‹ Choix de moralistes françaisChapitre 170 sur 509 · CHAP. X · texte numérisé non relu

CHAP. X

necessarium pretia rébus imponere * ; car pour néant entre l'on à sçavoir les préceptes et reigles de bien vivre, si premièrement l'on ne sçait en quel rang l'on doibt tenir les choses, les richesses, la santé, la beauté, la noblesse, la science, etc. , et leurs contraires. C'est une haute et belle science que de la presseance et prééminence des choses , mais bien difficile, principalement quand plusieurs se présentent ensemble, car la pluralité empesche ; et en cecy l'on n'est jamais tous d'accord. Les gousts et les jugemens particuliers sont fort divers, et très utilement, afin que tous ne courent ensemble à mesme et ne s'entrempeschent. Par exemple, prenons ces huit principaux chefs de tous biens spirituels et corporels, quatre de chascune sorte, sçavoir, preud'hommie, santé, sagesse, beauté, habilité, noblesse, science, richesse. Nous prenons icy ces mots selon le sens et usage commun, sagesse pour une prudente et discrette manière de vivre et se comporter avec tous et envers tous ; habilité pour suffisance aux affaires; science pour cognoissance des choses acquises des livres : les autres sont assez clairs. Or sur l'arrangement de ces huit, combien d'opinions diverses? J'ai dict la mienne; je les ay meslés et tellement entrelassés ensemble, qu'après et auprès un spirituel il y en a un corporel qui luy respond, afin d'accoupler l'esprit et le corps : la santé est au corps ce que la preud'hommie est en l'esprit; c'est la preud'hommie du corps, la santé de l'ame :

... Mens sana in corpore sano2 :

la beauté est comme la sagesse, la mesure, proportion et bienséance du corps, et la sagesse beauté spirituelle : la noblesse est une grande habitude et disposition à la vertu : les sciences sont les richesses de l'esprit. D'autres arrangeront ces pièces tout autrement : qui mettra tous les spirituels avant que venir au premier corporel, et le moindre de l'esprit au dessus du meilleur du corps -, et qui à part et ensemble les arrangera autrement : chascun abonde en son sens.

Après, et de ceste suffisance et partie de prudence de sçavoir bien estimer les choses,

(1) Qu'il est nécessaire de savoir mettre aux choses leur véritable prix. Siix. Ép. LXVl.

(2) Un esprit saiu dans un corps sain. Jiv. Sat. 10, v. 3jU.

DE LA. SAGESSE, PAR CHARRON

vient et naist ceste autre, qui est de sçavoir j bien choisir ; où se monstre aussi souvent non seulement la conscience, mais aussi la suffisance et prudence. Il y a des choix bien aysés, comme d'une diffieuhé et d'un vice, de l'honneste et de l'utile, du debvoir et du proffit ; car la prééminence de l'un est si grande audessus de l'autre que, quand ils viennent à se choquer, le champ doibt tousjours demeurer à l'honneste, sauf peut- estre quelque exception bien rare et avec grande circonspection, et aux affaires publiques seulement, comme sera dict après en la vertu de prudence : mais il y a des choix quelquefois bien fascheux et bien rudes, comme quand l'on est enfermé entre deux vices, ainsi que fust le docteur Origene, d'idolastrer, ou se laisser jouir charnellement à un grand vilain Ethiopien. La reigle est bien tousjours que se trouvant en incertitude et perplexité au choix des choses non mauvaises, il faut jeter au party où il y a plus d'honnesteté et de justice. Car encores qu'il en mesadvienne, si donnera-t-il tousjours une gratification et gloire d'avoir choisi le meilleur, outre que Tonne sçait, quand l'on eust prins le party contraire, ce qui fust advenu, et si l'on eust échappé son destin : quand on doubte quel est le meilleur et le plus court chemin, il faut tenir le plus droit. Et aux mauvaises { desquelles il n'y a jamais choix ) il faut éviter le plus vilain et injuste : ceste reigle est de conscience et appartient à la preud'hommie. Mais sçavoir quel est le plus honneste, juste et utile, quel plus deshonneste, plus injuste et moins utile, il est souvent très difficile et appartient à la prudence et suffisance. Il semble qu'en tels destroits, le plus seur et meilleur est de suyvre la nature et juger celuy-là le plus juste et honneste qui approche plus de la nature, celuy plus injuste et deshonneste qui est le plus esloigné de la nature. Aussi avons-nous dict que l'on doibt estre homme de bien par le ressort de la nature. Avant que sortir de ce propos, du choix et élection des choses, vuidons en deux petits mots ceste question. D'où vient en nostre ame le choix de deux choses indifférentes et toutes pareilles? Les Stoïciens disent que c'est un maniement de l'ame extraordinaire, desreiglé, estranger et téméraire : mais l'on peust dire que jamais deux choses ne se présentent à oous; où n'y a\e quelque différence

pour légère qu'elle soit ; et qu'il y a tousjours quelque chose en l'une qui nous touche et pousse au choix, encores que ce soit imperceptiblement, et que ne le puissions exprimer. Qui seroit également balancé entre deux envies jamais ne choisiroit, car tout choix et inclination porte inégalité.

Un autre précepte en ceste matière est de prendre advis et conseil d'autruy -, car se croire et se fier en soy seul est très dangereux. Or icy sont requis deux advertissemens de prudence : l'un est au choix de ceux à qui on se doibt addresser pour avoir conseil ; car il y en a de qui plustost il se faut cacher et garder. Ils doibvent estre premièrement gens de bien et fidèles ( c'est icy meSme chose ), puis bien sensés et advisés, sages, expérimentés. Ce sont les deux qualités de bons conseillers, preud'hommie et suffisance \ l'on peust ajouster untroisiesme, qu'ils n'ayent ny leurs proches et intimes, aucun particulier interest en l'affaire ; car encores que l'on puisse dire que cela ne les empeschera de bien conseiller, estant, comme dict est, preud'hommes, je pourray répliquer qu'outre que ceste tant grande, forte et philosophique preud'hommie, qui n'est touchée de son propre interest, est bien rare ; encores est-ce grande imprudence de les mettre en ceste peine et anxiété, et comme le doigt entre deux pierres. L'autre advertissement est de bien ouyr et recevoir les conseils, les prenant d'heure sans attendre l'extrémité, avec jugement et douceur, aymant qu'on dise librement et franchement la vérité. L'ayant suivy comme bon, venant de bonne main et amis, ne s'en faut point repentir, encores qui ne succède ainsi que l'on avoit espéré. Souvent des bons conseils en arrivent de mauvais effets j mais le sage se doibt plustost contenter d'avoir suivy un bon conseil qui aura eu un mauvais effet, qu'un mauvais conseil suivy d'un bon effet, comme Marius : Sic correcta Marii temeritas gloriam ex culpa invertit* , et ne faire comme les sots qui, après avoir meurement délibéré et choisi, pensent après avoir prins le pire, parce quils ne poisent plus que les raisons de l'opinion contraire, sans y apporter le contrepoids de celles qui l'ont induit à cela. Ceci est bien dict brief-

(l) Ainsi la témérité de Marins ayant été réparée, il reti:;i de la glulrc de sa foule même. Salhsï, Ue(Jutn Jii(/tir(h c M.

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