LIVRE I, PREFACE
tiasc e teipsum, nec te qitœsicris extra.
Respue quod non es, tecnm habita, et
Noris quant ait tibi curta suppcllex.
Tu te consule.
Teipsum concilie, manqùid viliorum
Itlseveril oliin riatura, aut etiam consùetûdo mala \
Par la cognoissance de soy, l'homme monte et arrive plustost à la cognoissance de Dieu que par toute autre chose, tant pour ce qu'il trouve en soy plus de quoy le cognoistre, plus de marques et traits de la divinité, qu'en tout le reste qu'il peust cognoistre, que pour ce qu'il peut mieux sentir, et sçavoir ce qui est et se remue en soy, qu'en toute autre chose. Formasti me et posuisti super me manum tuam, ideo mirabilis facta est scientia tua ( id est, lui ) ex me%. Dont estoit gravée en lettres d'or sur le frontispice du temple d'Apollon, dieu ( selon les payens ) de science et de lumière, ceste sentence, cognoy-toy, comme une salutation et un advertissement de Dieu à tous , leur signifiant que, pour avoir accès à la divinité et entrée en son temple, il se faut cognoistre; qui se mescognoist en doit estre débouté \ si te ignoras, o pulcherrima! egredere, et abi post hœdos tuùs5.
Pour devenir sage et mener une vie plus réglée et plus douce, il ne faut point d'instruction d'ailleurs que de nous . Si nous estions bons escholiers, nous apprendrions mieux de nous que de tous les livres. Qui remet en sa mémoire et remarque bien l'excès de sa cholere passée, jusques où cette fièvre l'a emporté, verra mieux beaucoup la laideur de ceste passion, et en aura horreur ethayne plus juste, que de tout
(1) Connais-toi toi-même et ne te cherche pas hors de toi. Dédaigne ce que tu n'es pas ; habite avec toi et lu verras combien ton avoir est peu de chose. Consulte-toi, scrute ton intérieur pour savoir si la nature ou quelque mauvaise habitude n'aura pas greffé en toi quelque vice. — Tout ce passage est composé de vers et fragments de .vers pris dans Horace, Juvénal et Perse, et que Charron a réunis sans s'embarrasser du rhythme. Voici comment il faut lire les derniers vers qu'il a étrangement défigurés ; ils se trouvent dans les Satires d'Horace, liv. I, sat. 3, v. 36 et suiv.
Deniqne le ipsum Concute mtm qna tibi vitiorum inseveril olim Natura, aut etiam consuetudo mala, namque Neglectis urenda fitix inhasettur agris.
Le fragment de vers nec tequœsiueris extra est pris de Perse,
sat. I, v. 7.
(2) Tu m'as formé et tu as posé ta main sur moi ; c'est pourquoi la connaissance que j'ai acquise de toi est devenue admirable. Psalm. 138.
(3) Si tu t'ignores toi-même, ô très belle, sors et va après t&» chevreaux. Cantic.l, v. 7.
ce qu'en client Àristote et Platon, et ainsi de toutes les autres passions et de tous les bransles et mouvemens de son ame. Qui se souviendra de s'estre tant de fois mesconté en son jugement, et de tant de mauvais tours que lui a faits sa mémoire, apprendra à ne s'y fier plus. Qui notera combien de fois il lui est advenu de penser bien tenir et entendre une chose, jusques à la vouloir pleuvir, et en respondre à autrui et à soy-mesme, et que le temps luy a puis fait voir du contraire, apprendra à se deffaire de ceste arrogance importune, et quereleuse presumption, ennemie capitale de discipline et de vérité. Qui remarquera bien tous les maux qu'il a couru, ceux qui l'ont menacé, les légères occasions qui l'ont remué d'un estât en un autre, combien de repentirs luy sont venus en la teste, se préparera aux mutations futures, et, à la recognoissance de sa condition, gardera modestie, se contiendra en son rang, ne heurtera personne, ne troublera rien, n'entreprendra chose qui passe ses forces, et voilà justice et paix par-tout. Bref nous n'avons point de plus beau miroir et de meilleur livre quenous-mesmes, si nous y voulions bien estudier comme nous devons, tenant tousjours l'œil ouvert sur nous et nous espiant de près.
Mais c'est à quoy nous pensons le moins, nemo insese tentât descendere1. Dont il advient que nous donnons mille fois du nais 2 en terre, et retombons tousjours en mesme faute, sans le sentir et nous en estonner beaucoup. Nous faisons bien les sots à nos despens : les difficultés ne s'apperçoivent en chaque chose que par ceux qui s'y cognoissent ; car encores faut-il quelque degré d'intelligence à pouvoir remarquer son ignorance : il faut pousser à une porte pour sçavoir qu'elle est close. Ainsi de ce que chascun se voit si résolu et satisfait, et que chascun pense estre suffisamment entendu, signifie que chascun n'y entend rien du tout ; car si nous nous cognoissions bien, nous pourvoyions bien mieux à nos affaires : nous aurions honte de nous et de nostre estât, et nous nous rendrions bien autres que ne sommes. Qui ne cognoist ses défauts ne se soucie de les amender, qui ignore ses nécessités ne se soucie d'y
(1) Personne ne tente de descendre en soi-même.
Peks. Sat. IV, v. 23.
(3) Nais pour nez; cette orthographe existe encore dans notre mot punais, pourpue-wer, qui pue an nez.
pourvoir; qui ne sent son mal et sa misère, n'advise point aux réparations et ne court aux remèdes, deprehendas te oportet priusquam emendes ; sariitatis inilium sentire sibi opus esse remédia*. Et voicy nostre malheur; car nous pensons toutes choses aller bien et estre en seureté : nous sommes tant contens de nous-mesmes,et ainsi doublement misérables. Socrate fut jugé le plus sage des hommes, non pour estre le plus sçavant et plus habile, ou pour avoir quelque suffisance pardessus les autres, mais pour mieux se cognoistre que les autres, en se tenant en son rang, et en faisant bien l'homme. Il estoit le roy des hommes, comme on dit que les borgnes sont roys parmi les aveugles, c'est-à-dire doublement privés de sens ; car ils sont de nature foibles et misérables, et avec ce ils sont orgueilleux et ne sentent pas leur mal. Socrate n'estoit que borgne ; car estant homme comme les autres, (bible et misérable, il le sçavoitbienet recognoissoit de bonne foy sa condition, se regloit et vivoit selon elle. C'est ce que vouloit dire l'auteur de toute vérité à ceux qui, pleins de presumption, par mocquerieluy ayant dict : « Nous sommes donc, à ton dire, aveugles? — Si vous Testiez, dict-il, c'est-à-dire le pensiez estre, vous y verriez ; mais pource que vous pensez bien y voir, vous demeurez du tout aveugles2; » car ceux qui voyent à leur opinion sont aveugles en vérité, et qui sont aveugles à leur opinion, ils voyent. C'est une misérable folie à l'homme de se frire beste pour ne se cognoistre pas bien homme, homo enim cùm sis, id fac semper intelligasz. Plusieurs grands, pour leur servir de bride et de règle, ont ordonné qu'on leur sonnast souvent aux oreilles qu'ils estoient hommes. 0 le bel estude, s'il leur entroit dedans le cœur comme il frappe à leur oreille ! Le mot des Athéniens à Pompeius le Grand : « Autant es-tu dieu comme tu terecognois homme4, » n'estoit pas trop mal dict; au moins c'est estre homme excellent que se bien cognoistre homme.
La cognoissance de soy (chose très difficile
(1) Il faut que tu t'observes avant que de l'amender ; le commencement de la santé, c'est de sentir qu'on a besoin de remède. Senec. ép. XXVIII.
(2) Joann. Evangel. c. 9, v. 41.
(3) Car, puisque tu es homme, fais toujours en sorte de bien comprendre ce qu'est l'homme.
(4J P4.BT. Vie de Pompée, c. 7.
PAR CHARRON
et rare, comme se mescompter et tromper très facile) ne s'acquiert pas par autruy, c'est-à-dire par comparaison, mesure ou exemple d'autruy ;
Plus aliis de te, quam tu libi credere noli l.
moins encores par son dire et son jugement, qui souvent, est court, à voir, et desloyal ou craintif à parler ; ny par quelque acte singulier qui sera quelquesfois eschappé sans y avoir pensé, poussé par quelque nouvelle, rare et forte occasion, et qui sera plustost un coup de fortune ou une saillie de quelque extraordinaire enthousiasme qu'une production vrayement nostre. L'on n'estime pas la grandeur, grosseur, roideur d'une rivière, de l'eaue qui lui est advenue par une subite alluvion et desbordement des prochains torrens et ruisseaux ; un fait courageux ne conclut pas un homme vaillant, ny un œuvre de justice l'homme juste ; les circonstances et le vent des occasions et accidens nous emportent et nous changent : et souvent l'on est poussé à bien faire par le vice mesme ; ainsi l'homme est-il très difficile à cognoistre; ny aussi par toutes les choses externes et adjacentes au dehors ; offices, dignités, richesses, noblesse, grâce, et applaudissement des grands ou du peuple ; ny par ses desportemens faits en public : car comme estant eneschec, l'on se tient sur ses gardes, se retient, se contrainct ; la crainte, la honte, l'ambition et autres passions luy font jouer ce personnage que vous voyez. Pour le bien cognoistre, il le faut voir en son privé et en son à tous les jours. Il est bien souvent tout autre en la maison qu'en la rue, au palais, en la place ; autre avec ses domestiques qu'avec les estrangers. Sortant de la maison pour aller en public, il va jouer une farce : ne vous arrestez pas là ; ce n'est pas luy, c'est tout un autre ; vous ne le cognoistriez pas.
La cognoissance de soi ne s'acquiert point par tous ces quatre moyens, et ne devons nous y fier; mais par un vray, long et assidu estude de soy, une sérieuse et attentifve examination non seulement de ses paroles et actions, mais de ses pensées plus secrettes (leur naissance, progrès, durée, répétition), de tout ce qui se remue en soy, jusques aux songes de nuict, en s'espiant de près, en se tastant souvent et a
(i) Ne t'en rapporte pas tant aux autres sur loi qu'à loimôme. Cat, Dist. XIV.
toute heure pressant et puissant jusques au vif. Car il y a plusieurs vices en nous cachés -, et ne se sentent à faute de force et de moyen, ainsi que le serpent venimeux qui, engourdi de froid, se laisse manier sans danger. Et puis il ne suffit pas de recognoistre sa faute en détail et en individu et tacher de la reparer; il faut en gênerai recognoistre sa foiblesse, sa misère, et en venir à une reformation et amendement universel. Or, il nous faut estudier sérieusement en ce livre premier à cognoistre l'homme, le prenant en tout sens, le regardant à tous visages, lui tastant le pouls, le sondant jusques au vif, entrant dedans avec la chandelle et l'esprouvette, fouillant et furettant par tous les trous, coings, recoings, destours, cachots et secrets; et non sans cause : car c'est le plus fin et feinct, le plus couvert et fardé de tous et presque incognoissable. Nous le considérerons donc en cinq manières représentées en ceste table qui est le sommaire de ce livre.