par trop. C'est la cérémonie du monde, qui, à vray dire, pour la pluspart n'est que vanité -, mais qui tient tel rang et usurpe telle authorité par la lascheté et corruption contagieuse du monde, que plusieurs pensent que la sagesse consiste à la garder et observer, et s'en rendent volontaires esclaves ; tellement que, pour ne la heurter, ils prejudicient à leur santé, commodité, affaires, liberté, conscience, qui est une très grande folie -, c'est le mal et malheur de plusieurs courtisans, idolastres de la cérémonie. Or je veux que mon sage se garde bien de ceste captivité ; je ne veux pas que lourdement ou laschement il blesse la cérémonie, car il faut condonner quelque chose au monde, et tant que faire se peust au dehors se conformer à ce qui se praticque; mais je veux qu'il ;ne s'y s'oblige et ne s'y asservisse point, ains que d'une galante et généreuse hardiesse il sçache bien s'en deffaire quand il voudra et faudra, et de telle façon qu'il donne à cognoistre à tous que ce n'est lascheté ou délicatesse, ny ignorance ou mesgarde, mais c'est qu'il ne l'estime pas plus qu'il ne faut, et qu'il ne veust
laisser corrompre son jugement et sa volonté à telle vanité, et qu'il se preste au monde quand il veust, mais qu'il ne s'y donne jamais.