‹ Choix de moralistes françaisChapitre 19 sur 509 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

De la formation de l'homme*.

Elle est double et doublement considérable, première et originelle, une fois faite immédiatement de Dieu en sa création surnaturelle, seconde et ordinaire en sa génération naturelle.

Selon la peinture que nous donne Moyse 2 de l'ouvrage et création du monde (la plus hardie et riche pièce que jamais homme a produite en lumière, j'entends l'histoire des neuf premiers chapitres de Genèse, qui est du monde nay et renay) l'homme a esté fait de Dieu non seulement après tous les animaux comme le plus parfait, le maistre et surintendant de tous, ut prœsit piscibus maris, volalilibus cœli, bestiis terrœ 5, et en mesme jour que les quadrupèdes

(1) Ce chapitre a été ajouté par Charron dans sa deuxième édition, qui diffère de la première, non-seulement par de nombreuses additions et suppressions, mais aussi par la distribution des matières.

(2) Gcn. 1,2, etc.

(5) Pour qu'il présidât aux poissons de la mer, aux oiseaux du ciel, aux animaux terrestres. Gen, 1, v. 23.

et terrestres, qui s'approchent plus de luy (bien que les deux qui luy ressemblent mieux sont pour le dedans le pourceau, pour le dehors le singe) mais encores après tout fait et achevé, comme la closture, le sceau et cachet de ses œuvres, aussi y a-t-il empreint ses armoiries et son pourtrait,

Exemplumque Dei quisque est in imagine parva *.

Signatum est super nos lumen vultus tui2; comme une recapitulation sommaire de toutes choses et un abbregé du monde qui est tout en Thomme, mais raccourci et en petit volume; dont il est appelle le petit monde, et l'univers peust estre appelle le grand homme ; comme le nœud, le moyen, et lien des anges et des animaux, des choses célestes et terrestres, spirituelles et corporelles, et en un mot la dernière main, l'accomplissement, le chef-d'œuvre, l'honneur et le miracle de nature. C'est pourquoy Dieu l'ayant fait avec délibération et apparat, etdixit:Faciamus hominem ad imagi-

(1) Maml. Astronomie, I. IV, v. 895.

(2) Tout homme est en petit l'image de Dieu. — Tu as fait reluire sur nous l'éclat de la face radieuse. Psalm. 4 , 7.

DE LA SAGESSE, PAR CHARRON

nem et similitudinem nosiram*, s'est reposé. Et ce repos encores a esté fait pour l'homme, sabbathum propter hominem , non contra*. Et n'a depuis rien fait de nouveau, sinon se faire homme luy-mesme : et c'a esté encores pour l'amour de l'homme, propter nos homines, et propter noslratn salut em3. Dont se voit qu'en toutes choses Dieu a visé à l'homme pour lina- Iement en luy et par luy, brevi manu 4, rapporter tout à soy, le commencement et la fin de tout.

Tout nud, affin qu'il fust plus beau, estant poli; net, délicat, à cause de son humidité déliée, bien tempérée et assaisonnée5.

Droit, tenant et touchant fort peu en terre, la teste droicte en haut tendant au ciel, où il regarde, se voit et se cognoist comme en son miroir : tout à l'opposite de la plante qui a sa teste et racine dedans la terre, aussi est l'homme une plante divine, qui doit fleurir au ciel. La beste, comme au milieu, est de travers, ayant ses deux extrémités vers les bords ou extrémités de l'horizon plus ou moins. La cause de cette droicture, après la volonté de son maistre ouvrier, n'est proprement l'ame raisonnable, comme il se voit aux courbés, bossus, boiteux ; ny la ligne droicte de l'espine du dos, qui est aussi aux serpens-, ny la chaleur naturelle ou vitale, qui est pareille ou plus grande en certaines bestes, combien que tout cela y peut par avanture servir de quelque chose : mais ceste droicture est deue et convient à l'homme, et comme homme qui est le saint et divin animal :

Sanctius liis animal mentisquc capacius aliccs ;

et comme roy d'icy bas. Aux petites et particulières royautés y à certaine marque de majesté, comme il se voit au daulphin couronné, a\j serpent basilizé, au lyon avec son collier, sa couleur de poil et ses yeux, en l'aigle, au roy

(!) Et il dit : « Faisons l'homme à noire image et à noire ressemblance. » Johan.

(2) Le sabbat a été fait pour l'homme et non contre lui.

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