LIVRE II
souvent par la teste, et à diverses l'ois sans passion.
Il faut puis après apprendre à bien justement estimer les choses, et leur donner le prix et le rang qui leur appartient, qui est le vray faict de prudence et suffisance. C'est un haut poinct de philosophie 5 mais pour y parvenir il faut bien se garder de passion et de jugement populaire. Il y a six ou sept choses qui meuvent et mènent les esprits populaires, et leur font estimer les choses à faulses enseignes, dont les sages se garderont, qui sont nouvelleté, rareté, estrangeté, difficulté, artifice, invention, absence, et privation ou desny, et surtout le bruict, la monstre et la parade. Ils n'estiment point les choses si elles ne sont relevées par art et science, si elles ne sont poinctueset enflées. Les simples et naïfves,de quelque valeur qu'elles soient, on ne les aperçoit pas seulement ; elles eschappent et coulent insensiblement, ou bien l'on les estime plattes, basses et niaises, grand tesmoignage de la vanité et foiblesse humaine qui se paye de vent, de fard et de faulse monnoye au lieu de bonne et vraye. De là vient que l'on préfère l'art à la nature, l'acquis au naturel, le difficile et estudié à l'aysé ; les boutées et secousses à la eomplexion et habitude-, l'extraordinaire à l'ordinaire, l'ostentation et la pompe à la vérité douce et secretle ; l'autruy, l'estranger, l'emprunté au sien propre et naturel. Et quelle plus grande folie est-ce que tout cela? Or, la reigle des sages est de ne se laisser coiffer et emporter à tout cela, mais de mesurer, juger et estimer les choses premièrement par leur vraye, naturelle et essentielle valeur, qui est souvent interne et secrette ; puis par l'utilité le reste n'est que piperie. C'est bien chose difficile, estant ainsi toutes choses desguisées et sophistiquées : souvent les faulses et meschantes se rendent plus plausibles que les vrayes et bonnes. Et dict Aristote qu'il y a plusieurs faulsetés qui sont plus probables et ont plus d'apparence que des vérités ; mais comme elle est difficile, aussi est-elle excellente et divine : Si separaveris pretiosum a vili, quasi os meum eris1, et nécessaire avant toute œuvre : Quam
(1) Si vous savez séparer ce qui est précieux de ce qui est \ïl, vous serez alors comme un oiucle de ma bouche. Jér. ç. 18, v. l'J.