LIVRE III, CllAP. I
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eocpcdiuntur K Et la cause principale de ceste nécessité est le mauvais naturel de l'homme, le plus farouche et difficile à dompter de tous animaux. Impatiens œquinedum serviiutis 2, et qu'il faut manier avec plus d'art et d'industrie. Car il ne s'esleve point plus volontiers contre aucun que contre ceux qu'il sent le vouloir maistriser.Or la prudence est l'art de le manier, etune bride douce qui le ramené dedans le rond d'obéissance.
Or, combien que la semence de prudence, comme des autres vertus, soit en nous de nature, si est-ce qu'elle s'acquiert et s'apprend plus que toute autre, et ce aucunement par préceptes et advis, c'est la théorique, mais beaucoup mieux et principalement ( combien qu'avec plus de temps) par expérience et practique, qui est double : l'une et la vraye est la propre et personnelle, dont elle en porte le nom ; c'est la cognoissance des choses, que nous avons veues ou maniées : l'autre est estrangere par le faict d'autruy ; c'est l'histoire que nous sçavons par ouy dire ou par lecture. Or l'expérience et l'usage est bien plus ferme et plus asseuré ; Usus efficacissimus omnium rerum magisler 3, le père et le maistre des arts, mais plus long ; il est vieil,
Seris venit usus ab annis 4,
plus difficile, pénible, rare. La science de l'histoire, comme elle est moins ferme et asseurée, aussi est-elle plus aysée, plus fréquente, ouverte et commune à tous. On se rend plus résolu et asseuré à ses despens, mais il est plus facile aux despens d'autruy. Or, de ces deux proprement expérience et histoire, vient la prudence,
Usus me genuit, maler peperit memoria5.
Seu memorice anima et vila, historiz 6.
(1) Un bon conseil fait réussir bien des entreprises qui, dans Tordre naturel des choses, semblaient impossibles. Tit.-Liv. liv. XI, c. 11.
(2) Impatient môme d'un joug équitable. Jlst.-Lips. Politiq. liv. 111, c. 1.
(3) En toutes choses le meilleur maître est l'expérience.
Plin. Hist. nat. liv. XXVI, c. 2.
(4) L'expérience s'acquiert lentement avec les années.
Ovid. Métam. liv. VI, lab. I, v. 29.
(5) J'ai pour père l'usage, pour mère la mémoire. Afkan. dans Aulu-GeLlc, IVocî. Mlle. liv. XIII, c. 3.
(6) Çt l'unie, la, \iq de la mémoire, c'est l'histoire,
Or la prudence se peut et doibt diversement distinguer, selon les personnes et les affaires. Pour les personnes il y a prudence privée, soit-elle solitaire et individuelle , qu'à grand peine peust-elle bien estre dicte prudence ; ou sociale et œconomique en petite compagnie, et prudence publique et politique. Ceste-cy est bien plus haute, excellente, difficile, et à laquelle plus proprement conviennent toutes ces qualités susdites : et est double, pacifique et militaire.
Pour le regard des affaires, d'autant qu'ils sont de deux façons, les uns ordinaires, faciles; les autres extraordinaires. Ce sont accidens qui apportent quelque nouvelle difficulté et ambiguité. Aussi l'on peut dire y avoir prudence ordinaire et facile, qui chemine selon les loix, coustumes, et train jà cstably : l'autre extraordinaire et plus difficile.
Il y a encores une autre distinction de prudence tant pour les personnes que pour les affaires, qui est plustost de degrés que d'espèces : sçavoir prudence propre, par laquelle on est sage, et prend-on advis de soy-mesme; l'autre empruntée, par laquelle l'on suyt le conseil d'autruy. Il y a deux sortes et degrés de sages, disent tous les sages. Le premier et souverain est de ceux qui voyent clair par tout, et scavent d'eux-mesmes trouver les remèdes etexpediens ; où sont ceux-là ? 0 chose rare et singulière ! L'autre est de ceux qui sça vent prendre, suyvre et se prévaloir des bons advis d'autruy ; car ceux qui ne sçavent donner ny prendre conseil sont sots.
Les advis généraux et communs, qui conviennent à toute sorte de prudence, toutes sortes de personnes et d'affaires, ont esté touchés et briei'vement déduits au livre précèdent1, et sont huit; 1. cognoissance de personnes et d'affaires; 2. estimation des choses; 3. choix et eslections d'icelles ; 4. prendre conseil sur tout ; 5.. tempérament entre craincte et asseurance, fiance et deffiance; 6. prendre toutes choses en. leur saison, et se saisir de l'occasion ; 7. se bien comporter aver l'industrie et la fortune ; 8. discrétion par tout. Il faut maintenant traicter les particuliers, premièrement de prudence publique qui regarde les personnes, nuis de celle quî regarde les affaires,
\\\ Chap, 10
DE LA SAGESSE, PAR CHARRON
PREFACE
De la prudence politique du souverain pour gouverner Estais.
Ceste doctrine est pour les souverains et gouverneurs d'Estats. Elle est vague , infinie, difficile, et quasi impossible de ranger en ordre, clorre et prescrire en préceptes : mais il faudra tascher d'y apporter quelque petite lumière et adresse. Nous pouvons rapporter toute ceste doctrine à deux chefs principaux, qui seront les deux debvoirs du souverain. L'un comprend et traicte les appuis et soustiens de l'Estat, pièces principales et essentielles du gouvernement public, comme les os et les nerfs de ce grand corps, affin que le souverain s'en pourvoye et munisse, et son Estât; lesquels peuvent estre sept capitaux : 1. Cognoissance de l'Estat, vertu, mœurs et façons, conseils, finances, forces et armes, alliances. Les trois premiers sont en la personne du souverain, le quatriesme en luy et près luy , les trois derniers hors de luy. L'autre est à agir, bien employer et faire valoir les susdicts moyens, c'est-à-dire en gros, et en un mot bien gouverner et se maintenir en authorité et bienveillance, tant des subjects que des estrangers , mais distinctement : ceste partie est double, pacifique et militaire. Voilà sommairement et grossièrement labesongne taillée, et les premiers grands traicts tirés, qui sont à traicter cy-après. Nous diviserons donc ceste matière politique et l'Estat en deux parties. La première sera de la provision, sçavoir des sept choses nécessaires. La seconde, et qui présuppose la première, sera de l'action du souverain. Ceste matière est excellemment traictée par Lipsius à la manière qu'il a voulu : la moelle de son livre esticy. Je n'ay point prins ny du tout suyvi sa méthode ny son ordre , comme desjà se voit icy en ceste générale division , et se verra encores après : j'en ay laissé aussi du sien et en ay adjousté d'ailleurs.