‹ Choix de moralistes françaisChapitre 182 sur 509 · DE LA PRUDENCE EN GENERAL · texte numérisé non relu

DE LA PRUDENCE EN GENERAL

Prudence est avec raison mise au premier rang, comme la royne générale, surintendante et guide de toutes les autres vertus, auriga virlutum1, sans laquelle il n'y a rien de beau, de bon, de bienséant et advenant ; c'est le sel de la vie, le lustre, l'ageancement et l'assaisonnement de toutes actions, l'esquierre et la reigle de toutes affaires, et en un mot l'art de la vie, comme'la médecine est l'art de la santé.

C'est la cognoissance et le choix des choses qu'il faut désirer ou fuyr; c'est la juste estimation et le tirage des choses ; c'est l'œil qui tout void, qui tout conduict et ordonne. Elle consiste en trois choses qui sont de rang : bien consulter et délibérer, bien juger et uesouldre, bien conduire et exécuter.

C'est une vertu universelle, car elle s'estend généralement a toutes choses humaines, non seulement en gros, mais par le menu à chascune : ainsi elle est infinie comme les individus.

Très difficile, tant à cause de l'infinité jà dicte, car les particularités sont hors de science, comme hors de nombre : Siquœ finiri mm possunt, extra sapienliam sunt-; que de l'incertitude et inconstance grande des choses humaines, encores plus grande de leurs accidens, circonstances, appartenances et dépendances d'ieelles, temps, lieux, personnes; tellement qu'au changement d'une seule et de la moindre circonstance toute chose se change, et aussi en son office qui est en l'assemblage et tempérament des choses contraires , distinction et triage de celles qui sont fort semblables. La contrariété et la ressemblance fempeschent.

Très obscure, pour ce que les causes et ressorts des choses sont incognues, les semences et racines sont cachées , lesquelles l'humaine nature ne peut trouver ni ne doibt rechercher. Occultai eorum semina Deus , et plerumque

(1) Le guide des vertus.

(2) Les choses auxquelles on ne peut assigner une fin, sont liors de la sagesse stn, j-;n, xc.iv.

bonorum malorumque causœ sub diversa specie latent l. Et puis la fortune, la fatalité (usez des mots que vous voudrez), ceste souveraine, secrette et incognue puissance et authorité, maintient tousjours son advantageau travers de tous les conseils et précautions : d'où vient souvent que les meilleurs conseils ont de très mauvaises issues : un mesme conseil très utile à un, malheureux à un autre en pareil cas : et à un mesme homme succéda et réussit heureusement hier, qu'aujourd'huy est mal-encontreux. C'est une sentence justement receue, qu'il ne faut pas juger les conseils ni la suffisance et capacité des personnes par les evenemens. Dont respondit quelqu'un à ceux qui s'estonnoient comment les affaires succedoient si mal, veu que ses propos estoient si sages, qu'il estoit maistre de ses discours, non du succès des affaires. Cestoit la fortune-, laquelle semble se jouer de tous nos beaux desseins et conseils, renverse en un moment tout ce qui a esté par si long-temps projecté et délibéré : et nous semble tant bien appuyé, nous clouant, comme l'on dict, nostre artillerie. Et de faict, la fortune, pour monstrer son authorité en toutes choses et rabattre nostre présomption, n'ayant peu faire les mal-habiles sages, elle les faict heureux à l'envy delà vertu. Dont il advient souventque les plus simples mettent à fin de très grandes besongnes et publiques et privées. C'est donc une mer sans fond et sans rive, qui ne peut estre bornée et prescrite par préceptes et advis,que la prudence. Elle ne faict que tournoyer à l'environ des choses, un nuage obscur, et souvent bien vain et frivole.

Toutesfois elle est de tel poids et nécessité que seule elle peut beaucoup : et sans elle tout le reste n'est rien ; non-seulement les richesses, les moyens la force.

Vis consilii expers mole mil sua -,

Mens una sapiens plurium vincit manus 3. — Et multa quœ nalurâ impedita sunt, consilio

(1) Dieu cache la source des biens et des maux, et leurs principes ont souvent des apparences bien différentes de ce qu'ils sont. Plin. in Paner/, c. 5.

(2) La force sans la prudence se détruit d'elle-même. Hor. Ode 4 du liv. III, v. 05.

(5) Un seul homme d'un esprit sage l'emporte sur une mut tilude. EcmriD. dans, son. Anticipe, 'passage cite par StoWe, $era,5§<

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